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CHAPITRE IX

Nous avons vu, dans un chapitre précédent, qu’avec le premier appareil j'étais obligé de faire de longues poses et que je ne pouvais songer à prendre des ani maux agiles. C'est en utilisant le nouvel instrument que j’avais fait construire en dernier lieu, au laboratoire, que je suis arrivé à obtenir des séries de photographies instantanées (Planches V et IX, par exemple).

Ce dernier appareil , je ne pouvais songer à le promener avec moi au fond de l’eau, ou à le transporter sous mon bras dans l’atelier de photographie, comme je faisais avec le premier.

Une fois chargé sur la balance! le, que nous -avons surtout utilisée pour cette série d’expériences, on l’y laissait le plus longtemps possible (fff. 22 et 23).

Il est, en effet, si lourd et si encombrant qu’il faut trois hommes pour le manœuvrer dans l’air sans trop de peine ; aussi le mécanicien David avait-il transformé la cale du bateau en chambre noire, afin de pouvoir charger l’appareil à bord et d’éviter tout déplacement inutile.

A l’aide d’un palan fixé sur la vergue, les hommes de l’équipage descendaient l’appareil dans la cale, puis on rabattait le capot, et l’on calfeutrait le mécanicien et son aide dans la chambre noire.

Le bateau n’a que des dimensions fort restreintes, et la chambre noire forme un réduit très étroit, où les

opérateurs ne peuvent n.anœ livrer qu'accroupis sur leurs talons.

A'JcRcaj Si

Fig. 22. — L’appareil sur son pied, disposé pour photographier à 2 mètres de distance.

C’est là que le châssis [fie/. 16) était garni de ses six plaques.

Lorsque la lourde machine était chargée, on le hissait de nouveau sur le palan; le patron, faisant imprimer un mouvement de rotation à la vergue, l’amenait au niveau de l’eau [fie/. 23). Pendant ce temps, tantôt le mécanicien, tantôt moi-même, nous revotions l habit du scaphandrier, et nous allions choisir l'emplacement

Fig. 23. — L’appareil de photographie sous-marine suspendu au-dessus de l’eau au moment de son immersion (d'après un cliché de M. Marcel Ourse).

que devait occuper l’appareil pour obtenir le cliché voulu.

On laissait ensuite filer l’appareil au fond de l’eau, et quand il avait pénétré à la profondeur convenable, le scaphandrier le disposait de son mieux.

Celle opération ne laissait pas d'être pénible, quoique l’appareil allégé dans beau put être, à la rigueur, manié par un homme seul.

LA PHOTOGRAPHIE SOÜS-MARlNË

Bien souvent je me suis épuisé dans cette manœuvre sans réussir à donner à la boîte photographique la posi-

P’ig. 24. — Manœuvre de l’appareil allégé par le flotteur et manié au fond de l’eau par le scaphandrier.

tion que je voulais; la sueur ruisselait alors sur mon front; la vapeur produite par l’excès de travail se condensait sur les glaces du scaphandre, et le paysage n'apparaissait plus qu’à travers un brouillard opaque.

Je n’avais d’autres ressources, ne pouvant me servir de mes mains à l’intérieur du casque, que de frotter avec mon nez ou avec ma langue une petite surface de la glace couverte de buée ; je dessinais, ainsi, une petite fenêtre, par où j’entrevoyais plus nettement les objets.

Ce n’est qu’assez tard, dans la campagne, que j’ai eu l’idée de rendre l’appareil plus maniable en y faisant adapter un tonneau rempli d’air qu’on fixait sur lui au moment voulu ( firj . 24).

Voici comment s’effectuait cette manœuvre :

On envoyait du bord une corde à laquelle était amarré le tonneau rempli d’air. Le tonneau portait un palan qui pendait au-dessous de lui. Le scaphandrier n’avait plus qu’à l’accrocher momentanément à l’appareil. Le déplacement du système devenait alors, on le comprend sans peine, des plus faciles.

On le conduisait aisément au point voulu, et oq l’installait à la distance, choisie d’avance, de l’objet qu’on voulait photographier.

Il suffisait alors d’attendre que l’eau, un instant troublée par la manœuvre et les mouvements du scaphandrier sur le fond, eût repris sa limpidité pour opérer dans des conditions convenables.

Pendant ces périodes d’attente, j'avais tout le loisir d’étudier les mœurs des poissons, qui venaient en grand nombre tourner autour de moi :

Les Sargues, attirées par le bouillonnement du casque, ne s’approchaient que craintivement, pour fuir bien vite, une fois leur curiosité satisfaite ; les Rougets, indifférents à la présence du scaphandrier, continuaient à vaquer à leurs affaires et fouillaient le sable avec leurs barbillons. Parfois les Dentus, lapins de la prairie sous-marine, broutaient au milieu des longues

algues. Il m'arrivait aussi d’observer de petites Plies qui progressaient par bandes à la surface du sable et se

Fig. 25. — Scaphandrier prenant une photographie instantanée.

confondaient avec lui, dès qu’elles devenaient immobiles; plus rarement, les Rascaces, habiles comme elles, malgré leur gros corps trapu, à s’enfouir dans le sable, venaient se gîter à portée du regard ; leurs yeux apparaissaient seuls comme deux grains de sable noir, mais leur corps se hérissait de pointes dès qu'on faisait mine de les découvrir. Dans des parages plus élevés, les Gi relies lançaient un éclair rouge et bleu en frétillant auprès des rochers.

