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CHAPITRE XV

Les premiers essais de photographie à la lumière électrique ayant réussi, comme je l’ai indiqué dans le chapitre précédent, il était utile de confirmer ce résultat par des expériences de photographie en grande profondeur.

En conséquence, je résolus de prendre des clichés à 50 mètres et à 100 mètres de profondeur; on verra plus loin par suite de quelles circonstances j’ai dù m’arrêter à une profondeur de 50 mètres.

Nos préparatifs furent rapidement faits, et le bateau, dont l’équipage avait été augmenté pour la circonstance, était prêt au départ; malheureusement, lorsque l’on travaille au bord de la mer, on doit toujours compter avec le temps.

Nous en eûmes la preuve une fois de plus.

Le mistral commençait à souffler, et c’est un vent qui n’aime pas à faire les choses à demi; quand il souffle, il souffle copieusement et longtemps. C’est, le fléau des côtes de Provence, et on le subit en disant que, « si le mistral ne soufflait pas, la vie serait vraiment trop agréable dans ce fortuné pays ».

Cette fois , il souffla largement pendant près de huit jours; la mer s’agita; à peine de loin en loin une

Fig. 41. — Le Lacaze-Duthiers , bateau du Laboratoire (Cliché de M. Proubo)

J— JL

accalmie, puis le vent reprenait de plus belle, et dès que nous mettions le ne/ dehors, le mistral si filait, tantôt dans les notes basses, tantôt dans les notes aiguës : « Tu ne sortiras pas. »

Le temps s’écoulait, la date forcée de mon départ se rapprochait, et le vent soufflait toujours, la mer avait pris une teinte laiteuse, et sur les bords de la plage l’eau ressemblait à du café au: lait,

Tous les soirs, le vent avait l’air de se calmer un peu, je reprenais confiance et j’interrogeais le patron :

« Pensez -vous que nous puissions sortir demain?),

Il se contentait de hocher la tète et, pour ne pas me décourager, il disait :

« Peut-être pourrons-nous sortir demain », mais son air de doute ne me disait rien qui vaille, et le lendemain matin, au réveii, le mistral soufflait de plus belle.

Heureusement, tout a une fin, môme le mistral, et nous voilà en route pour la haute mer.

Pour tenter l’expérience que je voulais faire, il fallait, en effet, gagner le large et sortir de la baie; car, dans le voisinage du rivage, nous n’aurions pas trouvé assez de profondeur.

Vraiment trop difficile à contenter, maintenant, ce n’était pas le vent que je redoutais, mais le calme. Il est vrai que nous avions la ressource des avirons, et, comme l’équipage était nombreux, il était facile de former une équipe de vigoureux rameurs.

Peu à peu le rivage s’éloigne et la côte, vue d’un peu loin, commence à s’estomper dans ses détails et à schématiser ses pointes et ses baies, dont les grandes lignes subsistent seules.

En face de nous, c’est la jolie baie de Banyuls, avec les petites maisons de la ville accrochées sur le flanc du dernier contrefort des Albères. A droite,

l’anse de Paullile, avec la pointe extrême du cap Bearn dominée par un phare; à gauche, la haie du Troc; plus loin, l’anse de Cerbère, et plus loin encore, l’enfoncement de Port-Bou, la première bourgade espagnole de la frontière.

On donne un premier coup de sonde par 60 mètres. Nous sommes encore trop près du rivage, et l'on continue à voguer vers le large.

Le cap Bearn commence à démasquer la côte plate et sablonneuse du Boussillon ; au-delà du cap Cerbère, on distingue maintenant la grande courbure du golfe de Llanza, limitée au sud par le cap Creus ; un nouveau coup de sonde nous indique que nous nous trouvons sur des fonds de 80 mètres. C’est le moment de descendre nos appareils.

Avec les moyens dont nous disposions à bord, il eût été difficile de s’ancrer solidement à une pareille profondeur, et la moindre boule eût rendu nos manœuvres dangereuses si nous avions été rattachés directement avec le fond.

Le bateau devait donc aller à la dérive pendant toute la durée de l’opération. Si dans ces conditions on avait laissé descendre l’appareil sur le fond, au lieu de rester immobile comme doit le faire tout honnête appareil photographique, il aurait, pour suivre la marche du bateau, dragué sur la vase, en soulevant des flots de boue.

En prévision de cette difficulté, j’avais fait préparer un cadre qui pouvait se fixer par des écrous sur le bâti de l’appareil et qui supportait à 2m,50 de distance de l’objectif un écran blanc sur lequel était écrit : photographie sous-marine [fig. 42).

C’est cet écran que je me proposais de photographier d’abord, à 50 mètres de profondeur (fig. 43).

L'adjonction de cet écran et de son bâti à l’appareil primitif faisait un tout fort encombrant. Le poids du câble en fil d’acier qui contenait dans son intérieur les conducteurs pour l’allumage des lampes et les fils pour la manœuvre de l’obturateur était loin d’être négli-

Fig. 42. — L’appareil photographique avec les lampes et l’écran destiné à la photographie en profondeur.

geable. Il représentait 2 kilogrammes au mètre, soit 200 kilogrammes pour 100 mètres, poids qui devait être légèrement diminué par suite de son immersion dans l’eau.

Les tartanes ou les balancelles qui font la pêche sur la côte du Roussillon sont toutes munies de grosses bouées formées par des plaques de liège brut, serrées les unes contre les autres dans l’intérieur d’un filet.

J’avais fait embarquer à bord dix de ces bouées et, pour compenser le poids du câble, j’en faisais fixer une tous les 10 mètres.

