EXECUTION DUN PORTRAIT JUDICIAIRE
heures de pose, où il fait physiquement et moralement une connaissance intime avec son modèle. Arrive-t-il à donner à son œuvre tout à la fois la vie et la ressemblance, l'image obtenue mérite-t-elle l'épithète de plus ressemblante que nature, nous devons admettre qu'elle n'est rigoureusement adéquate à aucune des images successives que le modèle lui aura offertes pendant la pose et qu'un objectif idéal aurait pu recueillir, mais qu'elle est la résultante du plus grand nombre d'entre elles.
Ces vérités, qui sont presque des lieux communs, nous font toucher du doigt la supériorité du portrait (quand il est bien fait), sur la meilleure des photographies, abstraction faite de toute question de coloris. A quoi les photographes ont depuis longtemps répondu avec raison que les portraits idéalement bien faits sont rares et coûteux, tandis que le produit de leur art est à la portée de tout le monde, et qu'à égalité de degré dans la médiocrité, la Photographie aura toujours sur le portrait la supériorité que lui donne son exactitude documentaire.
Dans cette analyse théorique de la pose, nous ne nous sommes pas encore préoccupé de la plus grosse des difficultés que rencontrent les photographes professionnels, à savoir le goût et les prétentions du client qui paye, considération qui, en pratique, prime toutes les autres.
Quel est le photographe qui n'a pas quelque peu
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souffert de cet esprit de critique et d'observation jalouse dont chacnn de nous entoure la reproduction fidèle de sa personne? Car enfin, sauf exception, l'objectif ne saurait mentir.
C'est à l'occasion de portraits en groupe que cette remarque se fait le plus couramment. Toutes les personnes qui se sont occupées de Photographie ont été amenées, poussées par les circonstances, à faire quelques-unes de ces compositions familiales, notamment à la campagne, et sont arrivées, leur goût et le hasard aidant, à produire ainsi quelques belles scènes de la vie intime.
Règle presque infaillible : les éloges ne leur seront pas marchandés au moment de la petite distribution d'images à chacun des figurants; mais ces éloges, que nous supposons sincères, viseront l'ensemble du groupe, et toutes les personnes mises en scène, autres que voire interlocuteur du moment, chacun faisant pour son image quelque restriction soit verbale, soit mentale. La critique portera soit sur la position dans l'ensemble du groupe, soit sur l'éclairage, la direction des pieds et des mains, l'état d'esprit au moment du déclenchement, etc., conditions générales que chacun s'accordera à trouver parfaites pour les autres, mais défectueuses pour lui-même. C'est le contraire du verset de la Bible : « Voir une paille dans l'œil de son prochain, ne pas voir une poutre dans le sien. ■))
A toutes ces difficultés inévitables, le photo-
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graphe artiste doit encore ajouter les conditions de mode, de format, de fond, de ton et surtout d'éclairage, renouvelées chaque année par nos praticiens en renom, questions accessoires qui contribuent à donner un air exotique à une collection de portraits remontant à quelques années.
Le portrait judiciaire est loin de soulever les mêmes complications. Le client forcé qui est amené devant l'objectif n'ayant pas d'avis à donner sur ses préférences en matière de goût, la plus grosse difficulté disparaît.
Le but visé devient unique et par suite facile à analyser : produire V image la plus ressemblante possible. Nous resserrerons le sujet de plus près en disant : produire V image la plus facile à reconnaître, la plus facile à identifier avec U original.
Le problème sous cette forme dépend d'un nouveau facteur : Sous cjuel jour et sous quel aspect les personnes cjui seront appelées à se prononcer sur notre photographie connaissent-elles notre sujet? et amène à cette autre question : Quel est le but poursuivi par V instruction judiciaire?
S'agit-i] de prendre de l'individu une sorte d'empreinte qui, adjointe à son signalement et sommier judiciaires, permettra de le reconnaître à un grand nombre d'années d'intervalle? Il faudra, de toute évidence, nous attacher aux traits les plus fixes de
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Spécimen de photographie judiciaire anglaise,
l'être humain, et consulter les sciences naturelles et en particulier l'Anthropologie.
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S'agit-il, au contraire, d'une identification avec le passé? autrement dit, notre photographie estelle destinée à être coUationnée avec celles qui sont conservées dans les dossiers des greffes judiciaires et pénitentiaires, la solution 1res simple consistera, avant toute considération théorique, à reproduire la pose, l'éclairage, le format, l'échelle de réduction en usage dans les archives auxquelles notre portrait doit être envoyé.
