CHAPITRE IX
La fixation des couleurs. — Une mystification. — Expériences de M. Edmond Becquerel. — Tentatives de Niepce de Saint-Yictor^ de Poitevin, de M. Yital, de M. Ducros de Huron. — Le tirage des épreuves photographiques.
Nous avons vu comment et par quels procédés l'art photographique arrive à fixer sur le papier l'image de la chambre noire : les résultats obtenus, quelques merveilleux qu'ils soient, sont susceptibles d être perfectionnés comme toute œuvre humaine ; aussi nous paraîtil intéressant d'envisager ces progrès, et de signaler ceux qu'il est possible d'espérer dans un avenir prochain.
La photographie reproduit la nature; les dessins qu'elle fournit, c'est l'image du miroir, mais l'image sans la couleur. Trouver un procédé photographique susceptible de donner des épreuves colorées et capable de calquer le coloris des objets naturels comme il en reproduit l'aspect et la forme, tel semble être le critérium de la puissancephotographique. Au premier abord, le problème paraît insoluble. Il n'est pas besoin d'être versé dans l'étude de la physique pour en comprendre
les difficultés ; il faut trouver une même subtance qui soit influencée de différentes manières par les différents rayons du spectre, et qui puisse reproduire la couleur propre à chaque rayon lumineux; la recherche d'un tel produit chimique semble comparable à celle de la pierre philosophale. Cependant, en présence de certains faits déjà obtenus par quelques savants émérites, il serait imprudent de nier la possibilité d'un tel problème, sa solution est peut-être plus rapprochée de nous qu'on ne le croit habituellement. Quelques jalons sont déjà plantés dans la direction de ce but bien lointain, caché dans la brume de l'inconnu. Seront-ils utiles ou infructueux; frayeront-ils une voie nouvelle ou resteront-ils isolés et stériles? C'est à quoi nous ne pourrons répondre qu'après avoir passé en revue les résultats déjà obtenus.
11 ne nous paraît pas inutile, avant d'étudier les expériences précises dues à quelques-uns de nos savants les plus éminents, de rapporter des faits intéressants au point de vue historique et qui ont eu jadis un grand retentissement. En 1851, les photographes d'Europe furent tous mis en émoi par une nouvelle extraordinaire qui arrivait de l'autre côté de l'Atlantique. Les journaux américains affirmaient qu'un photographe des États-Unis, M. Ilill, avait découvert le moyen de reproduire avec leurs couleurs naturelles les images de la chambre noire; on ne parla plus bientôt que de cet illustre inventeur; son nom acquit momentanément, une renommée égale à celui de Daguerre. Ce M. Hill était un révérend pasteur, qui n'était pas ennemi de la réclame; il avait lancé la nouvelle de son invention dans toutes les feuilles américaines, et il ne se plaignait
pas des épithètes enthousiastes dont on qualifiait son œuvre. M. Hill atteignit en un moment le plus haut point de l'échelle du succès. Cet habile pasteur laissa grandir la fièvre de la curiosité publique. « Lorsqu'il vit le moment opportun, dit M. Alexandre Ken, qui raconte cette curieuse histoire, il lança une circulaire, dans laquelle il promettait de publier prochainement un ouvrage qui divulguerait les secrets de sa découverte. L'auteur ajoutait que ce livre ne serait tiré qu'à un nombre égal à celui des photographes souscripteurs, et qu'il serait envoyé cacheté à tous ceux qui lui feraient parvenir, avec leur adresse, cinq dollars (25 francs). Un certificat, signé de plusieurs noms, attestait que M. Hill était un respectable ecclésiastique digne de toute confiance.
(( La circulaire produisit quinze mille dollars. Le volume parut : il avait environ cent pages, et revenait à l'auteur, à peu près à vingt-cinq centimes l'exemplaire. Mais, s'il était cher, il ne contenait, en revanche, que quelques banales descriptions des procédés de daguerréotype les plus connus et ne disait pas un mot de la reproduction des couleurs ^ »
M. Hill publia ensuite une seconde et une troisième brochures, mais les couleurs de M. Hill ne tardèrent pas à finir leur temps. La masse des souscripteurs jura, mais un peu tard... qu'on ne l'y prendrait plus!
