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CHAPITRE IV

Quoiqu’on fasse dans la voie suivie jusqu’ici, le naturaliste se trouve, par rapport à la mer, dans la situation d’un habitant de la lune qui voguerait dans les espaces éthérés, mais qui ne pourrait descendre à travers l’atmosphère qui entoure la terre.

Qu’on me permette de supposer que ce voyageur des régions célestes arrive en contact avec la surface de notre atmosphère.

Il flotte à la surface des hautes régions atmosphériques, mais ne peut y pénétrer et reste séparé de la terre par toute la région gazeuse.

S’il veut prendre quelques notions de la constitution du globe et de ses habitants, il va procéder ainsi que les naturalistes l’ont fait et construire des dragues et des filets, puis il les promènera comme l’ancre d’un ballon, en essayant de les mettre en contact avec la surface de la terre.

Pensez-vous qu'avec ces instruments primitifs, quelle que soit d’ailleurs son habileté, notre lunatique obtiendra des idées nettes et précises sur la nature du globe terrestre ?

Le contact de ses instruments avec les hauts sommets lui fera déclarer que la terre est enveloppée d’une

épaisse couche de glace. Ses filets prendront quelques oiseaux, qui représenteront pour lui les habitants les plus nombreux de la terre, et, si la drague découronne quelque haute cheminée d’usine, il en conclura que c’est là l’habitation mystérieuse de quelque animal inconnu.

11 suffit d’indiquer, sans insister davantage, l'une des nombreuses méprises que chaque lecteur peut mettre au compte de l’infortuné lunatique.

Jusqu’à présent les naturalistes ont procédé exactement, comme lui, dans l’étude des grands fonds, et quoiqu’il soit légitime de constater que les appareils employés sont aussi perfectionnés que possible, et qu'il soit juste de reconnaître que les savants ont déployé une ingéniosité extrême, il n’en est pas moins vrai que la drague et la sonde, leurs principaux outils, sont des instruments rudimentaires et qui travaillent, ainsi que je le faisais remarquer à la fin du chapitre précédent, à l’aveuglette.

Quel changement dans la situation, le jour où il devient possible de prendre des photographies au fond de la mer !

Nous sortons immédiatement du domaine des hypothèses et des interprétations pour entrer dans celui des faits précis et indiscutables.

Partant de cette idée que, pour bien contrôler un fait,, il est bon de voir par soi-même, quand la chose est possible, M. de Lacaze-Duthiers, le fondateur du laboratoire Arago, avait conseillé depuis longtemps déjà aux travailleurs de faire usage du scaphandre pour étudier les animaux marins dans leurs stations naturelles.

De même que plusieurs de mes collègues et amis, M. François, M. Pruvot, M. Guitel, etc., j’avais revêtu 1e-

Planche V.

Scaphandrier au travail. — (Instantané.)

scaphandre, et je m’étais peu à peu familiarisé avec la manœuvre de l’instrument, dans- le voisinage du labo-

Fig. 8. — Descente en scaphandre (cliché de M. Prouho).

ratoire (Planche Y). C’est là que j'ai puisé lajpremière idée de la photographie sous-marine.

On sait que le scaphandre est formé de deux parties distinctes, réunies par un long tuyau qu’on appelle la manche à vent, d’abord une pompe à^air manœuvrée par une équipe de travailleurs, ensuite un vêtement imperméable, casque compris, dans lequel l’opérateur s’enferme complètement [fig. 8).

Je laisserai de côté la description de la pompe à trois corps qui n’offre pas d’intérêt spécial.

Le vêtement, en toile imbibée de caoutchouc, se pré-

sente sous la forme d’un énorme caleçon dans lequel on entre jusqu’au cou.

C’est un habit tout à fait dépourvu d’élégance et un tailleur des boulevards n’aurait aucune peine à tailler un vêtement plus seyant et mieux ajusté.

Tel quel, cependant, il a le grand avantage d’être absolument imperméable à l’eau et de mettre à l’abri toutes les parties inférieures et moyennes du corps.

Il olfre pourtant trois orifices : deux situés au niveau des poignets, un placé à la hauteur du cou.

Les deux premiers orifices se ferment naturellement, lorsque l’homme a endossé le vêtement; les manchettes en caoutchouc adhèrent intimement sur la peau du bras et, pour empêcher toute introduction du liquide, on place à ce niveau deux bracelets qui achèvent de rendre la fermeture hermétique.

L’orifice supérieur, situé au niveau du cou, est, au contraire, beaucoup plus large; il est limité par une collerette épaisse en caoutchouc et bâille légèrement dans sa portion supérieure.

C’est sur cette collerette en caoutchouc qu’on applique le large collier en cuivre, qui s’appuie en avant sur le sternum et en arrière sur la colonne vertébrale.

On rabat la collerette sur ce collier, muni d'ordinaire de trois boulons, et on applique ensuite la dernière pièce constituée par le casque.

Le casque peut, en etfet, s’adapter par tout son pourtour inférieur contre le collier en cuivre; il en est séparé cependant par le rebord de la collerette qui forme joint entre les deux.

