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CHAPITRE II

LE LABORATOIRE ARAGO DE BANYULS-SUR-MER Oü ONT ÉTÉ FAITS

La station de zoologie de Banyuls-sur-Mer a pris le nom dn grand astronome, originaire de la contrée. M. de Lacaze-Duthiers, son fondateur, l’a, en effet, baptisée » le Laboratoire Arago ».

C’est un vaste bâtiment en briques d’une grande simplicité. Aucune moulure, aucun ornement extérieur ne tranchent sur les grandes lignes droites des murs. Il est cependant très confortablement aménagé au point de vue du travail, quoique le luxe en ait été rigoureusement banni [fig . 3b

Le rez-de-chaussée est occupé par une immense salle où sont disposés de nombreux aquariums de forme et de grandeur variables. Les uns sont enchâssés dans les murs et reçoivent la lumière par le haut; les autres sont disposés sur de grandes tables en marbre noir et constituent de vastes parallél i pi pèdes rectangles formés par d'épaisses glaces.

La salle de L aquarium, où les visiteurs étrangers ont accès, est naturellement la pièce la mieux ornée de l’établissement. C’est, en quelque sorte, le salon de réception, où les profanes peuvent venir s’initier aux curiosités de la science zoologique.

Pour rompre la monotonie du décor, on a placé, de loin en loin, les bustes des plus illustres savants français, et au centre de la salle on peut admirer une belle reproduction de la Vénus de Milo.

Elle rappelle aux visiteurs que le but, l’idéal des

sciences naturelles, est la recherche du beau dans sa plus belle expression.

Fig. 3. — Vue extérieure du laboratoire montrant les principaux bâtiments et l'ile Grosse sur la gauche.

Au premier étage, l’aspect change; un grand corridor

qui part de la salle des collections donne accès dans

Fio. 4. — L’aspect d'un cabinet de travailleur.

une série de chambres cle travail, qui rappellent par leur simplicité les cellules des monastères.

Chacun des travailleurs est titulaire d’un de ces cabinets, qui devient son laboratoire particulier ; au centre, un fauteuil tournant où il prend place; autour de lui des tables, sur lesquelles sont disposés les réactifs les plus usuels, les instruments de travail et les cuvettes à dissection. Une armoire et une étagère complètent l’ ameublement ( fig . 4).

Chaque naturaliste est libre d’orner les murs à sa fantaisie, car ceux-ci: ne sont enduits que d’une couche de plâtre et n’ont même pas de papier de tentures.

Une large fenêtre jette dans la salle un grand coup de lumière. Pas de rideaux; un simple store en calicot peut, à la rigueur, les remplacer. On ne l’ utilise guère, pour ne pas masquer la vue superbe qui se déroule devant les yeux... la mer bleue piquetée de bateaux, les collines et les montagnes qui la bordent.

Une de ces chambres est cependant plus vaste que les autres. Son décor est également plus soigné.

C’est la bibliothèque, — le salon intime des travailleurs, qui fait pendant à F aquarium, — le salon des visiteurs.

La bibliothèque, avec ses nombreux livres rangés sur les rayons, représente le plus précieux trésor du laboratoire. A côté des ouvrages de science pure, des mémoires scientifiques et des publications savantes, on trouve, dans une partie réservée, les principales œuvres littéraires.

Le second étage reproduit à très peu de chose près la disposition du premier, quoique sa destination soit différente. Il sert de logement aux travailleurs ; la simplicité est la même, l’absence de luxe aussi complète.

Ici encore, pour traduire l’impression que produit la visite du laboratoire sur quelqu’un qui s’intéresse aux sciences naturelles, je reproduis quelques notes prises par moi, lorsque, jeune étudiant, je iis mon premier séjour dans le laboratoire. Elles amuseront peut-être le lecteur :

L’aquarium, avec son monde d’animaux sous-marins, m’attire dès mon arrivée et me voici dans la grande salle.

