PREMIERS ESSAIS A LAIDE DE LA LUMIÈRE ÉLECTRIQUE
bord du bateau, à quelque 100 mètres du rivage, dans la position choisie dans l’après-midi.
Les hommes se mirent à l’œuvre et, à la clarté d’un fanal, mirent la dernière main aux préparatifs, tandis que je m’asseyais à l’arrière sur un paquet de cordage pour surveiller l’opération.
Le spectacle était très impressionnant, et les moindres détails de cette scène restent gravés dans mon souvenir.
Au milieu de cette obscurité relative, entourés d’une brume légère qui se condensait à la surface de tous les corps environnants, les objets prenaient des allures fantastiques. Notre petit bateau, quoique à assez faible distance du rivage, semblait perdu au milieu de l’immensité de cette eau calme et noire, et c’est à peine si l’on distinguait dans le lointain quelques points lumineux qui indiquaient la place de la petite ville de Banyuls.
Les hommes, moins préoccupés que moi de fa poésie de cette scène nocturne, s’agitaient devant leur fanal, tiraient sur les cordes et hissaient les amarres.
11 s’agissait de faire descendre bien d’aplomb le bâti qui supportait à la fois les deux lampcs(à gauche, fie/ . 39) et l’appareil photographique attaché solidement au milieu.
Avec le treuil à vapeur du Roland, le vapeur de la station, cette manœuvre n’eùt été qu’un jeu, mais j’ai déjà dit plus haut que nous n’avions à notre disposition que le bateau voilier; l’opération se compliquait, car elle devait s’effectuer à la force des bras et le poids total des appareils, non compris le câble électrique, représentait de 500 à 600 kilogrammes.
Le mât de charge était remplacé par la vergue de la voile latine, placée en travers du mât à mi-hauteur,
perpendiculairement à l’axe du bateau, sur laquelle on avait souqué un palan. Ce palan permettait de soulever progressivement le madrier qui portait les lampes et l’appareil photographique et de les descendre, ensuite, lentement, après leur avoir fait éviter le bord du bateau.
Voilà l’appareil au fond ; autant que nous pouvons le constater au milieu de l’obscurité, il est en bonne place.
Pour s’en assurer d’une façon plus complète, on établit le contact et l’on fait passer le courant dans les lampes.
Le fond s’illumine, et tous les objets situés dans le champ de l’objectif apparaissent avec beaucoup plus de netteté que pendant le jour.
Il y a là un effet de contraste saisissant entre l’obsçurité qui nous entoure et l’éclairement instantané de toute la masse liquide.
Les rares marins, intrigués par nos manœuvres mystérieuses, qui se sont groupés sur la plage, poussent des exclamations et s’interpellent, se demandant ce qui se passe au fond de l’eau.
L’ordre est donné d’ouvrir l’obturateur, on compte cinq secondes, puis, un bref commandement, et de nouveau l’obscurité se fait, et nos braves marins remontent l’appareil.
Il s’agit de voir, à présent, si l’opération a réussi ; le mécanicien David se hâte d’enlever le châssis dans la chambre noire, et nous allons développer le cliché.
Y aura-t-il une image ? la plaque a-t-elle été impressionnée pendant la courte pose? les objets étaient-ils au point? autant de questions auxquelles nous avons
Fig. 40. — Photographie sous-marine représentant des Gorgones photographiées la nuit, à la lumière électrique, par 6 mètres de profondeur.
LA PHOTOGRAPHIE SOUS-JVIARliSE
hâte de répondre et qui nous donnent une légère palpitation de cœur.
La réponse fut satisfaisante, autant qu’on en peut juger par lareproduction assez médiocre d’un des clichés obtenus (fig. 40).
Le groupe de Gorgones que nous avons photographié se détache nettement sur le fond sombre, et nous constatons un avantage inattendu de la photographie prise à la lumière électrique. Les objets photographiés se détachent avec beaucoup de relief et accusent très nettement leurs contours, parce que le fond n’étant pas éclairé ils se projettent sur une sorte d’écran noir.
Les conditions d’obscurité dans lesquelles nous avions opéré permettaient de tirer une conséqu e.rc importante de cette première expérience.
Puisque l’appareil immergé par quelques mètres de profondeur avait fourni un cliché net, grâce aux seules ressources de la lumière électrique, j’étais en droit de con dure que, quelle que fut la profondeur où nous immergerions l’appareil, le même résultat devait être obtenu, puisque la source électrique, immergée en même temps que l’objectif, fonctionnerait dans les mêmes conditions et donnerait la même intensité lumineuse.
Il n’y avait plus là, comme limite à l’obtention de bonnes photographies, que la question de résistance des parois de l’appareil à la pression énorme qu’elles devaient supporter dans les profondeurs de la mer.