CHAPITRE V
sère conduit au suicide; le meurtre de soimème est plus fréquent dans les années calamiteuses. Les heureux du siècle se tuent, mais le bonheur, dit Jean- Jacques Rousseau, n’a point d’enseigne extérieure; pour en juger, il faut lire dans le cœur de l’homme heureux.
Ceux qui, dans le cas que nous venons de citer, se suicident, cèdent-ils à une détermination délirante? oui sans doute. Est-ce que les monomaniaques ne paraissent pas très-raisonnables jusqu’à ce qu’une impression interne ou externe vienne tout-à-coup réveiller leur délire? Ne savent-ils point dissimuler le désordre de leur raison? Il en est de même de quelques individus que l’idée du suicide tyrannise ; une douleur physique, une impression inattendue, une affection morale , un souvenir, une lecture, en avivent la pensée , et provoquent instantanément les déterminations les plus funestes chez l’homme qui , un instant avant , était parfaitement tranquille. Il arrive alors ce qui arriva dans le temps de la révolution à un maniaque, détenu à Bicêtre, que les révolutionnaires mirent en liberté, parce qu’il leur parut très-sensé, qu’ils emmenèrent en triomphe
comme une victime de la tyrannie, et qui, excité par les vociférations et la vue des armes de ses libérateurs, tomba tout-à-coup sur eux à coups de sabre , en tua un , et en blessa plusieurs.
Le suicide est quelquefois précédé d’homicide. Qui expliquera jamais quel est le désordre de la raison qui entraîne le forcené qui veut cesser de vivre, aux actes les plus atroces avant d’exécuter sa funeste résolution ?
Presque tous ces homicides , qui se suicident après avoir commis un meurtre, sont des monomaniaques dominés par une passion portée jusqu’au délire, jouissant d’ailleurs de l’intégrité de leur raison; quelques motifs plus ou moins plausibles à leur jugement ont déterminé leur action, quelque atroce qu’elle soit; ils choisissent ordinairement pour victime les objets les plus chers à leur cœur; ils commettent l’homicide avec calme , tranquillité , au moins en apparence; après l’avoir consommé, ils ne sont point émus ni inquiets; quelquefois ils paraissent contents; plusieurs vont faire la déclaration de leur crime aux tribunaux ; loin de se dérobera la justice, ils attendent qu’on