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LES INFLUENCES DE MILIEU

Nous avons achevé l'étude de la figure humaine. Nous l'avons d'abord prise au repos, et dans l'analyse de chacun des traits du visage et du corps, nous avons cherché à établir les règles générales et fixes de leur expression.

Nous avons ensuile étudié avec le même délail les elFels

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expressifs qui se produisent dans les mouvements divers dont chacun des traits s'anime isolément sous l'action du sentiment, de l'intelligence ou de la volonté.

Prenant alors la figure dans les mouvements d'ensemble que nous avons appelés actions expressives, nous avons décrit et analysé les plus caractéristiques en les rapportant aux règles d'expression que nous avions formulées.

Ainsi s'achève l'histoire de tout ce que l'homme, pris isolément, peut faire pour l'expression de sa propre figure. C'est en quelque sorte la physionomie volontaire ou libre, car elle dépend à peu près de ce qu'est l'homme et de ce qu'il fait par lui-même.

Mais ce que nous connaissons là, c'est l'homme absolu. Or il y a tout un monde de causes intérieures ou extérieures dont il éprouve les effets à chacune des minutes de son existence, et qui toutes, selon leur puissance et selon qu'il y résiste plus ou moins, le modifient dans ses formes, dans ses actes, dans ses sentiments et dans ses pensées.

L'ensemble de ces effets est ce qu'on appelle les influences de milieu, qui vont faire le sujet du présent chapitre.

Pour ce qui est des influences qui agissent sur le corps et sur les traits fixes de l'homme, il faut admettre qu'il y a dans le milieu ambiant une force d'assimilation tendant continuellement à modifier dans un sens donné les formes et la constitution de l'homme et des autres êtres vivants ; mais quant aux modifica tions qui portent sur les parties indépendantes et sur les actes lil)res de l'homme, sur ses sentiments et sur ses idées, il semble impossible de les attribuer à une autre force qu'à celle de l'imitation. Cette force, poussant incessamment tous les êtres libres à se rendre le plus possible semblables ou analogues entre eux. est le principal régulateur que la nature emploie pour maintenir l'ordre et l'unité de mouvement dans le cours de la vie universelle.

Milieu naturel. — L'homme n'est pas isolé dans la nature : il n'est, comme tous les autres êtres, qu'un point de l'univers, et cet univers est pour lui un milieu sans lequel il ne pouirait vivre, sans lequel on ne pourrai! même pas le concevoir; ([iii

l'enveloppe et le pénètre de toutes parts, et de toutes parts exerce sur lui une intluence iri'ésislible et continue, ('/est le milieu naturel ou biologique^ qui se compose de la végétation, des espèces animales, de la chaleur, de la lumière, de la configuration et de rallitude du sol, de la distribution et de la nature des eaux, enlin des conditions de latitude ou de météorologie, d'où résulte le climat.

A ces circonstances locales il faut ajouter l'époque, qui fixe le point du temps où se développera la vie de chaque individu et où il prendra un cachet particulier. Ainsi se constitue une première enveloppe où l'homme, englobé pêle-mêle avec tous les autres êtres de la nature, subit comme eux les conditions d'existence communes à tous.

Milieu social. — L'homme est un animal sociable. La nature ne lui permet de vivre et de se développer qu'à la condition qu'il s'associe avec ses semblables, par familles, par tribus, par confédérations, et enfin par peuples ou par nations.

hifluencées par toutes les circonstances des miheux naturels divers où elles s'établissent, modifiées en même temps par le travad intérieur qu'elles font sur leur propre constitution, ces sociétés exercent sur chacun des individus dont elles se composent une influence spécifique qui tend continuellement à leur imprimer à tous un caractère analogue, un ensemble d'aptitudes et de penchants uniformes : car le but des sociétés est de s'unifier pour concentrer les forces dans la même direction et obtenir ainsi le plus d'effet utUe possible.

Ainsi se détermine un second milieu, une seconde enveloppe concentrique à la première, et qui constitue le milieu social.

Ce milieu social a pour éléments : d'abord les liens généalogiques : race, hérédité, famille, éducation, nationalité, religion, gouvernement et politique, antécédents historiques ; en second lieu, les groupements sociaux de toute nature et de toute étendue: rassemblements, foules, réunions, guerres, migrations, navigation, calamités, phénomènes psychologiques collectifs ; entin le rôle particulier que chaque membre de la communauté a choisi ou obtenu dans le travail ou dans l'administrai ion des biens sociaux, et c'est la position sociale ou la profession.

Milieu individuel — En antagonisme avec les influences extérieures que nous venons d'indiquer, et formant pour l'individu une sorte de cuirasse qui maintient son caractère propre et le défend contre l'invasion de ces influences, il y a dans chaque homme, et, pourrait-on dire, dans chaque être de la nature, un certain assortiment de qualités ou d'aptitudes, de penchants ou de défauts, dont la somme forme l'individualité de chacun. Par une loi de variété et d'inégalité dont l'évidence nous éblouit, mais dont le secret nous échappe, chaque homme, en effet, naît et se développe avec des proportions de qualités, de défauts, de sentiment, d'intelligence, aussi marquées, aussi diverses, que les proportions des parties de son corps. Ces proportions des âmes servent à les distinguer les unes des autres, comme les proportions des corps servent à distinguer un corps d'un autre.

Moyenne idéale proportionnelle deii facultés. — Ceci nous amène à supposer forcément une moyenne idéale de proportion entre les divers composants de lame, et à nous y rapporter comme à un terme fixe de comparaison, sans quoi nous n'aurions aucune mesure pour évaluer les excès, en plus ou en moins, de telle ou telle facuhé, de tel ou tel penchant. Sans cette moyenne idéale nous ne saurions ni dire ni concevoir ce que c'est qu'une boîine nature, une grande intelligence, un caractère ferme, un cœur pur. On ne peut donc pas se passer d'avoir un canon des proportions pour l'âme, par la même raison qu'on ne peut s'en passer pour les proportions du corps.

Le dosage de tindividu. — Cette dose individuelle de facultés et de penchants, il ne dépend pas plus de nous de la changer que nous ne pouvons changer de visage ou de corps. Elle constitue donc pour nous un milieu, milieu individuel plongé lui-même dans le milieu naturel, entouré ensuite par le milieu social, mais formant pour chaque individu, ainsi que nous l'avons dit, une sorte d'armure défensive à travers laquelle il peut communiquer avec le monde extérieur sans s'y dissoudre.

La santé, le caractère, la sensibilité, l'intelligence, la moralité, les penchants, les passions, les vices, exerçant continuellement leur influence sur chacune des idées et sur chacun des

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actes de riiomme, doiveiil donc êlic considérés comme de véritables inllueiices de milieu, et les modifications qu'ils déterminent dans l'homme intérieur ne pourront manciuer de se taire voir, par une sorte de transparence, sur l'homme extérieur, c'esl-à-dire sur la physionomie.

On |)eut le voir, l'homme que nous avons étudié jusqu'ici, c'était l'homme absolu, pris en lui-môme et dans le mécanisme isolé de son activité propre. Mais quelque étendu que soit le champ de cette activité, il faut qu'elle se coordonne avec les lois et les mouvements de la vie universelle dont elle n'est qu'une part infiniment petite. Pour que l'étude de la physionomie humaine puisse avoir quelque chance d'être complète, il nous faut donc, après avoir vu la ligure dans son activité théorique, l'étudier dans son activité relative et pratique, et fonctionnant sous l'influence des mille et mille causes extérieures ou intérieures qui peuvent l'influencer.

Nous traiterons d'abord du milieu individuel, puis du milieu social, enfin, du milieu naturel.

Influencefi du milieu indimcbiel. — Nous n'avons ni l'intention ni l'espérance de relever et d'étudier ici dans leurs effets expressifs toutes les influences de milieu individuel qui se pourraient imaginer, car de proche en proche nous arriverions à étudier tous les individus les uns après les autres. Ce serait impraticable ; ce serait d'ailleurs sans utilité et sans intérêt. Ce qui est possible et suffira amplement, c'est de prendre quelques exemples, les plus usuels et les plus caractéristiques possible, laissant aux observations de chacun à s'étendre dans les directions ainsi indiquées, ou bien au contraire, à se concentrer de préférence sur tel ordre de faits.

La santé. — L'état actuel de la santé, personne ne songe à le nier, exerce sur le cours des idées et, par suite, sur les actions de l'homme, une influence considérable. L'homme bien porlnnl se sent plus heui'eux, plus libre; sa vobmté devient plus active ; ses sentiments se modèrent et s'équilibrent ; son iidelligence est claire ; ses fonctions s'exécuiltMit avec régulai'ité. Que si celle i)(nine santé est habiluelle, plus longtemps elle se ser;i niiiiMlcMiic. plus s'élablironl eu lui des dis|)Ositions conslanles à

la sérénité, à la l)ienveillance, à la bonne humeur ; il aura confiance en sa propre vie, et voyant en général les choses du côté du beau, du bon et du vrai, il portera dans l'expression générale de sa figure et de ses actions une aisance, une élégance, oseraije dire, qui est le signe assuré de la santé florissante.

Les maladies. — La maladie et les infirmités infligent à l'homme un masque et une livrée qui le revêtent, quand elles ne le défigurent pas, d'un aspect sinistre. Ce n'est pas une des moindres tristesses de la vie que de voir passer et repasser autour de nous, les uns silencieux, les autres poussant des cris, ces condamnés traînant la douleur qui les enchaîne à un éternel supphce ou les mène à la mort.

Le poitrinaire. — Le poitrinaire est maigre, pâle, tantôt languissant, tantôt animé d'une ardeur fébrile'. Ses traits sont aflongés, presque toujours aquilins ; une chaleur fixe comme cefle d'un charbon ardent brûle au fond de ses yeux ; des plaques d'un rose uniforme et nettement circonscrites colorent ses pommettes ; ses lèvres sont aussi rouges que de la chair à vif.

Le goutteux. — Le goutteux a la face charnue, le teint violemment coloré, le corps ramassé, les pieds courts, gros et cambrés, les mains rouges, épaisses, souvent déformées par des nodosités qui se crevassent et laissent échapper des efflorescences calcaires.

Le dartreux. — Le dartreux a généralement la peau fine et rose, l'œil clair, bleu ou gris ; ses paupières sont presque toujours un peu rouges, éraiUées et dépourvues de cils. C'est une chose singulière mais positive, que la plupart des dartreux ont dans la physionomie quelque chose du lion, du félin. La maladie, sans doute par l'irritation physique et morale qu'elle cause, leur aigrit beaucoup le caractère, et lorsque cette circonstance vient se joindre aux signes physiques que nous indiquons, le diagnostic est très probable.

L'apoplectique. — L'apoplectique est gros ; son teint est rouge violacé; on dirait que le sang va lui sortir par tous les pores; il a le cou gros et court, la tête enfoncée entre les épaules ; sa démarche est lourde, sa langue, épaisse et embarrassée; ses lèvres articulent confusément et semblent baver lorsqu'il parle ; ses

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gestes sont rares et comme ralentis par le poids d'une lassitude invincible ; ses regards sont incertains ; la sliipenr et le vertige, avant-coureurs du coup de foudre qui va le l'rapper, régnent déjà sur son visage et y répandent une espèce d'hébétement et de consternation. On devine qu'avant de le tuer le sang l'étourdit et l'enivre, et quand on le voit, suant, entlanimé, éclatant dans sa peau, chanceler, tournoyer sur lui-même, balbutier des mots sans signilication et sans suite, on est épouvanté de sa ressemblance avec l'ivrogne.

L'homme malade de la moelle êpinière. — Chez les malades atteints d'une affection de la moelle êpinière, ce n'est pas seulement la manière de marcher qui décèle cette maladie : le visage, d'une pâleur cireuse toute particulière, porte une expression vraiment poignante d'anxiété et de chagrin ; lorsqu'ils marchent, le corps incliné sur leurs béquilles, la tête tendue en avant, promenant devant eux leurs yeux inquiets, c'est une tragédie.

Lliypocondrkique. — Des traits contractés, un teint pâle, un regard méfiant, un sourire amer, une voix stridente ou sourde, la tête de travers, des gestes crispés, une démarche saccadée, un air d'irritation sourde ou de crainte continuelle, la négligence et le manque de soin dans toute la personne, souvent des bizarreries odieuses ou ridicules dans l'ajustement ou le costume, caractérisent l'hypocondrie.

Cette maladie est une des plus redoutables qui puissent affhger l'espèce humaine, car elle ne fait pas seulement souffrir le malade, elle est le tourment de ceux qui lentourent. Par ses plaintes continuelles, par ses exigences folles, par son implacable égoïsme, par ses récriminations de tous les instants, l'hypocondriaque est le fléau de ses amis et de ses proches, et il parvient à exaspérer jusqu'à son médecin.

Hypocondriaques inoffensifs. — Il est cependant quelques hypocondriaques aimables dont la demi-folie est tempérée pai" une dose bienfaisante d'espiil et de cceur.

J'en ai connu un (jui laissait croître ses clieveux el en faisait deux nattes (pi'il réunissait sous son menton, afin, tbsail-il, de défendre ses oreilles coulrc les bruils li'op Nioleuls (pii aiujiienl pu l(îs assourdir, l^e même porlail (b's hmedes (récaille, mais sans

verreS;, afin de « concentrer le rayon visuel » sans fatiguer la vue.

Dans une visite officielle que je faisais un jour, je fus reçu par un haut fonctionnaire qui avait le bas de son pantalon entouré de ces ficelles roses dont on se sert pour paqueter les plumes d'oie: c'était afin d'éviter les coups d'air aux mollets. Il portait aux pieds des savates vieilles de dix ans ; il était d'une saleté sans nom ; sur son visage jaune et ridé pointait un nez plus rouge qu'un radis. Ses cheveux très longs, frisés en tubes tout autour de la tête, reluisaient de pommade. Par-dessus tout cela il avait emmanché un habit bleu-barbeau à boutons dorés flambant neuf.

Cécité et surdité. ■■ - Sans parler ici de ces infirmités qui tordent ou mutilent le visage ou le corps et sont proprement les cas pathologiques de la physionomie, la cécité et la surdité, dont le siège est dans la tête, fournissent matière à des observations d'un vif intérêt.

Nous avons, à propos de la fixité des yeux, rapporté un fait qui montre jusqu'à quel point le visage du sourd traduit en immobilité le silence qui s'est fait autour de lui.

Cette observation fait voir clairement qu'une grande partie de l'animation du visage est provoquée par les notes sonores de la vie ; que, faute de pouvoir entendre ces vibrations, le visage du sourd semble impassible, n'ayant à exprimer que le langage silencieux de l'homme intérieur.

Laveugle-né. — Dans l'aveugle de naissance le tableau s'assombrit encore. La face, informe et l)ouffie, n'a ni expression ni caractère : ce n'est plus un visage, c'est une masse de chair.

Il est donc évident que le sens de la vue est encore un des ressorts les plus importants du mécanisme de l'expression, puisque sans lui cette expression n'existe plus.

La vue élément constitutif de la physionomie . — Pour ma part j'irais même plus loin. Quand on voit que, malgré l'intégrité de l'ouïe, la cécité suffit à elle seule pour effacer complètement la physionomie, tandis que la surdité n'en efface qu'une partie, j'oserais dire que la vue est l'élément constitutif de la physionomie.

J'en puis donner une raison démonstrative, c'est que la physionomie est un miroir où la nature se réfléchit, y formant une

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image visiblo. Cette image, nous pouvons la reproduire sur notre propre visage lorsque nous l'avons vue sur celui des autres hommes : mais comment l'aveugle-né, qui ne connaît ni l'image ni la nature, pourrait-il avoir une physionomie?

S'il est vrai, comme j'espère l'avoir démontré, ({ue la physionomie n'est au l'ond que la langue universelle de l'expression, le visage d'un aveugle est muet parce que ses yeux ne peuvent pas lire un seul mot de cette langue.

Influence des divers ' caractères. — Nous n'aurons pas à insister beaucoup pour faire voir quelles différences sont produites sur la physionomie par la diversité des caractères. La voix, le geste, la démarche, le regard, varient suivant le caractère de chaque individu, et on reconnaît au premier coup d'oeil un homme ferme ou indécis, hardi ou timide, franc ou tin, doux ou rude, simple ou raftîné, à la façon dont U se présente, dont il parle, dont il gesticule, dont il regarde.

Il serait oiseux de donner ici des exemples : les romans et le théâtre ne vivent que des observations qu'on fait là-dessus, et ce qu'on appelle un caractère n'est autre chose qu'une formule vivante de ces observations, qui forment également le fond de tous les livres des moralistes. Nous avons d'ailleurs, sur les actions expressives, étudié en détail ces effets.

La sensibilité. — La sensibilité est la quantité plus ou moins grande de plaisir ou de peine que nous font éprouver les sensations physiques ou les impressions morales . Cette quantité varie avec des écarts pour ainsi dire indéfinis.

Les Patagons se tailladent tout le corps, et même la plante des pieds, avec des tessons de bouteilles ; ils rient de l'épouvante des spectateurs : eux ne souffrent pas.

Ces mômes hommes ne sont pas moins insensibles aux affections les plus sacrées de la nature. John Byron, dans son naufrage à la Terre de Feu, a vu un père saisir son tils, lui casser la tête conti'e un rocher, parce que l'enfaul u'avail pas la force de porter un panier de moules, et aussitôt n'y pas plus penser que s'il avait écrasé une puce.

Voilà, je crois, les deux derniers termes qu'on puisse ciler de l'insensibilité physique et morale.

Mettons en regard de cela une femme qui s'évanouit pour une piqûre d'épingle, et ce cuisinier japonais qui s'ouvre le ventre en croix parce que son maître ne lui avait pas fait compliment d'un plat préparé avec des soins particuliers ; songeons maintenant à cette gamme de sentiments sympathiques qui commence à la satisfaction pour finir au délire de la joie ; qui va de la simple bienveillance jusqu'aux transports de l'amour frénétique ; parcourons la progression qui par degrés conduit l'homme et l'emporte de l'irritation légère aux derniers excès de la rage, du regret au désespoir, de l'égarement enfin, jusqu'à la folie, jusqu'à la mort, et nous aurons devant les yeux l'étendue immense de ce domaine delà sensibihté où s'agite le cœur humain.

