‹ La phrénologieChapitre 44 sur 62 · LE PLATRE DE CHAMPOLLION · texte numérisé non relu

LE PLATRE DE CHAMPOLLION

La phrénologie a moulé après sa mort la têle de Champollion le Jeune, comme elle a moulé celles de tant d'autres modernes célébrités. Or, Champollion, l'homme pour qui apprendre une langue n'était qu'un jeu, qui a déchiffré, le premier, sur les granits de l'ancienne Egypte, les peintures de sa langue sacrée, Champollion, on peut le dire avec la phrénologie, était l'incarnation du talent philologique. Ce talent a, comme on le sait, son organe placé audessus du plafond orbitaire, et quand cet organe esl très-développé, comme il devait l'être chez Champollion, il pousse le globe oculaire en avant et en bas, et le fait, pour ainsi dire, sortir de la cavité osseuse qui le contient. Eh bien, le plâtre de Champollion a les yeux enfoncés dans les orbites. C'est hi phrénologie elle-même qui le dit : seulement elle attribue cette contrariante disposition, ou à la maladie qui a amaigri Champollion, et lui a fait rentrer les yeux dans la tète, ou à la maladresse du mouleur, qui n'a pas pris assez de précaution pour leur conserver leur saillie; car il est de fait, prétend-elle,

(I) Observations phrénoloyiques sur Champollioti le Jeune . par Hubert-Français Janin, docteur en médecine. (Journal de la Société ](hrénrilogique de Pari?, t. 11, 1833, p. 241.)

que Champollion avait de gros jenx, des yeux à fleur (le tête, et que c'est là ce dont Gall lui-même s'est assuré en examinant Champollion chez un honorable géologue, lorsque le futur lecteur d'hiéroglyphes n'avait encore que quinze ans. Gall paraît, en effet, s'être livré à cet examen, et avoir poussé, à l'aspect du jeune philologue, une exclamation qui semblait être un présage de son avenir. Mais il est plus que probable qu'en se permettant cette exclamation, Gall ne s'aventurait guère, et qu'il fondait son diagnostic sur de tout autres raisons que des raisons 'cranioscopiques. Le seul signe de ce genre qui eût pu le motiver, c'eût été la forte saillie des globes oculaires. Or, non-seulement cette saillie n'existe pas sur le plâtre de Champollion moulé après sa mort, mais elle n'existe pas non plus sur des portraits de lui qui ont été peints de son vivant, et elle n'existait pas davantage sur sa tête. Ces deux derniers faits résultent pour moi des renseignements les plus précis et les plus certains.

Indépendamment de cet organe, que Champollion devait avoir, et que son plâtre n'offre pas, il y en a un qu'au dire de la phrénologie, il devait posséder aussi, et qu'en effet présente son plâtre. Cet organe, c'est celui de l'habitativité, c'est-à-dire l'organe qui fait qu'on tient à son pays, au pays où l'on est né ou qu'on a habité dès l'enfance, et qu'on n'aime pas à changer de lieu. Or, savez-vous pourquoi, suivant la phrénologie, Champollron avait cet

'2S0 HISTOIRES PIIUÉNOLOlilU'^ES.

organe? c'est parce qu'il était voyageur cosmopolite, ou, en d'autres termes, parce que tous les pays lui étaient bons! C'est par une distraction du môme genre que Broussais donne, comme une preuve de l'existence de l'organe de l'amour des enfants, son absence chez deux misérables qui avaient tué leur mère (1). Et Broussais et l'auteur de la notice sur le plâtre de Champollion n'ont fait en ceci que suivre l'exemple de Gall , leur maître. Voici ce que raconte ce dernier : « Dans une scène d'exorcisme que représentèrent plusieurs voleurs rusés, pour escroquer à leurs dupes à peu près la somme dont ils promettaient de les mettre en possession, celui d'entre eux qui était doué d'un grand développement de l'organe de la théosophie, se chargea du rôle de prêtre pour conjurer le diable (2). » L'histoire n'est pas plus longue que cela, et n'offre absolument aucune indication qui donne les moyens de remonter à la source d'où Gall l'a extraite. Acceptons-la donc telle qu'elle est, et raisonnons d'après elle. Assurément, s^il y avait un de ces voleurs rusés qui dans leur scène d'exorcisme eût dû ne pas se charger du rôle de prêtre, c'était celui qui, au dire de Gall, était doué de l'organe de la théosophie, celui qui, dans son hypothèse, devait avoir le sentiment de la sainteté de la religion, et être saisi d'horreur à l'idée seule de tout ce qui pouvait tendre à la profaner.

(1) Cours de phrénologie, p. 19G.

(2) Sur les fonctions du Cerveau, t. IV, p. 24G.

En conséquence , si ce voleur déguisé en prêtre, et faisant d'une profanation un moyen d'escroquerie, offrait un grand développement de la partie du cerveau attribuée par Gail à la théosophie ou à l'esprit de religion, c'est que cette faculté et cet esprit n"ont aucun rapport à cette partie cérébrale. Ce prétendu fait, loin donc de pouvoir compter parmi ceux qui semblent avoir trait à la vérité de la phrénologie, est évidemment à joindre à ceux qui en montrent la fausseté.

NOTICE BIOGRAPHICO-PHREXOLOGlQtE SLR BIGONNET,

Par le docteur Beunaiche-Lacorbière, membre de la Société phrénologique de Paris (I).

Bigonnet, je le rappellerai aux lecteurs qui pourraient l'avoir oublié, était membre du conseil des Cinq-Cents, et ce fut lui qui, au 18 brumaire, dans un esprit d'opposition aux projets de Bonaparte, fit rendre le décret qui avait pour but d'instruire le Directoire que les conseils étaient constitués. M. Lacorbièrea examiné phrénologiquement la tête môme de Bigonnet, et il a placé les résultats de son examen en regard des facultés qu'il attribue à cet ancien membre de nos assemblées législatives, d'après ce

(I) Jouriinl de la Société p/tréno/ogique de Paris, t. II. I8:i3, p. ïiT et ?u!V.

i82 HISTOIRES PllRÉNOLOGIQLES.

qu'il paraît en avoir appris personnellement, mais surtout d'après une notice que Bigonnet a écrite sur lui-même. J'aurais pu, en vertu d'informations aussi très-personnelles, contrôler les résultats de cette partie biographique du travail de M. Lacorbière, mais j'aime mieux les accepter tels que les donne ce phrénologue. Leur comparaison avec le degré de développement des organes cérébraux chez le feu membre des Cinq-Cents, donnera lieu à des conclusions d'autant plus incontestables que j'y aurai moins mis du mien.

M. Lacorbière a donc successivement parcouru, en regard l'un de l'autre, chacun des trente-cinq organes et chacune des trente-cinq facultés inscrits au catalogue de Spurzheim, en procédant, bien entendu, du numéro 1 au numéro 35. Que le lecteur n'aille pas croire que je ne lui ferai grâce d'aucun numéro, j'aimerais mieux en rester là de ma critique. Je me bornerai à ceux qui ont le plus de rapport avec ce que M. Lacorbière regarde comme les traits distinctifs du caractère et de l'organisation de son héros, et où l'accord entre l'organe et la faculté offre des résultats plus intéressants.

