C. PUYO. A L OREE DU BOIS
Gravure de RcymonJ.
fume, un tronc qui se crispe, une tige qui se penche, une flaque d'eau où le ciel renversé se reflète et tremble avec tout son empanachement de nuages..., c'est assez. Tout autour de nous, la nature, incessamment, peint des tableaux fugitifs, mais délicieux. Il faut non les créer, — ils existent, — mais les voir. « Il est des bonheurs fortuits, dit M. Jules Breton, où la nature fait apparaître un tableau tout fait «, et Frédéric Walker, l'admirable peintre de Harboiir of Refuge : « La composition n'est que l'art de conserver un heureux effet aperçu par hasard ». Mais le hasard n'est point de longue durée. Le nuage s'eflfiloche, la feuille tombe, le rayon passe souvent avant que l'enfant distrait qu'est Tartiste ait compris le parti à en tirer, et c'est de la Nature qu'il parle c[uand il redit ces vers du poète :
Je ne vis qu'Elle était belle
Qu'en sortant des grands bois sourds...
Si, au contraire, on a su la voir, cela suffit. Il ne faut pas croire nécessaire d'aller se mettre devant la falaise d'Etretat, ou le château de Chillon, ou la tour de Saint-Honorat aux îles de Lérins, pour faire un chef-d'œuvre. Le pays le plus « pittoresque » ne fournit aucun sujet à celui qui ne sait pas en découvrir dans les variations incessantes du pays le plus monotone. Savoir l'oir^ c'est un grand point, peut-être le principal. Mais hélas! combien d'amateurs peintres passent, dans le paysage, à côté du tableau, comme les ambitieux, dans la vie, à côté du bonheur, — sans le voir! Et ils s'en vont gravement, les uns et les autres, leur boîte à couleurs ou leur hotte à illusions au dos, à la recherche de merveilles coûteuses et lointaines qui ne vaudront point ce qui les attendait, ce qu'ils n'ont pas su voir, à la porte mêrne de leur maison...
S'agit-il de figures, il en va de même. S'il est vrai de dire qu' « un problème bien posé est à moitié résolu », il l'est plus encore cLaflirmer qu'une figure bien posée est à demi dessinée. Le reste est attaire de sûreté de main et de sûreté d'œil. Mais la composition est affaire de sûreté d'âme et d"initiati^"e originale. Or le photographe, comme dans ce Coin d'Atelier^ compose. Il dispose, sinon l'image, du moins la réalité. Il ordonne, non les lignes gravées sur ses planches, mais les lignes vivantes devant ses yeux. Pour faire la Source^ il ne fallait pas seulement dessiner comme Ingres, il fallait eoiuposer comme Ingres. Le modèle qu'il a emplové n'a point pris, tout seul, cette attitude simple, fine et noble, ou, s'il l'a prise, ce n'a été que par un hasard qu'il a fallu préparer et saisir. Le photographe ne fait-il pas la même chose ?
Il fait plus. On se tromperait si l'on crovait que la composition photographique se boiMie au portrait ou à une petite scène de genre modci'nc. \us au
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jour d'atelier. Il existe des œuvres symbolistes d'un charme très pénétrant, comme l'Église et le Monde de M. Craig Annan. On a même des photographies de scènes historiques, de personnages fabuleux, et dans un clair-obscur saisissant; on a des sainte Cécile, des docteurs Faust dans leur laboratoire, de M. Boissonnas ; des Judith entr'ouvrant le rideau d'où filtre la lumière, des Christs morts étendus sur la pierre, de M. Bovier, des restitutions de scènes i83o, du comte Tyskiewicz.
Les premiers essais de co nipositions historiques photographiées furent tentés, si nous ne nous trompons, en Angleterre; et il faut lire, pour se convaincre de l'enthousiasme qui les inspira, les pages où M'"" Cameron, la plus ancienne des photographes artistes, avec M. H. -P. Robinson, les a racontés :
Je fis de ma cave à charbon mon laboratoire, et une sorte de poulailler vitré que j'avais donné à mes enfants devint mon atelier. Je mis en liberté les poules; j'espère et je crois qu'elles ne furent pas mangées, et les profits que mes fils tiraient des œufs frais furent supprimes. Mais tout le monde fut sympathique à mon nouveau travail, depuis que la société des poulets et des poules avait été remplacée par celle des poètes, des prophètes, des peintres et de charmantes jeunes filles, qui tous, chacun à leur tour, ont immortalisé l'humble petite ferme.
Un de nos amis intimes se prêta très obligeamment à mes premiers essais.