.l’ai dérangé bien souvent ces innocentes bètes étendues sur le dos, le ventre en l’air, ou couchées mollement sur le côté, surprises dans leur sommeil. Les poissons ne veillent pas toujours et font volontiers leur sieste; en les voyant ainsi dans quelques trous de roche, dans leur attitude abandonnée, je les prenais d'abord pour des poissons morts ; mais, si je voulais les saisir, je m’apercevais bien vite que l’animal était bien

VUE INSTANTANEE

Librairie- C. ReinzoalcL

vivant et que je venais simplement d’interrompre son sommeil.

Dans un tond aussi poissonneux, il était tout indiqué de chercher à prendre des instantanés de ces animaux agiles. Ne pouvant songer à les faire poser devant l’objectif, nous cherchions seulement à les faire passer à bonne portée, dans le champ photographique (fifj. 10, page 155).

Lorsque nous voulions prendre des instantanés de poissons, je me faisais envoyer du bord un bocal rempli de débris d’animaux. Ces friandises avaient toujours le même succès, et de tous les coins de l’horizon on voyait bientôt arriver les rôdeurs, attirés par la perspective du festin.

Nous avons beaucoup multiplié les épreuves de ce genre et obtenu souvent de bons résultats. Pour bien mettre en évidence les poissons, j’avais fait fabriquer un grand écran peint en blanc.

On l’immergeait en face de l’objectif, un peu au- lelà de la distance réglée pour la mise au point. L’appât était placé en avant, a la distance exacte où l’on voulait prendre le cliché.

C’est dans ces conditions qu’a été prise la photographie (Planche IX).

Cet écran, qui représente le fond de la photographie, était constitué par un morceau de toile peinte, tendu sur un cadre en fer muni de pieds, de manière à ce que la surface blanche prît une position oblique dans l’eau. Pour attirer les poissons qui rôdent dans le voisinage, le scaphandrier plaçait en avant de l’écran, à une distance d’environ 2 mètres, un appât constitué par des débris d’oursins et d’annélides qu’on lui avait fait passer du bord dans un bocal fermé.

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On aperçoit d'ailleurs sur l’épreuve les fragments de ces oursins, encore munis de leurs piquants.

Fig. 26. — Poissons pris en instantané devant un écran blanc immergé sur le fond par plusieurs mètres de profondeur.

Plusieurs clichés ont été impressionnés dans les mômes conditions, à des distances variant de lm,50 à 2 mètres, et parmi les instantanés de poissons, nous n’avons eu que l’embarras du choix pour déterminer ceux qui méritaient d'être reproduits.

La seule difficulté de l’opération consiste à prendre l’image au moment où les poissons sont à peu près au point, c’est-à-dire au niveau de l’appât (fi g. 26).

On peut remarquer que l’écran, dans la photographie (PL IX), est en partie couvert par des traînées de sable, dues à la violence de la houle qui agitait le fond. Ceci nous montre que l’immobilité de l’eau, si elle

la Photographie soUs-marinë instantanée 203

facilite l’opération, n’est pas indispensable à sa réussite.

L’écran que nous avons employé forme un fond sur lequel les poissons se détachent nettement; son emploi est utile, mais non indispensable; car, dans d’autres clichés, nous avons obtenu des poissons très nets, qui se projettent sur le fond de sable ou de vase.

Tel est le cas du cliché (firj. 10) où une S argue a été photographiée en plein mouvement, au moment où elle passait dans le champ de l’objectif, sans aucun dispositif accessoire.

Les animaux üxés sont naturellement plus faciles à mettre au point, puisqu’on est sûr qu’ils ne se déroberont pas, juste au moment psychologique, comme le font trop souvent les poissons ; mais, lorsqu’on utilise seulement la lumière solaire, comme je le faisais tout d’abord, on se heurte souvent aune difficulté réelle : la plupart des animaux fixés se cachent, à l’abri des roches, dans les excavations très sombres, et fuient la lumière; avec la ressource des lampes électriques, cette difficulté disparaît.

Il n’en est pas d’ailleurs toujours ainsi, et la Planche VII montre que certaines actinies s'épanouissent au grand soleil. La planche XII, page 232, montre également les bons résultats que fournissent les groupes de Phallusies (Ascidies).

Pour d’autres animaux, particulièrement pour les animaux enfoncés dans des tubes, il fallait se livrer à une étude plus attentive; mais quelle jolie surprise quand, sur le bord de l’herbier, on apercevait une belle couronne de tentacules, et qu’en s’approchant on distinguait les délicates nuances d’un Cérianthe à demi épanoui [fig . 27). Au moindre mouvement un peu brusque, l’animal prenait peur, disparaissait brusquement, et l’on n’apercevait plus que le tube parcheminé, sortant à peine du sol, dans lequel il s’était renfermé.

Je n’ai parlé en scaphandre ;

jusqu'ici que des instantanés obtenus toutes les photographies instantanées

Fio. 27. — Cérianthe enfermé dans son tube, photographié par 7 mètres de profondeur dans le voisinage du vivier du laboratoire Arago.

n’ont pas cependant été prises de cette manière ; déjà, en 1898, la photographie (PI. X) avait été prise, l'opérateur se trouvant eu dehors de l'eau ; et dans le mémoire que j’avais publié à celte époque1, je disais :

La photographie (PI. X) me paraît la plus intéres-

1 L'instantané dans lu photo;/ rapide s3!Us-inarine . Note à l’Académie des Sciences, Comptes Rendus, 1898.

Héliocj • Duj ardin Boutan Phot.

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