L'organe du courage était fort développé chez Bigonnet, et la preuve, suivant son biographe, que chez lui aussi cette qualité était fort saillante, c'est qu'un jour, au plus fort de la Terreur, Bigonnet se voyant sur le point dètre arrêté par l'ordre de deux représentants du peuple, essaya de se tuer dnn

HISTOIRES PHRENOLOGIQUES. 283

coup de pistolet ; on eut beaucoup de peine à l'en empêcher (1). Je crois qu'on eût pu donner à cette tentative un autre nom que celui de courage ; mais nous avons déjà eu souvent l'occasion de voir que si la phrénologie a d'autres idées que tout le monde, elle a aussi un autre vocabulaire.

L'organe du meurtre ou de l'instinct carnassier était aussi très-développé chez Bigonnet (2). Or, véritablement rien de ce qu'on sait de lui et de ce qu'en dit son historien, ne prouve que Bigonnet ait jamais montré en ce genre aucune fâcheuse disposition : aussi M. Lacorbière se borne-t-il à dire que son héros étaitsusceptible. Pour un tel développement d'un tel organe, susceptible, ce n'est pas assez. Bigonnet, il eût mieux valu l'avouer, a véritablement menti à son organe, et par cela même son organe a menti à la phrénologie.

L'organe de la ruse était encore fort développé chez Bigonnet (3). Cependant il n'y a pas moyen de voir dans la vie de ce législateur rien qui ressemble à de la ruse. Il faisait partie de ces probes républicains du temps qui ne savaient combattre qu'à la lumière, et qui ne s'aperçurent qu'on leur escamotait leur république que lorsque le tour était fait. M. Lacorbière convient encore de cette candeur de son héros, et si elle fait honneur au caractère de ce

(1) Lfjc. cit.,\}. 263.

(2) Ibid., p. 5G4.

(•■]) Ihid.

2 8 4 HISTOIRES PHRÉX0L0G1QU£S.

dernier, elle ne fait peut-êlre pas le même honneur à la vérité de la phrénologie.

Bigonnet avait encore l'organe de la construction très-développé (1); et comme il n'a jamais rien construit, qu'il n'était en aucune façon artiste, M, Lacorbière est obligé de dire qu'il en a été empêché par la nature de ses travaux; à quoi, en bonne phrénologie, on pourrait répondre que c'est l'organe de la construction qui aurait dû déterminer la nature des travaux de Bigonnet.

Bigonnet possédait à un haut degré l'organe de la vanité (2), et c'est ici que triomphe son biographe. Le désir de l'approbation était, suivant M. Lacorbière, le fond du caractère de Bigonnet. Tout cependant, dans la notice même sur sa vie, annonce que c'était un homme simple et modeste. Après son expulsion du conseil des Cinq-Cents, il cessa de paraître sur la scène politique, où pourtant sa vanité aui-ait pu trouver encore à se satisfaire.

L'organe de la bienveillance n'était pas, il faut en convenir, très-développé chez Bigonnet (3). C'est là ce que dit M. Lacorbière ; et pourtant, de son propre aveu, et suivant ses propres expressions, la vie de Bigonnet fut une suite continuelle de sacrifices, un plaidoyer constant en faveur des grands intérêts de l'humanité, une sorte de sacerdoce, qu'il s'attachait à remplir

U) Loc. cit., p. 2Gfi.

(2) Ihid., p. 2G«.

(.}) !l>id„ y. 270.

HISTOIRES PHRÉXÛLOGIQUES. "2 8 5

so.ns cesse et de toutes les puissances de son âme. Voilà, il faut l'avouer, un très-singulier accord entre l'organe et la faculté !

L'organe de la vénération, qui fait croire à Dieu et à la religion, ceux de l'espérance et du merveilleux, qui lui viennentcn aide dans cette tâche, étaient très-développés chez Bigonnet (1). Bigonnet pourtant était si peu religieux, qu'il ne voulut pas être enseveli avec les honneurs du culte ; il s'y opposa même par un codicille exprès de son testament (2). M. Lacorbière, que cela embarrasse, se tire de là en disant que, chez Bigonnet, la croyance au merveilleux avail une direction complètement philosophique (3). C'est sans doute la première fois qu'une telle croyance a pris une telle direction.

Bigonnet enfin avait l'organe des localités trèsdéveloppé, aussi bien que ceux de l'ordre et de la pesanteur; aussi Bigonnet aimait-il beaucoup le jeu de billard, dont il connaissait les finesses, et excellait-il au doublé (4). Je ne fais point de réflexion sur cette dernière faculté. Le lecteur, pas plus que moi sans doute, ne l'avait encore rencontré dans un cadre de psychologie. Je le prie seulement de vouloir bien se rappeler que la notice biographico-phrénologique sur Bigonnet est un de ces faits démonstra-

(1) Loc. cit., p. 270, 273.

(2) I/nd., p. 250.

(3) tbid., p. 274.

lifs que la doctrine enregistre glorieusement dans ses uimales, et qu'elle oppose, en preuve de sa vérité et de l'infaillibilité de la cranioscopie, aux rieurs qu'elle appelle ses détracteurs.

HISTOIRE PHRE>0L0G1QLE ET MATHEMATIQUE DE VITO MANGTAMÉLE (I).

Je suppose qu'on se rappelle encore ce jeune pâtre de Sicile, qui promettait de donner à la patrie d'Archimède un successeur de ce grand géomètre. Je veux parler de ce petit Vito Mangiamèle, un enfant âgé de dix ans à peine, qui étonna, il y a quelques aimées, les hommes les plus versés dans les calculs mathématiques, et jusqu'à l'Académie des sciences elle-même , par son incroyable aptitude à résoudre, séance tenante, sans le secours de la plume, les problèmes les plus difficiles de l'arithmétique et de l'algèbre. Une telle disposition était bien faite pour attirer sur Mangiamèle l'attention des psychologistes et sur son crâne surtout celle de la phrénologie. Si, d'après les principes les plus exprès du fondateur de la doctrine, il existe une faculté qui puisse être regardée comme innée, et comme entièrement distincte

(1) Le jeune Vito Manrjiamèle, par M. Dumoutier. (La phrénologie, journal des applications de la physiologie animale à la j'hysiologie sociale par l'observation e\a< te, t, 1, 1837, ii"ft.)

HISTOIRES PHRÉNOLOGIQUES. i87

des facultés même les plus voisines, c'est assurément celle des nombres ; et l'âge auquel on l'a vue se produire chez les enfants célèbres en ce genre semblerait autoriser la phrénologie à regarder ses principes de délimitation absolue des facultés comme réellement fondée en ce qui concerne celle-ci. Si par conséquent il y a une faculté phrénologique qui ait droit à un organe tout à fait particulier, tout à fait isolé des autres organes, et se trahissant par une de ces formes originales que Gall a affectées à quelquesuns d'entre eux, c'est certainement la faculté du calcul. Si, en outre, il y a un organe qui, à raison de sa position dans l'endroit le plus saillant peut-être et le mieux délimité du front, l'angle externe de l'orbite, doive être très-facilement appréciable, c'est encore indubitablement celui de cette faculté. Si enfin il y avait un cerveau, un crâne sur lequel cet organe dût être visible, énorme, et, dans ce cas particulier, d'un aspect véritablement caractéristique, c'était incontestablement le cerveau ou le crâne du petit calculateur sicilien.

Or, cependant, s'il y a un cerveau ou un crâne sur lequel manque complètement, profondément, et avec la plus pleine évidence, l'organe de la faculté du calcul, c'est celui de ce petit calculateur.