Quelle que soit la diversité des hasards ou des combinaisons du sort, celle des âmes est encore plus infinie, de sorte que chaque homme, on peut le dire, pareil à ces instruments de musique dont aucun ne peut être exactement pareil aux autres, rend un son différent quoique les notes soient les mêmes pour tous. Nous crions ou nous chantons, aux vibrations de la sensibilité, comme le violon sous l'archet, mais chaque violon a son timbre.

Il ne nous semble pas nécessaire de décrire ici les effets de la sensibilité sur la physionomie; nous n'avons, pour ainsi dire, pas fait autre chose dans tout le cours de ce travail, c'est notre sujet même. Chacune de nos études présente l'homme dans son expression, et l'homme, c'est la sensibilité, comme c'est l'inteUigence, comme c'est la volonté ; nous n'avons donc qu'à nous en référer à nos observations.

Nous avons seulement, comme indication générale, à faire remarquer que, selon que la sensibilité est plus ou moins grande, la figure, soit au repos soit dans ses actions, sera aussi plus ou moins expressive. Le visage des gens sensibles, en effets, leurs gestes, leur langage, sont très mobiles, très animés, tandis que chez les gens à sentiments froids tout cela est beaucoup plus calme. C'est là une observation que chacun de nous fait continuellement autour de soi.

L'intelligence. — On peut dire que l'intelligence est la lumière de la physionomie ; cela est vrai non seulement de l'homme mais de tous les animaux. Nous le voyous clairement dans l'homme, où les expressions et les actions semblent pour ainsi dire mathématiquement

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graduées sur le degré d'intelligence de clia(|ii(' individu. Nous le verrous dans les animaux, quand nous aurons su les étudier comme nous étudions les hommes.

Une partie de Thisloire, celle des grands hommes ou des personnages célèbres, s'appuie sur cette vérité de sens commun, et l'étude de la physionomie de ces ligures monumentales de l'humanité forme toute une esthétique d'ordre supérieur, complétée par les notions usuelles que nous possédons tous, et qui nous t'ont distinguer à première vue un homme intelligent d'un sot.

Nous ne pouvons pas revenir sur ce que nous avons remarqué, au cours de notre étude, sur les signes fixes qui, dans la ligure au repos, marquent l'intelligence, et sur les mouvements qui, dans les actions expressives, donnent un indice analogue : il suffit de nous en référer à nos diverses observations sur chaque trait et chaque mouvement- L'étude des influences de milieu ne saurait nous engager à reprendre un à un tous ces faits, ce qui serait interminable et iuutUe : d faut la prendre comme une contre-épreuve et nous contenter de rapprocher les faits observés de l'influence en question.

La moralité. — On en peut dire autant au sujet de la morahté. Tout le monde est d'accord pour comprendre ce qu'on entend par un air honnête ou une mine de coquin. On ne se rend paï» compte des raisons pour lesquelles des jugements si péremptoires sont prononcés à première vue et à l'unanimité, mais eu attendant ds sont rendus et rarement on les réforme.

C'est que la plupart sont infaiflibles.

D'abord, si on les contrôlait par l'analyse détaillée du personnage, on y retrouverait certainement les indices des penchants bons ou mauvais que chacun de ses traits marque par lui-même, mais on y verrait de plus un ensemble de rapports dont la tendance dominante produit une sympathie ou une antipathie irrésistible.

Air honnête. — L'aspect d'un honnête liomme, si l'on y fait bien attention, nous donne un sentiment de calme, d'ordre, d'harmonie, de fermeté, de douceur, de franchise ; tout cela est expliqué clairement dans les lignes, dans les contours de son visage, dans la régularité de ses mou\ements, dans la netteté de son regard et de sa voix. En lui tout s'ouvre, s'épanouit, il n'a rien à cacher.

Mme de coquin. — Devant le malhonnête homme, l'antipathie et la défiance s'éveillent au premier coup d'œil, parce qu'il y a dans toute sa personne un je ne sais quoi d'agité, d'irréguher, de discordant, de louche, qui se trahit: le visage n'a pas d'expression bien définie. Le drôle se ramasse sur lui-même, il voudrait se dissimuler aux yeux qui le dévisagent ; les gestes sont faux, le regard est équivoque, la voix n'est pas franche Personne ne s'y trompe :

mine de coquin !

Les penchants. — Les penchants sont des dispositions, des inchnations instinctives, qui portent constamment nos préférences ou nos habitudes vers certaines façons de sentir, de penser, d'agir. Cette prédominance de l'instinct est ce qui distingue les penchants des passions et du caractère.

Les passions, selon qu'on les contient ou qu'on les satisfait, dépendent pour une grande part du libre arbitre de chacun ; le caractère aussi, bien qu'à un moindre degré, peut être modifié par la volonté ou même changé par quelque secousse morale telle, par exemple, qu'un grand chagrin, mais les penchants sont à peu près indépendants de notre volonté : que nous nous y laissions aller ou que nous sachions y résister, ils demeurent toujours, quoi que nous puissions faire, en possession d'un grand pouvoir sur nos sentiments et sur nos actions.

Ce pouvoir est d'ailleurs d'autant plus influent qu'il est continu, et que, la plupart du temps, nous n'en avons pas conscience, croyant faire par un libre choix de raison ce qui n'est qu'une condescendance à l'un de nos penchants.

De cet ensemble d'inclinations, particulier à chacun des hommes, résulte une tendance générale dans les sentiments, les idées et les actions, et qui, du fond de l'homme intérieur, se traduit sur sa figure par les signes du langage physionomique. Ces penchants, étant des tendances et non des effets, se marquent par une nuance persistante, par un tour particulier, dans l'expression et dans l'activité : c'est ainsi qu'on voit, par exemple, le penchant à la tristesse, à la gaîté, et ainsi de tous les autres. Pour que l'observation physionomique soit complète, il faut donc avoir soin d'y faire la correction relative à Tintluence des penchants.

Les passions. — Les passions, dans le sens où il faut les prendre

ici, n'existent pas pour tous les hommes; tous ont le désir des biens de la vie et la crainte de ses maux, mais la plupart \ivent et meurent sans avoir connu jamais les orages d'une conscience bouleversée par l'amour, l'ambition ou la cupidité.

Mais l'homme, en proie à l'une de ces passions, prend tout de suite un masque, une attitude, une démarche, une manière d'agir et de parler, qui le transfigurent véritablement et le font ressortir avec ane grande intensité sur le fond insignifiant des figures du vulgaire.

Plastique des passmis. — Dans cet état, soit que l'homme se consume lentement d'un feu intérieur, soit qu'il éclate dans les transports de sa passion, son visage et ses actions marquent tous les degrés de la jouissance et de la douleur, depuis les pâmoisons de l'extase jusqu'aux convulsions du désespoir ; son intelligence et sa volonté n'ont plus ni règle ni frein; il est hors de lui, il se débat en vain contre la puissance qui l'entraîne, et rien qu'à le voir on peut nommer la passion dont il est possédé, tant chacune a ses signes précis et infaillibles.

Ici encore ce serait une tentative sans intérêt que de vouloir décrire, même en abrégé, les signes physionomiques de l'amour, de l'ambition^ de la cupidité, sans parler des autres passions qui toutes rentrent plus ou moins dans celles-là : ce serait vouloir résumer en quelques mots les poèmes, les drames et les romans, qu'il suffit d'ouvrir à la première page venue pour y trouver tout fait le tableau dont je viens d'indiquer l'esquisse.

Les lices. — Enfin les vices impriment presque toujours, sur la face et sur toute la personne, des traces qui vont se creusant plus profondément à mesure que le mal devient plus ancien.

L'orgueilleux. — L'orgueilleux se renverse en arrière, étale sa poitrine, marche à pas solennels, fait de grands gestes, élève la voix, ouvre les yeux, gonfle ses joues, écarte ses cheveux pour montrer son front; il porte des vêtements amples, longs, ouverts ; sa préoccupation constante est de paraître plus grand, plus large, d'occuper plus d'espace, de faire plus de bruit.

V hypocrite. — L'hypocrite courbe le dos, avance insidieusement le menton, ferme à demi ses })aupières ; sa démarche est cauteleuse; s'il aborde quelqu'un, c'est obliquement; sa voix est hum-

ble et insinuante; il roule ses mains l'une dans l'autre; il porte ses cheveux collés et comme serrés ; il affectionne, dans ses habits, une coupe étroite et des couleurs discrètes : il cherche toujours à s'effacer, à se dérober aux yeux qui le dévisagent.

Le débauché. — Chez les débauchés on trouve deux types opposés : l'un où la débauche éclate et flamboie dans la rougeur de la face, dans la bestialité des traits, dans l'indécence provocante du regard et du rire ; l'autre, où elle semble avoir concentré ses ravages dans les profondeurs de l'organisation : alors l'homme est amaigri, son teint est pâle, ses yeux sont morts ; les lèvres pendent, la démarche est chancelante, et l'hébétement de l'âme annonce la destruction prochaine du corps.

Linsolent. — L'insolent se reconnaît à la raideur de son attitude, à ses mouvements saccadés, à la sécheresse de sa voix; il a la menace dans les yeux, on voit l'injure sur ses lèvres avant même qu'il l'ait proférée; il a souvent le front aussi rouge que les joues, et ses mains, impatientes de frapper, s'agitent et se crispent continuellement. 11 est serré, sanglé, boutonné, dans ses vêtements, comme s'il voulait se montrer toujours les reins ceints pour le combat.

Le paresseux. — Dans le paresseux, tout est à l'opposé. Ses mouvements sont lents et rares, son attitude est abandonnée, sa démarche, molle. Il traîne la voix en parlant, il soulève lentement ses paupières pour regarder. Un air de négligence et d'abandon règne dans tout son costume, et le peu d'efforts auxquels il se résigne semblent n'avoir d'autre but que de le rétablir dans l'inertie qui fait son bonheur.

Vavare. — L'avare vit dans une crainte continuelle de perdre et dans un désir insatiable de gagner. Sa passion, qui est une des plus violentes de l'espèce humaine, donne généralement au visage et aux actions de l'avare un caractère d'âpre anxiété, qui efface d'autant plus toute autre expression, que l'avarice étouffe tous autres sentiments.

L'avare est souvent maigre, pâle, contracté sur lui-même ; il a le regard perçant et inquiet, les lèvres serrées : étrangère à toute affection humaine, sa figure de marbre ressemble, par son impassibilité, à celle du sourd, mais le regard et les lèvres ne permettent pas de s'y

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tromper. Sous bien des rapports c'est un hypocondriaque, et comme l'hypocondriaque, mais à cause des motifs inspiiés par son avarice, il porte des vètemenls sordides ou ridicuJes qui suCliraient seuls à le dénoncer.

L'ivrogne. — Enfin, pour citer un dernier exemple des ravages que le vice exerce sur la physionomie, l'ivrognerie peut nous montrer l'homme descendant tous les degrés de l'abaissement, depuis l'oubli momentané de sa dignité jusqu'au deUrium tremens du fou alcoolique.

Dans les premiers troubles de l'ivresse, l'homme s'égaye ou s'attriste ; il rit ou pleure sans motif, babille, déraisonne, chancelle, vomit, tombe et s'endort. C'est la comédie.

Mais s'il a bu davantage, si son corps, depuis longtemps aguerri à l'intempérance, lui a permis d'absorber une plus grande quantité de boisson sans la rejeter, l'ivrogne se raidit, lève la tète, parle d'une voix métallique pareille à celle des fous. A la gaîté des premiers verres succède la colère des dernières bouteilles ; les instincts de violence s'éveillent, le cerveau se congestionne, et la moindre occasion peut faire éclater une scène de fureur.

C'est le drame.

Mais enfin, dans les intervalles de tempérance, l'ivrogne peut encore rester lui-même.

Dans l'alcoolique confirmé, tous les liquides, tous les tissus, sont imprégnés d'alcool : il n'y a plus un ivrogne, il y a un homme empoisonné pour jamais d'un poison qui l'hébète, qui lui ôte sa liberté morale, trouble sa raison, et le livre sans défense à l'éternelle et invincible attraction de l'alcool. Eu cet état, l'ivrogne a l'air d'un fou, d'un idiot, et dès qu'il a bu c'est une bête féroce.

Voilà la tragédie.

Symbolisme des vices. — Nous ne pousserons pas plus loin ces observations ; chacun pourra, en regardant autour de soi, faire des études analogues sur les auh^es vices dont l'espèce humaine est si abondamment pourvue, mais les porirails que nous avons esquissés suffisent pour faire voir comment chaque vice, de môme que les maladies, que les passions, que la diversité d'intelligence, donut» un accent particulier à la physionomie, et s'y traduit par des caractères

visibles dont le symbolisme est en rapport avec la tendance élevée ou basse, expansive ou concentrée, violente ou inerte, du vice dominant.

Milieu social. — Voilà pour les influences de ces particularités que nous avons appelées milieu individuel, et qui forment, nous le répétons, une sorte de première enveloppe oii l'individu est enfermé.

Nous arrivons maintenant à un second milieu, à une seconde enveloppe composée d'influences extérieures à l'individu, mais qui toutes sont exclusivement humaines.

Ces influences sont, comme nous l'avons indiqué plus haut : la race, l'hérédité, la famille, l'éducation, la position sociale, la profession ; la nationalité, la religion, les antécédents historiques ; les divers groupements sociaux : foule, réunion, guerres, migrations, calamités, phénomènes psychologiques collectifs.

La race. — La race, qui n'est que la famille développée, imprime aussi à ses enfants ce qu'on appelle « le cachet de la race ». Elle se caractérise, au physique, par des traits spécifiques et des proportions particulières du visage et du corps ; au moral, par des degrés divers de moralité, d'intelhgence, d'activité, que les précédents historiques, l'hérédité et les alliances, tendent à accentuer de plus en plus.

Suivant que la race est plus ou moins ancienne, plus ou moins civilisée, suivant qu'elle est heureuse ou malheureuse dans le pays qu'elle habite, son naturel est primitif ou compliqué, bon ou méchant, et chacun des hommes dont elle est formée participe à ses quahtés ou à ses défauts.

La race est le groupe naturel des individus issus d'une origine commune, c'est-à-dire dont la généalogie remonte directement à des ancêtres communs à toute la descendance, sans que l'hérédité ait jamais été troublée par aucun mélange de sang étranger : telle est du moins la conception idéale de la race.

Chez les peuples à civilisation ancienne, à part quelques cantons que leur isolement et des barrières naturelles ont préservés de tout contact avec les étrangers, il est difficile de trouver des races pures. Il faut débarquer, pour la première fois, dans une île inconnue pour avoir quelque chance d'en découvrir, et encore l'origine ne peut-

elle commencer qu'à partir du premier peuplement de l'île, sans compter que des voyages, des naufrages, des émigrations, ont pu, depuis cette époque, y introduire des éléments nouveaux.

H est donc fort difllcile pour nous autres Européens d'observer sûrement les caractères propres à la race, et cependant, en dépit de ce mélange presque infini dont les peuples actuels semblent se composer, l'idée de la race est une des plus profondes, des plus tenaces, que nous ayons sur la nature de l'espèce humaine ; c'est sur cette jdée que la famille, la patrie, l'honneur, la religion même, s'appuient avec le plus de foi. D'un autre côté, dès qu'on se dégage de cet amas d'observations isolées, d'hypothèses gratuites, de conclusions prématurées, de généralisations incomplètes, de distinctions superficielles et d'assimilations inexactes, qui restent à éclaircir ou à écarter avant que l'anthropologie soit parvenue sur ce point à un degré suffisant d'autorité, on ne peut que se confirmer dans la croyance générale qui fait de la permanence des races une espèce de notion de sens commun.

Pour ma part je suis porté à penser que si on maintenait la direction des recherches dans le sens de l'idée des types, on serait peut-être amené à reconnaître que sous l'apparence d'un phénomène de mélanges et de croisements en nombre infini, l'hérédité transmet intégralement, et sans y rien changer de leurs caractères essentiels, un certain nombre de types de race que ni croisements ni influences quelconques ne peuvent jamais dissoudre.

C'est surtout quand on observe les peuples de l'Europe que cette existence des types se manifeste avec une évidence incontestable. Malgré les combinaisons sans nombre qui, depuis tant de siècles, s'y sont renouvelées d'une manière continue entre des centaines de peuples et des milliards d'individus, non seulement plusieurs races ont conservé un type général constant, mais dans chacune de ces races on peut encore observer un certain nombre de types particuliers. Nous aurons, en traitant ci-après de l'hérédité, à rechercher plus à fond les causes de cette persistance, mais il nous suffira, pour notre présent sujet, de citer deux races qui vivent parmi nous et qui, précisément parce qu'elles n'ont jamais eu de patrie, ont seules survécu à la ruine de tous les empires et de toutes les natioualités de l'Europe : je veux parler des Juifs et dos Bohémiens.

Nous n'aurons pas besoin d'un autre exemple pour montrer sur le vif ce qu'on doit entendre par l'influence de la race, et nous n'en pourrions trouver de meilleur, puisque, par une suite de causes particulières à ces deux peuples, aucune des influences qui ont modifié si profondément le sang des autres n'a jamais existé pour eux, et que l'action de la race s'y voit isolée, mise à nu et fonctionnant seule depuis plusieurs siècles. Aussi n'est-il pas de peuple, si anciennement constitué qu'on le veuille prendre, qui offre au physique et au moral autant d'unité et de constance que les Juifs et les Bohémiens ; aucun oii les traits caractéristiques du visage et du corps, 011 les aptitudes et les penchants, soient marqués avec au» tant d'énergie et de profondeur, et transmis de génération en génération avec autant de fidélité. Ainsi s'expliquent la résistance et la durée de ces deux races, et cette indépendance qui, les affranchissant de tout lien national, leur a permis de se maintenir et de. multiplier en dépit de ce qu'on a pu faire contre elles.

Des causes et des circonstances d'isolement plus ou moins localisées, plus ou moins prolongées, ont pu faire, pour la conservation de certaines races, ce que la vie moderne a fait pour les Juifs et les Bohémiens. Ainsi, comme chez ces deux peuples, se sont constituées les races locales ou régionales que nous pouvons distiftguer encore aujourd'hui parmi les nations pourtant si homogènes de l'Angleterre, de l'Espagne, de la Russie.