Sans s'arrêter à cette crainte possible que, en posant souvent à ma fantaisie, cela pourrait le rendre ridicule, il consentit, grâce à cette grandeur d'âme qui n'appartient qu'à l'amitié désintéressée, à être tour à tour Frère Laurence avec Juliette, Prospero avec Miranda, Assuérus avec la reine Esther, à tenir un tisonnier comme sceptre et à faire complètenient tout ce que je désirais.
Il n'en résulta pas seulement des œuvres pour moi, mais de Prospero et Miranda il advint un mariage qui a, Je l'espère, cimenté le bonheur et le bien-être d'un vrai roi Cophetua, qui ■dans Miranda avait vu le prix, le joyau de la couronne du monarque.
La vue de mon a^uvre fut la cause déterminante de ce que la résolution fut traduite en
D E M A C H Y . — COIN D A T E I, I E R . Gravure de Mauce.
paroles : il s'ensuivit une des plus douces idylles de la vie réelle que l'on puisse concevoir et, ce qui a beaucoup plus d'importance, il en résulta un mariage d'inclination, avec des enfants dignes d'être photographiés, comme leur mère l'avait été, pour leur beauté...
Ce dernier trait est bien d'une artiste, et le .sui\'ant est dit^ne d'une préraphaélite :
Ensuite, Je fus à Little Holland House, où J'avais transporté mon appareil pour faire le portrait du grand Carlyle.
Lorsque J'avais des hommes comme celui-là devant mon appareil, toute mon àme essavait de faire son devoir vis-à-vis du modèle, en s'efforçant de retracer fidèlement la grandeur de l'homme intérieur aussi bien que les traits de l'homme extérieur. La photographie prise de cette manière a été presque la personnification d'une prière (i)...
On se tromperait encore, si Ton pensait que les L2;randes scènes de nature et d'académie, comme la Vision antique^ sont interdites à la photographie. Sui\ ons, dans une de leurs excursions, les photographes qui tentent de nous les montrer et regardons-les opérer... Qu'est-ce que cette voiture fermée qui s'arrête au bord d'une grève déserte, devant un horizon nu, borné par la mer claire où s'allongent de sombres presqu'îles? Il en descend d'étranges touristes 1 Des femmes en chiton et en diploïs, qu'on dirait tombées des fresques de la maison des Vcttii^ ou sorties des stucs du musée des Thermes de Dioclctien^ puis un homme portant une boîte à trois pieds, puis un brigadier de gendarmerie... Tout ce monde marche dans les herbes hautes et s'attarde à cueillir des fleurs. Le brigadier de gendarmerie est là pour protéger l'art des curiosités indiscrètes ou des zèles intempestifs des gardes champêtres, des gardes-côtes et des douaniers. Mais peut-être n'est-il pas absolument esthétique. Il ne paraîtra pas dans le tableau. Cependant la troupe des figurants s'avance.
L'un emportant son masque et l'autre son couteau,
sous les oli\ iers, le long des flots, parmi les plantes salifères. C'est un singulier spectacle. Pour la première fois depuis des temps immémoriaux, les péplums sortent des magasins d'accessoires et flottent à l'air libre. Les calvptres légères ne balayent plus les planchers des théâtres, mais s'accrochent aux lentisques et se gonflent sous les brises marines. Les eaux des bassins réapprennent à refléter les plis nobles des anaboles et le vcnl à s'insinuer dans les tuvaux des flûtes. Mieux que les vieux miroirs de bronze verdi, qu'on conserve sous les vitrines des musées, ces bassins diront aux nouvelles canéphores si elles ajustent gracieusement leurs corbeilles. Ce n'est pas anachronique. En conduisant la figure drapée en plein air, les photographes ont retrouvé la \\c antique. Car ce paysage nous a conservé le milieu où se rnou^■aient les contemporains d'Anacréon.
(i). Annals oj iiiy glass-house.
Un piano serait étonné d'être touché par un homme vêtu d'un hiiuatiou ; mais dès que cet homme va sur la grève ou dans les bois, aucun costume ne s'harmonise mieux avec les lignes de la nature. Le cadre reconnaît la figure et lui sourit. Sous l'olivier tarde crcscens^ au pays du j'cr assiduiim^ on ne s'étonne plus de voir revivre les jeux et les fêtes sculptés sur les bas-reliefs. Les potiers des environs font encore des lécythes et des cratères. L'eau, dans les vasques, chante les mêmes airs qu'autrefois. Puisqu'il y a encore des pins, voici des thyrses; pu's-
H A N s A T Z E K . — K I E B I T Z . Gravure d'Aiigerer et Goiscb.
qu'il y a encore des tortues, voici des lyres; et puisqu'il y a encore des roseaux, voici des syringes. La Uisioii antique va passer...
