CHAPITRE XIV
La Photographie en Ballon.
Il n'est pas nécessaire d'insister sur l'intérêt spécial qui s'attache à la résolution du problème de la photographie en ballon. Cette branche de la photographie a attiré dès l'origine des instantanées l'attention des photographes, des aéronautes et des ingénieurs militaires. Les premiers essais furent faits en 1859, et depuis cette époque nous voyons de temps à autre surgir des résultats plus ou moins heureux. On avaitalors en vue la reproduction desspectacles grandioses qui attendent le voyageur dans les hautes régions, ou les levés^topographiques civils et militaires. L'aéronaute rapporte sur la plaque photographique l'image fidèle du spectacle qui se déroule sous ses yeux, ou le plan exact d'une forteresse ou d'un camp ennemi pris à vol d'oiseau. L'emploi des ballons dans l'art militaire fut préconisé en 1783 par le lieutenant de génie Meussnier, et mis en pratique au siège de Valenciennes, en 1793. En 1859, Nadar essaya, pour la première fois, de photographier les positions ennemies à Solferino. Un cliché (pourtant peu net) fut pris du champ de bataille. Ces essais, continués par Nadar en 1860, furent couronnés d'un meilleur succès. Vers la même époque, deux aéronautes américains. King et Block, photographiaient Boston. Trois ans plus tard, Negretti se risquait à photographier d'un ballon libre un des faubourgs de Londres.
Glaisher et Coxwell firent, vers la même époque, des essais météorologiques et photométriques : entre autres ils observèrent dans les hautes régions le noircissement du chlorure d'argent.
Pendant l'exposition de 1878, Dagron prit, du ballon captif de Giffart, le panorama de Paris à une altitude de 500 mètres, et en
1880, Desmarets, montant à 1,100 mètres, prit des photographies de la terre et des nuages. Ces remarquables épreuves se trouvent au Conservatoire des arts et métiers, à Paris.
En 1883 et 1885 so produisirent les remarquables ascensions de Shadbolt et de Tissandier; les clichés photographiques obtenus par ces habiles aéronautes surpassent de beaucoup les travaux de leurs prédécesseurs.
Vers la même époque, de semblables tentatives furent faites à Vienne. Hans Lenhart et Silberkr obtinrent de très bons clichés.
Déjà en 1862, un photographe viennois, Kari. Günther, fit la proposition de confier un appareil photographique à un ballon sans nacelle et d'opérer le déclanchement de l'objectif au moyen d'un courant électrique. Walter B. Woodbury revint en 1877 sur cette idée. Sa chambre n'avait qu'un poids de six kilogrammes; elle portait sur un disque rotatif quatre; plaques sensibles qui venaient à tour de rôle se présenter, au moyen d'un dispositif électrique, au foyer de l'objectif. Des fils métalliques transmettaient de la terre la volonté de l'opérateur et déclanchaient tantôt le disque, tantôt l'obturateur.
Pour la photographie en ballon, le groupe des Aplanats, Antiplanats et Euryscope conviennent parfaitement. Le Dr Stolze prétend même que les Pantoscopes de 25 centimètres de foyer sont encore possibles. A une hauteur de 1,000 mètres, ces derniers donnent déjà 1 : 4000 comme indice.
Ce qui rend la photographie en ballon difficile, c'est le mouvement rotatif du ballon et les trépidations presque continuelles de la nacelle. Le moindre mouvement du voyageur se communique au ballon. La pose de la main sur le rebord de la nacelle fait même vibrer celle-ci. Le meilleur moment d'opérer semble donc être celui où le ballon, quittant La terre, est enlevé par sa force ascensionnelle. Le mouvement rotatif, dont nous parlions plus haut, nuit surtout à la netteté du uégatif obtenu.
Si ce mouvement fait tourner le ballon six fois par minute sur son axe, une pose de 1/1 0° de seconde ne donne pas un négatif net ; il faudra diminuer la pose jusqu'à 1 50* de seconde pour
l'obtenir. Le Dr Stolze prétend que le mouvement pendulaire de la nacelle est plus néfaste encore. Le ballon, avec plus de volume, n'a qu'un poids minime tandis que la nacelle est fort lourde. Les coups de vent porteront donc celui-ci en avant tandis que la nacelle traînera. En reprenant son équilibre, celle-ci prendra un mouvement de va-et-vient très préjudiciable aux opérations photographiques. Les ballons captifs ont des amplitudes de mouvement
Figure 63. - La nacelle et l'appareil de M. Shadbolt.
encore plus considérables, et l'on ne saurait dans ces conditions espérer de conduire à bonne fin un travail photographique.
C'est au moment où le ballon atteint les hautes régions et qu'il se meut doucement dans le sens horizontal que le photographe se trouve dans de bonnes conditions. Les temps de pose de 1/30 à 1/500 de seconde donnent alors des clichés bien nets. Le Dr Stolze a fait avecM.MEYDENBAUERune étude toute spéciale de la photographie
volants. Ce système décrit dans le r holographisches Wochen-
Natt, 1881, p. 328, n'a pas 'reçu, que nous sachions,une exécution pratique.