Sans sortir de notre propre pays, il suffirait de mettre en présence un Gascon et un Picard, un Provençal et un Breton, un Flamand et un Bourguignon, pour voir se marquer dans les traits de leur visage, dans l'aspect de leur corps, dans leur parole, dans leurs mouvements, et même dans la substance la plus intime de leurs idées et de leurs sentiments, des différences qui font reconnaître aussitôt l'origine de ces hommes. Nous n'avons pas à insister davantage pour montrer comment la race influe sur la physionomie de l'homme.

Mais ce qu'il faut retenir, parce que rien n'est plus propre à bien dégager la portée de l'influence de la race, c'est que c'est la généalogie qui fait la race, c'est la généalogie qui en est l'élément essentiel, et on s'exposerait à tomber dans de grandes erreurs si on y faisait une trop large part aux influences locales ou accidentelles. L'efTet de ces diverses influences, selon ce qui nous semble hors

de doute, ne porte pas sur la race, mais sur des qualités moins typiques.

Ce que nous allons exposer au sujet de l'hérédité nous paraît de

nature à expliquer et à confirmer le bien fondé de cette observation.

L hérédité. — L'hérédité est la transmission, d'un ascendant à

un ou plusieurs descendants, de certains caractères physiques ou

moraux clairement reconnaissables quoique plus ou moins modifiés.

Ce qu'on appelle « l'air de famdle » est ce qui fait le mieux voir comment les modifications individuelles peuvent aller jusqu'à changer tous les traits du descendant, et malgré cela laisser une ressemblance qui saute aux yeux. On 'dirait que sous la variété des traits particuliers à chaque génération il y a un plan, un style, qui prédomine sur les différences de détail : on voit, on sent, une analogie, et on ne saurait dire à quoi elle tient. Et si l'on observe les hommes avec attention, on pourra reconnaître que ce qui se passe ainsi au physique se passe de même au moral ; qu'à côté des qualités et des défauts franchement héréditaires, il y a des transmissions incomplètes ou modifiées qui donnent vraiment un air de famille aux âmes et aux cœurs.

Du calcul des générations dans l'hérédité. — S'il est facile de constater isolément les faits d'hérédité à mesure que chacun se présente, il ne l'est pas autant de comprendre comment il se peut faire que l'hérédité aille plus loin que la première génération. Car si on s'en tient à ce qui semble d'abord impossible à nier, savoir, que chaque individu est engendré pour moitié par son père et pour moitié par sa mère, il faut admettre que tous les êtres organisés actuellement vivants ne représentent que des fractions infinitésimales de la première paire d'oti elles descendent.

Et alors, si vraiment l'hérédité implique une subdivision continuelle de deux germes originaires entre des descendants de plus en plus nombreux, que resterait-il, les actions de milieu aidant, de l'hérédité elle-même ?

On peut faire là-dessus un calcul pour se rendre compte de la fraction à laquelle se trouverait réduite l'hérédité d'une paire au bout de vingt et une générations. Pour cela on suit les générations en remontant, et on part de ce fait qu'un homme a un père et

une mère, soit deux générateurs; ces deux-là en ont chacun deux, ce qui fait quatre, et ainsi de suite en doublant toujours à chaque' fois. Or si on arrive aux vingt et une générations, on trouve les chiffres suivants :

Cette série ne donne que la moitié de l'opération à faire, puisque, dans le nombre carré ainsi obtenu à chaque génération, chaque unité représente un ascendant mâle ou femelle. 11 faut donc additionner tous ces nombres carrés comme suit:

1" génération 2

Total des générateurs : 2,097,150

L'individu de la vingt et unième génération a donc pour sa part 2i^„ de l'hérédité des deux individus ayant formé la pairee originaire: en d'autres termes, il est le descendant direct de 2,097,150 ancêtres.

Ce n'est pas tout : à chacune des générations, le père et la mère ont un nombre d'ancêtres correspondant au nombre des généra-

lions antérieures. Si on remonte, pour chaque père et chaque mère, à le vingt générations, connnc chacun a également 2,097,150 ancêtres, chillVe total des généi'aleurs de l'individu d'une vingt et unième génération est donc de 2,007,150X2,097,150, soit 4,398,0:{8,1 22,500, en supposant qu'il y ait eu 20 fois 20, soit 400 générations, depuis l'origine du monde.

Je n'ai pas la science nécessaire pour me faire une idée des conclusions qu'on pourrait, au point de vue de l'anthropologie, tirer de ce calcul, mais, au point de vue de l'hérédité physionomique, il ne me paraît pas que la suhdivision indéfinie des qualités physiques et morales puisse être poussée jusqu'à la fin des temps, en proportion toujours multiple.

Car des faits sans nombre nous montrent certains traits, certaines qualités, transmis intégralement en ligne directe ou collatérale et, ce qui est encore plus décisif, des personnages humains tout entiers, âme et corps, reparaissant une ou plusieurs fois dans le cours des générations successives, au point qu'on dirait une véritable résurrection.

De la perpétuité du type. — Les faits de ce genre ne sont pas contestables. A moins de vouloir les nier, il faut donc admettre qu'à côté ou plutôt au-dessus de la loi de subdivision héréditaire, il y a une loi supérieure de synthèse qui maintient dans leur essence et dans leurs proportions les éléments du corps et de l'âme, les y ramène lorsqu'ils s'en écartent, et qui aussi, sans qu'il soit plus possible de l'expliquer que de le nier, rassemble de temps à autre en un faisceau les formes et les qualités d'un ancêtre disparu, pour le restituer de toutes pièces.

On pourrait là comparer la nature à un artiste qui frappe des médailles et qui, voyant l'empreinte près de s'effacer, renouvelle le coin.

L'idée du type, type de certains traits et de certaines quahtés, type de certains individus dans leur ensemble physique et moral, semble donc s'imposer comme le correctif nécessaire de la divisibilité des germes, et l'observation nous atteste que la nature, dans la succession des individus de la même espèce, opère comme si elle entendait ne pas en laisser sortir de ses mains un seul sans l'avoir vérifié dans ses formes et dans ses qualités spécifiques.

L'hérédité des quahtés physiques ou morales ne l'ait de doute

pour personne. La taille, la tournure, les traits du visage, le teint, la couleur des yeux et des cheveux, la voix, les mouvements, se transmettent du père au fils, de l'aïeul au petit-fils, tantôt par descendance continue, tantôt avec des interruptions, comme la goutte, qui en général saute une génération.

Les maladies les plus terribles telles que la folie, la phtisie, les vices du sang, dartres, scrofules, sont héréditaires neuf fois sur dix. 11 en est de même pour certains défauts de conformation : c'est ainsi que dans certaines familles tous les enfants naissent avec six doigts aux mains ou aux pieds.

Ces signes héréditaires se réduisent parfois à un rien, mais un rien qui ne manque jamais : dans ma famille tous les membres sans exception ont un épi à l'un des sourcils, quelque éloignée que soit entre eux la parenté.

Les qualités physiques et morales se transmettent de même, tantôt modifiées, tantôt isolées, tantôt dans la plus grande partie de leur ensemble, jusqu'à montrer, parmi certaines familles, le grand'père renaissant dans son petit-fils.

Parfois, et ce n'est pas là l'effet le moins curieux de cette loi inconnue, l'hérédité est momentanée : sur un fils qui ne ressemblait jusqu'alors qu'à sa mère, elle produit tout à coup une ressemblance frappante avec le père, et au bout d'un certain temps^ à mesure que l'enfant grandit, la ressemblance disparaît.

Il arrive aussi que, pris à un certain âge, le père et le fils ont eu la même figure. J'ai un portrait de moi lorsque j'avais douze ans : quand mon fils avait cet âge, ce portrait était le sien, et frappant.

Parmi les qualités morales^ il semble que ce qui se transmet le plus fidèlement est le caractère, c'est-à-dire cette façon de concevoir et d'agir qui donne un accent et une énergie très différents à la même pensée ou à la même action. Et comme les signes les plus immédiats et les plus expressifs du caractère sont le geste et le parler, c'est surtout dans ces deux actes expressifs que l'hérédité se retrouve, souvent d'une manière frappante. C'est ainsi qu'on peut surprendre dans le petit-fils un geste, une inflexion de voix, famifiers à son grand'père, qu'il n'a jamais connu.

336 LA PHYSIOiNOMIE COMPAREE

La famille. — H y a, entre les membres d'une même famille, une solidarité d'affections, de devoirs, d'intérêts, de sentiments, d'habitudes, qu'on ne saurait contester. Les antécédents, l'honneur ou le déshonneur, la richesse ou la pauvreté, la santé ou la maladie, le tempérament, le caractère, les alliances fréquentes entre parents, sont autant de liens dont le plus souvent l'attache est visible dans chacun des membres de la famille.

Un homme qui appartient à une famille honorable, aisée, ancienne, bien constituée, porte en lui, à part ses qualités personnelles, une dignité d'ensemble que tout honnête homme reconnaît à première vue. En sens contraire, qui de nous ne voit d'ici une de ces familles déshonorées, ruinées dans leur patrimoine et dans leur tempérament par les désordres de leurs chefs, et où la dégradation physique et morale se transmet comme un stigmate qui va s'aggravant de génération en génération.^

Comment en pourrait-il être autrement? La famille est plus qu'une association naturelle, c'est la loi même de l'espèce humaine, au point qu'on peut ajouter ce caractère à tous ceux qui la distinguent des animaux. On voit des animaux qui vivent par couples, mais dès que les petits sont en état de pourvoir à leur nourriture, ils ne connaissent plus leurs parents et ceux-ci ne les connaissent pas davantage. Il y a des espèces qui vivent en troupes, d'autres qui forment des sociétés d'une organisation admirable, mais l'espèce humaine est la seule oh les relations et les affections de famille durent toute la vie.

Au physique, la famille humaine est faite de race et d'hérédité; au moral, elle résulte et se compose de la vie commune, des affections réciproques, des intérêts inséparables, des sentiments pareils, enfin de l'éducation, tout cela groupé, serré, formant un seul corps, qui ne saurait vivre s'il se désagrège. A ces causes déjà si puissantes d'unité viennent se joindre la nationalité, la religion, le gouvernement, les précédents historiques, enlin toutes les intluences du milieu social, qui, communes à toutes les personnes d'une même famille, agissent sur chacune d'elles avec une force augmentée de toute l'autorité de l'esprit de famille.

Mais ce qui achève et porte au comble la puissance de ce lien, c'est qu'il maintient l'homme toute sa vie sous l'action d'une des

plus grandes forces de la nature, l'imitaiion. Dans ce contact perpétuel avec ceux de ses semblables qui lui sont le plus chers, imiter leurs actes et leurs idées lui paraît en toute occurrence le parti le plus agréable et le plus avantageux à choisir ; et comme il voit que l'union porte des fruits assurés, tandis que la division n'amène que des mécomptes, l'homme de famille tend continuellement à se subordonner, à conformer ses sentiments et ses actes, aux intérêts de la communauté.

La famille étant, comme on voit, la loi naturelle de l'homme, on ne doit pas s'étonner que tout ce qui l'y rattache le rende meilleur et que tout ce qui l'en éloigne le rende pire : c'est là un fait que l'exemple des casernes, des hospices, des ateliers, des internats, met assez en évidence pour nous dispenser d'y insister. Par suite du même principe, l'individu doit être réputé valoir plus ou moins selon qu'il est porté à se rapprocher de la famille ou à s'en éloigner.

De cet ensemble de causes résulte, dans l'aspect physionomique, un ensemble aussi, plutôt que des détails bien distincts, d'effets parfaitement appréciables. Sans doute, il serait impossible, à regarder les passants dans la rue ou même des gens assemblés dans un même lieu, de distinguer ceux qui vivent ou non en famille, mais si l'on a occasion de les voir de près, de pénétrer, par leur conversation ou par leurs manières, dans leur for intérieur, on apercevra peut-être quelques signes distinctifs, car s'il est vrai que, vivant différemment, ils pensent aussi différemment, on peut dire, sans se tromper, qu'ils n'agissent pas de même.

Ceci peut sembler, au premier abord, un peu paradoxal, mais qu'on songe, par exemple, à ce qui se présente à l'imagination aux seuls mots de vieille fdle ou de vieux garçon : ne voit-on pas aussitôt apparaître des personnages dont l'air, les façons, les vêtements, la manière de sentir et de penser, forment une image bien définie et connue de tout le monde? Cette sécheresse, cette aigreur, ce ridicule spécial, qu'on attribue aux vieilles filles ; ces manies, cet égoïsme, qu'on impute aux vieux garçons, comment un peintre, comment un acteur, les rendront-ils visibles? Par certaines affectations de raideur ou de disgrâce daus la parole ou dans les actions, par le goût étroit et équivoque des vêtements,

par ce mélange enfin de prétentions jeunes et d'exigences aigres qui met les vieux célibataires dans une position fausse, et produit, dans toute leur personne, des expressions contradictoires. Sans doute il y a des exceptions, mais on ne les trouve guère que parmi les célibataires qui vivent dans leur famille et sont restés ainsi à l'abri de l'égoïsme où l'on toml)e inévilablement lorsqu'on vit seul et détaché de toute affection.

Éducation. — L'éducation peut être comparée très exactement, pour ce qui est du développement de l'homme moral, à ce qu'est l'allaitement pour la constitution future de l'enfant à la mamelle. Dans l'un comme dans l'autre cas la nature a fini son œuvre ; elle remet l'enfant entre les bras de sa famille, c'est à sa famille à le nourrir et à l'élever.

La tâche devrait être facile, puisque l'homme, tant que dure sa longue enfance, ne peut rien pour lui-même : c'est un mendiant infirme, il faut que du matin au soir on pourvoie à des besoins physiques qui le sollicitent continuellement et dont il réclame à grands cris la satisfaction. Mais il a encore, en plus grand nombre peut-être, des besoins non moins pressants, ceux de l'âme; ceux-là, il n'en a pas conscience, ils ne se font pas sentir par la douleur ni même par aucun désir ; les parents ont tout à faire pour les connaître et pour y pourvoir, et c'est là le grand devoir de l'éducation.

Si ce devoir a été rempli par les parents avec conscience et intelligence, à moins d'avoir eu affaire à un enfant d'un caractère exceptionnel, ils devront, à la fin d'une éducation bien faite, voir fleurir dans l'homme ce qu'ils auront semé dans l'enfant. Et c'est ce qui ne manque pas d'arriver toutes les fois que l'éducation a été faite dans les conditions régulières et conformes aux lois naturelles de la famille et de la société. Un enfant qui grandit entre un père et une mère inteUigents et honnêtes, qui voit l'affection et la concorde, la grâce et la douceur, la modération dans les désirs, la patience dans les peines, le dévouement au\ intérêts communs, et enfin, par-dessus tout et résumant tout, l'honneur de la famille ; qui voit tout cela autour de lui, qui le voit sans cesse et qui ne connaît rien autre chose, comment un tel enfant pourrait-il faire pour ne pas être un honnête homme ?

Prenez au contraire une de ces familles où tout est mal;, oti, tout le monde ayant toujours tort, on passe la vie à se jeter des injures toujours méritées : si an malheureux enfant grandit ainsi au milieu du mal, que Youlez-vous qu'il devienne? Ce qu'on l'a fait.

Donc, à part certains cas d'exception, on peut dire que l'homme moral est presque entièrement l'œuvre de l'éducation. Mais il faut avoir grand soin de ne dire cela que de l'éducation de famille, car quant à l'éducation publique, tout ce qu'elle produit, c'est de faire perdre l'esprit de famille, et quelques illusions que les politiques se fassent là-dessus, elle n'a pas d'autre influence sur les sentiments et sur les idées, témoin Voltaire, élevé par les jésuites, et les terroristes de 93, presque tous sortis aussi d'écoles religieuses.

Quoi qu'il en soit l'éducation, naturelle ou contre nature, produit en tout cas des résultats bons ou mauvais qui, se réalisant en idées et en actions, se traduisent sur la physionomie en signes très reconnaissables. La nature ou le degré de l'éducation sont même si particulièrement marqués qu'on les discerne malgré l'apparence uniforme que la condition sociale donne aux personnes d'une même classe : c'est ainsi qu'un paysan, fds de braves gens, peut très bien se montrer mieux élevé que tel gentilhomme qui n'aura pas reçu une bonne éducation.

La précision, la fermeté, le calme, l'ordre, la mesure, le tact, dans les sentiments, dans les paroles et dans les actions ; la courtoisie et la dignité dans les relations, avec les nuances convenables selon le degré de respect qu'il faut marquer ou qu'on a droit d'exiger pour soi-même ; l'attention à tous les devoirs de politesse ou d'obligeance ; la grâce et la bonne humeur dans les choses courantes de la vie ; un élan sans effort quand un incident imprévu amène le cœur à se découvrir; ce je ne sais quoi enfin qui fait paraître un homme correct, souple et bien équilibré dans tout ce qu'il fait et dans tout ce qu'il dit, voilà ce que c'est que la bonne éducation, et on n'a qu'à retrousser tous ces traits et à les prendre à rebours pour avoir aussitôt devant les yeux l'image d'un homme mal élevé.

Les effets de l'éducation se faisant toujours sentir au moindre rapport que les hommes peuvent avoir entre eux, il n'est pas

étonnant que l'attention s'éveille de ce côté aussitôt qu'on est abordé pur quelqu'un, et c'est une des premières choses qu'on observe. Aussi est-ce un des points les plus connus de la physionomie, et chacun de nous a autour de lui assez de sujets d'observation pour que nous ne jugions pas nécessaire de démontrer, par des exemples, l'inlluence de l'éducation sur la physionomie.

Position sociale. — La position sociale résulte de la famille, de la fortune, du milieu intellectuel, des traditions. C'est tout un monde ayant sa morale, ses idées, sa manière de vivre et d'agir.

Aussi, pour peu qu'on ait d'habitude de la vie, on ne se trompe guère à la position sociale, car elle se marque non seulement dans les manières, dans le langage, dans les mouvements, dans le costume, mais dans des caractères physiques comme la voix, le teint, l'état des mains et des pieds, et enfin dans les divers degrés qui vont de la dernière vulgarité à la suprême distinction.

A ces caractères généraux se joignent des titres spéciaux qui permettent de distinguer à première vue, par exemple, un ouvrier d'un paysan, un bourgeois d'un grand seigneur, et même de reconnaître parmi eux des catégories plus particulières. Un contremaître de fabrique diffère du simple ouvrier ; un marchand de bestiaux ne ressemble pas à un vigneron; le gentilhomme campagnard a d'autres façons et une autre physionomie qu'un seigneur de la cour.

