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II. — INSTANTANÉES D'ANIMAUX EN MOUVEMENT FAITES PAR M. MUYBRIDGE

Le laboratoire ordinaire est insuffisant lorsqu'il s'agit de photographier un oiseau au vol, un cheval au galop ou le saut de l'homme. Lorsque ces photographies doivent servir à des études

Figure 121. - Batterie de chambres de M. Muybridge.

scientifiques, les ateliers ordinaires doivent être remplacés par des espaces plus grands et l'on emploie des appareils spéciaux.

Vers 1877, M. Muybridge fit le premier des séries de photo-

Figure Iii. - Cheval monté pris au saut.

en batterie douze à trente chambres photographiques, dont les objectifs se découvraient successivement au moyen d'un dispositif électrique. Sur une piste établie ad hoc, se trouvaient tendus un certain nombre de fils que le cheval déchirait dans ses évolu-

tions ; ces fils rompus établissaient la communication électrique et toute une série de photographies successives fut ainsi obtenue pendant la course. Suivant la vitesse de l'animal, l'intervalle entre deux épreuves successives variait de 1 seconde à 1, 100e de seconde. A côté de cette première batterie, M. Muybridge avait disposé cinq autres chambres [fig. 121), qui lui donnaient, pendant l'expérience, cinq attitudes différentes du cheval. Les objectifs employés par Muybridge étaient des objectifs à portrait, munis d'obturateurs très rapides; le temps de pose évalué par lui correspondait à l/10000e de seconde, mais pourrait être fixé plutôt à l/1000e de seconde. Quoi qu'il en soit, Muybridge a obtenu des images nettes d'un cheval au galop. Comme fond, il employait un mur bien blanc sur lequel se détachait la silhouette du cbeval.

La figure 122 reproduit le saut d'un cheval monté. Les dix instantanées ont été prises en moins d'une seconde.

D'autres séries d'instantanées de Muybridge nous montrent des chevaux au trot, courant avec une vitesse de 3,3 m. par seconde; d'autres attelés à de petites voitures; des porcs, des chiens, du bétail eu mouvement.

Une de ces séries [flg. 123) représente un taureau sauvage. Remarquons, en passant, qu'il y a beaucoup d'analogie entre le rhythme de la course du taureau et de celle du cheval. I In constate déjà, à première vue, la raideur anatomique du corps et surtout îles jambes.

Une série d'instantanées de chiens lévriers se voit dans la figure 121 et présente un vif intérêt pour les sportsman.

En 188:5, Muybridge entreprit ses études sur l'homme en mouvement. Sa batterie photographique était formée de 10 chambres, avec objectifs de Dallmeyer. à obturateurs électro-magnétiques.

Il prit des instantanées d'hommes portant des charges, d'hommes au pas, en pleine course, et d'hommes au moment où ils saillaient. Il variait le terrain sur lequel l'homme exécutait ces divers mouvements : celui-ci élait tantôt plat, tantôt montant, tantôt escarpe; tantôt le sujet était habillé, tantôt il montrait ses muscles nus. Muybridge ne borna pas là ses travaux : il étudia presque tous les animaux, les oiseaux et même les amphibies.

En 1885, il fit de nouvelles expériences au Jardin Zoologique de Philadelphie, où il photographia, en employant trois séries de douze chambres, presque tous les quadrupèdes. Les animaux à robe claire étaient estompés sur un fond noir et la robe sombre des autres se profilait sur un fond blanc. Les fauves furent photographiés dans leurs cages.

Les frais de ces remarquables expériences, évalués à 30,000 dollars (150,000 francs), sont couverts au moyen d'une souscription publique et de subsides accordés par l'Université de Pensylranie.

L'œuvre achevée sera publiée en 100 planches photographiques. Le Dr Wellmann a décrit les travaux si importants de Muybridge dans son ouvrage: The horse in motion as shown by instantaneous Photography. London, Turner et C", 1882.

III. — INSTANTANEES D'ANIMAUX EN MOUVEMENT. INSTANTANÉES D'aNSGHÜTZ

L'attention qu'éveillèrent, dès leur origine, les travaux de Muybridge se trouve justifiée par le fait que les expériences du célèbre praticien démontrèrent l'imperfection de l'observation,

Figure 125.

telle qu'elle se pratique à l'œil nu. Les physiologistes et les peintres tombèrent d'accord que toutes les conceptions que l'on s'était faites j usqu'alors sur les mouvements des animaux étaient fausses.

