CHAPITRE Xll
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ment; il s’essaie, et ces essais ont besoin d’être gradués, pour empêcher qu’ils nuisent aux organes.
Il faut donc que les habitudes commencent par les impressions les plus douces, parce que la sensibilité est alors vive et neuve.
La première fois qu’on prend du tabac , qu’on mange des huîtres , qu’on boit de la bierre ou du café, etc., on éprouve une impression forte qui plait ou répugne plus ou moins d’abord, et qui doit être ménagée si l’on ne veut pas rebuter la sensibilité et causer une antipathie presqu’invincible.
Ainsi , l’on doit commencer par répéter souvent , périodiquement , toutes les actions dont on désire de contracter l’habitude; on fera de même lorsqu’on voudra en changer, c’est-à-dire, en contracter d’autres, car il est impossible de n’en avoir aucune; plusieurs habitudes sont même un des principaux biens de la vie, comme d’autres en font tout le malheur.
Il est incroyable jusqu’à quel point on peut porter la tolérance des choses ou des actions, par des répétitions graduellement augmen-
DE L’HABITUDE
tées; ainsi une femme délicate qui, comme Anne d’Autriche , mère de Louis XIV, avait la peau froissée par la mousseline la plus déliée, pourrait acquérir à la longue ce cuir ferme et calleux des paysannes endurcies aux travaux de la campagne. Les forgerons tiennent avec leurs mains nues des morceaux de fer dont la chaleur brûlerait la peau de tout autre individu. Rien, au contraire, ne rend le toucher plus délicat et subtil que d’en faire peu d’usage.
A l’égard du goût, il est très-commun de voir à quel degré on supporte les impressions les plus violentes du poivre, de l’esprit de vin, etc. Les Turcs, habitués à l’opium, mâchent du sublimé corrosif pour dégourdir un peu la sensibilité de leur palais. Les Kamtschadales et les Groenlandais avalent avec délices l’huile rance des baleines , et boivent comme l'eau notre alcohol rectifié; mais le froid rigoureux de leur climat engourdit la sensibilité de leurs organes. Au contraire, on rend le goût très-habile à déguster les saveurs, en le nourrissant de substances insipides et fades.
L’odorat s’accoutume aisément aussi aux exhalaisons, de telle sorte que les parfumeurs