Ces observations, que chacun de nous a pu faire à tout instant de sa vie, forment un ensemble de notions tellement générales, qu'd serait oiseux et banal d'y insister.

Profession. — Comment des hommes qui font, toute leur vie, dans le même ordre, des actes pareils ou analogues, qui sont continuellement dans le même cours d'idées, ne seraient-ils pas marqués d'un cachet commun? Aussi reconnaît-on en général, au premier coup d'œil, la profession d'un inconnu, et ce qui la décèle, c'est l'expression, marquée sur toute sa personne, de la préoccupation dominante de son état.

Il y a plus, c'est que quand on ne le devine pas, il se charge de vous le dire. Je m'amuse souvent ii faire une expérience bien curieuse, et qui montre à quel point les hommes sont tenus sans relâche par l'idée de leur profession.

En passant le long d'une place de fiacres, j'écoute ce que disent les cochers : tous les mots que je saisis ont trait à leur métier :

— Mon cheval.... une course... le bourgeois.... manger l'avoine.... Plus loin, je croise deux soldats ; j'entends :

— Caserne.... le sergent....

Et ainsi de tous les gens du peuple, qui n'ont pas, il est vrai, une conversation très variée. Mais on peut poursuivre l'observation dans tous les rangs de la société, on verra que là comme partout, le plus clair de la conversation se passe à parler chacun de son affaire.

En dehors de cette observation, qui s'applique à tous les hommes, il nous semble utile de présenter ici quelques exemples de rintluence de la profession, pour montrer comment les signes métaphysiques de l'expression sont analogues aux caractères particuhers du milieu qui les imprime sur la physionomie.

Le militaire. — Le militaire a, dans toute sa personne, un air de correction rigoureuse ; il marche avec précision ; son regard est assuré, sa parole, brève, son geste, énergique. Quand un militaire est ce qu'il doit être, l'autorité, le courage, le sang-froid, l'ordre, la discipline, doivent se symboliser dans ses actes, et nous montrer vraiment le taljleau de toutes les vertus guerrières.

Le marin. — Chez le marin le tableau change. Le marin est toujours en présence de la mort, jamais certain de l'heure qui va suivre, voué à la plus morne et à la plus tragique des existences. 11 faut que son inquiétude éternelle et son courage sans trêve soient jour et nuit debout à l'avant du navire qui le porte sur l'abîme. Fouettée par tous les vents, brûlée par tous les soleils, sa peau est rude et hâlée ; l'énergie et la lassitude se marquent de plus en plus sur toute sa personne, et même quand l'âge ou la maladie l'aura obhgé d'abandonner ce métier terrible, il conservera toujours ce regard mélancolique, qui suffirait seul à faire reconnaître l'homme qui a commandé à la mer.

Le matelot, moins philosophe et plus rude que son chef, se reconnaît à la hardiesse de sa démarche, à cette désinvolture qui fait voir que le matelot est propre à tout et ne craint rien.

C'est (jn'i'ii t'il'el il est ù son capilaiiic ce qu'est l'acte à la pensée, et il tant (ju'il obéisse sans même songer à ce qu'il fait. Mais môme parmi ces braves gens il y a du choix, et les gabiers, par exemple, sont, dans la marine de l'État, les plus incomparables des matelots.

Un olticier de marine de mes amis me racontait qu'ayant siégé dans des conseils où on avait à examiner les marins au point de vue de leur aptitude physique, il reconnaissait au premier coup d'œil les gabiers, et cela rien qu'à la cadence particulière de leurs mouvements, car, dans la tenue où on les faisait comparaître, ils n'avaient pas les insignes de leur grade.

Le magistrat. — Le magistrat, qui ne voit pas la vie en rose, qui exerce une autorité redoutable aux autres et lourde à lui-même, et qui est obligé par devoir à contenir l'expression de ses sentiments intérieurs, a l'air triste, sévère, quelque peu solennel. Il vit au milieu des discordes, des crimes, des douleurs : de tout cela il lui reste un air de lassitude et de mélancolie qui fait souvent ressembler son visage à celui du marin.

Le comédien^ l'avocat. — A côté de ces types invariables, le comédien, l'avocat, qui doivent, au pied levé, exprimer les situations et les sentiments divers dont ils sont tour à tour les interprètes, ont une physionomie mobile, animée, mais sans caractère dominant.

Les métiers. — De même pour les métiers.

L'ouvrier qui travaille avec le fer et le feu a, dans son aspect, dans ses mouvements, quelque chose d'ardent et d'énergique.

Le tisserand, qui travaille dans des caves obscures et humides, a la peau fine et pâle, le corps grêle.

Chez le typographe, l'attention et l'inteHigence, qui sont les deux facultés toujours actives dans le travail de la composition, se lisent dans la précision et la mesure des mouvements habituels.

Ainsi pourrait-on étendre à toutes les professions des observations analogues.

Effet du rassemblement de professions analogues. — Les instituteurs. — Ces caractères professionnels prennent un relief extraordinaire lorsqu'on voit rassemblé un grand nombre de personnes de la même profession.

J'ai eu occasion d'observer un jour une réunion des six cents insti-

tuteurs d'un même département. On ne saurait imaginer à quel point de précision et d'intensité leurs visages exprimaient la fatigue, la patience, l'efTort continuel, de gens qui ont passé leur vie à lutter contre l'inintelligence et la mauvaise volonté de ce petit être paresseux et entêté qu'on appelle l'écolier !

Il n'y a pas de moyen plus puissant d'observation que de réunir le plus grand nombre possible d'objets semblables : on en voit alors, dans ces répétitions multipliées, le caractère dominant ressortir avec une vivacité singulière.

La nationalité. — Malgré la diversité originelle des races qui les ont formées, les nationalités donnent à chaque peuple un caractère particulier, caractère d'autant plus énergique et d'autant plus complexe qu'il est le résultat de la race, de l'histoire et du climat tout ensemble. Sans doute il est plus ou moins précis selon que les races composantes ont été plus ou moins mélangées, mais c'est admirable de voir avec quelle rapidité et quelle énergie une nationalité peut se former lorsqu'elle se fonde sur la nature et sur le droit, témoin les États-Unis d'Amérique.

Tout cela est si vrai, que le nom seul d'Anglais, d'Espagnol, d'italien, fait apparaître à notre imagination un type parfaitement déterminé ; cela est si vrai, que, de généralités en généralités, le jugement que nous portons sur chaque peuple finit par se concentrer et se réduire en un seul défaut et une seule qualité^, où se résume notre opinion.

C'est ainsi, pour parler seulement des qualités, que chaque nation a, dans sa vertu dominante, un attribut qui la peint d'un trait. L'Anglais, c'est l'énergie ; l'Espagnol, l'honneur ; l'Arabe, rhospitahté ; le Peau-Rouge, la résignation. Et si, des nationalités, nous passons aux provinces, aux villes, aux cantons, nous trouvons, attachée à chacun des degrés des agglomérations humaines, une qualification que souvent quelque dicton populaire aura formulée en termes malicieux ou touchants.

A ces signes caractéristiques du moral de chaque nation cor-

espondent des signes caractéristiques de son physique, et qui sont eux-mêmes des modifications produites par des infiuences de milieu, climat, régime et mœurs, sans parler de la religion,

du gouvernement, des antécédents historiques, qui portent plus directement leur intluence sur les qualités morales.

Le climat résulte des divers degrés de chaleur, de lumière, d'humidité, de salubrité, d'altitude, départis au lieu de la terre où vit une nation. Cet ensemble de conditions influe d'ailleurs d'une façon indétinie sur le régime, les mœurs, la religion et le gouvernement, du peuple qui y est soumis.

Dans un pays chaud, éclairé par le soleil, l'existence est facile; les sentiments sont vifs, les idées nettes; la vie physique et morale s'y épanouit au dehors, et toutes les manifestations actives de l'homme s'y développent dans une sorte d'aisance et d'allégresse. Là le sourire est sur toutes les lèvres, et il semble, à voir passer les hommes, que la joie est dans tous les cœurs.

Considérons, au contraire, une contrée froide, où des nuées grises cachent constamment le soleil, où le jour est sombre. La scène change de fond en comble : l'homme marche lentement, concentré sur lui-même, triste, morne, muet : pour lui, la vie est un combat perpétuel, une véritable misère qui le prive de chaleur, de soleil, de liberté même, car ses actes et ses mouvements sont comprimés, ses idées elles-mêmes, confuses et comme engourdies.

Ainsi, à chacune des modifications des éléments du climat, correspondent des changements physiques et moraux dans le peuple qui y est soumis.

Les mœurs, qui consistent dans le caractère des habitudes sociales ; le régime, qui est le résultat combiné des penchants de l'homme et des produits du sol, viennent apporter de nouvelles contributions à l'ensemble du caractère national.

Enfin la religion, le gouvernement, les antécédents historiques, qui à l'origine des nations ont commencé par être des résultats du climat, des mœurs et du régime, finissent par devenir eux-mêmes des causes, et tendent, avec une force de plus en plus irrésistible, à confirmer et à unifier la nationalité.

C'est de ce travail formidable d'assimilation que se forme une nationalité, ensemble de corps et d'âmes relié par un nombre de sentiments et d'idées d'autant plus grand que la nation est plus nombreuse et plus ancienne. Kn outre du temps, qui est

là le plus puissant des facteurs, la situation relative d'un pays y rend la nationalité plus ou moins caractérisée. C'est ainsi, par exemple, que l'Angleterre, entourée par la mer, l'Espagne, séparée de l'Europe par une chaîne de montagnes, gardent, de nos jours, un caractère beaucoup plus tranché que les autres nations dont les frontières ouvertes laissent passage à des communications continuelles.

Nous n'étendrons pas plus loin ces observations : il nous aura suffi d'indiquer la portée de l'influence que la nationalité peut avoir sur l'homme en général. Essayer d'appliquer ces données à chacun des peuples que nous pouvons connaître ne nous amènerait à rien moins qu'à faire un traité de physionomie sur tous les habitants du globe.

La religion. — Je ne crois pas aller trop loin en disant que la religion est une des facultés de l'âme.

Un des plus illustres anthropologistes de notre temps, M. de Quatrefages, n'a pas hésité à en faire un des caractères exclusifs de l'espèce humaine.

Quelque opinion qu'on puisse avoir sur la vérité dogmatique de telle ou telle religion en particulier, on ne peut toujours pas essayer de contester qu'en fait, et sauf quelques monstruosités comme il s'en trouve toujours dans la nature, il n'y a pas de peuple qui n'ait une religion. Or, comme il n'y a pas non plus de rehgion qui n'ait une morale étroitement hée au dogme, la loi la plus universelle, la plus absolue, celle qui précède toutes les autres et qui souvent les domine ou les absorbe, c'est la loi religieuse.

La religion ne régit pas seulement la conscience, elle gouverne les actes et jusqu'aux plus intimes pensées du croyant, et son pouvoir est si grand, qu'une seule idée, s'allumant au fond du cœur d'un prophète, peut se propager parmi tout un peuple et envahir une partie de la terre. C'est par millions que se comptent les adeptes d'un culte, et si, dans notre moderne Europe, l'influence religieuse semble se réduire de plus en plus au seul domaine du for intérieur, la religion reste souveraine sur l'immense majorité des habitants du globe, chez tous les peuples qui, comme les Orientaux, les Indiens, les Chinois, ont gardé leurs mœurs et leurs idées primitives.

Môme chez nous autres Européens, il ne serait pas difficile de montrer, par des exemples nombreux, quelle énorme infiiience la religion exerce encore. Comparez, par exemple, un catholique espagnol avec un protestant calviniste ; un mahométan avec un juif; un catholique grec avec un mormon; vous aurez sous les yeux des âmes et des corps où tout est discipliné, modifié, ramené à un caractère général de physionomie. Mystique, austère, fanatique, politique ou sensuelle, l'idée dominante du culte se manifestera métaphoriquement dans tous les traits, dans tous les actes expressifs du croyant, parce qu'elle est au fond de son âme.

Et d'ailleurs ce n'est pas là une action seulement individuelle, puisque toutes les nations ont une religion dominante, ce qui prouve qu'il y a des affinités particulières entre le génie de chaque peuple et la religion qu'il a choisie. On peut, si l'on y tient beaucoup, soutenir qu'en Europe, au temps oii nous sommes, la religion n'a plus d'empire sur les affaires générales d'une nation, mais en tout cas on ne saurait sérieusement contester l'influence qu'elle exerce sur les individus pris isolément.

Il faut d'ailleurs remarquer que, de toutes les influences de milieu social, la religion est la plus constante. C'est une institution immuable, indiscutable, qui étend son autorité sur tous les actes, sur toutes les pensées de l'homme, qui est toujours en action et contre laquelle nul pouvoir humain ne peut rien. Les modifications qu'elle imprime à la physionomie sont donc profondes et permanentes.

Chez les Orientaux, où la masse de la nation est très peu éclairée, les personnages religieux, quoique rien dans leur costume ne les distingue du reste du peuple, se reconnaissent au premier coup d'oeil, non pas seulement à l'expression de leur physionomie, mais à la conformation de leur crâne, où le front et les parties supérieures sont plus développés et plus réguliers.

Chez nous, c'est une observation classique que les hommes qui ont seulement passé quelques années dans un séminaire pbur se préparer à la prêtrise, même lorsqu'ils l'ont quitté faute de vocation, restent toute leur vie prêtres de manières, de langage et même d'intelligence, et leur personne garde une empreinte inef-

façable. Ainsi la religion, on peut le dire, pétrit l'homme jusqu'à la moelle des os.

Le gouvernement et la politique. — Une forme de gouvernement implique un ensemble de principes sociaux, un ordre déterminé de pouvoirs fondés sur ces principes, un mode d'exercice de l'autorité conforme à la nature de ces pouvoirs. Et comme il n'est pas un citoyen de l'État qui n'ait affaire à toute minute avec la loi, c'est-à-dire avec le gouvernement, il résulte, de ce contact continuel entre l'autorité sociale et l'homme, des modifications dans la manière d'agir et de penser. Sans chercher nos exemples trop près, il nous suflira de nommer Sparte, Athènes, Rome, Byzance, Venise, Florence, pour évoquer autant de mondes politiques où tout diffère, depuis les dogmes les plus élevés de la religion et de la morale jusqu'aux détails les plus insignifiants de la vie pratique ; oii les hommes sont tellement enveloppés, tellement pénétrés, de l'atmosphère politique de leur pays, qu'ils semblent appartenir à autant d'espèces particulières.

L'histoire déroule à nos yeux les tableaux oi^i la société humaine semble ainsi se métamorphoser selon le temps et le lieu. A sa suite, la philosophie, la poésie, le roman, la peinture, la statuaire, et jusqu'à la musique, prennent à part le guerrier Spartiate, l'oratinu' athénien, le sénateur romain, le rhéteur byzantin, le seigneur de Venise, l'homme d'État ou l'artiste de Florence, et font revivre sous nos yeux autant de types humains oii tout, actes, sentiments, idées, diffère de ce que nous sommes, et oii la physionomie, image de l'homme intérieur, ne diffère pas moins de la physionomie des hommes d'à présent. Il suffit, pour s'en convaincre, de parcourir une galerie d'anciens portraits, et de comparer les figures insignifiantes du public à celles des imposants personnages qui, du haut de leur cadre, regardent dédaigneusement ces inconnus, ces étrangers, passer à leurs pieds.

La politique, en introduisant dans le domaine intellectuel des luttes de pouvoirs qui ne se [)ratiquaient autrefois qu'à coups de force, a formé par degrés un monde intellectuel et moral nouveau, où l'activité humaine s'est développée, étendue d'abord, et

248 l'A PHYSIONOMIE COMPARÉF:

oCi elle se rue actuellement, on peut le dire, avec une véritable fureur. Cet instinct de la lutte, ([ui au physique pousse l'homme à la -merre, et qui au moral l'excite à la discorde, semble de nos jours se retirer des questions religieuses pour se jeter sur les questions dites politiques ou sociales.

Quels que soient la candeur des uns, le sot orgueil ou la mauvaise foi des autres, tout s'y réduit à ce que la politique a été depuis le commencement du monde et à ce qu'elle sera jusqu'à la fin des temps, savoir, un combat pour le bonheur.

On aura beau inventer des théories en leur donnant des noms plus ou moins prétentieux ; au fond, il n'y a qu'une chose de vraie en politique : c'est qu'on ce bas monde il est deux classes d'hommes, celle qui est vouée aux travaux pénibles, et celle à qui est réservé le droit de faire travailler les autres à son profit et à leur propre profit. Chacun cherche à être du bon côté : ceux qui y sont, en y restant, ceux qui n'y sont pas, en s'y mettant. Et il faut d'ailleurs convenir que les uns et les autres sont également fondés dans leur prétention.

Mais comme la question ne peut être résolue en droit, puisque la société doit pourvoir, sous peine de mort, à ce que ces travaux pénibles soient exécutés par les uns ou par les autres, la question se résout parfois en fait, par la dépossession des uns au profit des autres, et c'est ce que les politiques appellent progrès ou révolution.

Quoi qu'il en soit nous en avons assez dit pour faire juger à quel point un mobile tel que le désir d'être heureux peut exciter les sentiments les plus profonds et les plus violents de l'homme, exalter ses passions, déchaîner toutes ses convoitises, et porter son activité physique et morale aux entreprises les plus audacieuses. La guerre et la religion peuvent seuls offrir des exemples comparables aux excès de toute sorte oii l'exaltation politique a pu entraîner les hommes: pour trouver, par exemple, un terme de comparaison à la Terreur, il faut aller chercher les massacres de la Saint-Barthélémy ou la guerre du Palatinat.

Nous n'avons pas besoin d'insister sur les effets que des sentiments aussi impérieux, des actes aussi violents, peuvent produire sur la physionomie des hommes.

Tant que durent les événements politiques, il y a une contagion, un penchant à l'imitation, qui fait ressembler vraiment les partis révolutionnaires à un peuple de marionnettes tiraillées par un seul et même fil. Lorsque le calme succède à la tempête, la plupart des hommes reprennent leur conscience et leur libre arbitre, l'ordre et l'équilibre se rétabhssent dans leurs idées et par suite dans leurs traits. Mais il en est beaucoup qui, plus violents ou plus faibles, ne recouvrent jamais leur pleine raison, et au milieu de toute une nation guérie de son délire, on voit errer ces survivants d'une révolution morte, portant sur leur visage les stigmates d'une folie que rien ne peut guérir.