Figure 12S. Figure 119. Figure 130. Figure 181.

Au point de vue du modelé, les instantanées de Muybridge ont été surpassées par celles du peintre Lugardon, de Genève. Ce pho-

Figurc 126. F igu re 127.

tographe s'applique à prendre les hommes et les animaux en mouvement, même dans de grands formats. Il se sert de l'obturateur Thury et Amey et prend comme objectif les combinaisons dites Aritiplanat et Euryscope. Comme révélateur, M. Lugardon préconise l'oxalate ferreux qu'il laisse agir plus ou moins longtemps, suivant les cas, toutefois en se servant de cuvettes horizontales pour éviter la prompte oxydation du révélateur.

Figure 132. - Instantanée de Lugardon.

La série de planches qui accompagnent ces lignes a été faite d'après certains originaux du photographe suisse.

Les figures 125 à 127 représentent des mouettes photographiées sur le lac de Genève.

Les figures 128 à 131 nous montrent quatre béliers dont les ori-

ginaux sont dans un format plus grand et présentent infiniment plus de détails. M. Lugardon excelle surtout dans les grands formats de chevaux libres ou montés : L'héliotypie (fig. 132) nous en offre un remarquable spécimen.

Les deux dessins [fig. 133 et 134) ont été faits d'après «les instantanées de cheval qui se cabre et «le cheval qui saute. D'autres photographes se sont laissés tenter par le mèfitte sujet : le lieutenant David, le comte Esterha/.y, Bürgeret Anschütz, en Autriche, sont de ce nombre. En France, quelques amateurs pratiquent [ces essais

Figure 135. Figure IW.

avec succès; ils en publient de temps en temps des spécimens dans l'excellent journal la Nature. Les figures 135 à 137 nous

montrent (d'après Anschütz) des chevaux attelés, les figures 138 et 139 des chevaux militaires. Si les chevaux au trot ou au saut

Figure 137.

présentent certaines difficultés lorsqu'on veut les photographier instantanément, ces difficultés sont encore beaucoup plus grandes

Figure 136. Figure 139.

lorsqu'on s'occupe d'animaux plus agiles, tels que des chevreuils et des cerfs. M. Anschütz en a obtenu de très remarquables séries,

Figure 110. Figure 141.

dont nous donnons, dans les figures 140 à 1 13, quelques repro-

ductions. Les deux premières nous montrent une biche au moment où elle saute une haie : on remarque que les jambes de devant sont repliées fortement sous le ventre, tandis que les jambes de derrière s'allongent lorsque l'effort qui doit soulever l'animal a été produit.

Nous voyons, dans les figures 142 et 143, un cerf pris en pleine course.

Figure 112. Figure Hi.

On serait tenté de croire que les instantanées du saut de l'homme ou des animaux sont le problème le plus difficile à résoudre en photographie. M. Anschiilz, dont la compétence est incontestable, nous assure qu'il considère le trot du cheval comme le mouvement le plus rapide : les sabots et les jambes du cheval fournissent des mouvements de grande amplitude, avec une vitesse également grande. Les instantanées de mouvements se produisant perpendiculairement au rayon visuel sont les plus intéressantes à considérer. M. Anschiitz a spécialement photographié ces mouvements ; ses séries de manœuvres de cavalerie, de mouvements militaires, sont universellement connues. En général, ces instantanées montrent peu de profondeur et leur netteté n'est que relative. Nous devons nous pénétrer du fait que les sujets sont pris à pleine ouverture d'objectif.

M. Anschiitz se sert, pour obtenir ses négatifs, d'un appareil facilement démontable qu'il peut transporter aisément d'un lieu à un autre. Cet appareil, dont la mise en place n'exige que 5 à 8 secondes, est très solide quoique rien n'y soit sacrifié à la légèreté En temps de manœuvres militaires, lorsqu'il suit les évolutions de la troupe, M. Anscbiitz fixe son appareil sur un solide trépied en fer et tout l'attirail est porté par un chariot qui trans-

— ITi —

porte aussi le photographe rapidement à travers champs. Comme on le voit, la photographie des manœuvres de cavalerie ou d'artillerie ne se fait pas sans fatigues. Ce vaillant photographe possède, à l'heure qu'il est, plus de 1,000 séries de scènes et sujets militaires, dont quelques-unes sont très remarquables.