Un rayon de soleil se joue au milieu de l’eau de l’un des bacs cimentés dans le mur, et je m’approche pour regarder de plus près. A travers l’eau transparente, au milieu des pierres entassées qui simulent des grottes, je distingue des « Bernard l’Ermite », ces crustacés qui vivent dans les coquilles, dépouilles de quelques mollusques, et qui s’y abritent, comme les tortues dans l’intérieur de leur carapace.

Je suis très fier de les reconnaître; il y a tant d’animaux dont j’ignore encore le nom ! Mais, au-dessus des coquilles, je distingue de grosses masses charnues, dont je ne comprends pas la signification.

Pendant que j’examine ces objets qui m’intriguent, le vieux gardien du laboratoire s’est approché du bac, et je profite de sa présence pour obtenir quelques renseignements. Je lui montre du doigt les animaux.

— « Ça? c’est des Bernards. »

— « Oui, je les connais, mais qu’est-ce qu’il y a audessus de la coquille? »

— « Ça?... c’est des Adamsia Parasitica. »

— « Des Adamsia Parasitica ? Qu’est-ce que c’est que ça? »

Le vieux gardien me regarde avec commisération. Il pense évidemment :

— « Pauvre garçon, il ne connaît même pas les Adamsia Parasitica ! »

Il daigne cependant me fournir quelques éclaircissements, pousse un hum ! hum ! formidable pour s’éclaircir la voix et commence la leçon :

« Les Adamsia Parasitica , c’est comme qui dirait « des fleurs de mer; mais c’est tout de même des ani- « maux. Ça se croche sur les coquilles des Bernards ; « alors, quand le Bernard marche, la fleur vivante, qui « est fixée sur la coquille, marche aussi. Une fleur qui « marche, ça n'effraie pas les autres animaux, ça les « étonne, voilà tout ; alors le Bernard s’approche de sa « proie; comme c’est un malin, il montre sa flenr; la « proie se dit : « Pas de danger, j’sais ce que c’est, » et « elle ne se méfie pas... Pan !... le Bernard la mange; « mais la fleur, qui est un animal, y trouve son compte, « car il tombe toujours quelques débris qu’elle ramasse ; « ça fait que tout le monde est content, sauf la proie « qui a été mangée. »

Satisfait de son petit discours, il pousse de nouveau son... hum!... hum!... et s’éloigne, tandis que je reste rêveur devant cette fleur, qui est un animal.

Les Bernards et leurs Adamsia sont en grand nombre dans l’aquarium ; il y en a sous toutes les pierres ; rien n’est curieux comme de les observer attentivement.

En dehors de la coquille, on n’aperçoit que leurs grosses pinces à demi entr’ouvertes et leurs tètes garnies de courtes antennes, à l’aide desquelles ils battent la mesure, comme des chefs d’orchestre.

Quoiqu’ils aient une coquille à traîner, ils sont cependant très agiles. Les uns se tiennent à l’affût; mais la plupart marchent rapidement en quête de nourriture.

Quand ils se rencontrent, ils se heurtent légèrement, et le plus faible rentre bien vite dans sa demeure, ne montrant au dehors que ses pinces menaçantes. Quel-

quefois un combat s’engage ; l’assaillant essaye d’extirper son adversaire hors de son refuge; s’il réussit, un formidable coup de pince dans l’abdomen, et sa victime, éventrée, se trouve à sa merci.

Voici précisément, dans le milieu de l’aquarium, un gros et un petit Bernard qui sont aux prises. Le petit est venu se jeter étourdiment dans les jambes de son adversaire ; maintenant, il comprend l’imprudence de

Fig. 5. — Vue d’une salle d’aquarium réservée aux travailleurs du laboratoire.

sa conduite ; il s’est retiré au fond de sa coquille et résiste désespérément, tandis que son redoutable ennemi cherche à le happer et tire de toutes ses forces pour l’extraire de son domicile.

Une foule de Bernards sont sortis des trous voisins ;

ils paraissent s’intéresser vivement à la lutte et font cercle autour. des deux lutteurs, comme les badauds qui entourent les hercules sur les champs de foire. Je crois que ce n’est pas seulement la curiosité qui les guide, ils espèrent intervenir au dénouement pour prendre place au festin qui se prépare.

