L'OBJECTIF ET LE ^'SUBJECTIF
ELA suffit-il pour constituer un art? Supprimer certains défauts de Limage photographique est ^ien; mais, pour que cette image soit une œuvre d'art, il ne suffit pas que certains défauts soient supprimés, encore faut-il la présence de certaines qualités. Et avant toutes, la présence pressentie ou reconnue, non d'une machine, mais d'une main d'ouvrier. L'art devra être ici « l'homme ajouté à la machine », — pour parodier Bacon. Mais déjà nous venons de \-()ir que l'homme n'en était pas si absent qu'on le voulait bien dire, puisqu'une toule de défauts venaient moins encore de son instrument que de sa volonté, et moins de son absence que de son intervention mal dirigée. Cette intervention, pense-t-on au premier abord, se réduit à fort peu de chose. Choisir le site, placer l'appareil, conseiller des attitudes, graduer le jour.
Gravure de Mauize.
i8 La Photographie est-elle un Art?
et c'est tout. Ce que la plaque a enregistré, on est obligé de le garder, et ce qu'elle n'a pas enregistré, on ne peut l'y mettre. Tout ce que le photographe peut faire ensuite, c'est de verser plus ou moins d'acide dans son révélateur. Son génie peut se hausser à remplacer le pyrogallol par le fer, ou le papier aristotype par le papier à gros grains. Qu'y a-t-il de personnel dans ce travail ? Où est le sentiment, l'émotion, l'accent qui signe l'œuvre et fait reconnaître l'ouvrier? Où est le trait qui, dirigé par la main elle-même, résume, synthétise une silhouette, en caractérisant toute une race ou une époque comme le cravon de Gavarni ou de M. Forain ? Où est cette vision personnelle qui fait que Corot, Rousseau et Millet, devant le même paysage, auraient rapporté trois tableaux aussi différents que des vues de trois différentes planètes, tandis que dix plaques, parfaitement ajustées devant le même site, donneront, entre les mains de dix opérateurs différents, dix images semblables?
Ces objections sont fortes; mais elles le seraient davantage si elles étaient fondées, — et elles ne le sont pas. D'abord, il va de soi qu'on ne peut demander à la photographie les qualités brillantes et savoureuses de la peinture à l'huile, non plus que celles de l'architecture, ou de la musique ou de l'art des jardins... On ne peut la comparer qu'à des choses comparables : au crayon, au lavis à l'encre de Chine ou à la sépia, au fusain ou à la sanguine, voire au camaïeu, c'est-à-dire à toute image en noir et blanc ou en une seule couleur graduée de son ton le plus sombre, presque noir, jusqu'à son ton le plus pâle, presque blanc.
Ensuite, on peut bien lui permettre d'être autre chose que la mine de plomb ou la lithographie, sans pour cela lui refuser le nom d'art. Sans quoi, il faudrait le refuser aux œuvres de M. Allongé, ou aux dessins de M. Lhermitte, qui n'ont aucun rapport avec un crayon d'Ingres.
Entin, on peut admirer au plus haut point la probité d'Ingres, et la profondeur de Gavarni, et la synthèse de M. Forain, et l'analyse de M. Caran d'Ache, sans pour cela dire que tout l'art du noir et du blanc tient entre le portrait de Thomas Vircloque et la silhouette des huissiers de Doux Pays.
La question n'est donc point de savoir si la photographie possède les mêmes qualités que les autres procédés, mais si elle en possède de quelconques, dignes de leur être comparées; si le rôle de l'artiste y est assez important pour modifier Taspect d'un objet, c'est-à-dire s'il intcr^■icnt assez souvent pour qu'il y ait de sa part prodiic/ioii et non simplement reproduction, et pour qu'à la beauté du site qui est à tout le monde, il ajoute celle d'une idée ou d'un sentiment qui ne sont qu'à lui.
Or, en examinant les opérations photographiques, nous trou\ons qu'il y intervient, à trois moments difierents, d'une façon assez décisi\ e. D'abc )i\l. il choisit dans la nature l'objet à représenter. Ceci a l'air très simple, et ne l est
pas du tout. « Dans la nature, disait Corot, il n'y a jamais deux choses pareilles » et ses compagnons d'études d'après nature, Bertin et Aligny, lui faisaient un grand mérite de « savoir s'asseoir », c'està-dire se placer mieux que personne. C'est donc une science que de trouver le point juste d'où l'objet doit être regardé, et non seulement le point, mais la saison, l'heure, le temps, la raison d'être du motif :
Qiiis, qiiid, iibi, quitus aiixi liis, cur, quomodo, qiiando?
Car, d'une part, le plus bel objet du monde peut être un médiocre sujet de tableau s'il n'est pas vu sous l'angle voulu, au nioment esthétique^ et, d'autre part, combien d'admirables sujets dans les plus humbles choses qui nous entourent, si le cœur et les yeux savent les découvrir ! Des feuilles, de l'eau, deux femmes en blanc qui passent entre ces feuilles tombantes derrière elles comme un rideau, et cette eau étendue sousleurs pas, comme un miroir, A l'or ce du Bois^ ou bien encore un chemin courbe, une barrière droite, un toit qui