C'était là un fait qui eût semblé de natureà déconcerter un peu la phrénologie, et sur lequel ses docteurs auraient au moins dû garder le silence. C'esl pourtant ce qu'ils n'ont nas faif. Ils ont trouvé d'à-

2 88 HISTOIRES PHRENOLOGIQUES.

bord que sur cette tête, dont j'ai actuellement le plâtre sous les yeux, à cet endroit où mon doigt suit une sorte de gouttière transversale, il y avait en*core un développement assez notable de l'organe du calcul, et que le tiers externe de l'arcade sourcilière, qui, dans la réalité, décrit chez Vito une ligne tout à lait horizontale, était chez lui, au contraire, passat)lement relevé (1). Mais cependant comme ils se sont bien doutés qu'il n'y avait pas moyen de faire prendre le change sur une absence aussi complète d'organe, les voilà qui se sont mis à prétendre, con- Irairemeut à leurs propres principes, que la faculté (iu calcul, portée au degré auquel elle existait chez Mangiamèle, demandait en outre un grand développement des organes de la configuration et de l'étendue, et surtout de ceux de la sagacité comparative et de l'esprit d'induction philosophique (2). Et comme les deux premiers de ces organes sont placés audessus de 'angle interne de l'œil, et suivant eux, écartent les yeux l'un de l'autre, ils ont trouvé, contrairement à la réalité, que tel était en effet, et à un très-haut degré, l'écartement des yeux chez Maniiiamèle. Mais ils ont trouvé surtout qu'il possédait k un bien plus haut degré encore les organes de la sagacité comparative et de l'esprit philosophique (3). Cette dernière assertion passe toute croyance. J'ai

(I) Loc. cit., col. 5, a.

(•2) Ihid., col. 4, S.

(:i) ///2(Z.,col. 3,4.

HISTOIRES PimENOLOGIQlES. 2 8'J

là SOUS les yeux le plâtre du petit calculateur. Son front n'est remarquable que par son peu de développement à l'endroit même où la phrénologie place l'organe de ses deux facultés réHectives, la comparaison et la causalité. Ce front est étroit, bien plus étroit, bien plus resserré dans son diamètre bi-orbitaire que ne l'est celui des enfants de cet âge, dont la tête dans cette partie est loin encore d'avoir perdu tout l'énorme développement cérébral qui caractérise la première enfance. Tous ces caractères serencontrenl à un tel point sur le front du petit Mangiamèle, que biendespersonnes, étrangères même à la physiologie, m'ont demandé, en le voyant, si cette tête n'était pas celle d'un de ces imbéciles qui composent une partie du service médical dont je suis chargé. Ce qui ajoute encore à cet effet produit par l'aspect du front de Mangiamèle, c'est son nez camus, ce sont ses lèvres épaisses et proéminentes, singuliers caractères d'une physionomie que les phrénologues sont parvenus à trouver spirituelle et intelligente. Et pourtant, malgré toutes ces affirmations, qui n'ont peutêtre pas d'autre but que de sauver les apparences, et pour prendre leurs sûretés contre un fait embarrassant pour eux et écrasant pour la doctrine, ils n'ont pas pu s'empêcher de convenir que le front de Vito n'a pas encore acquis tout le développement dont il est susceptible (1), et qu'il a fallu à ses organes cérébraux

(1) Lr>c. cit.. col. 6.

une grande puissance d'activité [i], qui suppléât sans doute àleur volume, et qui permît à une faculté déjà née d'attendre un organe encore à naître.

Après un tel exemple de parti pris phrénologique, le lecteur se sentira-t-il encore retenu dans une sorte de doute par ces triomphantes histoires, qu'il avait peine à s'expliquer, et se les explique-t-il maintenant? Mais jelui ai promis quelque chose de mieux encore, et je vais tenir ma parole.

l.A PHRÉNOLOGIE ET NAPOLÉON (2).

Tel est le titre d'un long et solennel article, inséré au journal de la Société phrénologique de Paris, dans le temps qu'il y avait à Paris une société phrénologique, et que cette société avait un journal.

La Phrénologie et Napoléon ! Pourquoi cette alliance irrespectueuse de deux noms assurément si étonnés de se trouver ensemble? Qu'avaient de commun la doctrine de Gall et l'homme extraordinaire, qui l'un des premiers l'avait traitée suivant ses mérites? Ce rapprochement était-il dû, comme le prétend l'auteur de l'article en question, à ce que la phrénologie est la découverte la plus féconde des

(1) Loc. cit., col. G.

(2) La phrénologie et Napoléon, par M. David Richard. (Journal de la Société phrénologique de Paris, janvier 1835.) *

HISTOIRES PHRÉNOLOGIOIES. S91

temps modernes, et Napoléon leur individualité la plus puissante , et qu'entre le grand homme et la grande découverte il y avait eu lutte et guerre (l)? Lutte et guerre entre Napoléon et la phrénologie ! Comme si Napoléon, après quelques paroles de dédain prononcées contre elle, se fût, durant tout le cours de son prodigieux règne, souvenu seulement une seule fois que la phrénologie existât ! Aussi n'était-ce point là la raison d'un rapprochement aussi étrange ; et il tenait tout simplement à ce que le moule d'une partie de la tête de Napoléon, pris à Sainte-Hélène par le docteur Antomarchi, donnait le plus éclatant démenti aux. principes et aux localisations de la phrénologie, démenti qu'avait exprimé dans toute sa netteté une plume qu'elle ne connaissait pas encore (2).

Tout le monde sait ce qu'était devenu, sous le ciseau des statuaires, sous le pinceau des peintres, sous le burin des graveurs, et jusque sous la plume des poètes, le crâne impérial de Napoléon : quelque chose de vraiment monstrueux, qui eût donné lieu dans l'avenir à de non moins monstrueux commentaires de la part des phrénologues de ce temps-là, si ce temps-là doit voir encore des phrénologues. L'idée qu'eut le docteur Antomarchi de mouler, après sa mort,' la figure de son auguste malade,

(i) Lf>r.cit., p. 42.

|2) M. Peisse, dans la Gazette médicale de Paris, n"^ du 12 , du 19 juillet et f!u 30 août 1834.

i92 HISTOIRES PHRENOLOGIQL'ES.

est heureusement venue leur épargner ce danger, mais elle a mis ceux de nos jours dans un bien cruel embarras. Comment avouer, en effet, que la plus grande intelligence de notre âge avait un crâne d'une ampleur assez ordinaire, et que sur ce crâne manquent essentiellement les organes de ses plus éminentes facultés? Je crois bien que, si on eût laissé passer la chose, la phrénologie n'eût pas réclamé. Mais le gant était jeté, jeté d'une main habile et vigoureuse ; le moyen de ne pas le relever?

La tête de Napoléon avait, suivant Antomarchi (1), 20 pouces 10 lignes de circonférence, et le plâtre de la partie qui a été moulée par ce médecin prouve que cette évaluation est exacte. C'est là, au dire du rédacteur du journal de la Société phrénologique, un développement considérable, et la moyenne du développement de cette circonférence n'est en général, suivant lui, que de 19 à 20 pouces au plus (2). J'en demande bien pardon à l'honorable écrivain ; mais, d'après des moyennes prises sur un très-grand nombre de faits et avec toute la rigueur que comporte un genre d'observation très-facile, j'ai prouvé, et d'autres ont constaté après moi, que le chiffre moyen de la grande circonférence du crâne chez des hommes de tous les degrés d'intelligence est, à 2 ou 3 lignes près, celui de la grande circonférence de la

(1) Mémoires du dodeur Antomarchi, ouïes derniers moments de Napoléon, 2 vol. in-l2, Paris, 1825, t, II, p. 158.