IV. — INSTANTANÉES D'OISEAUX PRIS AU MOYEN DU FUSIL PHOTOGRAPHIQUE DE MAREY

M. Marey, leminent physiologiste français, entreprit en 1882 une série d'études sur le vol des oiseaux, qu'il photographiait au moyen d'un appareil ayant la forme d'un fusil, et qui permet de prendre successivement douze clichés sans devoir être rechargé.

Figure 144. - Fusil photographique de Marey.

Le canon de l'arme est un tube renfermant un objectif {fig. 144).

En arrière et solidement montée sur la crosse, se trouve une culasse cylindrique, contenant un mouvement d'horlogerie dont le barillet se voit figure 145, n" 1. En pressant la délente du fusil, le ressort

déclenché imprime aux diverses pièces lés mouvements nécessaires aux opérations photographiques. Sur un axe central, qui les commande toutes, sont montées les différentes pièces du système. Cet axe ou pivot fait douze tours par seconde. Les pièces de

ce mécanisme comprennent : 1° Un disque opaque D, percé d'une fente étroite qui, faisant fonction d'obturateur, laisse passer, douze fois par seconde, les rayons lumineux qui ont traversé l'objectif; chaque passage à travers le disque mobile dure l/720e de seconde; 2° derrière cet obturateur tourne librement, sur le même axe, un second disque D', percé de douze fenêtres; contre la face arrière de ce disque, s'applique la glace sensible, ronde ou octogonale (le second disque D' , porteur de la plaque sensible, doit tourner d'une manière intermittente, afin de s'arrêter douze fois par seconde devant l'objectif) ; 3" l'excentrique E, calé sur l'axe, imprime un va-et-vient régulier à une tige munie du cliquet C; ce cliquet engrène successivement chacune des douze dents ménagées sur le pourtour du disque D' et abandonne chaque dent après avoir imprimé au disque 1/12- de tour; il produit ainsi une rotation saccadée ; 4° un second obturateur 0 ferme tout accès aux rayons lumineux aussitôt que les douze images ont été obtenues ; 5" d'autres dispositifs empêchent la plaque sensible en mouvement de dépasser le point où le cliquet doit l'amener et l'y maintiennent immobile. Un bouton de pression b applique fortement la plaque contre le disque qui est recouvert de velours noir, ce qui empêche tout glissement.

La mise au point s'obtient par l'allongement ou le raccourcissement du canon et on peut la surveiller par une ouverture ad hoc pratiquée dans la culasse du fusil. Une boîte à escamoter, circulaire, sert de magasin à vingt-cinq plaques; elle s'applique sur le fusil et permet de changer, en plein jour, les glaces impressionnées contre des plaques fraîches. Avant de se livrer à l'étude du vol des oiseaux, M. Marey a soumis son fusil aux épreuves expérimentales suivantes :

Une flèche noire fut disposée sur un axe autour duquel elle tournait six fois en une seconde. Le tout avait comme fond une surface bien blanche, vivement éclairée. La vitesse de rotation (à peu près de 5 mètres à l'extrémité de la flèche] était vérifiée et maintenue. M. Marey se plaça, avec son fusil, à 10 mètres de distance, en visant le centre de la cible rotative où il ne distinguait qu'une teinte grise uniforme. La plaque exposée fut développée et tournit douze images parfaitement nettes de la flèche.

