CHAPITRE V
1" Rôle et composition des eaux biologiques.
L'eau chimiquement pure est composée d'hydrogène et d'oxygène, et l'on admet que sa molécule (H^O) estlaplus petite de toutes les molécules chimiques. C'est pourquoi elle traverse les membranes semi-perméables, et agit comme dissolvant sur un très grand nombre de corps. Nous ne pouvons expliquer ici l'état dynamique des solutions, et nous renvoyons à cet égard aux traités de chimie et de physique générales. Mais il importe de remarquer que l'eau n'est indispensable aux organismes qu'en vertu de ce pouvoir dissolvant qui permet aux matériaux divers du miheu nutritif (substances Q), d'arriver au contact des matières plastiques et d'entrer en réaction avec elles. D'où l'adage des anciens : Corpora non agunt nisi fluida. C'est pourquoi il s'est constitué, chez tous les êtres un peu compliqués, un miheu intérieur liquide où l'eau domine.
Le rôle biologique essentiel de l'eau semble donc être de servir de véhicule aux éléments du milieu respiratoire (chez les êtres aquatiques) et aux éléments du milieu nutritif, et les phénomènes de vie latente consécutifs à une privation d'eau, à une dessiccation plus ou moins complète (anhydrobiose de Giard), proviennent en conséquence de ce que les réactions entre les substances Q et les substances plastiques ne peuvent plus s'accomplir. Bien que les substances plastiques ne soient pas, comme nous le savons, solubles dans l'eau, dont elles sont séparées par une tension superficielle plus ou moins considérable, cependant, elles en semblent imbibées, et Nâgeli, dans sa Théorie micellaire \ attribue à la présence de cette eau les
I.Mecanisch-physiologische Théorie der abstammungslehre^ 1884.
phénomènes d'équilibre que manifeste la matière vivante. Il est très probable, en effet, qu'elle intervient pour permettre les réactions entre les substances plastiques et le milieu chimique.
La matière vivante ne peut donc manifester ses propriétés essentielles qu'en présence d'une certaine quantité d'eau, car c'est cette eau qui lui apporte les réactifs nécessaires à cette manifestation. Cette quantité d'eau est variable, suivant l'adaptation de l'organisme, et elle est approximativement exprimée par la proportion d'eau pour 100 qu'il contient normalement. Voici, à cet égard, quelques chiffres :
Homme 68 d'eau pour 100.
Grenouille SO — —
Moule (sans la coquille) 84 — —
Comme il est facile de le comprendre, les êtres marins ou aquatiques et les êtres inférieurs, presque tous dans le même cas, renferment une plus forte proportion d'eau que les êtres aériens.
Voici maintenant pour les plantes :
Èpinards (entiers; S8 d'eau pour 100.
Algues 95 — —
Mais la quantité d'eau que ces chiffres indiquent est inférieure à la réalité, parce que, à cette eau fixe, qui participe aux tissus, il faut encore ajouter l'eau circulante, c'est-à-dire l'eau qui est absorbée et éliminée en un temps donné. La valeur de cette eau circulante n'est guère connue que pour l'homme et les animaux domestiques dont on a étudié avec soin la ration alimentaire. Pour un homme adulte et moyen, pesant 60 kilogrammes, exécutant un travail ordinaire, la valeur de cette eau circulante est de 3 kilogrammes environ. Pour les animaiLx marins, cette valeur est à peu près inconnue. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle est énormément plus forte, parce que l'eau est pour eux à la fois le miheu respiratoire et nutritif. Certains faits peuvent cependant nous fixer, au moins approximativement, sur la quantité de l'eau circulante néces-
saire, par exemple, à la fixation de la chaux chez les mollusques. Une huître de taille moyenne contient environ 200 grammes de chaux. Or, comme dans l'eau de mer il y a 60 centigrammes de chaux par Htre, on voit qu'il faut que l'huître ait séparé totalement toute la chaux que peuvent contenir 300 htres d'eau de mer. Cette fixation devient plus étonnante encore si l'on songe qu'elle se fait en partie au moyen d'acide phosphorique, car il n'y a que des traces de phosphates dans l'eau de mer, et, cependant, les animaux marins, vertébrés et invertébrés, contiennent tous, dans leurs tissus, de notables quantités de phosphore, soit à l'état de phosphate de chaux, de potasse et de soude, soit à l'état de combinaison organique. En revanche, cette même huître, qui a besoin de 300 litres d'eau de mer pour réunir la quantité de chaux suffisante à la constitution de sa coquille, trouve dans un seul litre assez de potasse, de soude et de magnésie, pour la constitution minérale de son organisme ^ Cette valeur est également indéterminée pour les plantes; on peut néanmoins s'en faire une idée approchée en se rappelant les chiffres suivants : pour l'élaboration de 1 gramme de matière sèche, il faut qu'une plante transpire, absorbe au préalable et fasse circuler, par conséquent, 2b0 à 300 grammes d'eau, d'après Lawes et Gilbert; 234 grammes (blé) et 247 grammes (orge), d'après Haberlandt. Ces chiffres sont encore plus élevés quand il s'agit de plantes aquatiques ou marines.
De ce qui précède, on peut conclure que l'adaptation au miheu aérien se traduit par une diminution notable de la quantité d'eau circulante nécessaire, la quantité d'eau fixe étant d'ailleurs protégée le mieux possible contre les déperditions. Mais cette adaptation ne s'est faite que très lentement, car elle entraîne de profondes modifications, chez les animaux, des fonctions respiratoire et circulatoire.
L'eau pure ne joue donc aucun rôle direct dans les manifestations des propriétés de la matière vivante, ou si elle joue un