AntécédenU historiques. — Ce n'est pas seulement dans le présent que se fait sentir l'influence du milieu social : si elle est là directe et actuelle, elle y est renfermée dans les limites de la vie de l'homme et du lieu qu'il habite. Les antécédents historiques, de tous les points de la terre et de toutes les époques du temps, accumulent sur une race une masse d'idées et de souvenirs que rien ne peut détruire et que chaque jour augmente ; ils exercent sur l'âme d'un peuple une pression continuellement croissante, qui a pour effet de fortifier et de condenser de plus en plus les éléments dominants du caractère collectif.

La religion, la guerre civile, les révolutions, les persécutions, les guerres de peuple à peuple; tous les événements enfin oii l'homme a pu imputer à ses semblables une part de responsabilité dans les maux qu'il a soufferts, laissent après eux des traînées de haine ou de douleur qui se prolongent à travers plusieurs siècles, unissant dans un commun sentiment, d'un côté les fils des oppresseurs, et de l'autre les fils des opprimés.

D'autres sentiments, ceux-l.à de nature favorable, perpétuent souvent à travers les siècles les traditions de la science, de la rehgion, de l'art, les souvenirs glorieux, la mémoire des héros ou des saints, et cet héritage, réparti dans tous les cœurs d'une race, lui donne un caractère de noblesse et de grandeur qui se marque dans tout ce qu'elle produit.

Ce qui a heu pour les peuples et pour les races se rencontre aussi dans les groupes régionaux tels que les anciennes provinces, ou dans les contrées que leur configuration isole ou sépare, et où

230 l-A rilYSIONOMIl-: COMPARÉE

la population est restée longtemps homopfhne. Enfin les tribus, el los familles elles-mêmes, ollVent aussi de nombreux exemples d'une iniluence agissant indéfiniment de génération en génération, et dont la source est dans la tradition toujours vivante d'une idée, d'un ancêtre ou d'un événement, datant d'un siècle et davantage.

Il est intéressant d'observer dans l'état actuel des peuples les fortunes diverses de l'inlluence des antécédents historiques selon que le cours des choses l'a favorisée ou combattue. Car, ainsi que toutes les puissances de ce monde, celle-ci est exposée à des rivalités qui tantôt la renversent et tantôt viennent s'y briser. Dans les pays primitifs ou barbares, Tinlluence des traditions est le plus souvent durable et résiste à l'action du temps, parce que les événements y sont aussi rares que les idées : mais dans notre vieille Europe si souvent bouleversée, oh les frontières des empires ont été continuellement déplacées, où plusieurs inondations de barbares ont amalgamé pendant des siècles toute espèce de races, les antécédents historiques ont été noyés dans le torrent des hommes et des idées, et la trace n'en est pas toujours facile à reconnaître.

Cependant, grâce à leur situation à la fois septentrionale et péninsulaire, la Suède et la Norvège, quoique unies politiquement, nous offrent un exemple très intéressant et très bien caractérisé de ce qui peut arriver lorsque deux groupes d'une même race se développent avec des antécédents historiques différents.

Tandis que la Suède devenait une nation conquérante et rapportait chez elle la bonne humeur des victorieux, la Norvège, écrasée par ses conquérants danois, se concentrait dans la haine de l'oppresseur.

L'union des deux peuples en un seul royaume n'a pas encore pu effacer la profonde différence de caractère qui les sépare. Autant le Suédois est gai, ouvert, avide de plaisir et de nouveautés, autant le Norvégien est sombre, méfiant, austère, jaloux de son indépendance. Aussi, quoique leur constitution actuelle ait été établie à peu près sur les mêmes principes, le cours des idées politiques n'a cessé, en Norvège, de tendre vers une démocratie de plus en plus ombrageuse, tandis qu'en Suède les idées de conservation sont restées dominantes.

11 convient d'ailleurs de tenir compte d'une différence (pii a beaucoup contribué à marquer et à accélérer la formation du carac-

tère norvégien, c'est la différence du sol, du climat et des relations. Le sol de la Norvège est montagneux, souvent stérile ; ses côtes sont profondément découpées par des fjords, défilés sombres où, entre deux murailles de rochers, la mer s'engouffre à plusieurs lieues dans les terres; les grands vents d'ouest, la mer toujours orageuse, battent sans relâche ses côtes ; le ciel est presque toujours chargé de nuages. Confiné sur une bande étroite de terre entre les montagnes qui le repoussent et la mer qui l'assiège, le Norvégien est forcément devenu pêcheur et marin, et ce ne sont pas là des métiers qui égayent beaucoup, surtout quand il faut naviguer dans de tels parages. Toutes ces conditions de vie ont dû naturellement aggraver et maintenir le fond d'amertume que les malheurs de la conquête avaient laissé dans le cœur de ce peuple, et voilà comment, malgré son union avec les Suédois. il a gardé un caractère si différent.

Si les antécédents historiques ont laissé en Europe peu d'exemples d'influence sur tout un peuple, on n'en peut pas dire de même pour ce qui se rapporte aux souvenirs des guerres et des persécutions religieuses : ceux-là sont demeurés intacts sur un grand nombre de points de l'Europe, et sans sortir de chez nous, on sait que les haines et les rivalités entre catholiques et protestants, dans certaines contrées du midi, sont loin d'avoir disparu, quoique depuis longtemps aient cessé les causes qui les avaient fait naître. A l'heure qu'il est, on peut retrouver encore dans ces pays-là des sectaires aussi ardents qu'au temps des guerres de religion, et qui, dans leurs idées, leurs opinions, leurs actes, leur physionomie, font revivre sous nos yeux l'incarnation des anciens ligueurs ou des huguenots.

Les phénomènes psychologiques collectifs. — C'est un fait bien connu que la réunion en groupes exerce sur les idées et sur les actions des hommes une influence d'autant plus puissante que la réunion est plus nombreuse.

Si la réunion a été préparée pour un objet déterminé, que l'ordre y soit assuré d'avance, les délibérations y acquerront beaucoup plus de maturité, les décisions, beaucoup plus de sagesse, que si efles se passaient entre un petit nombre d'hommes. Mais si le nombre des assistants n'est pas limité, si c'est le hasard seul qui décide

des sujets h traiter et des r(^solutions à prendre, la confusion et rincerlitude se r(''pandrout bientôt dans tous les esprits ; l'intelligence ni la volonté de chacun des assistants ne fonctionnant plus librement, il se produira entre eux des malentendus, et plusieurs se trouveront, en fin de compte, avoir parlé ou agi contre leur propre sentiment et contre leur volonté bien arrêtée.

Que si les hommes, déjà animés par quelque sentiment général, se trouvent réunis en foule et que l'agitation se mette parmi eux, des phénomènes plus redoutables ne tarderont pas à se manifester.

En outre des éléments dont nous venons de parler, il y a tout d'abord une cause immédiate et infaillible de confusion : les hommes ne peuvent plus s'entendre, puisqu'ils crient tous à la fois ; ils ne sont plus maîtres de leurs actions, puisque la foule les presse et les roule dans son flot irrésistible.

Mais cela ne suffirait encore pas à expliquer d'une manière suffisante les perturbations épouvantables qui, tant de fois, ont pris naissance dans les foules, et dont l'effet tantôt se propage instantanément comme une traînée de poudre, tantôt se prolonge et s'établit d'une façon permanente pendant des années, sans que personne ait l'idée ou le pouvoir d'y résister.

Pour qui prend garde à mesurer les événements à leurs causes, il semble évident que la plupart, surtout les plus importants, comme les révolutions et les guerres, ne sauraient être justifiés raisonnablement par les faits visibles auxquels on les attribue : il y a une disproportion qui, ce me semble, saute aux yeux.

Je ne vois donc pas comment on pourrait se dispenser d'admettre qu'en dehors du champ de nos observations et hors de la portée de notre intelligence, il y a un monde, ou un ordre de courants et de forces inconnues, dont nous ne pourrons jamais découvrir ni la nature ni la puissance, mais dont les effets se manifestent clairement dans les événements, dans les catastrophes, auxquels nous assistons tous les jours sans en pouvoir deviner la cause, et qui déjouent tous les calculs de notre force et de notre intelligence. C'est ce que les uns appellent l'histoire, et les autres, la Providence.

Onand nous voyons tantôt ces infiltrations de faits et d'idées

qui désagrègent lentement les États, tantôt ces trombes venues on ne sait d'où, et qui en deux ou trois tours arrachent toute une civilisation, n'est-il pas évident que sous, les apparences qui nous éblouissent, il y a des réalités mystérieuses que nous ne voyons pas? Nous suivons d'un œil assuré le cours du fleuve, nous en distinguons les rives, mais les bas-fonds, les gouffres, les contrecourants et les tourbillons, nous ne les connaîtrons jamais. Et voilà pourquoi notre raison s'arrête, atterrée, devant ces bouleversements dont nous sommes témoins sans y pouvoir rien comprendre.

Dans les grands déplacements d'hommes comme les migrations, les voyages de mer, les pèlerinages; dans les guerres, les sièges, les naufrages, aussi bien que dans les époques d'agitation et de trouble, des perturbations du même genre viennent tout à coup, sans qu'on sache comment, bouleverser instantanément toute une foule, et jusqu'à des peuples entiers.

Batailles. — Le sauve-qui-peut. — Les batailles ont leur « sauve-qui-peut » ! qui change une victoire en défaite ; les sièges ont leur folie obsidionale, qui suscite dans tous les cerveaux d'une population assiégée des troubles toujours les mêmes,,

La grande peur. — Pour rappeler un des plus mémorables exemples de ces phénomènes collectifs, on peut citer ce qu'on a appelé « la Grande Peur ».

Un jour, sous la Terreur, on vit au même instant tous les habitants de la France, depuis les plus grandes villes jusqu'aux derniers villages, s'armer, se retrancher dans les maisons ou se poster, la baïonnette croisée, à toutes les avenues, pour repousser « les brigands », qui arrivaient Quels brigands? D'oii venaient-ils? Qui l'avait dit? Personne n'a jamais pu savoir d'où celte nouvelle était partie; on a cherché, interrogé partout, fait des enquêtes : rien.

Il y a eu là un vertige, non pas seulement contagieux, mais endémique, et qui s'est répandu par les mêmes voies inconnues par où se répand la peste, par où s'était répandue la Terreur elle-même. Et quand on y réfléchit, si l'on compare les horreurs de la guerre aux causes apparentes qui la font naître, on reconnaît que la guerre, comme tous les autres fléaux nous arrive aussi

par ces voies inconnues dont nous ne saurons jamais la direction.

E/fets dex phénomènes psijchologiqucs collectifs sur la phijsionomic. — Est-il besoin d'insister pour démontrer que des effets d'expression d'une nature collective résultent des phénomènes collectifs que nous venons de rappeler? L'expérience de tous les jours, l'histoire de Ions les temps, sont là pour attester que l'uniformité et la puissance de cette expression sont en proportion directe du nombre des hommes et de la violence du sentiment colectif qui les possède. Plus ces deux forces les dominent, plus la physionomie individuelle s'efface pour s'absorber dans celle de la foule où l'individu est noyé.

Sans rechercher s'il n'y a pas là, dans le sens biologique et physiologique du mot, une vie commune, et si ce que nous appelons la société humaine n'est pas un animal dont l'individu ne serait que l'élément organique, nous pouvons du moins tenir qu'en fait, de ces influences et de ces réactions réciproques entre les hommes, résulte tout un ordre d'idées et d'actions collectives, 011 le caractère individuel de chaque âme et de chaque volonté se modifie ou disparaît entièrement. On voit alors paraître les hommes, tantôt sous un aspect inattendu, tantôt, ce qui n'est pas trop dire, sous une forme inconnue ; et quelque soit le pouvoir mystérieux qui opère ces transformations, les effets en sont trop manifestes pour qu'on en puisse contester le caractère.

Le sentiment, l'intelligence et la volonté de l'homme, se modifient donc toujours plus ou moins lorsqu'au lieu de sentir, de comprendre ou d'agir seul, il le fait en réunion : cela n'est pas douteux. De là, au point de vue de la physionomie, tout un ordre aussi d'expressions correspondant à l'ordre nouveau d'idées et d'actions collectives que nous venons de déterminer.

11 ne serait pas praticable, vu le nombre indéfini de ces actions, de les étudier, car il n'y faudrait rien moins que l'énumération complète de tous les cas imaginables oti les hommes ont occasion de se rassembler. Nous devrons donc nous borner à indiquer les exemples les plus notables de ces rassemblements, et à rappeler le caractère général de l'expression que prend la figure humaine dans les groupes et dans les ensembles ainsi formés»

Ce n'est pas la première fois que nous cherchons à attirer l'attention des penseurs sur ces phénomènes collectifs, dont l'importance et la multitude nous avaient depuis longtemps frappé. Dans notre Zoologie morale, sous la rubrique des Moutons de Panurge, nous en avons esquissé le tableau et décrit les effets. Nous demandons la permission de mettre sous les yeux du lecteur les faits observés et rapportés par nous : s'il n'est pas admis qu'on se cite soi-même, il nous semble néanmoins permis de se servir de ses propres travaux.

Les passages qui suivent montreront les principaux exemples des rassemblements humains, et les effets de physionomie qui s'y produisent.

« Familles, tribus, nations, camps, villes, alhances et sociétés de toutes sortes, l'homme ne se lasse pas de former et de resserrer ces groupes oii son isolement devient union, oii sa faiblesse devient force.

» Et dès que les hommes sont ainsi rassemblés, ne voyezvous pas que leurs corps pressés, leurs âmes qui s'entrelacent, forment vraiment une sorte de monstre à mille têtes oii s'efface et s'engloutit la personne humaine?

» Quand des groupes se forment, se rapprochent, s'unissent ; que peu à peu une même pensée germe et se propage par traînées rapides ; que le flot des têtes et des cœurs commence à frémir, puis ondule, puis se soulève, et qu'enfin un seul cri part à la fois de toutes les poitrines ; quand un orateur, saisissant par degrés toutes les âmes, les maîtrise, leur impose sa volonté, les force à sentir et à penser comme lui-même ; quand, sur le théâtre, un seul acteur, d'un mot ou d'un cri, fait éclater de rire ou fondre en larmes toute une salle ; quand l'artiste, d'un peu de marbre ou d'un peu de couleur, sait faire la source éternelle d'une môme idée ou d'un même sentiment, comment un seul homme en pourrait-il ainsi dominer tant d'autres, si quelque force mystérieuse n'était là derrière lui pour lui prêter ce pouvoir?

» Voulez-vous savoir ce qu'il advient des hommes quand cette force terrible les enlève et les emporte? Voyez-les en proie au plaisir, à la douleur, à la crainte, à la colère, à l'enthousiasme,

au carnage. Leurs yeux étincellent, leurs bras s'agitent, ils poussent des cris, passent en un instant du rire aux larmes, de l'abattement à la fureur; ils vont, viennent, bondissent, tombent; parfois ils se roulent à terre en s'arraehant les cheveux, ils se poursuivent, ils se saisissent, s'étranglent et se dévorent les uns les autres comme des bètes féroces. »

Dans Le premier pèlerinage du capitame, des Voyages et Aventi/res de Cougourdan, nous avons également décrit un de ces tableaux de physionomie collective. Ici le cas est plus déterminé, il s'agit d'une scène de la Terreur:

« Mais un autre spectacle me força bien de regarder ailleurs. Les parapets des forts, l'escalier de la Joliette, tout le quai, étaient couverts d'une foule énorme qui criait en agitant les chapeaux et en brandissant des sabres, des piques et des fusils. A mesure que nous approchions du quai, je distinguais mieux leurs visages, leurs gestes, leurs accoutrements et leurs cris.

» Ma parole, on aurait dit des fous furieux ou des diables ! Ils levaient les bras, ils se serraient les mains en tournant les yeux au ciel; d'autres riaient, d'autres pleuraient, d'autres dansaient en rond, et puis lançaient leurs chapeaux en l'air, et puis se jetaient dans les bras de leur voisin ou de leur voisine.

» Quant à leur costume, on n'aurait pas pu dire si c'étaient des brigands ou des masques ; beaucoup avaient une longue veste rouge ; la plupart portaient une espèce de bonnet rouge, relevé en avant et déchiqueté par derrière ; d'autres, des mouchoirs à tabac, des casques, des chapeaux montés. J'en vis un qui était coitré d'une mitre d'évêque, avec un tablier de taffetas vert sur le dos ; un autre avait mis une chasuble de prêtre et la faisait voler avec ses bras en dansant. 11 y avait autant de femmes que d'hommes, et armées comme des soldats : une, presque nue, avec une espèce de blouse jusqu'au milieu de la cuisse, sans bas ni caleçon, rien! les pieds dans des petites bottes, les cheveux épars, un bonnet rouge campé sur l'oreille, portait un fusil en travers du dos, un tambour sur le ventre, et ran, plan, plan, en tapait sans s'arrêter.

» Ils chantaient. J'ai su quoi, depuis: la Marseillaise et Ça ira^ ça ira! Ce Ça ira, mon cher ami, c'était le plus hideux;

je ne pouvais pas croire que ce fût du français ni du pdtois. En braillant ça, les yeux leur sortaient de la tête, leurs figures se crispaient comme des mufles de chiens ; ils montraient les dents, ils suaient, ils bavaient, et le dedans de leurs gueules était si rouge qu'on aurait dit qu'ils allaient vomir du sang ! »

Les affaires, les plaisirs, les fêtes, les batailles, la prière, les solennités de la vie, en rassemblant les hommes sous l'attraction ou sous l'empire d'un sentiment commun, impriment à leurs corps des mouvements généraux, répandent sur tous les visages une expression pareille : aussi dit-on « la physionomie d'une foule, d'une réunion ». Si, se rapportant aux principes que nous avons rappelés tant de fois, on voulait analyser l'expression d'une bataille, d'une assemblée, de chacune de ces scènes, enfin, où l'individu est absorbé dans une action collective, on reconnaîtrait que l'effet expressif s'y forme par les mêmes combinaisons de Hgnes, de masses, de force, de vitesse ou de lumière, que dans les actions expressives individuelles. A la simplicité, à la régularité, à l'étendue, au calme, correspondent des idées solennelles, larges, puissantes : la confusion, le tumulte, l'agitation, font voir au contraire que le sentiment de tous ces hommes est violent, incertain de lui-même.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur les mouvements collectifs d'expression; analogues ou différents, tous les exemples que nous pourrions prendre ne nous fourniraient pas d'autres éléments d'analyse que ceux dont nous nous sommes servi.