M. Edmond Becquerel est le premier physicien qui soit parvenu à reproduire l'image de rayons colorés. Il a pu notamment imprimer sur une plaque d'argent les sept couleurs du spectre solaire. Ses travaux à leur ap-
^ dissertation sur la photographie, A. Ken, 1864.
1<S6 0JM^:nVTI01SS et procédés l'HOTOGRAPIlIOUES.
parition ont été appréciés à leur juste valeur par les physiciens. M. Becquerel plongeait une lame d'argent dans de l'acide chlorliydrique étendu d'eau ; il attachait le métal à un fd conducteur communiquant à une pile électrique. Sous l'influence du courant^ l'argent se couvrait d'une couche de sous-chlorure d'argent doué d'une couleur rose caractéristique. Retiré du bain, lavé et séché, il suffisait de l'exposer aux rayons du spectre solaire : les sept couleurs s'y dessinaient avec leurs teintes correspondantes. Malheureusement, ces couleurs ne peuvent se fixer jusqu'ici par aucun moyen; elles disparaissent au contact de la lumière du jour et doivent être conservées dans l'obscurité.
M. Niepce de Saint-Yictor, de son côté, a cherché à résoudre cette grande question de la fixation des couleurs, mais il a échoué dans ses tentatives. Il est parvenu cependant à obtenir des épreuves photographiques de couleur bleue, rouge, verte. Ces photographies colorées sont d'un joli effet; bien qu'elles soient un peu plus stables que jadis, ces épreuves s'altèrent encore par une exposition continue à la lumière diffuse ; les procédés se sont déjà perfectionnés cependant, car les épreuves que M. Niepce obtenait au commencement de ses recherches ne pouvaient supporter le moindre éclat de lumière diffuse; c'est grâce à l'emploi des sels d'urane qu'il est parvenu à résoudre cette question intéressante.
<( Pour obtenir une épreuve colorée en rouge, par exemple, il prépare le papier avec une solution d'azotate d'urane à 20 pour 100 d'eau; on fait sécher dans l'obscurité, puis on expose pendant un temps qui varie avec l'intensité de la lumière; l'épreuve est ensuite
lavée à l'eau, portée à 50 ou 60^ centigrades, puis plongée dans une dissolution de cyanoferride de potassium à 2 pour 100. Après quelques minutes, l'épreuve a acquis une belle couleur rouge imitant la sanguine; il ne reste plus qu'à la laver à plusieurs eaux et à sécher. L'épreuve rouge obtenue par le procédé précédent devient verte si on la plonge dans une solution d'azotate de cobalt et qu'on la retire sans la laver ; la couleur verte apparaît par une dessiccation au feu ; on la fixe h l'aide d'une immersion de quelques secondes dans une dissolution de sulfate de fer et d'acide sulfurique, chacun à 4 pour 100 d'eau ; on lave enfin à grande eau et on sèche au feu. On obtiendra une couleur violette en lavant à l'eau chaude au sortir du châssis et en développant au chlorure d'or à 1/2 pour 100 d'eau. Pour avoir des épreuves bleues, on prépare le papier avec une dissolution de cyanoferride de potassium à 20 pour 100 d'eau; on expose sous ce cliché et on lave dix secondes avec une dissolution de bichlorure de mercure saturée à froid; on passe à une dissolution d'acide oxalique à 60°, puis on lave à grande eau et on sèche ^ »
En 1866, M. Poitevin a fait une série d'expériences curieuses pour arriver à la solution du grand problème de la fixation des couleurs, a Sur du papier recouvert préalablement d'une couche de chlorure d'argent violet, obtenu lui-même par l'exposition à la lumière du chlorure blanc, en présence d'un sel réducteur, on applique un liquide formé par le mélange d'un volume de dissolution saturée de bichromate de potasse, un vo-
* Annuaire scientifique de M, PP. Dehérain. Paris, 1862.