Une autre expérience fut faite de la façon suivante : un pendule noir, battant la seconde, oscillait devant une règle blanche graduée, horizontale. La plaque exposée et révélée donnait douze images représentant les diverses positions occupées par le pendule pendant l'oscillation. Tous ces essais démontrèrent le parfait fonctionnement du fusil en même temps qu'ils accusaient le temps de pose employé pour l'obtention de chaque image. Pour plus de certitude dans la mesure des durées, M. Marey adaptait au fusil un appareil chronographique. Cet appareil se compose d'une poire

Figure 146. - Instantanées de mouettes au vol.

en caoutchouc, reliée à un dispositif enregistreur, lequel trace sur un cylindre tournant un trait à chaque déclenchement du disque D' ; en même temps, un chronograpbe ou un diapason enregistre sur le même cylindre un nombre de vibrations correspondant, dont la vitesse est connue et d'où l'on déduit leur durée; celle-ci, divisée par le nombre de déclenchements que marque l'enregistreur, donne la vitesse de rotation du disque! Il est donc facile de calculer ensuite la durée de chaque exposition de la plaque. A chaque pas-

sage du disque D, l'air de la poire en caoutchouc transmet au dispositif le choc reçu. De cette manière la durée de l'impression lumineuse se trouve exactement mesurée. Après ces essais préliminaires, M. Marey se mit à photographier les oiseaux au vol. On voit, figure 14G, une mouette qui vole et l'on peut comparer les douze attitudes prises par elle en une seconde de temps : ce vol est peu régulier ; c'est alternativement un vol ramé et un vol planant. Dans d'autres expériences, réminent physiologiste prit les mouettes entièrement par le travers. L'oiseau donne ordinairement trois coups d'ailes par seconde : on trouve donc dans les douze images obtenues quatre attitudes différentes, qui se reproduisent périodiquement. Les ailes sont d'abord élevées au maxi-

Figure 147. Figure US.

Agrandissements d'images obtenues au moyen du fusil photographique (mouettes).

mum, puis elles baissent; dans l'image suivante, elles sont au plus bas et dans la quatrième elles se relèvent. Cette même série de mouvements se reproduit successivement. En agrandissant ces figures, on peut obtenir des images très visibles, niais dont la netteté laissera d'autant plus à désirer que les épreuves auront été plus agrandies. Reproduites par l'héliogravure, elles ne donnent plus qu'une silhouette (fig. 147 et 148). Il ne faudrait cependant pas désespérer d'obtenir par la suite un certain modelé. Placés sous un microscope à faible grossissement, les négatifs originaux permettent de compter les rémiges et de saisir l "imbrication des plumes. En disposant les séries de photographies d'oiseaux

Figure 140 - Silhouettes de divers oiseaux pris au vol

sur un phénakisticope, on reproduit assez bien l'apparence des mouvements du vol, mais les images correspondant à chaque révolution de l'aile sont encore trop peu nombreuses pour bien permettre l'analyse du vol dans son ensemble. Pour y arriver, on peut augmenter la vitesse du mouvement d'horlogerie, car l'impression lumineuse se fait encore sentir avec une pose de 1/ 1400e de seconde, même avec des objectifs ordinaires.

M. Marey a renouvelé ces expériences sur d'autres oiseaux. La figure 149 donne une suite de silhouettes d'oiseaux pris au vol.

// 1 représente un hibou pris au moment où il laisse tomber les ailes; H2 et 7F montrent l'oiseau dans la période où les ailes s'abaissent de plus en plus ; JET4 retrace le mouvement contraire (les ailes s'élevant). La forme presque ronde de la tête rend la compréhension de l'image assez difficile au premier coup d'oeil, l'inclinaison de l'oiseau semble également étrange.

Le faisan argenté F a été photographié au commencement de l'abaissement des ailes et vers le milieu de ce mouvement ; sa position est légèrement inclinée et le côté du ventre se trouve tourné vers l'appareil.

Le pigeon P1 montre la dernière période de la chute, P- la fin de l'élévation, P3 est l'image du pigeon Montauban, dont le vol • est très lourd. Il faut lancer cette espèce dans l'air pour la faire voler et encore tous les efforts de l'oiseau tendent plutôt à empêcher sa chute qu'à opérer un mouvement de translation.

Dans la figure P' nous rencontrons le pigeon-paon au moment où il baisse les ailes, P2 est la fin de la chute.

La mouette M 1 a été photographiée alors qu'elle volait horizontalement. Les positions 1, 2, 3, 4, 5 correspondent aux divers abaissements des ailes. Mü est l'image d'une mouette qui plane, vue par en haut ; M1, celle d'une mouette avec ailes baissées ; il/8 donne une autre position des ailes de la même mouette.