Le casque présente également plusieurs orifices:

L’orifice inférieur, qui a permis son introduction sur la tête du scaphandrier et qui se trouve fermé au niveau du collier. Un orifice postérieur en communication avec le tuyau qui le relie à la pompe. Un orifice latéral con-

stitué par une double soupape, l’une qui fonctionne automatiquement, lorsque la pression augmente dans l’intérieur du casque, l'autre qui n’entre en jeu que par la volonté du scaphandrier, lorsque celui-ci incline fortement la tête sur le côté droit. Enfin le casque est muni encore de plusieurs autres orifices distincts, un supérieur et deux latéraux, bouchés normalement par une glace solidement lutée dans leur intérieur, et un médian où peut s’appliquer également une glace mobile que l’on peut visser à l’aide d’un écrou.

Pour compléter l’équipement on doit ajouter une paire de souliers, qui ne rappellent que de fort loin les escarpins élégants dont se chaussent nos citadins, car leur semelle est formée d’une lourde plaque de plomb qui leur donne nn poids de plusieurs kilogrammes.

Pour compléter la charge nécessaire à l’immersion, on ajoute deux poids égaux constitués également par des masses de plomb et qu’on accroche solidement en avant et en arrière du casque.

Telles sont les parties principales du vêtement que revêt actuellement le scaphandrier et qu’on peut voir en fonction dans la Planche V, on je me suis fait photographier par 4 mètres de profondeur.

Nous devons cependant signaler encore deux perfectionnements, qui ont été introduits depuis quelques années et qui peuvent rendre des services dans quelques cas spéciaux.

En premier lieu, le tube acoustique qu'on ajoute au tube principal, dont nous avons déjà parlé, et qui vient s’insérer au-dessous de lui sur le casque. Ce tube acoustique se termine à l’air libre par un cornet que le chef d’équipe peut successivement appliquer soit à son oreille, soit à sa bouche.

Grâce au tube acoustique, le scaphandrier qui ci r-

cule au fond de l’eau peut arriver à causer librement avec le chef d’équipe et à lui transmettre les instructions les plus variées.

Lorsque, sur un signal, le fonctionnement de la pompe a été arrêté, l’homme, placé au fond de l’eau, n’a qu’à parler à haute voix dans l’intérieur de son casque, et toutes ses paroles sont entendues avec la plus grande facilité par celui qui tient le cornet acoustique.

Le second perfectionnement consiste dans l’adjonction d'une lampe que le scaphandrier tient à la main et peut promener avec lui, de manière à s’éclairer lorsqu’il pénètre dans une grotte ou sous une excavation.

La lampe est constituée par un foyer à pétrole qui brûle par l’intermédiaire d’un courant d’air fourni par le casque. L’emploi en serait pratique s'il n’était pas nécessaire cle relier cet instrument au casque par un nouveau tube en caoutchouc, ce qui complique encore l’appareil d’un nouveau tuyau.

Dans les cas ordinaires, ie scaphandrier évite de se charger de cet appareil, qu’il est sans cesse obligé de traîner avec lui, même lorsque le besoin ne s’en fait pas sentir.

Le plus souvent, aussi, il se débarrasse du tube acoustique, une corde attachée à sa ceinture et désignée sous le nom de corde de sauvetage pouvant très bien suppléer à ce dispositif encombrant.

On s’habitue assez vite à porter ce vêtement incommode, et j’étais déjà familier avec la manœuvre du scaphandre lorsque je résolus, en 1886, de faire des recherches sur le développement d’un mollusque dont l’évolution était entièrement inconnue.

J’allai passer le mois d’août et de septembre au laboratoire Arago, et je fus amené, pendant cette campagne

d’été, à descendre un grand nombre de fois en scaphandre et à explorer, à plusieurs reprises différentes, les points les plus intéressants pour un pareil genre d’études, de la rade de Banyuls et de Port-Vendres.

Quand on a pris l’habitude de ce vêtement un peu encombrant, et que, faisant abstraction de sa lourdeur et du bruissement persistant de la pompe qui refoule l’àir dans l’intérieur du casque, on arrive à se préoccuper uniquement des objets qui vous entourent, on est frappé de la diversité et de la beauté du paysage sous-marin.

A perte de vue, si l’on est descendu sur une plage de sable, on aperçoit la prairie sous-marine aux longues herbes, toutes couchées dans le même sens par le courant. Ça et là de profonds ravinements découpent et entaillent 1? couche verte. Au delà se trouvent les escarpements de rochers formés par des blocs éboulés ou des roches découpées à pic.

Chaque pierre est revêtue de sa coiffure d’algues; dans chaque excavation grouille toute une faune d’invertébrés (PI. VI, page 184).

L’étrangeté de ces paysages sous-marins m’avait causé une très vive impression, et il me paraissait regrettable de ne pouvoir la traduire que par une description plus ou moins exacte, mais forcément incomplète.

J’aurais voulu rapporter de ces explorations sousmarines un souvenir plus tangible ; mais il n’est guère possible, quelque bon scaphandrier que l’on soit, de faire un dessin, voire même un croquis, au fond de l’eau.

Je résolus alors d’essayer de l’image photographique ; puisqu’on arrive à prendre sans difficulté un paysage

en plein air, pourquoi, me disais-je, ne parviendrait-on pas à faire une photographie au fond de la mer? L’eau est, il est vrai, un milieu beaucoup plus dense que l'air; mais, puisque l’œil arrive à distinguer les objets au milieu de l’eau, il ne doit pas y avoir d’obstacle invincible à ce qu'une plaque photographique soit impressionnée dans les mômes conditions.

Telle a été l’idée première qui m’a conduit à essayer de prendre des clichés de photographie sous-marine.

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