Nous donnerons plus loin quelques reproductions de clichés pris en ballon. Cecil V. Shâdbolt, aéronaute anglais, entreprit en 1883-1884 avec son ballon « Monarch « plusieurs ascensions photographiques dont les résultats figurèrent aux diverses expositions de cette époque. La figure 63 nous donne l'aménagement de la nacelle; entre l'aéronaute et son aide, M. Dale, se trouve la chambre photographique. Les figures 64 et 65 ont été faites d'après des clichés de M. Shâdbolt. La première est une rue^de Londres, prise à 650 mètres. Sur l'épreuve originale on distingue parfaitement les rues, les maisons, et même un train en marche.
Figure tö. - Vue de la Tamise prise du ballon le « Monarch ».
Le cliché de la figure donnant une vue de la Tamise n'a pas été fait avec la chambre placée verticalement ; il ne donne pas un plan, mais une vue en perspective.
La photographie en ballon fut également étudiée en France. M. Gaston Tissandier, 1 eminent directeur du journal La Nature, fit le 15 juin 1885, une ascension photographique en compagnie de M. Jacques Ducom. La figure 66 nous montre la disposition adoptée par cet amateur distingué. Une chambre touriste 13 X 18,
munie d'un objectif rectilinéaire de M. Français, /'. 35, diaphragmes 0.25 millimètres, était fixée verticalement au rebord de la nacelle et pouvait être inclinée en avant et en arrière. L'obturateur était une simple guillotine sollicitée par des élastiques attei-
Kigure tit>. - Appareil fixé sur le rebord de la'nacelle.
gnant une vitesse de 1/50 de seconde. Le départ eut lieu à La Villette a 1 hre 40 mtes, et le ballon fut poussé' par le vent dans la direction du S.-O. Dix minutes après le départ, le premier çliché fut obtenu. Les voyageurs se trouvaient au-dessus du « Bon Marché, » rue de Babylone, à 670 mètres de hauteur. Le second cliché prit la préfecture de police. Bientôt le Itallon traversait la Seine. Au-dessus de l'île St-Louis, M. Drecom déclanchait de nouveau son obturateur, à 005 mètres. Le cliché vint au développement avec une richesse de détails incroyable. On pouvait compter les cheminées et les arbres des allées (/ig. 07). Les rues étaient parfaitement tracées et un Parisien n'aurait pas eu recours au plan de la figure 08 pour s'y retrouver. D'autres plaques encore furent exposées pendant le voyage à 600 et 1,000 mètres d'alti-
aéronautes essayèrent même de photographier les nuages, mais les
résultats ne furent pas satisfaisants, l'intensité de la lumière étant trop grande. Le diagramme du voyage et un plan de la route
Figure 68. - Plan explicatif de la figure 67. 1. Port de l'Hôtel-de-Ville. — 2. Quais de l'Ilùiel-de-Ville. — 3. Rue de Brosse.— 4. Caserne Lobau. — 5. Rue de l'HOtel-de-Ville. — C. Pont Louis- Philippe. — 7 et 8. Bains froids — 9. Rue de Bellay. — 10. Quai Rom-bon. — 11. Quai d'Orléans. — 12. l'onl Saint-Louis — 13 et I i. Baleaux mouches . — 15 Ponion.
Figure 69. - Diagramme et carte de l'ascensioii du ballon de M. Tissandier.
suivie sont donnés dans la figure 69. A 6 hres, le ballon dépassant les nuages atteignit 1,940 mètres et alla atterrir à 6 hres 30 mintes aux environs de Reims. M. Tissandier a publié une relation complète de son voyage dans son excellent journal la Nature, où les clichés cités ont paru en premier lieu. Il conclut que la photographie aérostatique est appelée à un grand avenir pour le levé des plans de forteresses et autres ouvrages militaires. Au point de vue géographique, elle permettra de retracer les lieux dont l'accès est difficile ou impossible.
La Photographie en Ballon, au service de la Géodésie.
Quoique les clichés obtenus dans une ascension photographique soient suffisamment nets, on peut cependant soutenir que la surface sensible n'est jamais suspendue assez horizontalement au dessus du terrain qu'elle est destinée à photographier. Les erreurs qui en résultent sont trop considérables pour que le cliché puisse servir directement à un levé géodésique. Le Dr Stolze a proposé une méthode très simple pour les rectifier. Sur une surface plane du terrain à lever, il marque des carrés assez grands (de 200 mètres de côté) au moyen de jalons qui se reproduisent facilement sur le cliché. On peut dès lors tirer les résultantes de la distorsion-perspective et rétablir les dimensions vraies et les lignes géométriques. Ce travail n'est plus aussi aisé lorsque le terrain est ondulé ou montagneux; il faut alors recourir à une opération photogramétrique ordinaire pour trouver les différences de niveaux et rapporter tous les points de repère du cliché à un seul horizon. Malgré ce nouveau travail, on peut cependant dire que l'opération est de beaucoup simplifiée par la photographie et que la méthode qu'elle donne est de beaucoup supérieure à toutes celles qui ont été proposées jusqu'ici. En plaine, le cliché pris d'un ballon fournit un levé géodésique des plus satisfaisants et nous sommes persuadés que dans un avenir prochain, la photographie en ballon rendra de nouveaux et incontestables services.