La bécassine opère en B 1 et B* sa descente ; en B 3 elle est prise plus de côté et un peu par le bas. B 1 et B6 correspondent aux mouvements du vol planant.

La grive prise par le bas au moment de la chute des ailes se voit en G 1 ; en Gi elle ferme les ailes et se lance en avant, comme

un projectile, jusqu'au moment ofi un nouveau coup d'aile est nécessaire pour empêcher sa chute; elle reprend alors la position G 1 .

L'émouchet plane, en E, presque sans mouvement; le bec est appliqué contre le ventre. L'oiseau se maintient contre le vent par quelques coups d'ailes.

Le canard C et C* a été pris au moment de lever les ailes, Ci est la fin de la chute.

La chauve-souris est difficile à photographier à cause de son vol brisé, de sa petite taille et surtout à cause de l'heure tardive à laquelle elle quitte sa retraite.

Les meilleurs résultats n'ont donné à M. Marey que cinq ou six images sur douze qu'aurait pu donner la plaque sensible, et encore ces images étaient parfois sur la limite du champ de l'instrument. Chl reproduit la chauve-souris au milieu de l'élévation des ailes; Ch2 la fin de l'abaissement des ailes, vu de devant. L'animal dont l'image se trouve en Ck'J a perdu une partie de la membrane de ses ailes.

L'étude attentive de la position des ailes de ces oiseaux permet d'entreprendre l'explication des mouvements du vol. Si l'un suit attentivement la course de l'aile, on verra que, aussitôt qu'elle a atteint sa plus grande hauteur, elle se porte rapidement en avant; elle couvre alors la tète. L'aile s'abaisse ensuite et s'arrondit vers l'intérieur. Jusqu'à la fin de la chute, les ailes restent étendues; elles se replient ensuite et l'articulation forme alors avec le corps un angle très prononcé; les plumes s'éloignent les unes des autres et l'imbrication se montre clairement. Il se forme entre elles des ouvertures — semblables à celles qui existent entre les articulations d'une jalousie — dont le but est de laisser passer l'air au moment où l'aile est laissée en arrière. Les fonctions des plumes avaient déjà été signalées par certains auteurs, mais ces écrits reposaient plutôt sur des conjectures anatomiques (pie sur le résultat d'une observation réelle. M. Marey ne croit pas que ces fonctions des plumes continuent pendant tout le vol : elles cessent au moment où l'oiseau a acquis toute sa vitesse. Les instantanées démontrent également (pie

chaque plume de l'aile a son mouvement propre et indépendant. Ce fait semble expliquer pourquoi certains oiseaux, de grande espèce, peuvent se maintenir dans l'air sans faire de mouvements apparents.

Pour éclaircir entièrement toutes ces questions, il faudrait multiplier davantage les expériences, produire un plus grand nombre d'images en séries et prendre la position des ailes sous différents angles. Dans ces cas, il faudrait aussi prendre les oiseaux de profil, au moment où ils s'approchent et où ils s'éloignent. Enfin, ces expériences devraient être tentées avec des oiseaux de différentes espèces .

V, — INSTANTANÉES DE VOL ü'lNSECTES

M. Marey, pour étudier le mouvement du vol des insectes, attache ceux-ci sur une longue aiguille qui se meut sur un fond entièrement noir. L'insecte vivement éclairé se détache ainsi fort bien. L'aiguille reçoit un mouvement uniforme mais lent, ce qui permet aux ailes, qui sont entièrement libres, de se mouvoir. La plaque sensible peut ainsi reproduire les différents coups d'ailes.

VI. — SÉRIES D'INSTANTANÉES DE PIGEONS, DE CIGOGNES, ETC. IMAGES INSTANTANÉES DE M. ANSCHÜTZ

Les remarquables résultats obtenus par Marey et Lugardon auraient déjà pu contenter les plus difficiles; mais il faut cependant en convenir, souvent ces résultats consistaient uniquement en des séries de silhouettes d'un animal en mouvement. Les reproductions des diverses phases d'un mouvement ne présentaient pas toujours autant de détails que pourrait le souhaiter le photographe. C'était un problème qui restait à résoudre. Vers 1884, M. Anschiitz, qui avait déjà éveillé l'attention du monde savant par ses splendides instantanées de chevaux, de charges de cavalerie, de manœuvres d'artillerie, résolut de produire des instanta-