La seule observation que nous ayons à ajouter, et qui ressort d'ailleurs suffisamment de la comparaison qu'on peut faire de notre dernier exemple avec ceux qui le précèdent, c'est que l'expression collective est d'autant plus juste et d'autant plus manifeste que le sentiment ou l'acte qui la produit est plus unanime ; qu'en sens contraire, naturellement, plus les idées et les mouvements d'un groupe ou d'une foule sont divers et contradictoires, moins l'expression d'ensemble a de précision et d'intensité. Au point de vue de l'art aussi bien que de la physionomie, la première est belle, parce que c'est une harmonie : la seconde ne l'est pas, parce que c'est une dissonance.

Milieu naturel. — Nous arrivons enfin au troisième milieu, à

i38 I.A PHYSIONOMIK COMPAKÉb:

Ici Imisièiiie eineloppe, à celle (iiii cutuiue les deux autres et qui les domine: c'est ce que nous avons appelé le milieu naturel.

Tous les objets de la nature se cai'actérisent, au point de vue de leur etîet sensible, c'est-à-dire de leur expression, par des lignes, des directions, des étendues, des quanlilés, des formes, des proportions, des couleurs, des degrés de lumière ou de chaleur, des mouvements, des durées, des forces, des vitesses.

Ces qualités des choses se rétléchissent sur l'homme, qui les a continuellement devant les yeux. Tantôt elles agissent directement sur son corps, comme la lumière, en l'éclairant, ou la chaleur, en réchauffant ; tantôt elles influent sur ses idées : c'est ainsi que l'habitant des plaines, par exemple, a en général moins d'énergie morale que le montagnard.

Mais par quelque côté que commence l'intluence, le corps l'a bien vite répercutée sur l'âme ou l'âme sur le corps, et dans tous les cas la physionomie arbore des signes métaphoriques analogues aux caractères du mUieu qu'elle réfléchit : elle se conforme donc à ce milieu, elle tend de plus en plus hYiniiter. Voilà l'intluence du milieu naturel.

Par quel travail intérieur, par quelle loi inconnue, cette assimilation s'opère-t-elle, c'est ce que nulle analyse ne découvrira probablement jamais. Néanmoins le fait n'étant pas de ceux qu'on discute, il faut bien admettre que l'influence du mdieu naturel s'exerce directement des choses à l'homme, en vertu d'une loi dont nous ne connaissons que l'effet, et que cet effet consiste dans une assimilation plus ou moins marquée entre l'homme et la nature dont il est entouré.

La nourriture, le pays, le climat et l'époque, voilà, si nous ne nous trompons, les quatre éléments du milieu naturel, de ce milieu cosmique auquel toute l'industrie de l'homme ne peut rien changer, et dont, quoi qu'il fasse, il lui faut subir l'influence. Sans doute cette influence n'est pas égale pour tous les hommes du même pays et du même temps, puisqu'on voit les uns prospérer et les autres succomber, par exemple, sous un climal donné, mais pour peser inégalement sur eux, efle ne s'en étend pas moins sur tous.

La nourriture. — Si l'on considère que la nourriture est

pour ainsi dire la raison d'être de chacune des espèces d'animaux, puisqu'il suffisait à Cuvier d'une dent pour reconstituer un animal antédiluvien, on comprendra quelle influence la nourriture doit avoir sur l'espèce humaine. Sans doute l'homme est omnivore, mais s'il l'est d'organisation il ne l'est pas de fait. Il peut manger de tout, mais il ne mange pas de tout, il mange ce qu'il peut se procurer. S'il a, dans les pays civilisés, le choix parmi un nombre infini d'aliments, ses goûts nationaux ou personnels lui font choisir de préférence un régime plus ou moins substantiel, ou bien sa condition le réduit à se contenter d'une nourriture grossière ou insuffisante.

Rien n'est plus divers que la nourriture, tant sous le rapport de l'aliment que sous celui de sa préparation. Le goût en cette matière s'établit par nation, avec des nuances régionales qui tirent leur origine des traditions locales et surtout de la nature du climat. Un instinct tout naturel, continuellement encouragé par l'expérience, porte l'homme à choisir de préférence les aliments propres à contrebalancer les influences de climat qui lui sont contraires. C'est pour cela que les peuples des pays froids usent d'une nourriture substantielle et mangent beaucoup, tandis que les peuples des pays chauds ont un régime léger et excitant.

Rien que ces différences dans le manger suffisent à donner aux premiers une constitution lourde et massive, des digestions lentes pour s'assimiler la masse grossière dont leur estomac est toujours surchargé. Chez les autres, au contraire, la digestion est une fonction secondaire, et le système nerveux, animé par la nature excitante des mets habituels, prédomine sur le système musculaire et laisse h l'imagination et à la sensibihté plus d'action.

Mais le manger n'est que la moitié de la nourriture, et chez les peuples européens, la boisson tend de plus en plus à prendre une place considérable dans les besoins ; elle est devenue un plaisir, puis un vice, puis une maladie sociale. Et alors, plus un peuple est buveur de sa nature, plus sa boisson nationale aura d'influence sur son intelligence, sur ses actes, et, par conséquent, sur sa physionomie. Ces effets deviendront encore plus

260 LA PHYSIONOMlt: COMPARÉE

marqués si le tabac, ce grand adjuvant de l'ivrognerie, y est en usage.

L'Allemagne est de beaucoup le pays du monde où on boit et où on fume le plus. 11 est inutile de rappeler ici l'état d'hébétement auquel arrivent par degrés les buveurs de bière de ce pays.

Chez les Anglais et chez les Américains, c'est surtout l'alcool qui fournit le type de l'ivrognerie nationale.

En France, on se grise avec le vin ; c'est l'ivrognerie la moins dangereuse. Mais la prospérité des contributions indirectes, qui est une des principales ressources de notre budget, exige, de la part du gouvernement, des tendances continuelles à encourager la consommation ; et le vin manquant, l'alcool et surtout l'absinthe commencent à s'avancer comme une marée montante, si bien que le nombre des fous alcoohques va se multiphant d'année en année.

Dans les pays du midi de l'Europe, l'ivrognerie est à peu près inconnue. Ce n'est pas que le vin n'y soit commun et qu'on n'y pût fabriquer de l'alcool en quantité, mais, dans ces chmats tempérés, l'homme n'éprouve pas, comme l'Allemand sous sa neige ou l'Anglais dans son brouillard, le besoin de se raffermir, par l'excitation alcoohque, contre l'affaissement et la mélancohe qu'ils respirent dans Tair.

Ces indications générales suffisent pour marquer le sens et la portée des effets de la nourriture au point de vue de la physionomie. Nous ne saurions nous engager dans un examen de détail de ces effets: ce serait vouloir comparer chaque espèce d'homme à chacun des plats qu'il mange. Ici, comme sur toutes les influences de milieu que nous avons dû mettre en ligne de compte, nous nous contentons d'une vue d'ensemble, laissant à chacun les observations de détail.

Le pays. — Le pays se compose essentiellement du sol et de ses produits.

Selon que le sol est élevé ou bas, étendu ou resserré, uni ou inégal, plan ou montagneux, sec ou arrosé de cours d'eau, découvert ou boisé ; selon que la terre est calcaire, granitique, schisteuse, sablonneuse ou marécageuse, des qualités particulières

s'établissent dans les races animales qui y vivent. Or, comme l'homme est de tous les animaux celui qui s'approprie le plus les ressources de la nature, c'est sur lui que se marque le plus complètement et le plus profondément l'influence du sol.

Les effets de cette influence sont en rapport presque littéral avec les diverses qualités du sol. Les idées et les sentiments de l'habitant sédentaire des grandes plaines ont quelque chose du calme et de l'indifférence des horizons uniformes au milieu desquels il passe sa vie. Dans un pays accidenté de coteaux où des perspectives riantes et bornées varient à chaque pas l'aspect de la nature, l'esprit et le cœur s'animent, et le caractère de l'homme semble refléter l'inconstance et l'imprévu de ces paysages toujours changeants. Le montagnard est vigoureux, énergique, rude, comme les figures menaçantes des montagnes qui se dressent au-dessus de sa tête. Les pays humides ou marécageux nourrissent des races lourdes, lymphatiques, d'un esprit pesant, d'une sensibihté obtuse. L'homme qui vit dans les forêts prend quelque chose de sombre, de farouche, qui semble, de l'ombre et du silence des bois, s'abaisser sur lui.

La composition du sol n'a pas des effets moins profonds sur la constitution intime de l'homme et, par suite, sur ses formes, sur ses traits ; toutes modifications qui se traduisent dans sa physionomie par des expressions déterminées.

D'abord c'est de la nature du sol que dépend la qualité de la végétation ; le pays sera fertile si la terre végétale est favorablement distribuée, il sera stérile si elle manque. Dans le premier cas l'homme sera bien nourri, se portera mieux, sera plus fort, plus gai ; il se consacrera tout naturellement à l'agriculture puisqu'il trouve dans le sein de la terre un bonheur tout fait. Mais si la terre est mauvaise, il lui faudra s'ingénier autrement et chercher dans l'industrie, dans l'exploitation des forêts ou des mines, les ressources que la culture ne peut lui fournir.

La nature du sol a donc pour premier effet d'imposer à l'homme son genre de travail et de nourriture, ce qui est déjà beaucoup. Mais ce n'est pas tout, et la composition minéralogique du terrain agit directement et indirectement sur la santé et la con-

262 LA PHYSIONOMIE COMPAHEE

stitution des hommes qui y vivent. Les terrains calcaires sont secs, perméables et chauds ; les terrains schisteux, les terres argileuses, sont froids et humides ; le granit est froid, imperméable à l'eau ; les sables sont secs et absorbent l'humidité à travers leurs couches sans consistance. Chacun de ces terrains est le siège d'un ensemljle de propriétés qui, par la chaleur, par la lumière, par leurs exhalaisons, influent physiologiquement sur toutes les fonctions de l'organisme.

Enfin une action purement chimique, une pénétration directe de l'homme par le sol, résulte de l'eau qu'il boit. Cette eau n'est que le lavage, la dissolution, des éléments du sol : l'homme, on peut donc le dire, boit véritablement la terre sur laquelle il vit, et il nous suffira de rappeler les gâteux de certaines contrées des Alpes ou des Pyrénées pour montrer à quelle puissance peut s'élever l'action chimique d'un sol dilué par l'eau.

La prédominance ou le défaut de certaines espèces végétales ou animales, qui dépend d'ailleurs en grande partie de la nature du sol, mais qui tient aussi à la plus ou moins grande force de résistance et de multiplication de chaque espèce, voilà encore un élément qui peut être plus ou moins favorable à l'homme, suivant que les végétaux et les animaux, qui manquent ou foisonnent autour de lui, sont utiles ou nuisibles.

Enfin il ne faut pas oublier une des conditions les plus importantes des établissements humains, et par conséquent de la vie pour chacun des individus : le régime naturel et la distribution des eaux. Ce n'est pas assez de dire avec Pascal que les fleuves sont des chemins qui marchent : quand on considère que tous les peuples en ont suivi le cours pour se répandre sur le globe, que tous les postes avancés de la civiHsation s'échelonnent le long de leurs bords; que les fleuves sont la seule voie ouverte, la seule possible, aux entreprises des explorateurs, aux armées des conquérants, aux invasions des barbares, aux migrations des peuples, il faut reconnaîh'e qu'ils sont pour le genre humain ce que le cœur et les veines sont pour le corps de l'homme: l'organe même de la circulation el de la vie.

Le voisinage ou l'éloignemont de la mer ne joue pas un riMe moins décisif sur la destinée des peuples: il suffit d'un coup d'œil

jeté sur une mappemonde pour mesurer l'étendue de cette vérité.

Pour donner un exemple complet et saisissant de l'inlluence du pays sur la physionomie, nous ne saurions mieux faire que de reproduire les extraits suivants du cours d'anthropologie que faisait M. de Quatrefages au Muséum en 1868. [Revue des cours scientifiques, 5" année, p. 728). C'est à propos de l'Amérique.

« L'abbé Brasseur de Bourbourg retrouve au nord, chez les populations européennes, les caractères physiques, intellectuels et moraux des Iroquois, tandis que, sous les mêmes rapports, celles du midi lui rappellent les Gherokees. Il m'a de plus cité dans une conversation l'histoire très curieuse d'une famille qui remonte aux premiers temps de la colonie. Non seulement elle ne s'est jamais unie aux Indiens, mais les alliances de famille y ont été fréquentes. Cependant le chef disait à celui de qui je tiens ces détails : « De traits, de cheveux, de caractère, nous sommes devenus des Hurons. »

Le professeur a ensuite donné lecture de la copie d'une lettre de M. Pruner-Bey à M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, et qui contenait ce qui suit :

« L'anglo-saxon américain présente dès la seconde génération des traits du type indien qui le rapprochent des Leni-Lenappes, des Iroquois, des Cherokees. Le système glandulaire se réduit au minimum de son développement normal. La peau devient sèche comme du cuir ; elle perd la chaleur du teint et la rougeur des joues, qui sont remplacées chez l'homme par un coloris de limon, el chez la femme par une pâleur fade. La tête se rapetisse et s'arrondit ou devient pointue. Elle se couvre d'une chevelure lisse et foncée en couleur ; le cou s'allonge. On observe un grand développement des os zygomatiques et des masséters. Les fosses temporales sont profondes, les mâchoires, massives. Les yeux sont enfoncés dans des cavités très profondes et assez rapprochées l'une de l'autre. L'iris est foncé, le regard, perçant et sauvage. Le corps des os longs s'allonge principalement à l'extrémité supérieure. La France et l'Angleterre fabriquent en conséquence , pour l'exportation dans l'Amérique du Nord, des gants à part dont les doigts sont particulièrement allongés. Les cavités de ces os sont très rétrécies. Les ongles prennent facilement une forme allongée et pointue. Le larynx

iU LA PHYSIONOMIK COMPARÉE

est grand, la voix, rauque et criarde. Le bassin de la femme se rapproche, dans les extrêmes, de celui du singe. »

« Un autre correspondant se contente de dire qu'il rappelle celui de l'homme. Le même ajoute un détail remarquable : « Le langage tend à se rapprocher du polysynthétisme des langues des Peaux- Rouges par les 5/an^A/rfl?-/j/j/ï/.sY'A' (formules))). Il signale enfin comme traits de mœurs « l'exclusion de la lumière dans les appartements Tamour des couleurs criardes dans les vêtements. » Or on sait que le goût auquel il est fait allusion en dernier lieu est propre à toutes les populations sauvages.

« Le flegme proverbial des Anglais, ajoute le professeur, a disparu chez le Yankee pour faire place à une agitation fébrile qui se traduit par un besoin incessant d'occuper ses mains et par l'habitude de tailler du bois. »

Cette citation est très curieuse, comme on voit, pour donner une idée de la puissance de modification du pays sur l'homme. Le fait est d'autant plus concluant que, dans la même leçon, le professeur a montré tout près, dans le golfe du Mexique, aux Antilles, les créoles français formant une race très belle, où les femmes sont célèbres pour leur teint de camellia, leurs grands beaux yeux, la finesse de leurs mains et de leurs pieds, la grâce incomparable de leur taille et de leurs mouvements, et enfin le type profondément féminin de leur beauté.

Nous pouvons ajouter de notre chef qu'elles joignent à ces avantages une distinction exquise, un esprit charmant et une bonté touchante. Il est juste de noter, pour se rendre compte des raisons de cette différence avec les Américaines du continent, que les créoles des Antilles sont d'origine française ou espagnole.

Ainsi, soit par le cours que ses aspects donnent aux sentiments et aux idées de l'homme, soit par la nature du travail qu'il lui impose, soit par les produits naturels dont il l'entoure, soit par son action chimique et physique directe, soit enfin par la distribution de ses eaux, le pays modifie l'homme physique et moral et imprime par conséquent à sa physionomie des signes analogues à l'expression des objets naturels qui l'entourent.

Le climat. — Le climat produit des effets plus décisifs et plus profonds. Aux limites extrêmes de ses écarts, la seule différence de chaleur thermométrique suffit déjà pour modifier complètement la constitution de l'homme.

Mais le degré de froid ou de chaleur n'est que le moindre des éléments du climat. La météorologie, la latitude, l'altitude et la configuration du sol, l'orientation des lieux, le voisinage de la mer, la distribution des eaux, l'abondance ou la rareté des forêts, sont autant de circonstances dont chacune exerce son action pour former l'ensemble du climat.

La température . — Dans un air chaud, la respiration est faible et régulière ; la circulation est égale ; les fonctions de la peau s'accomplissent normalement, les mouvements sont libres, la démarche, aisée.

Le froid congestionne les tissus, contracte le système nerveux, ralentit les fonctions de la peau. 11 rend les mouvements pénibles, la respiration difficile, et l'homme se contracte sur lui-même pour réduire autant que possible sa surface.

Mais si la chaleur devient excessive, l'air trop dilaté n'oxyde plus assez le sang, une transpiration continuelle épuise l'homme, qui tombe, à demi asphyxié^, dans une grande faiblesse. En cet état il est pâle et toutes ses actions expressives prennent l'aspect de l'accablement.

L'excès du froid produit aussi un ralentissement dans l'activité, un engourdissement des nerfs et des muscles, une sorte d'asphyxie, puis de congestion, qui finit par amener un sommeil mortel.

Entre ces deux excès on peut observer une infinité de nuances qu'il serait trop long de préciser une à une. Nous aurons assez fait en remarquant d'une manière générale que les températures moyennes sont les plus favorables à l'équilibre des facultés, et que c'est sous leur influence que l'expression physionomique reste le plus indépendante du degré de la chaleur; qu'au contraire les températures extrêmes, par le trouble et la souffrance qu'elles font subir à l'homme, modifient le plus son expression naturelle.

