‹ La photographie sous-marine et les progrès de la photographieChapitre 25 sur 62 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

BANYULS-SUR-MER

Lorsque l’on pénètre dans le Roussillon, en suivant le chemin de ter qui se dirige vers l’Espagne à travers les Pyrénées-Orientales, [on se trouve bientôt en

Fig. 1. — Plan de la baie de Banyuls, montrant la position relative de la ville et du laboratoire Arago (d’après H. de I.acaze-Duthiers).

face des derniers contreforts des Pyrénées, dont les escarpements ultimes viennent plonger jusque dans la mer.

Ces chaînons dissociés découpent sur le ri vage tou le une série d’anses et de baies d’importance très diverse.

D’abord la vaste plage sablonneuse d’Argelès, puis la crique resserrée de Collioure, la belle rade de Port- Vendres et la coquette baie de Banyuls, qui n’est plus qu’à 7 kilomètres environ de la frontière (fig. 1).

C’est sur ce dernier point, très rapproché de l’Espagne, dans cette petite vallée pittoresque, ceinturée de toutes parts par la montagne, que M. de Lacaze- Duthiers a fondé le laboratoire Àrago.

Tout voyageur épris de pittoresque ne peut qu’être vivement frappé de l’aspect de ce petit coin de terre isolé du reste du continent par sa ceinture de montagnes et par la mer.

A ma première arrivée à Banyuls, il y a déjà longtemps, l’impression que j’avais ressentie avait été si vive que je l’avais consignée dans mes notes, sans songer alors à la faire partager au lecteur; ce sont ces notes que je reproduis presque textuellement.

L’anse de Banyuls a été creusée par l’apport des eaux venant des montagnes voisines; ces eaux diluviennes finirent par constituer une petite rivière à cours irrégulier. En été, le torrent est à sec et représente Tunique route de pénétration vers l’intérieur du pays où l’on ne peut circuler que par des sentiers de mulet.

Les armes de Banyuls traduisent bien cette particularité. On lit sur la porte de l’église au-dessous d’un navire ballotté par les flots :

In mari via tua,

Et semitæ tuæ in aquis multis ;

ce qui veut dire, en employant une traduction libre :

Ta grande route, c'est la mer,

Et tes sentiers sont le lit de tes torrents.

BANYULS-SUR-MER

Les afluvions, entraînées pendant l'hiver, forment une petite plaine fertile occupée par des jardins. La fécondité du terrain est merveilleuse ; chaque lopin de terre est entouré d’une haie de grenadiers, qui forment un rempart de verdure contre le mistral.

Les coteaux, les premiers contreforts de la montagne, sont plantés en vignes qui s’étagent par terrasses successives, soutenues par des murs en pierre sèche. Beaucoup de ces vignes ont, hélas! disparu, fauchées par le phylloxéra; mais la reconstitution du vignoble est en voie d’exécution, à l’aide des plants américains.

Nous suivons un petit sentier; il longe le cours d’eau qui coule à sec, comme le Paillon de Nice. Tantôt il est entaillé dans la paroi abrupte du torrent, tantôt il emprunte le lit lui-même* au milieu des cailloux roulés. Çà et là pointent d’énormes touffes d’agaves et de figuiers de Barbarie, tout hérissés d’épines aiguës.

Nous dépassons le pont du chemin de fer, qui franchit en viaduc la dépression creusée par la rivière : Voici un grand bois de chêne-liège aux troncs biscornus, au feuillage d’un vert sombre.

Chaque tronc porte une date écrite en gros caractères blancs. C’est ainsi que les propriétaires marquent les années de récoltes.

Comme le liège n’est détaché qu’à peu près tous les sept ans, les propriétaires ont soin de sérier leur exploitation, de manière à se constituer un revenu nnuel.

En m’avançant au milieu des herbes, e vois fuir un animal que je prends tout d’abord pour un serpent; il s’est arrêté non loin de là et, en m’approchant avec précaution, je reconnais le lézard ocellé qui atteint, dans ce pays, jusqu’à 50 centimètres de longueur. Je veux m’en emparer; mais l’animal prend une attitude

si menaçante et ouvre une si large gueule que je recule instinctivement.