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lume de dissolution saturée de sulfate de cuivre et un volume de dissolution à 5 pour 100 de chlorure de potassium; on laisse sécher le papier ainsi préparé, et on le conserve à l'abri de la lumière. Le bichromate de potasse pourrait être remplacé par Tacide chromique ou par l'azote d'urane. Avec ce papier, pour ainsi dire supersensibilisé,, l'exposition à la lumière directe n'est que de cinq à dix minutes lorsqu'elle a lieu à travers des peintures sur verre, et on peut très bien suivre la venue de l'image en couleur. Ce papier n'est pas assez impressionnable pour qu'on puisse l'employer utilement dans la chambre noire; mais, tel qu'il est, il donne des images en couleur dans un appareil d'agrandissement spécial.
On peut conserver ces images photochromatiques dans un album, si on a eu la précaution de les laver à Teau acidulée par de l'acide chromique, de les traiter ensuite par de l'eau contenant du biclilorure de mercure, et de les laver encore à l'eau chargée de nitrate de plomb et enfin à l'eau pure. Dans cet état, elles ne s'altèrent pas à l'abri de la lumière.
Malheureusement ces nouvelles images photogéniques ne sont guère plus stables à la lumière que les images que MM. Edmond Becquerel et Niepce de Saint- Victor avaient obtenues auparavant sur des plaques chlorurées ^
A l'exposition de photographie du Palais de l'industrie en 1874, M. Vidal a envoyé un certain nombre 'd'épreuves polychromiques qui ont l'avantage d'être inaltérables. Mais les couleurs affectent surtout les ombres et ne sont pas en évidence dans les détails.
* Louis Figuior, les Merveilles de la science.
M. Vidal emploie des papiers qu'il superpose pour donner naissance à chaque couleur; mais les nuances et les demi-clairs sont tout à fait indéfinis ^
M. Ducos de Hauron a créé une méthode très ingénieuse aumoyen delaquelle il obtient des résultats assez remarquables en prenant une série de clichés d'un même objet coloré à travers des verres colorés rouges, bleus, etc. qui ne laissent passer chaque fois que les rayons colorés correspondant à ces couleurs. Nous ne saunons entrer dans de longs détails à ce sujets
MM. Gros et Carpentier ont encore obtenu récemment de remarquables chchés de photographie des couleurs.
Le résultat de ces curieuses expériences montre bien que le problème de la fixation des couleurs est un des plus difficiles que la science moderne ait à résoudre. Les premiers pas qui ont été faits ne rapprochent que bien peu la photographie du but qu'elle s'efforce d'atteindre. Mais, d'autre part, le chemin parcouru, si minime qu'il soit, ne doit pas être dédaigné, s'il est vrai qu'il faut ajouter foi au proverbe : « 11 n'y a que le premier pas qui coûte. » Les faits dévoilés jusqu'ici offrent, à notre avis, une importance capitale puisqu'ils suffisent à prouver d'une façon manifeste que la réalisation d'une œuvre que l'on serait tenté de regarder comme chimé-
* Yoy. les ouvrages suivants : (Vidal Léon). — Traité pratique de Phototypie, ou Impression àVencre grasse sur couche de gélatine. In-18 jésus, avec belles figures sur bois dans le texte et spécimens; 1879. La Photographie appliquée aux arts industriels de reproduction, In-18 jésus, avec figures ; 1880. Gauthier-Villars.
^ Voy. Ducos DU IlAur.oiy (II. et [L.). — Traité jjratigue de la Photographie des couleurs (Héliochromie). Description des moyens d'exécution récemment découverts. In-8 ; 1878. Gauthier-Villars,
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rique, ne doit plus être considérée comme une utopie Si le problème de la fixation des couleurs n'est pas résolu d'une façon pratique et économique on peut, au moins, en espérer la solution.
C'est là évidemment une des plus grandes questions que puisse soulever l'art de Daguerre. Il en est une autre, d'un ordre capital, celle delà transformation du cliché en une planche de gravure; nous allons l'étudier dans les premières pages de notre troisième partie.