tifique, auraient présenté au public des épreuves artistiques

et irréprochables comme détails. Avec une patience vraiment angélique, le photographe de Lissa se mit à l'œuvre. D'un observatoire caché, il épie les pigeons, les cigognes, etc., et son objectif nous révèle bientôt les mœurs de ces oiseaux et, surtout, certains détails de leur vol. Nous donnons, figure 150, un négatif de pigeons d'une netteté surprenante et d'une grande finesse dans les détails. Sur l'épreuve originale, on distingue jusque la position de chaque plume de l'aile et de la queue. Pendant le vol, les deux ailes, à de certaines périodes, se lèvent au-dessus du corps et finissent par se toucher. C'est ce qui justifie le claquement que l'on entend parfaitement lorsqu'on observe un pigeon au vol. Lors de l'abaissement de l'aile, certaines plumes se portent en avant, elles prennent la forme concave et se rejettent en arrière lorsque l'aile se relève. L'extrémité de l'aile et son articulation prennent des positions diverses suivant la direction imprimée au vol. On reconnaît que l'impulsion de l'oiseau en avant est soutenue par l'extrémité des ailes ; tandis que le développement en hauteur est produit par le jeu de l'articulation, laquelle donne plus ou moins de surface à l'aile suivant les cas.

Les plumes de la, queue semblent servir de gouvernail; suivant leur position et leur développement, le vol se trouve dévié de la verticale.

Les instantanées de cigognes, faites par M. Anschütz, sont intéressantes à un double point de vue.

Comme on le sait, la cigogne est un des plus grands oiseaux de l'Europe; son vol est léger, gracieux et très rapide. Contrairement aux autres grandes espèces, cet oiseau se laisse approcher. D'autre part, il est indispensable, comme l'a très bien dit M.Mouillard, d'opérer sur un grand sujet si l'on désire analyser le mécanisme du vol. Les instantanées de cigognes tentèrent donc avec raison les photographes; la réussite de ces expériences devait être d'une grande importance scientifique.

La cigogne est considérée, dans beaucoup de pays, comme un oiseau tutélaire : il fait partie de la famille et préside à tous les grands événements. Aussi s'en occupe-t-on beaucoup; et, comme beaucoup de ces oiseaux sont empreints d'une certaine majesté,

ils éveillent l'intérêt chez les citadins et le respect chez le campagnard. Cet intérêt populaire, joint à l'intérêt scientifique, détermina M. Anschiitz à observer photographiquement et de très près une famille de cigognes. Observations pleines de charmes, que nous retracent les figures 151 à 156.

Un nid de cigognes se trouvait dans le voisinage immédiat de la maison du photographe; un objectif fut braqué par une lucarne. Mais la vigilante sentinelle du nid considérait avec méfiance cet objet inconnu qu'elle avait aperçu et le signala à sa compagne. Pendant plusieurs heures, rien ne bougea dans le nid et la vigie elle-même semblait pétrifiée. Anschiitz s'en revint donc bredouille et enleva son appareil : aussitôt la vie reparaît dans le nid; tout le monde reprend ses occupations et ses ébats. Le lendemain, Anschiitz dissimula la chambre et la lucarne sous une masse de verdure; néanmoins, il fallut encore plusieurs jours avant que la méfiance de mère cigogne fût tombée entièrement. Dès ce moment, il fut possible d'épier, avec une indiscrétion de portière, les mœurs et les habitudes de la famille échassiére. Mâle et femelle ne quittent jamais en même temps le domicile : toujours l'un d'eux garde le logis et veille sur les petits. Après trois ou quatre heures, l'absent rentre et l'autre aussitôt de déguerpir. C'est à ce moment de la rentrée et de la sortie que se produisent les scènes les plus intéressantes à suivre et que l'objectif du photographe peut saisir

Figure 151. - L'oiseau prend ses dispositions pour nborder le nid.

les plus beaux sujets. La figure 151 montre le moment où le maie s'approche du nid; ses ailes sont encore étalées, comme si l'oiseau planait; mais déjà les jambes et le bout de l'aile sont fortement ramenés en avant. L'aile, qui jusqu'alors formait une surface plane, se trouve comme brisée au bout et les plumes de cette partie extrême forment avec l'aile elle-même un angle presque droit.

arrête le vol en se courbant entièrement en avant : les ailes déployées forment Lun demi-cercle dont la surface est presque

verticale et très ouverte par devant. Le corps reçoit, flans cette attitude, une forte pression de l'air et cette résistance arrête le

Figure 153. - Querelle de ménage.

mouvement de translation. Par un mouvement très grotesque, Foiseau reprend sa véritable (orme et replie les ailes sur le dos.

