CHAPITRE XXI
Instantanées d'animaux en mouvement (l)
I. — DU CONCOURS DE LA PHOTOGRAPHIE DANS 1,'ÉTUDE DES MOUVEMENTS DES ANIMAUX
L'étude des mouvements chez les animaux appartient à l'histoire naturelle. On n'est pas encore parvenu jusqu'ici à décrire d'une façon complète et simple le mouvement chez l'animal. Les premières recherches sur le mouvement furent faites par Borelli, il y a deux cents ans. Depuis, de nombreux physiologistes reprirent cette étude, mais sans parvenir à enregistrer des résultats positifs. Ils constatèrent que la théorie de liorelli avait des points extrêmement faibles, ils sentirent la nécessité d'en établir une nouvelle; mais toutes leurs recherches ne permirent pas d'en établir une qui fût d'accord, d'un côté, avec l'observation et, de l'autre, avec les lois générales de la physique et de la mécanique. Les causes de ces insuccès constants sont de diverses. natures : les uns proviennent de causes physiologiques, les autres de causes psychologiques. . Les premières ont leur origine dans le fait que notre d'il ne saisit pas les phénomènes qui accompagnent le mouvement. Si nous observons un animal qui se meut, nous ne voyons pas même nettement les contours de certains de ses muscles. Nous ne sommes pas davantage en mesure (et ceci est très important) d'examiner en même temps les mouvements multiples, et notre œil montre surtout sa faiblesse lorsque ces mouvements se succèdent rapidement. Dans la vie ordinaire, on ne se rend pas bien compte de l'imperfection de nos moyens naturels d'observation : tout au plus la constate-t-on lorsqu'on se trouve en présence de mouve-
(I) Extrait de l'ouvrage du docleur MullenholV, l.u Photographie au service des Recherches scientifique!.
ments à amplitude si petite qu'ils ne se transmettent plus nettement à notre œil, ou lorsque leur nombre est considérable, ou encore lorsque ces mouvements se succèdent en grand nombre et avec rapidité.
Il est certain qu'il nous est impossible d'observer en détail la marche d'une mouche. A cause de la petitesse des pattes, de la courte durée des divers mouvements considérés séparément et se succédant rapidement, il nous est impossible de saisir chaque phase de sa course. L'œil ne saisit pas même le mouvement d'un seul organe. Le corps de l'insecte se compose d'une multitude de parties : la patte seule a cinq articulations et se compose de neuf anneaux, dont chacun a un mouvement indépendant. Le bout de chaque articulation est terminé par une griffé et par un tampon, qui jouissent également d'un mouvement qui leur est propre. A chaque pas de l'animal, les diverses phalanges se meuvent et prennent, les unes par rapport aux autres, les positions les plus opposées.
Par ce qui précède, le lecteur ne sera pas étonné d'apprendre que nous avons des données fort incomplètes sur la mécanique de la marche d'un insecte. Chez l'oiseau, c'est la rapidité de l'abaissement et du relèvement de l'aile qui rend l'analyse du vol difficile. Lorsque nous observons un moineau qui s'élève de la terre, nous voyons bien que par un mouvement il se porte vers un point opposé à celui qu'il occupait auparavant, mais il nous est impossible de saisir ni la forme des ailes, ni le nombre de coups d'ailes donnés pendant cette translation. On reconnaît, dans d'autres cas, que ce n'est pas seulement la ténuité des parties mobiles, la vitesse ou la multitude vague des mouvements de ces particules qui en rend l'observation difficile à l'œil nu ; mais que chez les animaux, même d'une espèce plus grande, cette observation ne présente pas beaucoup de précision. Lorsqu'un cheval, chez qui les articulations sont en petit nombre, traîne une voiture avec une vitesse modérée, notre œil suit très imparfaitement l'ensemble du mouvement (1). Nous voyons les articulations se porter
(I) Il est, par exemple, très difficile de saisir et de décomposer les mouvements relatifs des quatre pieds d'un cheval aux trois allures : pas, trot, galop.
à des positions extrêmes, mais nous ne saisissons nullement, par l'œil, le rhythme de la marche, qui se grave plutôt dans l'oreille. C'est ainsi que lorsque le cheval passe d'une rue pavée sur une voie en bois ou macadamisée, il nous semble que le rhythme de la marche se trouve complètement changé. Au lieu du changement régulier, à intervalles déterminés, des coups de sabot, il nous semble alors entendre subitement un brouhaha indéfini de mouvements, impossible à contrôler et à décomposer.
Ce que nous venons de dire des mouvements du cheval se vérifie pour la marche de l'homme. L'étude de la marche rencontre de nombreux points obscurs et les divers observateurs qui s'en sont occupés ne concluent pas tous dans le même sens. Certes on peut modifier la vitesse de la marche dans une telle mesure qu'il est possible à l'œil de suivre les divers mouvements qui la composent, mais, encore une fois, on s'apercevra vite que les moments psychologiques ont une influence très grande sur la compréhension.
Quand même l'œil humain serait le plus complet et le meilleur des instruments optiques, quand même il serait en mesure de saisir rapidement les diverses positions des parties du corps, nous n'obtiendrions pas une image complète du mouvement, car l'œil n'est lias en mesure de fixer ces observations fugitives, ni de les communiquer. Le jeu rapidement varié des mouvements eflace l'impression et c'est en vain que l'observateur touille sa mémoire pour en retracer la succession. Tous les essais pour reproduire, par la plume ou le crayon, le mouvement et ses détails intimes ont échoué. Celui qui lit tout ce qui a été écrit sur la marche, le v<>1, la natation sent immédiatement combien il est difficile de faire celte étude d'une manière complète et que ce n'est ni la pensée écrite, ni la pensée dessinée qui peut entreprendre celte lâche difficile.
Pour étudier le mouvement des animaux, on a recours à deux méthodes, qui toutes deux peuvent être appelées méthodes graphiques. La première, la méthode chronograpbique de Marey, consiste à retracer au moyen d'un appareil enregistreur, sur un cylindre rotatif, une série de courbes qui représentent la direc-
tion et la durée du mouvement. Du nombre et de la forme des courbes tracées pendant la révolution des cylindres, on déduit, par exemple dans le vol d'un oiseau, le nombre de coups d'aile, le nombre de contractions ou de détentions des muscles, ou bien on obtient, par déduction, la hauteur et la largeur du mouvement des pointes de l'aile, ainsi que la direction dans laquelle se meuvent certaines parties du corps, soit horizontalement, soit verticalement, pendant le vol. La méthode préconisée par l'éminent naturaliste et physiologiste français est d'une immense et incontestable utilité : elle donne, pour chaque point de la surface mobile, une représentation exacte du mouvement, mais elle est à peine en mesure de fournir une image claire des diverses phases du mouvement ; elle ne donne cette surface qu'imparfaitement, par points, et il faudrait, pour que cette méthode fût complète, qu'elle pût retracer à chaque instant le mouvement par des milliers de points qui composent la surface mobile de l'animal
C'est cet ensemble complet que nous donne la seconde méthode, la méthode photographique.
Celle-ci a été pratiquée avec un grand succès par MM. Muybridge, Marey, Lugardon et Anschiitz.