(2) Loc. cit., p. 61.

tête de l'empereur Napoléon (1). Le rédacteur du journal phrénologique voudrait bien agrandir un peu la courbe de cette embarrassante circonférence. Pour cela, il n'est aucun moyen auquel il n'ait recours. Napoléon, dit-il, était déjà vieux quand le docteur Antomarchi a moulé son crâne (2). Vieux à cinquante-deux ans ! C'est de bonne heure, et des recherches que j'ai aussi faites sur le développement du crâne et de la taille, considérés dans leurs rapports réciproques et dans leur relation avec la décroissance occasionnée par l'âge, ont prouvé que, jusqu'à cinquante ans au moins, la taille et l'ampleur du crâne n'ont pas encore commencé à décroître (3). Mais au moins, dit l'auteur en son embarras. Napoléon était amaigri par la maladie (4.). Amaigri ! Du corps, des membres, peut-être ; mais les hommes qui connaissent la composition et le peu d'épaisseur

(1) Du dévelnppemenf du crâne, ronsidéré dauf ses rapports avec celui de r intelligence. (Gazette médicale de 'Paris, juillet 1837.)

(2) Loc. cit.jp. 70, 80. — Cn autre [ihiénologue a avancé que chez Broussais, au contraire, le cerveau avait pris de l'ampleur de l'âge de cinquante-six ans à celui de soixante. Il est vrai, ajoute-t-il, que fJroussais avait continuellement exercé cet organe depuis sa nomination à l'Académie des sciences morales et politiques. (Journal de la Société phrénologique de Paris , t. li, p. 400.)

(3) Recherches pour serrir it la détermination de la taille moyenne de l'homme en France. (Gazelle médicale de Paris, 7 août 1841.)

(4) Ixic. cit., p. 70, 71, 80.

i9 4 HISTOIRES PHRÉNOLOGIQUES.

des parties molles qui revêtent le crâne, savent bien que c'est à peine s'il faut parler de la possibilité même de leur amaigrissement. Eh bien ! dit le phrénologue, de plus en plus empêché, voici un fait qui prouve que M. Antomarchi a peut-être évalué un peu bas l'ampleur du crâne de l'empereur. Le chapeau que portait ce dernier à Sainte-Hélène offre à l'intérieur une circonférence de 22 pouces 1 ligne, 3 lignes de plus qu'il n'en est coté pour la circonférence de sa tête, et il faut remarquer, en outre, que Napoléon ramenait son chapeau sur le front, de manière à laisser l'occiput à découvert ; sans quoi, c'est-à-dire s'il eût porté son chapeau comme tout le monde, suivant le grand axe du crâne, il lui en eût fallu un plus large encore (1). Il est vrai que par l'effet d'une bonne foi, dont on ne trouvera pas mauvais que je profite, l'auteur du parallèle de la phrénologie et de Napoléon, avoue que M. Marchand, le valet de chambre de l'empereur, brisait et élargissait les chapeaux neufs de son maître, pour qu'ils ne lui blessassent pas la tête (2) ; de telle sorte que la mesure de la grande circonférence du crâne impérial, prise par Antomarchi, est, suivant toute apparence, aussi exacte qu'on puisse le désirer.

Il me paraît donc positivement établi que, relativement à son ampleur générale, la tête de Napoléon n'avait rien que de très-ordinaire, rien qui fût en

(1) Loc. cit., p. 62.

(2) Ibid.. i>. f;2.

rapport avec la supériorité intellectuelle de l'homme à qui elle appartenait. C'est là un fait assez fâcheux pour ceux d'entre les phrénologistes qui, faisant trop bon marché des organes, auraient grande envie d'établir quelque rapport bien exact entre le développement total du cerveau et celui de l'intelligence. Les bons phrénologues eux-mêmes, tout en déclarant que ce dernier rapport n'est point pour eux un article de foi, le notent avec empressement quand ils le rencontrent, et ils auraient bien voulu pouvoir conclure des mesures du crâne de Napoléon, à un encéphale aussi volumineux que celui de Cuvier, aussi volumineux que l'étaient, dit-on, ceux de Cromwell et de Byron. Mais c'était là une joie qui ne leur était pas réservée. Il ne leur était pas réservé davantage de pouvoir déduire de ces mesures un grand développement antérieur ou frontal du cerveau de Napoléon, développement qui, rapproché d'une grande intelligence, d'une raison profonde et réfléchie, eût touché de plus près, et même d'une manière assez étroite, aux détails mômes de la doctrine.

J'ai démontré ailleurs, et ces mesures ont été confirmées parles recherches d'autres observateurs, que la grande circonférence du crâne se divise, audessus et au niveau de l'orifice du conduit auditif exlerne, en deux demi-circonférences, dont l'antérieure, celle qui mesure hi base de la partie frontale du crâne, surpasse l'autre, la postérieure ou oc-

cipitale, de 8 ou iO millimètres seulement (1). La grande circonférence de la tête de l'empereur était, comme nous l'avons vu d'après Antomarchi, de 20 pouces \0 lignes. Ce médecin n'a pas donné le chiffre de la partie antérieure ou frontale de cette circonférence, mais on peut l'avoir d'après le plàtrt qu'il a moulé. Je mesure donc la demi-circonférence antérieure du plâtre impérial, comme j'ai mesuré celle du crâne des sujets qui m'ont servi à établir mes moyennes, et je trouve qu'elle est de 41 pouces. En déduisant ce chiffre de celui de 20 pouces 10 lignes de la circonférence totale, on aura, pour le chiffre de la demi-circonférence postérieure, 9 pouces 10 lignes. D'où il résultera que la demi-circonférence antérieure de la tête de Napoléon n'en surpassait la demi-circonférence postérieure que de 14 lignes tout au plus, c'est-à-dire de 5 ou 6 lignes de plus que la quantité dont la première de ces deux courbes surpasse l'autre dans la moyenne des cas les plus ordinaires. Voilà pour l'appréciation de la base du front de l'empereur. Voulez-vous avoir maintenant le développement en hauteur, en rectitude, de ce front intellectuellement si puissant? Mesurez d'abord son angle facial; vous trouverez qu'il ne dépasse pas 75 degrés, ce qui est encore une proportion fort modeste. Enfin, prenez, au moyen d'un ruban métrique, la demi-courbe antérieure ou

(I) Mémoire cité ci-dessu*.

frontale de ce crâne, suivant un plan vertical, depuis le niveau de l'arcade surcilière jusqu'à celui d'un plan transversal qui passerait par le conduit auditif externe, et vous trouverez que cette demi-courbe antérieure-supérieure du front de l'empereur est de 175 millimètres, c'est-à-dire qu'elle reproduit exactement le chiffre moyen de cette môme demicourbe, tel que je l'ai établi d'après un très-grand nombre de f^iits.

Je demande pardon au lecteur de tous ces détails cadavéreux, si inutilement appliqués à l'évaluation organique de la plus puissante pensée des temps modernes. J^y suis forcé par la nature de cette discussion et pour faire sortir une bonne fois du charnier phrénologique la relique auguste qui en fait le sujet. C'est à peine, du reste, s'ils étaient nécessaires pour prouver que la partie antérieure ou frontale du crâne de l'empereur n'avait point une ampleur remarquable. La vue seule eût suffi à cela; et à l'aspect de ce front, j'ai entendu des phrénologues, conséquents aux principes de leur doctrine, dire que c'était bien là la tète d'un homme d'un jugement assez médiocre, et que sa chute ne les étonnait pas.