Cependant, à Paris et dans toutes les villes populeuses où

la circulation est très active, It; grand nombre de passants qu'on a occasion d'observer fait que des signes, observés isolément sur chaque individu, prennent une grande évidence par leur répétition sur toutes les personnes qu'on rencontre. Qu'un jour de beau temps succède à de longues pluies, vous verrez les visages épanouis, les mouvements libres. Qu'il fasse une grande chaleur, les gens se traînent d'un air accablé. Quand vient une forte gelée, de son lit on en est averti par le bruit précipité des talons: tout le monde court, le nez baissé, le dos courbé. Un jour d'orage il y a dans la démarche des passants, et même des chevaux, quelque chose de galvanique.

D'ailleurs ces effets ne sont pas seulement momentanés. Dans les pays à température excessive, à force de se répéter ils finissent par imprimer un accent ineffaçable aux manières et aux mouvements des habitants, même pendant les saisons oh la température s'adoucit pour quelque temps. J'ai eu occasion de l'observer en Suède, au cours d'un voyage que j'y fis pendant un été. Au premier abord, quand on voit l'activité de tout ce peuple s'agitant, passant les soirées en plein air, toujours en promenade et en parties de campagne, on est porté à le taxer de vivacité plus que de lenteur. Mais embarquez-vous sur un des innombrables bateaux qui sillonnent en tous sens le lac Mœlar, et quelque longue que soit la traversée, vous observerez avec étonnement que ces passagers, qui se sont embarqués si gaîment, resteront comme pétrifiés à leur place et n'en bougeront que quand le bateau sera près d'aborder. C'est un fait très saisissant, qui, je n'en doute pas, frappera aussi quiconque aura lieu de l'observer comme moi.

La météorologie. — Après et peut-être avant le froid et le chaud, le régime météorologique est un des éléments dominants d'un climat. Selon que le ciel est clair ou nuageux, que l'air est calme ou agité par les vents, que la sécheresse ou les pluies dominent, que le temps est plus ou moins variable, plus ou moins aigu ou orageux, on voit varier autant de fois le caractère de l'homme, son humeur se conformer ;\ l'aigreur ou à la sérénité du ciel, et toutes ces modifications intérieures se l'etléter comme toujours sur ses traits et sur sa physionomie.

Sans aller chercher des exemples chez des peuples voisins de nous, il suffit de comparer entre eux le (iascon, le Normand, le Provençal, le Franc-Comtois, l'Auvergnat, le Breton, pour voir combien les quahtés propres de chacun de ces types provinciaux sont en analogie avec la mesure de soleil, de pluie ou de neige, que la destinée a départie aux lieux qu'ils habitent.

La latitude. — La latitude, c'est-à-dire le plus ou moins de distance de l'équateur, a une grande influence sur l'homme, il n'en faut pas douter. Nous n'en pouvons connaître que ce qui en résulte pour le degré de température du lieu, mais il est difficile de croire qu'il soit indifférent pour nous de vivre plus ou moins près de l'axe de rotation du globe, quand on considère que l'habitant de l'équateur parcourt, avec le sol qui le supporte, neuf mille lieues par vingt-quatre heures, tandis que le Lapon ou le Groenlandais des terres arctiques en décrit à peine le quart ou le cinquième dans le même temps.

L'altitude. — L'altitude du sol est un autre élément, celui-Là plus direct et plus positif, de la constitution du climat.

Les hauts "plateaux. — Sur les hauts plateaux, la pression atmosphérique diminuant, il entre moins d'air dans les poumons à chaque inspiration, d'où suit que le sang s'oxyde moins et que la circulation est moins active. Il résulte de ces conditions un appauvrissement du sang ; l'homme s'affaiblit, son activité diminue, ses sentiments se dépriment.

11 a été établi par les observations de MM. d'Abbadie que les Abyssins qui vont séjourner sur les hauts plateaux de leur pays deviennent en peu de temps aussi noirs que les habitants de ces régions. L'expérience personnelle de ces voyageurs a confirmé leurs conclusions, car ils ont vu un jeune Abyssin qui les avait accompagnés sur les hauts plateaux, devenir presque noir. M. Antoine d'Abbadie, originairement blond, revint d'Abyssinie coloré en bronze foncé.

Les montagnes. — L'habitation dans les montagnes produit des effels plus ou moins sensibles selon la nature des reliefs et le plus ou moins d'altitude de la station. La pureté et le mouvement de l'air et des eaux, la position habituelle du corps sur des lieux élevés, la puissance imposante des masses au milieu desquelles

268 LA PHYSIONOMIK COMPARÉE

se passe la vie du montagnard, donnent à son âme une énergie et à son corps une vigueur extrêmes, pourvu que la région qu'il habite ne soit pas par trop abrupte et déserte. Car si l'homme, de sommets en sommets, arrive à se cantonner dans une de ces gorges affreuses oh l'on ne trouve plus que des ours et des loups, les conditions de sa vie deviennent par trop dures, et il n'est plus qu'un sauvage.

Le relief et la rudesse des montagnes moulent donc, au pied de la lettre, des corps et des âmes qui leur ressemblent par des qualités analogues, par l'énergie et la rudesse physiques et morales. C'est vrai de l'homme qui vil dans ce milieu fortement caractérisé, c'est vrai des animaux sauvages ou domestiques qui y vivent à côté de lui ; la zootechnie, l'anthropologie, s'appuyent sur cette vérité pour en tirer, l'une, les principes pratiques du croisement de certaines races d'animaux, l'autre, l'analyse des causes de certaines modifications de l'espèce humaine.

L'orientation. — L'orientation des lieux est une autre cause de modifications plus ou moins profondes dans la sensibilité, dans l'intelligence, et par suite dans les aptitudes physiques et morales de l'homme.

Selon qu'un lieu est plus ou moins exposé à la radiation solaire, selon qu'il reçoit ou ne reçoit pas le souffle de certains vents, les habitants vivent sous des impressions physiques et dans des cours d'idées très différents. C'est, pour prendre un exemple, dans les coulées des chaînes de montagnes, dans des gorges 011 le soleil pénètre rarement, oti soufflent des bises glacées, qu'on trouve des caractères aigres, des esprits fantasques, associés parfois à des pensées profondes.

Le climat de Genève, par exemple, produit beaucoup d'hommes de ce tempérament, mélancoliques, fanatiques, rêveurs, chez qui une âpreté sombre et froide s'aflie à une intefligence supérieure. Rousseau est un des types les plus complets de cette race qui s'étend d'ailleurs, avec un climat analogue à celui de Genève, jusqu'au delà de Lyon. Les Lyonnais eux-mêmes ont un penchant très marqué aux idées ardentes et sévères. Leur exaltation politique à toutes les époques l'a fait voir assez.

Le caractère de cette race d'hommes s'annonce dans leur phy-

sionomie par des signes d'une grande évidence. Le plus saisissant est le regard, qui est chaud et concentré. La voix est mordante ou profonde, les mouvements sont souvent raides ou brusques.

11 y a là sans aucun doute une action locale dont l'élément dominant me paraît être le voisinage des Alpes et le souffle continuel des glaciers : car je suis bien loin de penser avec Michelet que « le vent des glaciers est prosaïque » et qu' « il souffle le doute ». C'est pour cela que j'ai cru pouvoir insister avec un peu plus de détails sur cet exemple qui nous touche de près.

Mais pour voir ce qu'une orientation défavorable peut faire d'un pays et de l'homme que la rigueur de la nature a condamné à y vivre, il faut hre la relation du naufrage de lord John Byron, grand-père du poète, sur les côtes du détroit de Magellan.

Sur cette terre de malédiction, sous des torrents perpétuels de pluie, le sol des forêts n'est qu'un marécage, oti il faut marcher dans l'eau, tantôt jusqu'aux genoux, tantôt jusqu'à la ceinture, franchissant continuellement des branchages ou des troncs d'arbres renversés, enfonçant dans les fondrières, se déchirant les pieds aux pointes des racines brisées qui sont sous l'eau. Entre ce sol noyé et la mer, une ligne de rochers offre le seul passage 011 le pied puisse s'appuyer ; mais sur cette plage incessamment battue par des vagues énormes, il est impossible de pêcher ni de ramasser des coquillages, de sorte qu'il fallait ou périr ou se rembarquer. Dans le court séjour qu'il fit au milieu de cette peuplade, Byron put voir des scènes bien propres à montrer comment, dans ces contrées maudites, la nature fait l'homme à son image et semble lui souffler ses fureurs.

Un jour il fut témoin d'une cérémonie religieuse, qu'il serait plus juste d'appeler une orgie démoniaque. Les sauvages commencèrent par pousser des gémissements profonds s'élevant graduellement jusqu'à une espèce de chant hideux qui dura jusqu'à ce que, devenus furieux, ils se mirent à bondir comme des possédés, prenant dans le feu des charbons ardents et les mettant dans leur bouche, courant çà et là en brûlant tout ce qui se trouvait sur leur passage, et puis après ils s'armèrent de coquilles tranchantes, se tailladèrent les uns les autres ; enfin ruisselants de sang et épuisés de fatigue, de douleur et de rage, ils

tombèrent raides comme des barres de fer, les yeux if^e^^urnés et la bouche pleine d'écume.

Étrangers à tout ce qui l'ait le bonheur des autres hommes, ils ne connaissent ni l'amour ni la pitié, et quand la colère les pousse, il ne leur reste plus rien d'humain. Le cacique qui servait de guide aux naufragés, et qui pourtant était chrétien, se montra pour eux, dans tout le cours du voyage, d'une dureté incroyable, les obligeant à ramer comme des forçats, les surchargeant de fardeaux, et les laissant mourir de faim les uns après les autres, tandis que lui ne manquait de rien.

xMais que pouvait-on attendre de cet homme après ce que Byron lui avait vu faire? Un jour, au retour d'une pêche, le fds de ce barbare était venu au-devant de son père, qui lui donna à porter un panier d'oursins. Le panier était trop lourd, l'enfant le laissa tomber. Le père, transporté de fureur, saisit son fds entre ses bras et le jette de toutes ses forces contre un rocher. La pauvre petite créature y resta brisée et sanglante. La mère ramassa sou enfant : il était mort. Elle donna pendant plusieurs jours les signes du plus profond désespoir : mais le père n'eut pas seulement l'air de se souvenir qu'il eût jamais eu un fils.

A ce tableau épouvantable on pourrait opposer les idylles chantées par les poètes ou décrites par les voyageurs, dans ces pays bénis où la douceur du ciel, la beauté des paysages, la profusion des arbres et des fleurs, l'abondance de toutes les productions utiles, font de la vie une fête perpétuelle, et de l'homme, un enfant innocent toujours heureux.

Malgré la part de corruption que le cours des temps et des révolutions y ont apportée, certains pays de l'Italie ont gardé encore cette joie exubérante de la vie, cette gaîté du soleil et de la chaleur, que toutes les misères de l'âme ou du corps ne peuvent abattre.

Mais c'est dans les pays primitifs, dans certaines îles, surtout, isolées au milieu de l'Océan Pacifique, qu'on peut rencontrer des peuples dont l'âme et les mceurs gardent encore la grâce et la simplicité de la nature. L'archipel de Taïti, que les premiers explorateurs avaient déjà trouvé si délicieux, est encore aujourd'hui, en dépit de la corruption qu'y ont apportée les Européens,

un des lieux les plus poétiques et les plus touchants de la terre. Un roman justement célèbre. Le Mariage de Loti, qui a paru récemment, nous a ouvert des échappées imprévues sur toute une race d'âmes exquises et sauvages, enivrantes et fantastiques, qui passent là leurs jours sans guère connaître de la vie que le plaisir de vivre et la joie d'aimer.

Voisinage de la mer. — Les deux exemples que nous venons d'opposer l'un à l'autre peuvent servir à montrer aussi jusqu'à quel point la mer peut modifier le sort de l'homme qui habite près de ses bords. Son influence sur le climat est sans doute la plus absolue, puisqu'elle agit constamment sans que l'homme y puisse rien changer, mais il résulte de ce voisinage des conséquences incalculables sur le régime de vie et sur la destinée entière d'un peuple riverain de l'océan.

Sur des côtes qui n'ont pas de ports, la mer n'est qu'une frontière sans issue pour les habitants, sans accès pour les étrangers, et la population s'y trouve acculée tout aussi bien qu'au bord d'un désert. Si au contraire la côte est hospitalière, et qu'au delà de la mer il y ait des pays fertiles et commerçants, ce voisinage devient un élément de travail et de civilisation. Il se forme là un peuple de navigateurs qui, comme les Phéniciens, les Normands, les Portugais, les Anglais, se lanceront sur toutes les mers du globe, découvriront des terres inconnues, et tantôt par le trafic, tantôt par la guerre, se rendront maîtres du commerce maritime et planteront sur tous les rivages le pavillon de leur pays.

La pêche offre aux populations du littoral une ressource dont elles ne sauraient manquer de profiter : voilà une vocation, un genre de travail, un régime, à peu près forcés pour tous les hommes établis sur les côtes. Et voilà pour eux, comme pour les navigateurs plus aventureux dont nous avons parlé tout à l'heure, une constitution, une forme de penser et de sentir, tellement spéciales, tellement caractéristiques, que tout le monde reconnaît à première vue un marin, et que les peintres ou les romanciers se serviront toujours des mêmes traits pour le peindre.

D'ailleurs il ne faut pas oublier que la nature et Taspect des bords de la mer, plus ou moins riants, plus ou moins terribles ou

sauvages, modifient singulièrement ces effets. Entre la baie de Naples au mois de mai et les îles Loffoden par une tempête d'équinoxe, il y a autant de nuances qu'on peut compter de difft'u'ences entre tous les ports de la terre.

Les îles. — Enfin la position insulaire, surtout si Tîle a peu de relations avec les continents, a pour effet de maintenir et de concentrer le caractère et les mœurs de l'homme. Dans ces conditions, le roulement de l'hérédité se fait entre un petit nombre de familles toujours les mêmes, ce qui perpétue les qualités et les défauts du groupe. De plus, vivant toujours ensemble et ne connaissant point d'étrangers, les insulaires se servent continuellement d'exemple les uns aux autres et, eu vertu de la grande loi de l'imitation, s'imitent les uns les autres. Leurs intérêts sont communs, leur régime est le même, toutes les influences de milieu, climat, pays, etc., sont les mêmes. Il résulte de là que le caractère d'un peuple insulaire est toujours beaucoup plus marqué, beaucoup plus uniforme, que celui d'un peuple continental.

Dans son voyage d'exploration de V Astrolabe et de la Zélée, Dumoni-d'Urville, visitant l'uue après l'autre deux des îles Gambier, trouva la première peuplée des sauvages les plus immoraux et les plus féroces, tandis que, sur Fîle voisine, peuplée d'hommes de la même race, vivait une population d'une intelligence et d'une moralité supérieures. Tout le monde y était bon, heureux; on le reçut avec la plus touchante hospitalité. Les habitants avaient pour chefs les plus intelligents et les plus honnêtes d'entre eux, qui se succédaient en observant toujours les mêmes coutumes, en se conformant toujours aux mêmes principes de morale et d'autorité. De leur côté les subordonnés n'avaient jamais eu l'idée de résister ou de changer quelque chose à l'obéissance : celui qui aurait désobéi se serait trouvé seul contre toute la nation. Ainsi, par l'hérédité favorable et par l'imitation forcée, cette peuplade, préservée de tout contact avec d'autres idées que les siennes, était arrivée à l'unité de vertu et de bonheur, tandis que sous l'influence de mauvais chefs, leurs congénères de l'île voisine étaient tombés dans l'unité de vice et de malheur.

La distribution des eaux. — Les eau7 intérieures, fleuves, ri-

vières, lacs, étangs et marais, jouent aussi un très grand rôle dans la vie de Fliomme, puisque, selon la manière dont elles sont distribuées, elles peuvent être des agents de fertilité ou de destruction, des voies de communication et de transport ou des obstacles infranchissables .

Les /kia-es. — Sans entrer ici dans rénumération de tous les genres d'influence que la distribution des eaux peut encore exercer sur la santé de Tliomme , sur sa constitution, sur son travail, et, par suite, sur son intelligence et sur son activité^ rappelons seulement que l'habitation près des grands fleuves inspire à l'homme un penchant à la navigation, tout comme la vue de la mer le pousse à s'embarquer. L'esprit d'entreprise, avec ses suites physiques et morales, lorsque plusieurs générations s'y sont adonnées, en est donc une conséquence.

Les lacs. — Les grands lacs ont la même influence que les rivières, puisqu'ils rendent les mêmes services : les petits lacs, au contraire, ne sont utiles à rien et ne font que couper le terrain et le soustraire à la vie. Lorsque, comme en Suède et en Finlande, ils arrivent à occuper les trois quarts du territoire, ils n'ont que des inconvénients et sont un grand obstacle aux communications, sans parler de l'humidité qu'ils répandent.

Les étangs et les marais. — Les étangs et les marais s'étendent souvent sur de très vastes espaces ; ils sont une cause d'appauvrissement et d'insalubrité, qui affaibht l'homme, l'expose à des maladies dévorantes telles que la fièvre, la phtisie, les scrofules, et toutes ces conditions défavorables se matérialisent sous une forme visible dans la physionomie des populations qui habitent ces régions empestées.

Le>i forêts. — Enfin les forêts, par leur solitude, par leur ombrage, par l'humidité qu'elles entretiennent dans l'air, créent un milieu physiologique particulier pour l'homme qui les habite. D'un autre côté, le régime et le travail habituel, un genre de vie particulier, s'imposent naturellement à l'habitant des forêts. Nous avons plus haut, à propos de l'influence des lieux, noté les effets physionomiques qui se produisent dans ce cas ; nous n'y reviendrons pas, et nous arrêterons ici le cours des observations que nous avions à faire sur l'influence du climat.

L époque. — L'époque, c'est-à-dire le point de l'dge du monde où se place l'existence de chacun de nous, ne donne pas seulement à chaque société des mœurs et des habitudes différentes : elle se traduit dans l'âme et dans le corps par des caractères visibles dont le sens est conforme au genre de vie et de sentiment de l'homme de ce temps-là. Tempérament, idées, langage, costume, mœurs, habitations, ustensiles, régime, tout prend un caractère spécial et uniforme selon que l'époque oti il vit est plus ou moins ancienne ou récente.

Simplicité des types anciens. — Plus on remonte vers l'origine d'une race, plus son type se simplifie et devient primitif et fruste. Dans les premiers âges, oii tous les hommes se rattachaient étroitement à un petit nombre de familles, où les relations étaient rares par suite de la dissémination des groupes humains, les physionomies, nous pouvons le tenir pour certain, étaient beaucoup plus uniformes qu'à présent.

