CHAPITRE IV
Explication des opérations photographiques^ — Nécessité d'une longue pratique. — Modification du mode d'opérer avec le genre de photographie. — Photographie en voyage. — Paysages. — Les ciels. — Portraits-cartes. — Photographie instantanée.
Nous avons décrit les différentes opérations que nécessite la production d'une épreuve photographique; nous ne croyons pas qu'il soit utile d'insister longuement sur la théorie des réactions qui président aux séries de manipulations qu'elle exige. Dans la partie historique, nous avons déjà dit quelques mots sur les bases scientifiques de la photographie, cependant de nouveaux détails contribueront peut-être à mieux fixer les idées du lecteur.
On ne saurait dire par quelle merveilleuse influence la lumière impressionne certains agents chimiques ; la science est presque toujours impuissante à expliquer les causes, elle constate des faits; elle les reproduit par l'expérience et en tire profit dans ses applications
Le soleil agit sur les sels d'argenté Pourquoi? Oa l'ignore et on l'ignorera peut-être toujours, mais le fait est manifeste, et cette action est la base fondamentale de la photographie.
Le cliché de verre est couvert de coUodion, substance visqueuse capable de se solidifier et très apte à servir de support à la dissolution d'argent. Cette couche de collodion est imbibée à l'avance d'iodure de potassium ; quand on la plonge dans le bain de nitrate d'argent (bain sensibilisateur ), l'iodure de potassium se transforme en iodure d'argent. La plaque de verre collodionnée est exposée au foyer de la chambre noire. La lumière agit sur l'iodure d'argent, l'impressionne dans les parties claires de l'image, la laisse intacte dans les ombres : au sortir de la chambre noire, la glace impressionnée est plongée dans le bain révélateur; ce développement s'effectue parce que l'on ajoute au sel d'argent une solution réductrice formée de sulfate de protoxyde de fer additionné d'acide acétique ; la réduction complète du sous-chlorure d'argent obtenu par l'action de la lumière s'effectue ; l'argent métallique se dépose et ne tarde pas à acquérir une nuance noire, très prononcée, très vigoureuse. Si l'on n'obtient pas du premier coup une vigueur suffisante, on procède au renforcement; on mélange, comme nous l'avons dit, la
1 La lumière, comme nous ^'avons vu, agit sur un grand nombre d'autres substances. Voie une expérience curieuse qui révèle son action avec évidence. Elle est due à MM. Garnier et Salmon, et publiée dans le Bulletin de la Société française de photographie. Le soufre, soumis à l'action de la lumière, subit une modification singulière. Si, après l'insolation, on l'expose aux vapeurs du mercure, ces vapeurs ne se fixent en suHiuc brun-jaunâtre que là où la lumière a agi.
liqueur révélatrice précédente avec une solution de nitrate d'argent; on la promène sur l'épreuve, et une nouvelle quantité de métal se déposant sur les parties déjà réduites, renforce l'image et lui donne plus d'intensité. Le fixage se fait au moyen de l'hyposulfite de soude ou du cyanure de potassium ; des sels disolvent et enlèvent sur la glace l'iodure d'argent que le crayon lumineux a laissé intact.
On voit que cesaperçus théoriques sont très simples: il n'est pas nécessaire d'être versé dans l'étude de la chimie pour les comprendre. Mais il y a loin de la théorie à la pratique. — Celle-ci ne s'acquiert que par de longues et patientes manipulations, par des expériences nombreuses et souvent réitérées. Elle est d'autant plus difficile à enseigner dans un traité ou dans un livre dans le genre de celui que le lecteur a sous les yeux, qu'elle varie suivant le mode de résultat que l'on veut obtenir.