Après avoir ainsi montré que ni le développement général du crâne de l'empereur, ni son développement antérieur ou frontal, ne représentent, au point de vue de la matière, le puissant génie qui animait son cerveau, il me reste à faire voir quel démenti

bien plus positif encore donnent à la phrénologie les formes particulières de cette boîte osseuse, mises en regard des facultés les plus saillantes de son glorieux possesseur.

Lorsque l'on contemple, pendant quelques instants, le plâtre de la tête de Napoléon, et qu'écartant la foule des autres sentiments nés de cette contemplation, on parvient à n'être devant cette grande image qu'un adversaire de la phrénologie, la première chose qu'on se dit, c'est que cette voûte, si égale et si harmonieusement arrondie, outre qu'elle achevait de donner à la physionomie de l'empereur le caractère de beauté le plus élevé, réunissait toutes les conditions de solidité nécessaires pour préserver de toute atteinte l'organe d'une pensée qui avait le monde à ébranler. Mais ce qu'on se dit surtout, c'est que sur cette voûte, d'une facture si solide et d'une courbure si uniforme, il serait véritablement impossible de reconnaître des organes distincts, des organes dont le développement isolé pût se prêter le moins du monde aux commentaires de la phrénologie. Or, ce sont pourtant ces organes que la phrénologie y a reconnus. Sur ce plâtre, dont elle a complété dans son imagination toute la partie postérieure, qui manquait à partir des oreill es, elle a trouvé et noté, comme grands ou t7'ès-grands, 30 organes, ni plus ni moins, les 7 autres n'étant à peu près là que pour mémoire (I). De ces 30 organes,

(I) toc. cit., p. 73.

iO OU H appartiennent à la partie restaurée du crâne. La phrénologie les marque de son crayon avec la même assurance que ceux de la partie réellement existante. Je n'ai pas même à les citer. Quant aux autres, je ne parlerai, comme on le sent bien, que de ceux dont les facultés rappellent à la manière phrénologique les traits saillants du caractère ou du génie de l'empereur. Ce sont ces organes que la phrénologie eût bien voulu pouvoir noter sur son crâne, ou qu'elle affirme y avoir trouvés.

Or, le premier de ces organes est naturellement celui qui, au dire de la phrénologie, est le vrai génie de la guerre, c'est l'organe du meurtre ou de la destruction. La phrénologie affirme que chez Napoléon cet organe était très-grand. Gall avait déjà dit la même chose dans un passage que je cite en note, et qu'il n'eût jamais dû écrire, dans le cas même oii l'on n'eût pas eu à en rapprocher celui dont je le fais suivre (I). Gall était devenu Français par l'adop-

(1) « Je connais encore une tête qui, quant à l'organe di' meurtre, se rapproche du crâne de Madeleine Albert et de la Botihours; seulement la nature l'a exécutée sur une plus grande échelle. Voir souflrir est pour cet homme la plus grande jouissance; qui n'aime pas le sang est méprisable à ses yeux; dans la rx)lère, ses lèvres tremblent et écument; il foule son chapeau aux pieds. La ruse, l'astuce, le parjure, l'assassinat, ne lui ont jamais ( oûté pour arriver à ses fins. Les maisons détruites, les villages et les villes en cendres, la terre inondée de sang et couverte de cadavres, voilà pour lui le spectacle le plus sublime! Arracher \c (ils des bras de sa mère, le dernier soutien de la veuve et du vieillard ; condamner les filles au célibat ; conduire à la bou-

tion que notre pays avait bien voulu faire, sinon de ses idées, au moins de sa personne, et il aurait dû

chérie tous les ans la fleur de la jeunesse de son malheureux pays; dépeupler des provinces entières; faire périr des millions de ses semblaJjles; anéantir l'opulence et le bonheur domestique des nations; tout cela n'est rien pour lui, pourvu qu'il ait la gloire d'être nommé le plus grand capitaine du monde. » (T. 111, p. 259 de l'édition in-4 de l'ouvrage de Gall, 1818.)

Voilà un morceau d'éloquence qui fait honneur à la plume de Gall, et il n'est pas probable, on doit le croire pour la gloire de notre pays, que M. Demangeon, M. Eyriès, ou tout autre de nos compatriotes, l'ait aidé dans la rédaction de ce charmant petit paragraphe. Mais si cette imprécation, d'une facture tout à fait Cornélienne , témoigne dans Gall d'un bien beau talent en ce genre , elle ne donne peut-être pas une aussi haute idée de son courage et de son caractère. C'est en 1818 qu'il publiait cette diatribe , à l'époque où Napoléon, tombé du trône, vivait encore, mais vivait enchaîné au rocher de Sainte-Hélène ; et le volume qui la contient est dédié à M. de Metternich, un des hommes qui avaient la main sur les fers du glorieux captif. Mais Gall n'avait pas toujours tenu ce langage , et voici ce qu'il écrivait dans le même ouvrage, en 1812, lorsque le grand capitaine , qu'il devait outrager ainsi quelques années plus tard, courbait du plat de son épée les têtes les plus élevées des monarchies européennes, à commencer par celles de lempereur François II et de son premier ministre Metternich.

« Même dans les beaux temps de la Grèce, les artistes représentaient Périclès couvert d'un casque, pour cacher la grosseur de sa tête. Les poètes athéniens se moquaient de cette tête, parce qu'ils la trouvaient peu proportionnée avec le corps de Périclès. Ils l'auraient admirée, s'ils avaient connu les secrets de l'organisation et les résultats qu'elle produit. Une autre faute encore plus grande contre la nature est celle que commettent nos artistes quand ils laissent la tête du plus grand de nos contemporains dans sa grandeur naturelle, mais en la plaçant sur un corps colossal, afin d'établir entre la tête et le corps des proportions qu'ils disent être conformes aux règles de la beauté. Ne vaudrait -il pas mieux

laisser à la phrénologie anglaise le triste soin de trouver sur le crâne du martyr de Sainte-Hélène l'organe qui fait les assassins (I). Ai-je besoin d'ajouter, du reste, que Gall et la phrénologie, sa fdle, ont menti tout à la fois au goût et à la vérité, en attribuant aux tempes aplaties et calmes de la tête de Napoléon une saillie qui n'existe que dans leur fantaisie, et dans la haine imbécile et aveugle du peuple à qui l'ogre de Corse a fait si peur?

Après l'organe de la destruction, viennent ceux de la circonspection et de la ruse, et l'on s'imagine bien qu'au dire de la phrénologie, un général aussi habile, un diplomate aussi fin que l'était Napoléon, devait, comme le serpent, on se rappelle cette comparaison, offrir sur son crâne la saillie formée par les organes de ces deux facultés ; et, comme on se l'imagine bien aussi, sur ce crâne aux contours si purs, il n'y a pas plus de saillies formées par les organes de la ruse et de la circonspection , qu'il n'y en a sur le crâne des serpents, remontât-on

se conformer aux proportion? qui existent, et laisser à cette tête auguste toute sa grandeur? » (T. II, p. 22 de l'édition in-4, 1813.)

Pour ne faire sur ce dernier passage qu'une remarque purement phrénologique,on voit que Gall croyait aussi, ou feignait de croire à un grand volume absolu du crâne de Napoléon. Cette opinion, comme je viens de le montrer ci-dessus, n'était pas plus fondée que celle de l'élargissement de ce crâne dans la région des tempes. La flatterie ne valait pas mieux que l'injure.