Le lézard ocellé n’est pas dangereux ; mais sa morsure est cependant fort cuisante.

Il est assez abondant aux environs de Banyuls. Les vieux habitants du pays le mangent même communément, et les gamins le pêchent à la ligne, comme un poisson.

C’est un grand amateur d’escargots.

11 suffit d’amorcer un hameçon avec un hélix dépourvu de sa coquille et de promener l'appât le long des vieux murs qu’il habite pour s’en emparer assez facilement.

Le sentier que nous suivons a maintenant quitté le lit delà rivière; il serpente le long d’une gorge qui s’enfonce vers la montagne des Abeilles.

Après avoir marché pendant une heure, nous arrivons près d’une source fraîche, entourée de cerisiers. Le long des murs en pierre sèche, s’accroche un rideau de citronniers couverts de beaux fruits jaunes très appétissants.

Ce coin de terre faisait autrefois partie du jardin d’un riche propriétaire dont on aperçoit la maison un peu plus loin, sur une colline voisine. Maintenant tout cela est abandonné, depuis l’invasion du phylloxéra.

Il y a, en effet, quelque vingt ans, le propriétaire en question avait eu l’idée de faire défricher la montagne et d’y planter de la vigne. Les ceps avaient admirablement poussé dans ce terrain vierge et se couvraient, chaque année, d’une grande quantité de raisins ; mais la difficulté était non pas de recueillir la vendange, mais de l’amener jusqu’au sentier.

Au milieu de ces roches escarpées, les mulets eux-mêmes ne pouvaient pas trouver passage, et l’on était obligé de

BAN YULS-SUR-11ER

descendre le raisin dans des hottes, à dos d’homme.

Le propriétaire trouva une solution élégante à cette question difficile. Il installa au haut de la montagne

Fig. 2. — Panorama de la baie de Banyuls-sur-Mer.

une cuverie et fit son vin sur place ; puis il établit une longue canalisation de près de 3 kilomètres, à l’aide de tuyaux en terre emboîtés les uns dans les autres, et la fit aboutir dans le cellier qui se trouve tout près de nous, à l’état de ruine.

Son vin cuvé, il le lançait dans ces tuyaux, et le vin arrivait en cascade jusque dans ses futailles.

Le lecteur doit penser que le propriétaire pouvait perdre en route une notable partie de sa récolte; mais la pente était assez raide pour que le liquide pût s’écouler intégralement jusqu’à l’endroit voulu.

On ne cite qu’un cas où le déchet fut considérable, les tuyaux s’étant obstrués à moitié trajet ; sous la pression du liquide, la canalisation fit explosion, et il se produisit un jet énorme de vin qui montait à plusieurs mètres de hauteur. Plus de 800 hectolitres furent ainsi éparpillés sur les vignes voisines et, chose curieuse, tous les ceps baignés par cette singulière inondation furent tués, ce qui prouve que la vigne qui produit le vin n’aime pas à en boire.

Nous nous asseyons près de la source, et tout en réfléchissant à cette étrange méthode, pour récolter son vin, j’examine le paysage:

Le soir commence à tomber ; le soleil, rapproché de l’horizon, va disparaître derrière un grand bois de chêne, dans le lointain... Devant nous se déroule une série de gorges arides, avec une traînée verte dans le fond, marquant le passage des divers petits affluents de la rivière de Banyuls ; çà et là, les oliviers et les vignes jettent une note plus claire sur le tableau.

En face de nous, la mer vient échancrer le rivage et forme une belle nappe bleue qui se confond avec le ciel. Bien loin, au-dessous de nos pieds, au milieu des bouquets de verdure formés par les jardins, se massent

BANYULS-SUR-MER

les maisons de la petite ville, dominées par la flèche aiguë du clocher.

Le paysage a une poésie singulière ; j’ai peine à me figurer que je suis encore en France ; j’ai la sensation de me trouver transporté bien au-delà de l’océan, dans les régions tropicales (fig. 2).

J’ai reproduit en entier ces notes rapides, quoiqu’elles puissent sembler étrangères à mon sujet, parce qu’elles me paraissent traduire exactement l’impression que j’ai éprouvée dans le curieux pays où j’ai fait les premiers essais de la photographie sous-marine.

Page 1