Tout ce que nous avons dit sur les opérations photographiques s'applique essentiellement aux expériences faites dans un atelier pourvu d'un salon de pose, oii les effets de lumière sont convenablement ménagés, muni d'un cabinet noir confortable, bien installé, et d'une terrasse pour le tirage des épreuves. Mais nous ne sommes pas entré dans le détail spécial des précautions que nécessite le tirage des portraits sur nature, nous avons passé sous silence les causes accidentelles qui altèrent un cliché, les minuties, en un mot, que la pratique seule peut apprendre. De même qu'il est impossible de devenir chimiste sans manipuler dans le laboratoire, il serait insensé de vouloir apprendre la
THÉORIE ET PRATlOlfE. i27
photographie autrement que le flacon de collodion à la main et la chambre noire sous les yeux. Toutefois le praticien inexpérimenté, tout en s'exerçant lui-même, doit recourir aux conseils que lui fournissent les livres, et comme jusqu'ici on n'a pas assez insisté sur les différents objets que se propose le photographe, nous voulons donner quelques renseignements sur certaines façons d'opérer, qui s'appliquent à la photographie en voyage, à la photographie instantanée et à quelques branches spéciales de l'art qui nous occupe.
i^a photographie en voyage. — L'appareil de campagne doit différer de l'appareil d'atelier. Il est plus léger, plus portatif. La chambre noire est plus petite. Elle est munie d'un soufflet qui l'allonge ou la rétrécit, à la volonté de l'opérateur. Le support est formé de pieds rentrants à rainures. Il est muni de courroies qui enceignent presque tout l'appareil, y compris une tente destinée à servir de cabinet noir ; le tout s'adapte facilement sur les épaules du touriste, afin qu'il puisse transporter sans fatigue son matériel complet sur son dos (fig. 30).
L'objectif se sépare de la chambre noire, on peut l'en retirer en le dévissant. Cet objectif est simple, c'est-àdire qu'il ne comprend qu'un seul oculaire, suffisant pour la photographie des vues et des monuments. Nous recommanderons d'une façon spéciale l'objectif orthoscopique inventé à Vienne; une double combinaison de verres, la disposition des diaphragmes à sa partie postérieure, permettent d'utiliser la presque totalité de la lumière reçue par son ouverture. Cet objectif offre encore un avantage de la plus haute importance ; il res-
12S OPÉRATIONS UT PJUlCÉDÉS l>I10T0(iKAPHIQUE.
pecte la perspective et ne déforme pas les lignes droites des monuments.
En Yoyagc on n'a plus le cabinet noir de l'atelier
Fig. 50. — L'appareil photographique de voyage.
photographique. 11 faut y suppléer en transportant une tente de voyage qui se démonte avec autant de facilité que celle de nos soldats. Elle peut, si elle est bien con-struite, être dressée en un quart d'heure ; deux opéra-
teurs y tiennent à Taise, parfaitement à l'abri des indiscrétions de la lumière.
Le laboratoire nécessaire au photographe en campagne est tout entier contenu dans une boîte à compartiments où sont emprisonnées les cuvettes en gutta-perchn, destinées au fixage, le bain d'argent, les entonnoirs, les réactifs, les châssis pour la chambre noire, des papiers buvards, des filtres, des ûohs decollodion, etc., etc.
L'artiste en voyage pourra reproduire avec assez de facilité, s'il est bon opérateur, les monuments, les constructions en général ; mais s'il veut aborder la nature, s'il tient surtout à faire des études de ciel, à fixer sur le collodion les effets de nuage qui ornent le paysage, il rencontrera des difficultés bien faites pour l'arrêter si sa persévérance n'est pas à la hauteur de son désir de bien faire.
« Une des grandes difficultés de la photographie paysagiste, dit l'opérateur émérite, M. A. Liébert, à qui nous avons déjà fait quelques emprunts, est la production des ciels à nuages naturels, parce que la lumière, dans sa puissance, éteint tous les nuages par la solarisation; il en résulte que les ciels d'un blanc uniforme produisent un effet monotone ou criard qui enlève au paysage sa perspective aérienne ou naturelle ; toutes les teintes délicates produites par l'éloignement et la réflexion des nuages disparaissent; l'image perd alors une grande partie de sa valeur artistique.
On peut employer plusieurs méthodes pour obtenir des nuages dans les ciels d'un paysage. La première consiste à opérer instantanément et à reproduire alors le ciel naturel, qui a la même valeur que le re^e du des-
sin. On peut encore, avec une certaine habitude, modérer la venue des nuages pendant qu'on rapporte par un tirage additionnel. Pour ménager les nuages pendant le développement d'un cliché qui a reçu une faible exposition, le meilleur moyen consiste à recouvrir la glace d'un réactif neutre très faible, jusqu'à ce que les nuages soient développés; ce résultat obtenu, on rejette le liquide et on procède à la venue de l'image avec le révélateur ordinaire acidifié ; on a soin que la solution agisse plus spécialement sur le paysage en ménageant le ciel.