(!) Edinhurgli phrenological journal, t. 1, 1823. (Journal de la Société phrénologique de Paris, t. I , p. 203.)

jusqu'à ceux de la phrénologie antédiluvienne.

Le troisième organe que la phrénologie note comme grand sur le plâtre impérial , c'est celui de l'amour de la propriété, amour qui porte à prendre la propriété des autres, et elle rapporte cet organe à la faculté qui fait à la fois les voleurs de grand chemin et les conquérants. Sans rechercher ce qu'il y a de faux ou de vrai dans ce rapprochement qui, depuis et avant Despréaux, court le monde, on peut affirmer que Napoléon, à envisager son crâne d'un point de vue uniquement phrénologique, n'eût dû avoir aucune disposition à détrousser les souverains. Ses tempes sont plates à l'endroit de cet organe comme ailleurs ; et cet aplatissement se prolonge jusqu'au delà de deux organes, dont l'existence aurait pourtant bien accommodé la phrénologie.

Ces deux organes sont ceux de la mécanique et du calcul. Napoléon, qui, en fait d'aptitudes spéciales et d'un caractère scientifique, n'avait à un degré un peu remarquable d'autre aptitude que celle du calcul , Napoléon n'avait pas l'organe du calcul. Napoléon, le membre de l'Institut de France dans la section de mécanique, ingénieur et artilleur au moins passable, n'avait pas non plus, loin de là, l'organe de la mécanique. La phrénologie a beau se retourner dans tous les sens, essayer de faire croire qu'on a dû prendre sur le crâne de Napoléon l'absence de l'organe de la musique, talent que ce grand

HISTOIRES PliRÉNOLOGIOt'ES. 303

homme, en effet, ne prisait que médiocrement, pour celle de l'organe du calcul, science qui lui fut un peu plus utile (i), elle-même est forcée de noter ce dernier comme étant d'une grandeur moyenne, et enfin, en désespoir de cause, d'avouer en propres termes, qu'on peut être un très-grand mathématicien sans avoir un grand développement de l'organe du calcul (2), ce qui est tout à fait mon avis.

Quant à l'organe des localités, qui eût été bien nécessaire à la phrénologie pour expliquer, dans l'empereur, cette science de la géographie guerrière, cette sûreté de coup d'œil dans les batailles, dont les journées de Rivoli furent un si magnifique exemple, le crâne de Napoléon ne le présente pas non plus. La saillie qu'il offre à la partie interne de l'arcade surcilière est, de toute évidence, formée par le développement du sinus frontal, et, loin daccuser une proéminence du cerveau en cet (yidroit, elle en trahit une dépression.

Au reste, et il faut lui rendre cette justice, la phrénologie a bien senti que, dans quelque sens qu'elle retournât le crâne de Napoléon, qu'elle l'envisageât dans tout son développement, qu'elle le considérât seulement dans sa moitié antérieure, qu'elle le prit enfin par les organes en particulier, elle n'avait pas grand'chose de bon à en tirer ; et elle s'est mis l'esprit à la torture pour expliquer cora-

(1) Loc. cit., p. Ci.

(2) Ibiti., p. Cb.

ment ce qu'elle cherchait sur ce crâne ne s'y trouvait pas , et comment Napoléon était un grand homme, avec une tête d'une ampleur moyenne, qui n'avait pas de grands organes. Napoléon, a-t-elle dit, était né d'une famille distinguée, oii il avait reçu une bonne éducation, et il avait eu l'avantage d'assister à l'aurore de la révolution de 89, ce qui n'avait pu manquer de l'émouvoir et de l'inspirer (I). Mais il y a bien des gens qui ont eu l'avantage d'assister à celte aurore, après avoir eu également celui de naître d'une bonne famille et d'avoir été fort bien élevés, et qui, malgré tout cela, et avec une plus grosse tête que celle de Napoléon, ne sont pas parvenus à lui ressembler. Napoléon, ajoute la phrénologie, était d'un tempérament bilioso-nerveux, et l'on sait que ce tempérament est particulièrement celui des grands hommes (2). Mais d'abord Gall n'aimait pas tfop qu'on parlât de tempérament, cela lui semblait opposé aux vrais principes de l'organologie, qu'il devait connaître mieux que personne. Ensuite, nous connaissons tous des hommes à tempérament bilioso-nerveux qui n'ont assurément aucune prétention à la qualification de grand homme, et il y a certainement de ces hommes-là parmi les phrénologues eux-mêmes. Napoléon, poursuit toujours la phrénologie, était de petite taille, comme Voltaire, Rousseau, Alexandre; et l'on sait qu'une telle

(1) Loc. c/7.,p. c:,fi8.

(2) Ibid., p. (M.

stature, qui rapproche le cerveau du cœur, est éminemment favorable au développement de l'intelligence et à sa grande activité (i). Je ne crois pas, je l'avoue, avec la phrénologie, qu'il existe un bien étroit port entre la petitesse de la taille et l'élévation de l'intelligence, entre la grande activité de cette dernière et une moindre distance du cœur au cerveau. J'ai, en effet, prouvé ailleurs (2) que, chez les idiots, les imbéciles, la taille est notablement plus petite qu'elle ne l'est chez le commun des hommes, ce qui rapproche dans la même proportion leur cœur du cerveau, sans donner, bien loin de là, plus d'activité à leur intelligence. J'ai montré, en outre, que, chez la plupart d'entre eux, le crâne, proportionnellement à leur taille et quelquefois même d'une manière absolue, offre un développement moyen, soit général, soit même frontal, presque égal à celui du crâne de Napoléon.

On le voit donc, toutes les raisons que donne la phrénologie pour mettre d'accord avec ses principes l'ampleur médiocre du crâne de ce grand homme, ne sont pas très-satisfaisantes : aussi en avait-elle .une autre, qu'elle réservait pour la dernière, et qui mérite bien cet honneur-là. Il est vrai, dit-elle, la tête de Napoléon n'était pas aussi grande qu'elle eût pu l'être; mais aussi ce n'était pas une tèle comme

(1) [yjc. cit., p. (.y.

(2) Mémoire sur le développement du crâne, considéré dam ses rapports avec celui Je l'intelliopnc.

celle de tout le monde, et dans laquelle il fût besoin de beaucoup de matière. Elle en aurait contenu moins encore, que cela n'aurait que mieux valu. Dans des cervelles comme celle-là, il se fait de l'intérieur à l'extérieur, quand elles se mettent à agir, un t^ayonnement magnétique qui les agrandit et les illumine {{). Ce rayonnement, dont on rira peut-être (2), et qui pourtant n est pas une figure, mais bien une réalité (3), rendait, dans certains moments, Napoléon et sa tête plus grands que nature (4). C'est en vertu d'un semblable privilège que Moïse avait toujours au haut du front deux rayons lumineux partant des organes de l'idéalité et de la merveillosité (5), Ce rayonnement magnétique, auxiliaire indispensable de la phrénologie, nous l'avons plus d'une fois observé, vérifié avec scrupule, et ce spectacle nous a mis sur la voie de tout un ordre de faits qui, dans l'histoire de la politique et de l'art, n'ont pas encore été ramenés aux lois naturelles (6) ! ! !

Il faut nous en tenir à cette explication, nous n'en trouverions aucune à lui comparer, et passer à une autre histoire, qui sera cette fois la dernière, mais aussi la meilleure de toutes.

(1) Loc. cit., p. 83, 84, 8G.

(2) ièîrf., p. 84.

(3) Ihid.

(4) Ihid.

(5) Ibid.

(6) Ibid.

