ORGANE DU SENS DES CHOSES OU DES FAITS
Il est placé près de la ligne médiane du cerveau, au-dessus de l'arcade sourcilière; et lorsqu'il a beaucoup d'ampleur, il détermine sur le crâne, conjointement avec celui du côté opposé, une longue protubérance, depuis la racine du nez jusqu'au haut du front (I).
Gall dit que l'homme a cet organe incomparablement plus développé que ne l'ont les animaux. Je ne suppose pas que ce soit pour cette raison qu'il ne tire les preuves qu'il donne de son existence que de laits pris de ces derniers. A l'entendre, plus le front d'un quadrupède est élevé, plus cet animal est éducable, plus, en d'autres termes, il est doué de la mémoire des faits. Ainsi la tête du blaireau est, à l'endroit du front, tout à fait plate, et le blaireau n'est
(1) Sur les [onctions du cerveau, t. IV, p. 427,
pas éducable. Celle du renard est, en ce lieu, un peu plus relevée, et le renard est un peu plus éducable. Enfin le chien commence à avoir un véritable front, et le chien est très-éducable (1). Les crânes, ou plutôt les têtes du blaireau, du renard et du chien ont en effet à leur partie antérieure la forme que leur attribue Gall ; mais cette forme ne représente pas celle de la partie antérieure de leurs trois cerveaux. Ces derniers ont, au contraire, dans cette partie, une conformation, une épaisseur, une élévations à très-peu de chose près identiques, et n'offrent pas plus l'un que l'autre le prétendu organe de l'éducabilité. Voici pourquoi, avec des cerveaux à peu près d'une même forme générale, les têtes de ces trois animaux ne se ressemblent pas. Dans le chien, qui vit en plein air, et qui n'a point à se loger dans le sol, la face pouvait subir, relativement au crâne, un mouvement de torsion de haut en bas et d'avant en arrière, qui donnât à ses mâchoires et à leurs muscles une forme et des insertions plus favorables à leurs grands mouvements de mastication. Dans le renard et le blaireau, qui ont des terriers à fouir, il fallait que la face continuât d'une manière presque directe la ligne du grand axe du crâne, afin de donner à la totalité de leur tête une forme en coin qui leur rendit plus facile le creusement de leurs demeures souterraines, et leur permît de s'y
(1) Sur les fonctions du cerceau j t. IV, p. 401, 402.
glisser avec pUis de rapidité (I). Ces rapports différents de la face et du crâne dans ces trois espèces animales auraient pu, on le comprend au moins, donner lieu à une conformation différente du cer-
(I) Voir, sur cette explication de la forme du crâne des animaux par les nécessités de la mécanique :
J. Lafargue, Appréciation de la doctrine phrénologique des localisations, au moyen de l'anatomie co)7ipare'e ; d'ans Atch.génév. de médecine, mars, avril, juin 1838;
Bouvier, Mémoire sur la forme générale du crâne, dans ses rapports avec le développement de l'intelligence ; Bulletin de l'Acad. roy. de médecine, 9 avril 1839 ;
F. Lélut, De l'organe 'plxrénologique de Ut destruction chez les animaux ,m-8, 1838.
Si je ne devais traiter dans un autre ouvrage des causes et de la signification des formes du crâne, et de leurs rapports, soit positifs, soit négatifs, avecla physiologie et la psychologie, peutêtre aurais-je consacré à ce point de science un des chapitres de celui-ci. J'y aurais montré entre autres choses toute l'influence (jue peuvent avoir, soit sur la conformation générale de la tcte, •^oit sur ses formes particulières, et par conséquent sur ses aspects cranioscopiques, les conditions naturelles et les accidents de la vie intra-utérine, de l'accouchement et de la première enfance. J'y aurais parlé longuement, d'après les travaux que je viens de citer et d'après des recherches analogues auxquelles je me suis livré postérieurement, des rapports de la forme du crâne, soit chez les animaux, soit chez l'homme, avec ce qu'il y a de mécanique dans leur fjhysiologie. 11 aurait pu résulter de là un chapitre intéressant à l'usage des phrénologistes honteux, qui abandonnent volontiers les organes isolés pour se réfugier dans la croyance aux attributions psychologiques des deux ou trois masses principales du cerveau. Mais ces recherches et ces déductions trouveront, comme je viens de le dire, place ailleurs. Devenues nécessaires alors pour montrer ce qui est, elles ne le sont déjà plus ici pour montrer ce qui n'est pas, ou, en d'autres termes, pour faire voir la fausseté de l'organolosie.
veau de chacune d'elles ; mais ils n'ont pas même produit cet effet, et la forme particulière du crâne, qui représente celle du cerveau, est au fond restée la même dans toutes les trois. Que l'on compare de profil une tête de blaireau, une tête de renard et une tête de chien, et l'on sera frappé de la vérité du fait que j'énonce. Mais je m'aperçois que je deviens long, et il n'est plus guère nécessaire que je prenne les organes au sérieux.