Le petit est énergique; il oppose une vive résistance. Au moment où le gros renverse sa coquille, il essaye de fuir par la tangente; mais il est bien vile rattrapé.

Le voici sur le dos, visiblement en détresse, le gros tire de toutes ses forces, et le pauvre petit diable faiblit. L’issue de la lutte ne paraît pas douteuse ; encore un effort, et c’en est fait du malheureux.

Le gros Bernard se rend compte de la si tuation désespérée de son adversaire; la traction qu’il exerce sur lui devient plus violente que jamais. Il croit déjà tenir une proie appétissante, et la savourer à son aise; mais il y a quelquefois une justice sous la calotte des deux.

Le gros Bernard, dans son effort, est sorti à demi de sa coquille. Un des spectateurs de ce duel à mort s’en aperçoit ; il s’approche sournoisement, et sa pince s’abat au défaut de la cuirasse.

La blessure est mortelle; en un clin d’œil, le gros Bernard est écartelé, déchiré, disséqué, et ses débris pantelants jonchent le théâtre de la lutte.

Bonne leçon de philosophie! Juste retour des choses d’ici-bas !...

Le petit Bernard, remis de sa chaude alerte, a rétabli sa coquille en bonne place, et, pour réparer ses forces, il prend sa part du festin et suce une patte de son ennemi.

J’ai reproduit cette description du combat des Pagures, écrite avec l’enthousiasme juvénile d’un jeune natura-

LA PHOTOGRAPHIE SOÜS-MARIISE

liste, parce qu’elle me semble bien traduire l’impression que laisse la visite de l’aquarium. Depuis celte époque déjà lointaine, M. de Lacaze-Duthiers a fait construire des salles annexes où sont ingénieusement disposés les aquariums d’études réservés uniquement aux travailleurs et placés à l’abri des regards indiscrets (fig . 5).

Il y a encore, dans le laboratoire, une autre partie moins propre à frapper l’esprit du visiteur, mais qui contribue à en faire un laboratoire hors pair et qui m’a été particulièrement utile pour mener à bien mes essais de photographie sous-marine. C'est le cabinet photographique très bien installé, avec une belle chambre de pose et l’atelier de mécanique qui constitue une des annexes les plus utiles de l’établissement.

Le laboratoire fondé par M. de Lacaze-Duthiers se trouve, ainsi que nous l’avons indiqué plus haut, à l’une des extrémités les plus reculées de la France, dans une des dernières digitations de la chaîne des Albères, à quelques kilomètres de la frontière espagnole.

Il semble, au premier abord, que, dans ce coin perdu du Roussillon, il doit être bien difficile de s’outiller convenablement et d’arriver à se procurer les instruments nécessaires pour des recherches délicates.

Heureusement il n’en est rien, et ces conditions, en apparence défavorables, ont, au contraire, grandement facilité mon travail.

Pour obvier, en effet, aux conséquences de l’éloignement de la station de tout centre important, M. de Lacaze-Duthiers a été amené à condenser en un môme point les ressources les plus variées, machines à vapeur, à pétrole, dynamos, tours et machines-outils de toute sorte, de manière à ce que l’établissement pût se suffire à lui-même [fig. 6).

On chercherait probablement en vain un labora-

toire de zoologie maritime français, où l’on trouverait un atelier de mécanique aussi largement installé.

Dans quel laboratoire pourrait-on actuellement exe'-

Fig. 6. — Vue intérieure de l'atelier de mécanique.

cuter, à l’aide des seules ressources de la station, des appareils aussi compliqués que ceux qui sont représentés figure 14, page 172, et figure 17, page 180?

Ces appareils ont cependant été construits de toute pièce à Banyuls-sur-Mer, par les soins de l’ habile mécanicien du laboratoire, David ; et ce dernier ne s’est pas borné à reproduire, plus ou moins fidèlement, les croquis que je lui remettais, comme aurait pu le faire un praticien ordinaire. Maintes fois il a su les modifier d’une façon pratique et est arrivé ainsi à créer des dispositifs nouveaux, tels que le châssis représenté figure 16, page 177.

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