HISTOIRES PHRENOLOGIQLES. 307

HISTOIRE DE l' ADMISSION DU CRANE DE RAPHAËL DANS l'arsenal PHRÉNOLOGIQIE.

« Le docteur Schoël, de Copenhague (c'est Gall qui raconte), avait suivi l'un de mes cours à Vienne ; de là il alla à Rome. Un jour il entra tout d'un coup chez moi dans un moment oîi j'étais entouré d'un assez bon nombre d'auditeurs, et me présenta un crâne en plâtre, sur lequel il me pria de lui dire mon avis. Jamais, m'écriai-je, je n'ai vu l'organe des arts développé au point où il l'est dans ce crâne. Schoël continua de m'interroger. Je fis remarquer aux assistants un développement assez considérable de l'organe de l'amour physique et de celui de la mimique (imitation). — Comment, continua-t-il, trouvez-vous l'organe des couleurs? — Je n'y aurais pas fait attention, répondis-je, car il n'était que médiocrement développé. M. Schoël déclara alors, avec toutes les marques de la joie la plus vive, que c'était le plâtre du crâne de Raphaël qu'il venait de me remettre, et que, pendant son séjour en Italie, il avait trouvé mes idées confirmées par l'étude des antiques (i). »

C'est là, certes, une histoire aussi démonstrative qu'elle est joliment contée. Signaler du premier

(l) Sur les fondions ffu cerveau, t. V. p. 17 s.

a0 8 HISTOIRES PHRÉNOLOGIQUES.

coup, sur un plâtre dont on ne connaît pas l'original, les organes de l'amour physique, du sens de l'imitation et de celui des arts, y constater en même temps l'absence de l'organe du coloris ; et que ce crâne se trouve précisément être celui de Raphaël Sanzio, ce roi de la peinture moderne, qui mourut pour avoir trop aimé, peintre sans égal parce qu'il n'était pas trop grand coloriste, et qui porta à la fois, à un si haut degré, l'art du portrait et le génie de la composition ! C'était quelque chose de prodigieux qu'une telle réussite, et ce devait être un curieux spectacle que l'ébahissement de ces bons auditeurs de Gall.

Voilà donc le crâne du divin Sanzio proclamé une des pierres de touche de la phrénologie, soumis à ses victorieuses analyses, numéroté parmi ses articles de vente, et opposé aux détracteurs de la doctrine comme un de ces faits providentiels qui eussent seuls suffi à la fonder. Gall le cite, ainsi que le portrait de Raphaël, à propos de toutes les facultés que supposent le caractère et le génie du bon et incomparable élève du Pérugin. Ses déterminations à cet égard sont reproduites, complétées, amplifiées, dans tous les livres de phrénologie française, anglaise, danoise, américaine ; et voici une sorte de table organologique du crâne du grand peintre «rUrbin, dont j'extrais textuellement les matériaux du manuel de phrénologie du grand cranioscope d'Edimbourg, Georges Combe.

HisïUiKiS l'llKEi\ULOGIULES. 309

Organe à»' VamaVwdé (amoitr des domcs), grand.

Organe de rapprobativité(owoi//' de In gloire), grand.

Organe de la bienveillance, grand.

Organe de l'iJéalUé (imaginafioii, senfimenf

poétique), grand.

Organe de la vénération [sentiment religieux^, grand.

Organe de l'espérance, grand.

Organe de l'imilaîion, grand.

Organe de la constructivilé [sens du dessiv .

sens des arts) , très-développé et

arrondi (I).

L'analyse, comme on le voit, ne laissait rien à désirer. Raphaël, qui aimait tant sa belle maîtresse, qui vivait autant pour elle que pour les arts, qui ne s'en sépara qu'à sa mort, dont elle fut la cause charmante et involontaire, Raphaël possédait sous le crâne un volumineux organe de cette première sorte d'amour. Cet autre amour, celui de la gloire, sans lequel il n'est pas même d'artiste médiocre, et qui devait dans Raphaël être porté à un degré égal à celui même de son génie, n'était pas, en effet, dans son cerveau moins bien partagé que sa passion pour la Fornarina. On connaît cette bonté, cette douceur de mœurs, qui valurent au rival du sombre et solitaire Michel-Ange toute une cour d'élèves, l'entourant comme des amis, et dont les plus célèbres con-

(I) Un autre phrénologiie anglais, qui n'a pas signé son travail, a aussi soumis à l'analyse crànioscopique cette tcte de Raphaël, et a obtenu, cela va sans dire , les mêmes résultats que M. Combe. Son appréciation est consignée dans le Journal phre'nolngiqiie d'Edimbourg , t. 11, 1825, p. ?.27 et suiv.

fondirent leur gloire avec la sienne : aussi en lui l'organe de la bienveillance était-il grand. Il en était de même encore de celui de l'imagination, du sentiment poétique, sentiment à coup sûr aussi nécessaire que celui des arts lui-même, à un peintre dont les ouvrages justifieraient seuls le mot d'un autre grand poëte, pictura poesis. Le sentiment religieux et celui de l'espérance, qui, dans les idées phrénologiques, se joignent à l'imagination pour élever la pensée vers Dieu et vers un éternel avenir, éclatent l'un et l'autre avec trop de force dans les principales peintures de Raphaël, et surtout dans ces deux toiles sans rivales, la Sainte Famille et la Transfiguration, pour que le crâne de leur auteur n'en présentât pas les organes : aussi les offrait-il à un haut degré. Est-il nécessaire d'ajouter qu'il présentait, à un degré plus élevé encore, l'organe du sens de l'imitation, sans lequel il n'y a pas de dessin possible, et celui enfin du sens des arts, condition indispensable des grandes compositions en peinture, de compositions telles, par exemple, que ces immenses pages du salon de Constantin, que Raphaël n'eut pas le temps d'achever?

En fait d'organes , on ne pouvait évidemment, dans Raphaël, rien trouver, rien imaginer, rien désirer de plus; mais aussi^ il n'3^ avait que Raphaël qui pût être aussi magnifiquement partagé.

Cependant ce crâne de Raphaël, que Gall avait pour ainsi dire reconnu d'inspiration, ou qu'au moins

il avait aftirmé devoir être celui du plus grand de tous les peintres, d'un peintre dont les instincts passionnés eussent pu donner aussi la vie aux Amours de la Farnésine ; ce crâne que le docteur Schoël rapportait de Rome en triomphe comme étant celui de Raphaël ; dont G. Combe, le Spurzheim de l'Angleterre, avait donné l'analyse, si concluante, que j'ai fait connaître; que la phrénologie présentait avec un égal orgueil à ses amis et à ses ennemis : ce crâne n'était pas celui de Raphaël !... c'était celui d'un chanoine romain, nommé Adjutori (i), mort bien longtemps après Raphaël, et institutore délia fraternità dei virtuosi di san Giuseppe di terra santa ! Un tel mécompte était sans exemple, et la phrénologie, il faut lui rendre cette justice, ne pouvait nullement le prévoir. Depuis un temps qu'on ne saurait au juste assigner, l'académie de Saint-Luc à Rome, l'école des beaux-arts de la ville sacrée, montrait comme une relique presque sainte un crâne universellement regardé comme étant celui de Raphaël. Ce crâne, dont parlent tous les ouvrages où il est question de cette école, qu'ont vu tous les voyageurs qui ont voulu s'en donner la peine, était exposé dans une des salles de l'Académie, en face d'un tableau de Raphaël qui représente l'évangélique patron des peintres, transmettant à la postérité les traits de la Vierge et de son divin fils. Tous les

(1) Ou Don Desiderio d'Adjutorio.

ans, le jour de la fête de saint Luc, les élèves de l'Académie, persuadés que cette tête avait appartenu à Raphaël, venaient religieusement la toucher de leur crayon, comme pour s'inspirer du génie qui avait dû l'animer. Douter qu'elle fût celle du peintre d'Urbin n'était chose à peu près possible pour personne, et il était tout naturel que le docteur Schoël, partageant la conviction générale, en rapportât le plâtre à Gall comme un morceau de phrénologie de la plus grande importance et de la plus incontestable authenticité.