Le subtil photographe a choisi le lieu, l'heure, les visages et les costumes : il sait les poses qu'il veut reproduire, le groupe qu'il veut former. Il les a dits à ses modèles et, dans sa tête, le tableau est fait. Il copiera la réalité, quand la réalité lui donnera sa vision, — pas avant. Il a calculé la hauteur des têtes sur la ligne d'horizon, la longueur des ombres sur l'herbe, l'angle des rayons du soleil déclinant, le passage de la lumière sur le coude et l'épaule, et les plis que creusera le vent, lorsqu'il s'élè^•era, fera trotter le voile et toute la tunique, selon le rythme qu'on observe dans la Victoire de Saiiiothrace, du Louvre. On va, on vient le long des rochers. Vingt fois
l'attitude a été prise, puis quittée.... Non, ce n"était pas Ariane! On va abandonner la place, C[uand, tout d'un coup, sans le vouloir, dans un geste spontané, le modèle a réalisé Fidéal. Durant une seconde, Ariane a été visible, « aux rochers contant ses infortunes 1 » Rapide comme Téclair, le photographe a enregistré sur la plaque sensible ce qu'il a voulu, cherché, préparé depuis des mois, parfois des années... Dira-t-on qu'il n'v a pas eu composition,
intervention de l'artiste ?
— Cette intervention ne va guère loin, objectent quelques critiques. Elle tient toute dans le choix du sujet pour le paysage et une espèce de groupement pour les figures, analogue à la mise en scène d'un tableau j'iraiit. — Et quand ce ne serait que cela, serait-ce peu de chose? Ce dédain est plaisant dans la bouche des critiques d'art, qui d'ordinaire ne jugent tableaux et statues qu'au point de vue du choix du sujet et de la disposition des personnages, et jamais au point de vue de la facture I Que Ton compte, dans telle re^■ue du Salon qu'on voudra, les pages consacrées à
R.DEMACHY. — AUJ.VRDIN. ^
Gravure de Berlin et C". l'anatomic. à la mvologic,
à la perspective, à la concordance des passages de lumière, à la nature des mélanges pigmentaires, au rôle des dessous, — et qu'on les compare au nombre dix fois plus considérable des pages consacrées à la disposition du sujet, et l'on verra si les critiques ont quelque bonne grâce à tenir pour peu de chose, en théorie, la seule chose, en pratique, dont ils s'occupent, quand ils ont à examiner une (xan re d'art ?
Mais le photographe intcr^'ient une seconde fois, et alors pour la facture même. C'est dans le développcmcnl du cliché. (>omme il a choisi, dans la naiure,
rheure et Tcttet, il choisit, pour le cliché, la gamme ou le ton général dans lequel se gradueront les valeurs. Tout le monde sait ce que c'est que développer un cliché : c'est le plonger dans un liquide qui fait apparaître peu à peu l'image que contient, en puissance, la plaque sensible. Selon la composition de ce liquide, modifiée pendant rimmersion, on obtient une image plus ou moins dure, où les ombres et les lumières se ditiérencient avec plus ou moins de contraste. Le photographe peut graduer ce contraste et ainsi modifier, dans un sens déterminé, Telfet donné par la nature. Mieux encore, il peut, — bien que ceci soit plus difficile, — rendre telle partie de Timage plus apparente que telle autre, le ciel, par exemple, plus que le terrain, et lui donner ainsi la force et la solidité nécessaires. A cela d'ailleurs se borne l'action de l'artiste sur le cliché. Il
n'y fait pas de « retouches ». Mais son rôle n'est pas fini quand le cliché est développé. A ce moment, le photographe professionnel a terminé son œu\'re : il s'en va se laver les mains, et des domestiques, au besoin, tireront les épreuves. L'artiste, lui, prend son cliché et le considère avec attention, mais comme une simple ébauche, que, sous sa direction, l'instrument a esquissée. A lui maintenant de faire, de cette étude, un tableau. Le professionnel estime que sa tâche est terminée; l'artiste, que la sienne recommence.
Car c'est dans le tirage de l'épreuve que le sentiment et l'adresse de l'homme vont, pour la troisième fois, intervenir et que la puissance ciirectrice saura prendre sa revanche sur la puissance automatique. Le cliché est dû à la machine; mais l'épreuve, comme le style, c'est I homme. Ce l'est à tel point, que parfois on ne reconnaît pas le cliché dur et plat dans l'image frissonnante de lueurs et de modelés, que l'artiste en a tirée. Il y a deux photographies dont Tune s'appelle Etude, l'autre oMatin argenté : ce sont deux paysages de roseaux et d'eaux, et de bois et de nues. On les regarde; on trouve la seconde incomparablement plus belle que la première, et l'on passe. — Quand on est averti qu'elles sont du même auteur, M. J.-H. Gear, cela étonne. Bien mieux, elles représentent le même paysage : Est-ce possible ?