Le mouvement que nous venons de décrire, et <jui a pour but d'empêcher l'oiseau de déplisser le but. n'est pas exclusif à l'abor-

Figure 151. - Quiétude conjugale-

dage. Souvent la cigogne plane'au-dessus du nid : elle replie alors les ailes en parachute et descend lentement en ligne droite sur le

un mouvement qui leur est propre ; c'est ainsi que les plumes du bout de l'aile se trouvent tantôt écartées, tantôt closes {flg. 146).

suivant la durée do L'absence, celui-ci lève la tète on l'air comme pour exprimer au voyageur sa joie de le revoir. D'autres luis,

lorsque l'absence a été trop prolongée, l'arrivant est reçu avec force coups de bec et un sermon en règle La position baissée de la tête et du bec indique clairement une querelle de ménage ifig. 153).

La figure 154 nous montre un couple de cigognes au repos. Ces moments de tendre quiétude ne sont pas nombreux, surtout lorsque le nid renferme des petits. M. Anschiitz eut la bonne fortune de surprendre les parents au moment ofi ils nourrissaient leurs petits et celui où ils leur donnaient à boire : du bec de la mère cigogne s'échappe alors un mince filet d'eau, qui tombe alternativement dans le bec avidement ouvert de chaque petit.

Lorsque les jeunes sont devenus un peu grands, ils commencent à exercer leurs ailes, et, comme l'espace occupé par le nid est assez restreint, ils se livrent à ce travail à tour de rôle.

Au moment de quitter le nid, la cigogne se lève toute droite, elle mollit les ailes et pique vivement une tête par-dessus le bord du nid (f>g. 155). Les ailes se forment alors en parachute et peu à peu elles quittent la position perpendiculaire au corps, qu'elles avaient prise, pour s'étendre en surface. L'oiseau fend alors l'air par la tranche des ailes (fig. 150) et se meut dans une position légèrement inclinée, sur un parcours d'une dizaine de mètres, puis il donne le premier coup d'aile. Ces mouvements sont suivis attentivement par les petits, qui semblent comprendre que c'est par ce chemin et de cette façon qu'ils opéreront leur entrée dans le monde.

VII. — SÉRIE D'INSTANTANÉES DE CHEVAUX EN MOUVEMENT PRISES PAR M. AN SCHÜTZ

De même que les travaux de Marey éveillèrent en France l'attention du monde savant et amenèrent l'intervention pécuniaire du gouvernement français, de même M. Anschiitz trouvait dans sa patrie un appui éclairé auprès des ministres des cultes et de la guerre.

En 188G, il entreprit, par ordre du gouvernement, des séries d'instantanées de chevaux au trot et au galop. Les résultats sont

d'autant plus remarquables que les épreuves obtenues sont déjà d'un format assez grand (8 c/m) et remplies de détails. La chambre photographique était placée assez bas et le cheval lancé fut photographié douze fois en trois quarts de seconde, pendant qu'il sautait un obstacle. On peut saisir ainsi tous les mouvements qui président au saut, depuis le moment où les sabots quittent la terre jusqu'au moment où le cheval retombe de l'autre côté de l'obstacle. Une échelle graduée, photographiée en même temps, permet de se livrer à toutes sortes de mesures. Ces instantanées (1) ont jeté un jour nouveau sur certains points obscurs de l'hippologie : elles ont démontré, entre autres, qu'après le saut le cheval ne touche pas terre par les deux pieds de devant à la fois, mais qu'il pose d'abord un sabot, puis l'autre.

La position révélée des jambes est aussi tout autre (pie ne le figurait graphiquement la conception.

(1) Publiées dans VlUtutrirten Zeitimg ii° 1, 1886.

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