La descente put s’effectuer régulièrement. Grâce au calme de lamer, les mouvements des hommes n'étaient pas trop gênés et, malgré la bande que donnait le bateau et qui ne laissait pas d’être un peu inquiétante, l’appareil atteignit les 50 mètres cherchés.

Les lampes furent allumées, et pendant 10 secondes l’obturateur fut maintenu ouvert.

Je n’étais cependant pas sans inquiétude sur le résultat final, et je me demandais, non sans quelque anxiété, si l’appareil photographique aurait résisté convenablement à une pression qu’on pourrait évaluer à environ 6 atmosphères.

Pour s'en assurer, il fallait tout d'abord le remonter.

Ce fut la partie la plus pénible de la tâche.

Le treuil, ainsi que je l’ai dit, en décrivant la disposition des appareils à bord, était situé dans la cale, dans l’axe du bateau, mais cette cale toute petite était encombrée par les accumulateurs, et deux hommes seulement pouvaient s'atteler à la manivelle qui actionnait le treuil.

Lorsque l’ordre fut donné de bisser, les deux matelots qui avaient pris en main la manivelle unirent leurs efforts, mais le câble refusa de s’enrouler. Son poids contrebalança si bien l’effort de leurs muscles que, dès que le cliquet du treuil fut soulevé, l’action inverse à celle que nous cherchions à produire se réalisa : le câble se déroula de plusieurs mètres. 11 fallut replacer précipitamment le cliquet et délibérer.

La discussion ne fut pas longue. Il était évident qu’à moins de couper le câble il fallait unir tous ses efforts pour remonter, coûte que coûte, le lourd appareil.

Chacun tirant de son côté, les uns sur le bord du bateau, les autres sur le treuil, le reste au-dessus du

treuil, le lourd engin se décida enfin à remonter, la première bouée apparut, puis la seconde.

On souffla un instant pour recommencer ensuite à tirer de toutes ses forces.

Il fallut près d’une heure pour mener à bien l’opération, et quand le bâti qui supportait les lampes, l’appareil photographique et l’écran, fut de nouveau sur le pont, j’éprouvai un réel sentiment de soulagement.

Je m’inquiétai fort peu, pour l’instant, de savoir si l’appareil avait fonctionné, et lorsque le mécanicien me prévint qu’une des lampes s’était remplie d’eau, cette nouvelle me laissa absolument froid.

Tout en m'épongeant le front mouillé de sueur, je songeais que les moyens dont nous disposions à bord de notre embarcation étaient vraiment un peu primitifs, et je me jurais de ne plus recommencer dans les mêmes conditions, que la photographie eût été réussie ou non.

Pendant la montée de l’appareil, et tout en tirant, comme mes compagnons, sur le câble si dur à enrouler, j'avais ressenti vivement toute ma responsabilité : je voyais le mécanicien et le patron travaillant de leur mieux au-dessous de la vergue qui supportait tout le poids de l’appareil immergé, je voyais la vergue fléchir et les cordages se tendre, et je me disais que, si ces vieilles .cordes, venaient à céder, il faudrait bien peu de chose pour avoir à déplorer un accident mortel.

Aussi, lorsque le patron me demanda si l’on allait descendre de nouveau l’appareil, je répondis sans hésiter que nous n’avions qu'une chose à faire, c’était de rentrer au plus vite.

Les courants nous avaient, du reste, emportés fort loin de notre point de départ, et nous nous trouvions maintenant par le travers de Port-Bou.

Il fallut plusieurs heures pour regagner Banyuls, que

LA PHOTOGRAPHIE SOUS-MARIiNE

nous atteignîmes vers huit heures du soir, grâce à une petite brise qui avait fini par se lever et qui nous fut d’un grand secours pour regagner nos pénates. L’unique cliché pris à 50 mètres de profondeur, mal-

Fig.43. — L’écran photographié à 50 mètres de profondeur.

gré l’accident arrivé à l’ane des deux lampes, a une netteté très suffisante, ainsi qu’on peut le constater (fig. 43).

On peut reprocher à ce cliché d’ètre une photographie prise entre deux eaux et de n’avoir pas l’intérêt d’une photographie prise sur le fond.

Ce reproche est fondé, et l’expérience que je viens

de décrire montre seulement que l’épaisseur de la couche d’eau est négligeable pour obtenir une photographie nette, quand on immerge avec l’appareil photographique la source lumineuse, mais elle n’établit pas ce que serait une photographie prise sur le fond luimême.

On peut préjuger ce résultat d’après la photographie prise la nuit aune faible profondeur. Cependant on ne doit pas se dissimuler que, si le premier pas est fait, il en reste un second à accomplir pour tenir le résultat définitif.

Il y a, en effet, une question fort intéressante qui se pose et qui ne pourra être tranchée qu’ultérieurement, lorsque la réfection du vapeur sera complète et que ce puissant instrument de travail pourra être mis à ma disposition pour des expériences délinitives.

Certains auteurs prétendent que dans les grands fonds proprement dits, dépassant 1.000 mètres par exemple, l’eau, au lieu d’être claire et transparente, forme une sorte de bouillie blanchâtre ou bleuâtre. Ce dépôt, superposé au véritable fond, serait dû aux matières en suspension incomplètement déposées et tombant sans cesse de la surface, si bien que, dans les très grandes profondeurs, toute difficulté pratique mise de côté, on se heurterait encore pour obtenir de bonnes épreuves photographiques à une véritable impossibilité.

A priori, je ne crois pas à l'existence de cette couche de transition entre la couche de vase et l’eau pure proprement dite, elle me parait contraire à toutes les lois chimiques et physiques. Les expériences ultérieures de photographie sous-marine pourront trancher définitivement cette question controversée.

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