Comment se fait-il donc que cette tête fût celle d'un dignitaire de l'Église ? Quelle avait été l'origine d'une substitution à laquelle on devait aussi peu s'attendre? Quelle main, à l'avance ennemie de la phrénologie, avait pu, il y a un ou deux siècles, faire accepter aux académiciens de Saint-Luc le crâne d'un chanoine du Panthéon pour celui du grand peintre dont les restes reposaient dans cette église ? Sur ces questions on en est véritablement réduit encore aux conjectures (1). Mais ce que personne ne peut mettre en doute, c'est que le crâne que possédait l'Académie de Saint-Luc n'est pas celui de Raphaël ; et voici pourquoi la phrénologie elle-même n'a pas pu dire le contraire, et a été

(1) Lettre de M. Nibby sur la découverte des restes de Raphaël dans l'église du Panthéon; appendice à V Histoire de la vie et des ouvrages de Raphaël , par M. Quatromère de Quincy, 2' édition, 1833.

UISTOIRES PHRÉNOLOGIQUES. 311

obligée de rayer de ses catalogues jusqu'au nom du peintre d'Urbin.

Sa Sainteté Grégoire XVI, qui peut-être avait entendu mal parler d'elle, et qui devait regarder comme une profanation son analyse imaginaire d'un crâne qui avait failli porter la barrette [\), voulut un jour prouver à tous que celui qui avait été le sujet de cette analyse n'avait point appartenu àRaphaël (2). Elle fit donc ouvrir en grande pompe, dans l'église de Sainte-Marie de la Rotonde (le Panthéon), la tombe du peintre du Vatican, et son squelette, y compris sa tête, y fut trouvé tout entier. Avant que,

(1) On sait qu'il est probable que Raphaël, s'il eût vécu, n'eût pas tardé à être fait cardinal par Léon X. Il avait , du reste , été fiancé à la nièce du cardinal Bibiena, laquelle mourut un ou deux ans avant lui.

(2) Avec un peu de complaisance, on pourrait croire que tel était, en elTet, le motif qui avait porté le Saint-Père à faire ouvrir la tombe de Raphaël et à faire exposer à tous les yeux ces précieuses dépouille-. La recherche en avait été commencée par les soins de cette même association dei virtuosi di snn Giuseppe , fondée par Adjutori. Cette Société, en prouvant ainsi que le crâne conservé à l'Académie de Saint-Luc et analysé par (Jall n'était pas celui de Raphaël, aurait, par cela même, soustrait aussi à l'analyse crànioscopique celui de son propre fondateur. C'eût été deux motifs, au lieu d'un, à faire valoir auprès du pape.

(Voir, pour les détails relatifs à l'exhumation des restes de Raphaël, aux honneurs funèbres dont ils furent l'objet , aux précautions qui furent prises pour les mettre désormais à l'abri des débordements du Tibre : Diariodi Romu, 26 octobre 18:]3; Moniteur universel, 8 novembre 1833; Lesur, Annuaire historique et uni7;ersel, année 1833, appendice, 2'' partie, p. 254; Nibby, /e/(»-c citée ci-dessus.)

314 HISTOIRES PHRENOLOGIQUES.

pour les rendre au sépulcre, on ne plaçât ces restes authentiques dans l'urne de marbre qui devait désormais les protéger, une empreinte fut prise de la tête, non point par la phrénologie, qui n'avait point été conviée à la cérémonie, mais par des délégués du pape. Quelques exemplaires du plâtre qui y fut coulé consacrèrent immédiatement le déboire de l'Académie de Saint-Luc et celui des admirateurs de Gall, et les gazettes romaine's furent chargées d'apprendre urbi et orhi les détails de cette triste histoire.

Cette aventure du plâtre de Raphaël était d'un* autre espèce que celle du crâne de Mangiamèle, et elle valait infiniment mieux. Dans Mangiamèle, il n'y avait que l'organe qui manquât ; dans Raphaël, c'était la tête tout entière. Aussi la phrénologie s'eslelle beaucoup moins bien tirée de ce mauvais pas (jue de l'autre (1). Elle n'a pas tenté de soutenir que le crâne sur lequel elle avait découvert d'aussi pittoresques organes était celui du divin Sanzio, attendu qu'il n'y avait que lui qui pût en avoir un pareil. Ce crâne, nous venons de le voir, n'était pas celui de Raphaël, et la phrénologie sur ce point fut obligée de s'exécuter. Mais puisqu'elle avait trouvé sur une tête à peu près vulgaire tous les organes qu'eût dû présenter celle du peintre de la Transfigu-

(1) Note de la traduction de l'Esquisse de la phrénologie de G . Combe, dans Journal de la Société phrénologique de Paris, t. III, p. Hletsuiv.

HISTOIRES PHRÉNOLOGIQLES, 3 I 5

ration, elle pensa, non sans raison, qu'elle les signalerait bien plus légitimement sur le crâne même du sublime artiste. Des exemplaires du plâtre de ce crâne avaient été envoyés aux principaux souverains de la Chrétienté. La phrénologie, qui, comme on l'a vu plus haut, s'est mise sur la même ligne que Napoléon, crut avoir droit à une pareille courtoisie. Elle fit demander à Sa Sainteté, comme de puissance à puissance, un de ces plâtres authentiques, qui lui tut incivilement refusé. N'ayant donc pas pu se procurer le plâtre du vrai crâne de Raphaël, elle revint à celui du crâne dAdjutori. Elle avait constaté >ur la tête du malencontreux chanoine l'existence de tous les organes constituants du génie du peintre d'Urbin. Il lui fallut bien l'y expliquer, et ce n'était pas chose très-facile. Pourtant, à force de se battre les flancs, elle trouva que cet Adjutori avait dû être aussi un grand peintre, mais un peintre qui n'avait jamais peint, un peintre à qui les organes n'avaient pas manqué, non plus sans doute que la bonne volonté, mais que des circonstances malheureuses avaient peut-être empêché de se produire, aussi bien, je le suppose, que les soins de son canonicat. Avec tout le respect que j'ai pour la phrénologie, je prendrai la liberté de lui faire observer que la bonne vie d'un chanoine romain n'est pas chose si empêchante, et que dans le cas où, avant d'y arriver, Adjutori eût eu une jeunesse et une existence difficiles, il aurait eu cela de commun avec la plupart des grands artistes de tous les siècles.

316 HISTOIRES PHRENOLOGIQUES.

Quand un homme, pour employer le langage de la phrénologie, a des organes de peinture tellement développés et combinés, que son crâne puisse être pris pour celui de Raphaël, cet homme, malgré tous les obstacles et tous les canonicats possibles, est tenu de devenir un Raphaël. Ou il n'y a plus de raisonnement au monde, ou la phrénologie, qui, contre ses propres principes, essaie de nier celui-là, est ce que je n'ai plus besoin de dire, et ce que son histoire du crâne de Raphaël se charge bien de dire pour moi.

Page 1