CHAPITRE XII
latent leur pupille, recueillent les moindres lueurs, et l’homme finit par apercevoir assez distinctement dans les plus noirs cachots. On peut faire une expérience plus singulière : c’est de fixer sa vue sur un objet en partie trèséclairé et en partie entouré d’obscurité (ou l’expérience inverse, en fixant sa vue sur une surface très-brillante, au milieu de laquelle se trouve un objet noir et obscur. Si l’on jette ensuite ses regards ailleurs, nos yeux portent un spectre qui leur présente l’obscurité dans le lieu des objets que nous avions vus si brillants, et une plus grande clarté pour les objets obscurs. Ainsi les parties de notre rétine qui ont été frappées d’une éclatante lumière, voient moins que les parties voisines qui ont peu dépensé de force visuelle sur les objets obscurs. Par conséquent, l’habitude d’une lumière vive épuise la puissance visuelle, autant que l’habitude de l’obscurité accumule cette puissance dans le même œil, et il en est pareillement pour diverses fonctions du corps.
Il arrive, par les progrès naturels de nos habitudes, qu’ayant beaucoup vu, beaucoup senti, nous parvenons au terme de la vieillesse,
DE I, HABITUDE
dégoûtés de tout, indifférents, blasés sur les plaisirs, et enfin inamusables . Ce résultat, qui serait un fléau dans la jeunesse, est un bienfait aux approches de la mort : il nous fait moins regretter la vie, à laquelle nous ne tenons plus, pour ainsi dire, que par habitude.
L’habitude de nos organes donne souvent une spécialité à nos facultés. On cite de fameux danseurs dont tout le talent était, pour ainsi parler, descendu dans leurs jambes. Christine, reine de Suède, voulut faire danser un profond érudit qui avait passé nombre d’années à composer un traité sur la danse des anciens. Il devint la risée de toute la cour par sa gaucherie ; mais il aurait fallu , par la même raison, obliger un danseur de l’Opéra à composer un chapitre sur Y orches tique des anciens, et l’on aurait vu qui était le plus inepte, du savant qui n’avait jamais dansé, ou du danseur qui n’était pas savant.
On peut se rendre profond dans un art, dans une science quelconque , sans se spécialiser ainsi par des habitudes continuées , si la nature, en même temps, était déjà disposée à les favoriser ; l’athlète peut devenir un Milon