Lorsqu'on opérera en imprimant des ciels rapportés, pris sur d'autres clichés, on devra approprier ces ciels au sujet, pour leur donner une harmonie convenable ; dans ce cas, on observera surtout les effets de lumière pour que les nuages et le dessin soient éclairés de la même façon ; les lignes d'horizon devront conserver leur valeur, le ciel vaporeux dans le fond de l'épreuve sera plus défini dans les plans supérieurs, qui prendront Line densité graduée. Ces opérations^ toutes de goùt^ demandent de grands soins et surtout le sentiment artistique.
Le même praticien donne d'excellents conseils au photographe en voyage, et il revendique avec raison le titre d'œuvre d'art pour l'épreuve obtenue dans de bonnes conditions* « Pour rendre l'effet artistique d'un paysage, il est important de chercher le côté qui pré= s^^^nte le plus d'harmonie dans son ensemble, et de choisir l'heure de la journée où la lumière éclaire ce côté de la manière la plus convenable, pour donner aux obj its a reproduire toute la signification ettoutle carac-
THÉORIE ET PUATIQlJE. 131
tère qui leur conviennent, en ménageant les effets du clair-obscur en rapport avec les formes et les dislances. »
La photographie, considérée sous ce point de vue, peut en effet revendiquer sa place parmi les arts, car tel tableau de la nature reproduit par un opérateur intelligent, comprenant toutes les beautés qu'il peut faire valoir et les ressources qu'il a entre les mains, devra ajuste titre, ce nous semble, être considéré comme une reproduction artistique; tandis que ce même tableau exécuté par un manœuvre, comme il yen a tant, qui ne s'attache qu'à reproduire pour reproduire, sans comprendre ni sentir la beauté de sa mission, sera une œuvre plate, sans expression, sans vigueur, dépourvue de tout caractère et d^ tout sentiment. Donc, en photographie, comme en peinture, il faut avoir le sentiment artistique qui sait dissimuler les défauts de la nature en faisant valoir, au contraire, toutes les beautés qui flattent l'œil ; il faut surtout le bon goût et l'harmonie.
Si la photographie du paysage offre des difficultés considérables, si elle exige de la part de l'opérateur beaucoup de goût et un sentiment artistique réel, la photographie des portraits ne demande pas moins de pratique et de qualités. Pour chaque spécialité, comme nous l'avons déjà dit, il faut pour ainsi dire se faire la mam, et procéder par tâtonnement, savoir en un mot se servir de Vexpéinence, base fondamentale de la photographie. La confection des portraits nécessite des appareils spéciaux, un salon de pose bien éclairé, bien disposé. Quelques praticiens sont arrivés aujourd'hui à produire de véritables œuvres d'art, bien dignes d'exciter Fadmiration. Malheureusement, à côté des
artistes il y a la foule des manœuvres^ qui mettent au jour des épreuves atroces, qu'on dirait faites à dessin pour déprécier l'art sublime de Niepce et de Daguerre.
Certains opérateurs ont fait entrer la photographie dans une voie nouvelle, par l'obtention remarquable d'épreuves instantanées. On est arrivé à photographier un cheval au galop, un régiment qui passe, une vague qui écume, un nuage qui traverse l'espace. L'instantanéité s'obtient par la méthode de préparation des réactifs employés. Il est utile, pour réussir un cliché instantané n'exigeant qu'une fraction de seconde de temps de pose, de préparer un collodion très fluide, formé de
2 parties d'alcool, de 1 partie d'éther et de 3 grammes de coton-poudre. On sensibilise ce collodion avec
3 grammes d'iodure de lithium et 1 gramme de bromure de lithium. Le bain d'argent à 8 pour 100 de nitrate d'argent est saturé d'iodure d'argent, on y ajoute quelques gouttes d'acide nitrique et on y laisse séjourner la glace collodionnée pendant cinq minutes environ. On obtient ainsi le maximum de sensibilité. Le bain révélateur est formé de sulfate de fer, additionné d'acétate de plomb, d'acide formique et d'éther nitrique.
On réussit encore mieux les photographies instantanées par les nouveaux procédés au gélatino-bromure d'argent; nous allons les décrire d'une façon spéciale.