A Paris, où les archives photographiques établies rigoureusement sur les mêmes règles existent depuis plus de sept ans, les portraits photographiques répondent à la fois à ce double but. Chaque portrait, après avoir servi aux recherches et collalionnements dans la collection ^dans lebutdevérifier si le sujet visé n'y figure pas déjà sous un autre nom), y est à son tour classé en vue de l'avenir. Mais il n'en est pas partout ainsi . La Police anglaise par exemple, avec laquelle celle de France fait de nombreux échanges, fait poser ses inculpés sous une forme {fig- i) qui diffère sensiblement de la nôtre, etc. (' )•
(') Il y a à peine un an, toutes les photographies judiciaires anglaises étaient prises uniquement de pleine face. Le dispositif ingénieux représenté par la figure ci-contrc a été adopté pour répondre aux critiques présentées par M. Spearman, ancien magistrat britannique, qui avait eu l'occasion d'étudier à Paris, nos procédés d'identification. Il combine les avantages judiciaires d'une double image avec ceux qui résultent d'une pose unique. Par contre, il a le désavantage, à notre avis, de
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Enfin s'agit-il de faciliter l'instruction judiciaire en se ménageant un moyen de s'assurer si un accusé n a pas été vu, ou n'est pas connu dans tel ou tel endroit par quelque personne, la solution plus complexe nécessilera souvent plusieurs poses suivant la nature des relations et l'acuité du souvenir que les témoins appelés à se prononcer auront pu conserver de la personne en question.
En résumé, on peut dire en s'inspirant des considérations qui précèdent, qu'un portrait judiciaire vise, suivant les cas, l'individualité présente, passée ou future de l'inculpé et que, à chacun de ces temps doivent correspondre : i*^ des façons spéciales de résoudre le problème photographique, 2" des façons spéciales de s'en servir.
Lorsque nous apercevons un nouveau visage, il est certain que nous pensons beaucoup moins à prendre son signalement et à nous graver sa configuration phjsionomique dans la tête qu'à essayer de deviner sur sa figure la nature des sentiments indifî'érents ou passionnels qui l'agitent au moment même.
mettre à même le public, les témoins, etc., de reconnaître à première vue l'origine judiciaire de ces photographies, ce qui, dans certaines enquêtes de police, peut présenter de graves inconvénients. L'exhibition des deux mains sur la poitrine présente le même désavantage au point de vue policier, n'ajoute rien à la valeur signalétique de l'épreuve et délruit l'unité du portrait.
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Le négociant qui cherche à écouler sa marchandise, comme Tacheteiir qui débat les conditions du marché à intervenir, attache avec raison autant d'importance à la mimique de son interlocuteur qu'aux phrases conventionnelles et routinières qu'ils échangent entre eux.
D'un autre côté, nous entendons et nous comprenons d'autant mieux que notre ouïe est aidée par la vue du mouvement des lèvres et par l'interprétation des gestes.
Aussi, quand on nous présente une photographie, c'est à l'expression physionomique que nous nous attachons. Si nous ne retrouvons pas celle dont nous avons conservé souvenir, si en place de celle que nous cherchons il s'en présente une autre, nous déclarons que la ressemblance n'y est pas.
Les différences de deux photographies du même individu prises à quelques mois seulement d'intervalle arrivent cjuelquefois à être si considérables qu'elles conduiraient à faire renier l'identité.
Voici comme exemple l'exacte reproduction en phototypie de deux clichés d'un jeune détenu photographié à six mois d'intervalle dans le même atelier, à la même heure de la journée, avec le même appareil [PL 1 et II).
Que serait-ce si nous faisions intervenir les changements énormes amenés dans le physique d'un individu par une existence entière passée soit entre les murs d'une prison , soit dans des lieux de débauche !
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La dissemblance des deux épreuves que nous donnons comme exemple, s'explique suffisamment par une modification dans les pensées de l'individu avec lequel nous allons faire connaissance.
Lorsque le jeune Raoul a été arrêté pour la première fois en novembre 1884, cet accident l'avait ému, et il avait obéi scrupuleusement aux prescriptions du photographe qui lui commandait de regarder l'objectif. Arrêté pour la seconde fois en mai i885, c'est-à-dire moins de six mois après, il s'est dans l'intervalle encanaillé et a£:uerri etacruavantageux de se dissimuler sous le faux nom de Billardo. Aussi, au moment du classique : <( Ne bougeons plus — je commence », au lieu de fixer l'objectif, regarde-t-il l'opérateur, en ricanant in petto et se disant à lui-même : « Allons ! Tout va bien! En voici encore un qui ne me reconnaît pas, puisqu'il recommence ma photographie d'il y a six mois! ))
Les deux portraits qui sont résultés de cet état psychologique différent, sont tellement dissemblables que l'on croirait volontiers c|u'ils appartiennent à des individualités distinctes, n'était l'équivalence de lignes que présentent les deux profils.
Un autre inconvénient de la pose de face ou de trois quarts résulte de la difficulté de donner toujours au visage exactement la même orientation. Les plus légères modifications dans la direction du regard, la torsion du cou, soit du haut en bas, soit
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de gauche à droite ou inversement, peuvent donner à la projection pliotographic[ue les combinaisons de lignes les plus diverses.
Dans la pose du profil, la difficulté est réduite à son minimum : placer le sujet exactement de côté, le regard étant dirigé horizontalement.
