y. Delage, op. cit., note p
LA MATIÈRfS VIVANTE. 9
non seulement les groupements essentiels de la substance fondamentale du protoplasma, mais encore d'autres groupements dont nous aurons à examiner plus loin l'importance et la signification.
La matière vivante contient ces diverses substances, non sous la forme de mélange, mais bien sous celle d'un compiexus, d'une combinaison chimique instable, parce qu'elle est formée par l'union d'un très grand nombre de molécules ellesmêmes extrêmement complexes. Le fait de cette combinaison se prouve par l'individualité chimique très nette du protoplasma. Si on vient, en effet, à lui enlever une de ses parties essentielles, ses propriétés fondamentales disparaissent d'un coup, ce qui prouve que cette partie, réduite si l'on veut aune molécule, était liée, chimiquement, à l'ensemble du complexus et que sa destruction a amené la rupture de l'équilibre qui existait auparavant et qui se traduisait par un ensemble de fonctions maintenant abolies.
Bien que le protoplasma réagisse tout entier, mais non entièrement de la même manière, il faut cependant distinguer la partie essentiellement vivante des parties accessoires, telles que la cuticule, la graisse, l'amidon, le suc cellulaire, qui s'y peuvent rencontrer. Cette partie essentiellement vivante est constituée par les matières albuminoïdes, substances les plus complexes et les plus instables que nous connaissions. Nous étudierons plus loin la constitution chimique des albuminoïdes. Contentons-nous d'expt)ser brièvement ici la théorie de Danilewsky sur la structure des corps organisés.
Pour Danilewsky ^ la matière albumineuse (nous diso'ns plus souvent, en France, albuminoïde) est aussi la partie essentielle du protoplasma; comme ce protoplasma, d'ailleurs, elle est elle-même un complexus chimique, formé de groupes d'atomes qui apparaissent par décomposition ménagée, ainsi que Schutzenberger l'a montré en traitant les albuminoïdes à chaud par l'eau de baryte. L'ensemble des unités chimiques secon-
1. A. Danilewsky, la Substance fondamentale du protoplasma {Revue scientifique, 1894, deuxième semestre, p. 583 et suiv.).
daires qui participent à la constitution des substances albuminoïdes peut être partagé en six groupes :
i° Un groupe appartenant à la série grasse (acides amidés, acides gras, peut-être glycérine);
2° Un groupe ayant la constitution des hydrates de carbone ;
3° Un groupe renfermant un noyau aromatique;
4® Un alcaloïde de la série pyridique ou quinoléique ;
5° Un groupe présentant les propriétés des ferments solubles ou diastases;
6° Enfin un groupe très riche en azote, de formule GAzH, d'après A. Gautier, et paraissant jouir de la propriété de s'hydrater et de se déshydrater sans subir d'altération.
Ces divers groupes ne sont pas mélangés dans la molécule albumineuse, ils y sont liés chimiquement, comme la glycérine dans les graisses neutres. Il en résulte que les propriétés spécifiques que possède, à l'état indépendant, chacun de ces groupes ne se manifestent pas sensiblement dans le complexus auquel leur union donne naissance, et que la matière albumineuse jouit de propriétés spéciales à elle, qui ne sont point absolument le reflet des propriétés des groupes qui la composent, mais qui dérivent de la texture propre que revêt son complexus.
La molécule la plus simple d'albumine (celle qui présente toutes ses propriétés fondamentales) ne contient pas toutefois nécessairement ces six groupes à la fois. Danilewsky suppose qu'elle se subdivise en fraction et que chacune de ces fractions ne contient que trois groupes, dont deux sont invariables et nécessaires (le groupe azoté et le groupe des hydrates de carbone) et dont le troisième est variable, c'est-à-dire peut être représenté par l'un quelconque des quatre groupes restants. Gomme le nombre de ces fractions ou séries est très considérable, tous les groupes se trouvent ainsi successivement représentés. On peut concevoir néanmoins que le troisième groupe variable de la fraction soit plus fréquemment occupé par un groupe que par un autre. Gette accumulation d'un groupe par-
liculier conférera nécessairement à la molécule certaines réactions spéciales ; telle est, d'après Danilewsky, l'origine des nombreuses variétés de matières albuminoïdes; mais cette légère variante n'est cependant pas suffisante pour altérer les caractères fondamentaux de la molécule et la distinguer essentiellement de l'albumine, puisque les deux tiers des groupes y sont encore identiques. Toutefois, certaines substances peuvent être totalement privées d'un certain groupe variable ou présenter la prédominance exclusive d'un autre ; dans ce cas, elles perdent leur qualité d'albumineuses véritables ; ce sont les albumoules (que les Allemands appellent albuminoïdes) : ainsi la matière collagène, qui est privée du groupe de la série aromatique, et la kératine, qui en manifeste, au contraire, la prédominance.
Il semble donc résulter de ce qui précède que la matière, pour être vivante, doit présenter deux tiers de groupes invariables (groupe azoté et hydrates de carbone) et un tiers où les quatre groupes variables restants sont à peu près également représentés, les très lég-ères différences qui existent à cet égard établissant les réactions différentes des divers albuminoïdes vrais : albumine, globuline, fibrine, etc. Mais, contrairement à cette manière de voir, Danilewsky a trouvé que le protoplasma actif de certains organismes inférieurs est, non une albumineuse, mais une albumoide, et il tire de ce fait des conclusions fort importantes relativement aux causes de l'évolution des organismes \.
En effet, dans le protoplasma des bactéries, certains groupes ou séries manquent et c'est pourquoi leur complexus donne la réaction des albumoïdes. Mais, à mesure qu'on s'élève dans la série organique, le nombre des fractions présentes augmente, et quand on arrive aux animaux possédant des fibres striées et un tissu nerveux, la composition du complexus est extrêmement voisine de celui des vertébrés supérieurs. Il y a donc eu complication, division du travail qu'accomplit le pro-