C'est le profil aux lignes précises qui donne l'individualité fixe de chaque figure. La silhouette nous permet de mesurer les hauts et les bas de la figure humaine dont la face n'offre qu'une projection. Les femmes savent fort bien, par des artifices de coiffure et de toilette, pallier les excentricités de leur visage. Les acteurs arrivent sous ce rapport à des résultats encore plus étonnants; mais toutes ces transformations ne portent que sur les apparences de la face sans modifier en quoi que ce soit le profil.
Par contre, il est d'observation courante cjue là où une bonne photographie de face sera unanimement reconnue par les connaissances et amis, une image de profil non moins réussie sera accueillie avec indécision et peut-être même reniée par certains cjLii ne s'apercevront pas qu'elle est la représentation, sous une autre orientation, du même individu qu'ils viennent de reconnaître, vu de face.
Nous avons appuyé plus haut sur l'intérêt pratique et sur le drame psychologique que nous offre la figure humaine observée de face. Il est évident
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que nous devons conserver souvenir de nos amis dans Vatti tilde qu'ils prennent d'ordinaire en nous parlant, c'est-à-dire de face ou de trois quarts. Un homme passe dans la rue, l'image de profil ne sera perçue qu'un instant, dans une direction unique. Nous-même, nous ne connaissons notre physionomie que pour l'avoir vue dans une glace soit de face, soit plus rarement de trois quarts.
En résumé, si les poses de profil sont préférables pour l'identification linéaire, l'expérience démontre que les portraits de face sont mieux reconnus, et par le sujet lui-même, et par le public.
En pratique, nous avons été souvent amenés à substituer au portrait entièrement de face une position légèrement tournée vers la droite, de façon à laisser apercevoir quelque peu l'oreille gauche. Les photographies entièrement de face ont l'inconvénient de présenter la saillie du nez en raccourci et quelquefois de déformer ce dernier. Un léger trois quarts permet jusqu'à un certain point l'analjse de l'oreille et du profil du nez et du front, et réunit ainsi quelques-uns des avantages des photographies de profil à ceux de l'autre type.
Mais la photographie abrupte, entièrement de profil, continue à rester la seule dont il convient de se servir pour les identifications à un grand nombre d'années d'intervalle. C'est une coupe anatomique qui enregistre mille particularités précieuses sur lesquelles nous donnerons plus de détails
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à la fin de ce volume, à l'occasion de l'analjse descriptive de la figure humaine.
La Photographie de face, au contraire, doit s'efforcer de conserver, sous' l'uniformité de la pose, l'expression naturelle de la physionomie et jusqu'au port habituel de la tête.
Ce résultat est plus facile à obtenir que l'on ne croit, même d'inculpés arrêtés pour délits graves et dont l'esprit est, avant tout, préoccupé de chercher des moyens de défense. On évitera, par discrétion et parce que la conversation irait à l'encontre du but, de leur parler de l'affaire qui a amené leur arrestation. Quelques plaisanteries « bon enfant », toujours les mêmes, empruntées à l'art photographique ou aux dispositions du local, à la pluie ou au beau temps, etc., adressées à la fois au détenu et au gardien qui l'accompagne, suffisent d'habitude pour dérider momentanément les figures les plus chagrines. L'esprit de ces malheureux s'y raccroche d'autant plus facilement qu'ils sont plus isolés et que leur situation morale est plus lamentable. Mais l'effet n'en dure qu'un instant; aussi faut-il savoir le mettre à profit pour prendre d'abord la pose de face.
Les cicatrices, rides, taches pigmentaires et nœvus, dits grains de beauté, étant les moyens les plus commodes d'identification, les clichés ne doivent être l'objet d'aucune espèce de retouche, sous quelque prétexte que ce soit. C'est là une re-
comraandation qui semble presque superflue, mais que la plupart des photographes judiciaires de proyince n'observent pas. Le désir de produire de belles épreuves les entraîne malheureusement trop souvent à maquiller leurs images d'une façon pitoyable.
Nous savons qu'il est de tradition dans les ateliers de portraits photographiques, de ne pas tenir compte de la recommandation des clients c[ui désirent leurs portraits sans retouche.
L'expérience a montré que jamais un jDor trait non retouché n'a été trouvé satisfaisant, quand même le principal intéressé était un de ceux qui critiquaient le plus vivement la retouche pour les photographies des autres.
La scrupuleuse concentration sur un petit espace de toutes les imperfections, rides et replis de la peau de la figure, s'éloigne trop des traditions de la peinture et de la gravure pour ne pas froisser nos sentiments artistiques intimes. Le point de vue étant tout autre quand il s'agit de portrait judiciaire, l'exactitude devient la première, la seule des qualités. La détruire ou l'atténuer par une retouche constitue presque un délit.
Eclairage du modèle, — L'uniformité dans la manière d'éclairer le modèle est un des points les plus importants pour arriver à reproduire, à des époques et dans des locaux différents, des séries de portraits d'aspect identique.