Les descriptions écrites et surtout les dessins et les moulages que nous rapportent chaque jour les voyageurs, les documents nombreux mis sous nos yeux dans les ouvrages et dans les collections ethnologiques, et aussi l'observation que beaucoup de nous en ont pu faire sur un certain nombre de ces hommes amenés à Paris et exposés à la curiosité du public, nous montrent dans les sauvages actuels une confirmation de ce que nous venons d'avancer. De tous ces documents et de tous ces spécimens représentés ou vivants, ressort jusqu'à l'évidence que chez les peuples sauvages il y a beaucoup moins de diversité dans les physionomies que chez les peuples civihsés.

La même observation a été faite sur les Arabes de l'Algérie par des peintres qui ont pris pour sujets de leurs tableaux des hommes de cette race. Un des artistes qui connaissent et qui rendent le mieux l'Algérie, mon ami Gustave Guillaumet, un jour que je lui exposais mes idées sur la simplicité et l'uniformité des types primitifs, m'a dit qu'en effet les Arabes se ressemblent entre eux beaucoup plus que les races européennes.

Ce n'est pas seulement le petit nombre des composants héréditaires qui établit alors la simplicité du type. Plus une peuplade est sauvage, plus la dose de facultés sensitives et intellectuelles est

uniforme pour chaque individu : réduits à des besoins, à des passions, à des nécessités, qui sont les mêmes pour tous, leurs cœurs et leurs cerveaux ne diffèrent entre eux guère plus que ces outils, également lourds et grossiers, qu'on distribue aux terrassiers pour faire tous indistinctement la même besogne.

D'ailleurs cette dose uniforme de facultés est d'autant plus réduite que le peuple est plus sauvage, de sorte que les composants héréditaires sont à la fois en plus petit nombre et en moindre quantité à mesure qu'on remonte les générations.

Nous prions le lecteur de prendre garde que nous parlons ici de la simplicité du type, c'est-à-dire, du peu de détails et de comphcations dont se forment les lignes, les masses et autres traits qui le composent. Mais nous ne parlons pas du type en lui-même, nous ne disons pas qu'il s'efface à mesure qu'il est plus primitif, nous disons qu'il se simplifie.

Nous avons tenu à bien préciser cette réserve, de crainte qu'on ne nous supposât ici quelque hésitation sur le principe de la fixité du type, principe sur lequel nous avons insisté lorsque nous avons étudié les influences de l'hérédité.

Pour en finir sur la simplicité des types primitifs, il me semble que les monuments de l'art ancien en sont un témoignage assez convaincant. Quand on considère les statues et les peintures que nous a laissées l'antiquité historique, qui remonte à quatre ou cinq mille ans au plus, n'est-on pas frappé de la simplicité, de la sérénité presque glacée, des figures assyriennes, égyptiennes, grecques et même romaines, au moins pour les premiers siècles? Toutes ces figures se ressemblent quoiqu'elles représentent des personnages différents.

Ceci, et l'aspect des portraits du moyen âge et de la renaissance que nous conservons dans nos galeries, me donne la conviction que même à type pareil (car nous retrouvons là des types pareils aux nôtres), ces personnages avaient d'autres figures que nous. Les détails, l'air, l'expression surtout, de leurs visages et de leurs corps, n'étaient évidemment pas les mêmes que les détails, l'air et l'expression, des visages et des corps d'aujourd'hui.

(juandnous voyageons, nous arrivons peu à peu, si nous y savons bien regarder, à reconnaître qu'un étranger ne fait pas un acte.

LA physiûnûmil: comparée

ne (.lit pas un mol, n'a pas une pensée, qui ne diffère enlièremenl des nôtres. Pounait-on admelde que la dilTérence des temps n'équivalût pas au moins à la dillérencc des pays pour diversifier le physique et le moral des hommes?

Kn insistant sur ces ohservations, nous avons cru donner les meilleures preuves en fait qu'on pût produire pour démontrer rinlluence de l'époque sur la physionomie humaine.

Nous avons indiqué le plus complètement possihie les intluences de miheu intérieur ou extérieur qui, agissant à la fois sur les formes, sur les traits, sur les actes, sur les sentiments et sur les idées de l'homme, modifient l'expression d'ensemble de sa physionomie.

Nous ne nous dissimulons pas que nous aurions pu donner infiniment plus de détails à cette étude ; mais c'est précisément l'immensité du champ de ses applications qui a dû nous arrêter. Vouloir le parcourir tout entier eût été fohe: c'était tenter de faire à peu près l'histoire de l'humanité dans tous les temps, dans tous les lieux et dans toutes les conditions.

C'aurait d'ailleurs été d'autant plus inutile que c'est fait, puisque l'art, l'histoire, la littérature, la poésie, la philosophie, ne sont pas autre chose que l'étude ou la peinture de l'homme aux prises avec la nature et la destinée.

S'il y a quelque exactitude dans les observations auxquelles nous avons cru devoir nous borner, nous ne saurions invoquer, pour les compléter, de meilleurs documents que ceux-là.

Dans le travail que nous avons fait jusqu'ici, nous avons d'abord étudié la figure humaine dans chacune de ses parties prises à part et au repos. Nous avons ensuite repris toutes ces parties l'une après l'autre, et nous en avons étudié les mouvements. Cette première étude constitue la physionomie analytique.

Abordant alors la description des mouvements d'ensemble que nous avons appelés « actions expressives », nous avons essayé d'en déterminer les modes et les effets. Cette seconde partie nous semble pouvoir être désignée sous le nom de physionomie synthétique.

Mais cette double étude, concentrée exclusivement sur la figure humaine et sur ses actions propres, ne nous a donné que l'expression directe, celle qui résulte de l'usage que l'homme peut faire de sa personne pour manifester ses sentiments intérieurs : c'est là sa physionomie directe ou naturelle, qui s'exprime directement par les seuls moyens qu'il tienne de la nature, c'est-à-dire par les traits et par les mouvements de son corps.

Mais les fonctions de la physionomie ne s'arrêtent pas là. A l'aide de moyens, d'instruments ou de symboles, imaginés ^.t créés par lui, l'homme a institué véritablement toute une physionomie artificielle, disons réflexe, car elle est comme la réflexion (le la physionomie naturelle : par des signes analogues ou équivalant à ceux de la nature, elle parle le même langage et produit les mêmes effets d'expression.

Les penchants, les goûts, les habitudes, les manières ; l'in-

duslrie, les arts, les coutumes, les institutions, les symboles enlln^ qui sont comme la profession de foi du génie de chaque peuple et même de chaque homme, forment le domaine de cette physionomie réflexe, qui n'est autre que l'art.

Nous nous en tenons à cette dénomination générale, qui sera comprise par tout le monde. Néanmoins le mot à' cuithroponomie , dont nous nous réservons de nous servir au besoin, exprimerait plus complètement l'ensemble de ces manifestations du génie humain appliqué à tous les genres de travaux.

En traitant de Fintluence du milieu naturel sur l'homme, nous avons essayé de montrer comment les objets de la nature se caractérisent, au point de vue de leur etfet visible, c'est-à-dire de leur expression, i)ar des qualités qui se réfléchissent sur l'homme, et comment sa physionomie arbore des signes métaphoriques analogues au mili.'u dont il est entouré.

C'est qu'en effet, dans ce milieu étranger qui l'enveloppe et qu'il ne peut que subir, l'homme physionomique est passif. Mais, à l'égard de la physionomie artificielle, il est actif, car c'est lui qui la fait, c'est lui qui en crée les signes et y donne un sens et une portée déterminés par lui. On peut donc dire que dans ce domaine de l'expression artificielle, dans cet ensemble d'activité qui constitue l'art, l'homme devient lui-même influence de milieu sur les objets qu'il gouverne et auxquels il impose un style d'expression conforme à sa propre nature.

Sur ce champ d'activité qui s'étend à toutes les œuvres individuelles ou collectives de l'homme, nous devrons naturellement nous borner à prendre les points principaux, de manière à donner une idée aussi complète que possible de l'ensemble. Pour ce qui est des exemples, nous en choisirons seulement ce qu'il faudra pour montrer comment les signes d'expression y sont les mêmes que dans la physionomie naturelle ou directe.

Nous étudierons d'abord l'art dans les habitudes, dans les goûts et dans le génie propre de l'individu ; ensuite, dans les œuvres et dans les coutumes publiques, où les lois supérieures de la physionomie, nous l'espérons du moins, se développeront aux yeux du lecteur avec le plus d'évidence et d'intérêt.

Lair de tète. — Lorsqu'un homme arrive à l'âge adulte, il

sent que le moment est venu de prendre position dans ce monde qui s'ouvre devant lui. Il regarde, il écoute ; il consulte ses désirs ou ses espérances, et même ses forces s'il est sage ; il se fait une idée juste ou fausse de la vie, il s'y marque sa place et, avec la confiance candide de qui ne sait rien, il trace d'un bout h l'autre le plan de sa destinée. C'est alors que, prêt à paraître sur la scène, il se compose une figure en vue du rôle qu'il a choisi.

A moins qu'un homme ne soit désintéressé de la vie, ou dénué de caractère et d'initiative, ou dénaturé par le vice, la maladie, la misère, un de ses premiers soins en entrant dans la vie est donc de se faire une tête dont l'expression et le style annoncent le plus exactement possible son caractère et ses prétentions.

C'est encore ici, comme dans tous les effets physionomiques sans exception, par les signes métaphoriques ordinaires qu'il réalisera cette expression. Il n'y réussira pas toujours, et tel, par exemple, en voulant se donner l'air terrible^ n'arrivera qu'à paraître ridicule comme un capitan de la comédie italienne : mais cela même, en dépit des prétentions contraires et déçues du personnage, lui infligera, quoi qu'il en ait, le véritable air de tête auquel il est condamné par la nature.

A part ces quelques échecs inséparables de la sottise humaine, l'amour-propre et l'intérêt dirigent assez bien les hommes dans cet aménagement de leur visage et de leur personne.

Indépendamment de la coiffure, il y a une certaine manière de porter la tête, une certaine expression habituelle des traits, qui donne au visage un air de douceur ou d'énergie, de bienveillance ou de sévérité, de hauteur ou d'abandon : elle résulte du regard, de la disposition des sourcils et des lèvres et même de certains mouvements des joues, car nous avons observé, à propos de cette partie du visage, que les orgueilleux gonflent leurs joues aussi souvent qu'ils élèvent leurs sourcils ou abaissent leurs paupières et les coins de leur bouche. C'est tout cela qui forme l'air de tête, c'est-à-dire l'expression habituelle que chaque homme affecte avec intention, pour notifier à qui il appartiendra qu'il entend s'attribuer tel avantage ou tel traitement dans ses relations avec ses semblables.

280 LA l'UYSlO.NUMlE (lOMPAIlKI^:

Pour ce qui est do la ttMe, la coiffure est un des moyens les plus puissants et les plus vari(''s : la simplicité, l'ordi'e, la prétention, la fantaisie, la correction, la rigueur, la sécheresse, môme l'austérité, y trouvent une interprétation très délicate et très précise, au point que souvent la mode s'en empare et qu'on voit tout un peuple se vouer à l'air de tête qui rend le mieux l'état moral dominant à ce moment-là: c'est ainsi que, sous le Directoire, par exemple, la France entière était échevelée « à la victime », tandis qu'à la Heslauration nous l'avons vue frisée a à l'oiseau royal ».

Ce qui se montre ainsi généralisé dans la mode, le goût et la prétention de chaque homme le pratiquent isolément. L'important qui vise à la dignité, le pédant qui affecte le génie, l'orgueilleux qui crève dans sa peau, affecte en général de découvrir son front et de rejeter ses cheveux en arrière comme une espèce d'auréole qui fait penser aux rayons du soleil et qui laisse ressortir dans toute leur majesté les traits du visage.

L'homme sérieux, sévère, porte les cheveux serrés et appliqués sur les tempes. On peut dire qu'en général même la tendance à pousser les cheveux en avant marque de l'énergie: les bilieux les portent souvent ainsi, et on verra les hommes à caractère léger ou faible les laisser plutôt s'écarter des tempes. Enfin il y a là, comme dans les autres signes physionomiques, des effets d'épanouissement ou de concentration qui correspondent, la plupai't du temps, aux tendances générales du caractère.

Mais ils correspondent aussi à une foule d'autres relations de goûts, d'habitudes acquises, de condition sociale, de mode, de genre, et surtout de prétentions ou de manies personnelles, dont il faut enir compte, qui peuvent donner lieu à une foule d'observations amusantes, mais sur lesquelles il serait inutile d'insister davantage. Le théâtre, le roman et surtout la caricature, sont remplis d'observations de ce genre.

La coupe et l'aménagement de la barbe mettent à la disposition des hommes tout un ordre de ressources dont les femmes sont privées et que d'ailleurs elles ne regrettent pas. Grâce à la barbe, chacui suivant son goût se fait une tète de guerrier, de boyard, de bouc, de Jupiter, de bison, de lleuve. Cependant, de-

puis quelques années, presque tous les hommes à partir d'un certain âge adoptent la barbe entière portée courte, ce qui dispense, il faut en convenir, du soin fort désagréable .de se raser, mais supprime la moitié de l'expression du visage et efface beaucoup la physionomie individuelle. Les jeunes gens, par un sentiment naturel qui les porte à laisser voir la fraîcheur de leurs joues, s'en tiennent aux moustaches et aux petits favoris.

Le costume. — Le costume est ce qui touche de plus près à la personne humaine, et le vêtement est un usage si inséparable de la civilisation, que le premier soin des sauvages qui commencent à se civiliser est de s'habiller peu à peu.

Bien que l'hygiène soit la raison principale du vêtement, la décence, la dignité, la coquetterie, l'orgueil, l'aifectation de telle ou telle qualité, presque tous les sentiments enfin, presque tous les penchants de la nature humaine, y trouvent des moyens d'expression aussi variés que puissants. Aussi partout et toujours les hommes se sont apphqués avec une attention et un intérêt extrêmes au soin de se composer un costume convenable au climat, aux mœurs, au goût, et surtout au caractère de l'époque, du pays et de la race. C'est ainsi que, se dégageant de plus en plus des influences purement physiques qui, à l'origine, le gouvernèrent d'abord, le costume a pris une tendance de plus en plus marquée à devenir un accessoire de la physionomie, accessoire d'autant plus immédiat qu'il cache une grande partie du corps, au point de ne laisser voir chez nous que les mains et le visage. Dans ces conditions et chez tous les peuples cii le vêtement a une certaine importance, il est devenu comme une tierce personne qui s'interpose entre nous et nos semblables, et qui est, pour le corps caché dessous, un intermédiaire obligé et un interprète fidèle ou compromettant.

Tout bien considéré, cependant, loin d'être un obstacle à l'effet naturel de la figure humaine, le costume est au contraire une source de richesse pour l'expression, car s'il cache aux regards It's effets vagues et généraux des grandes surfaces du corps, il n'en dérobe ni les grandes lignes ni les masses ; il laisse les mouvements libres et souvent les fait valoir^ et surtout il laisse à dé-

282 LA PHYSIONOMIE GOMPAREi:

couvert la tète et les mains, qui sont à elles seules la moitié de la physionomie.

Lorsqu'on songe à tous les éléments qui entrent dans la composition du costume, on se rend compte de rintinie variété qui le transforme continuellement et du pouvoir sans bornes que la mode a toujours exercé sur cette partie des mœurs. Car la mode se forme à la fois, d'une part, de tout ce que l'industrie et l'art peuvent fournir pour être mis en œuvre dans les vêtements et, d'autre part, de toutes les conceptions raisonuées, de toutes les fantaisies plus ou moins folles, que le goût ou le caprice de l'homme et de la femme peut inventer pour produire un vêtement nouveau.

On pourrait donc représenter la mode comme une sorte de Protée toujours enroulé autour du corps humain, qui n'en laisse jamais voir la véritable forme, et qui, changeant continuellement les couleurs, les proportions, les dispositions, de chacun de ses propres aspects, enveloppe l'homme et le métamorphose à tout instant de la tête aux pieds. Seulement il faut prendre garde que c'est l'homme lui-même qui est ce Protée, et que ces métamorphoses ne sont que les images changeantes de ses sentiments et de ses idées.

Dans cette manifestation visible que l'homme cherche ainsi à réaliser, c'est, comme toujours, par des signes métaphoriques qu'il exprime ses idées. Or la langue physionomique du costume est particulièrement riche, parce que, outre les signes ordinaires des lignes, des masses, des lumières et des mouvements, elle dispose de toutes les ressources et de toutes les combinaisons que peuvent lui fournir la matière, la contexture et la coloration des étoffes, les dessins et les broderies dont elles sont couvertes, la façon dont elles sont drapées, et enfin l'innombrable variété des ornements de tout genre tels que dorures, bijoux, pierreries, fourrures, plumes, rubans et Heurs, si bien qu'arrivé à l'apogée du luxe tel qu'on a pu le voir dans un bal de nos jours ou dans une fête du temps passé, le costume peut caractériser à lui seul une société et même une civilisation.

Et cependant, malgré l'éclat de ces explosions du luxe, ce n'est pas là que le costume est le plus intéressant à étudier, parce

que ce n'est pas là qu'il est le plus significatif, la mode et l'usage y dominant trop l'expression individuelle. C'est dans son habillement de tous les jours qu'il faut étudier l'homme, et, chose singulière, plus il sera simple, comme notre costume actuel, plus il paraîtra serrer de près l'expression et se modeler exactement sur les creux et sur les protubérances de l'homme qui le porte.

Si simples et si uniformes que soient nos habits, chacun de nous, en en choisissant la coupe, la couleur, l'assortiment, la mesure, se dirige d'après des convenances et des goûts particuliers et, après les avoir ainsi choisis, les porte et les dispose d'une façon qui lui est personnelle. La chemise, la cravate^ les gants, la chaussure, sont pour tout observateur un peu attentif des indices de la plus grande précision sur certains côtés du caractère. La tenue d'un homme est beaucoup comme lui-même : correcte, désordonnée, prétentieuse, simple, ridicule, odieuse, infâme. Cette impression saute aux yeux les moins prévenus, et ce n'est pas nous qui aurons l'honneur d'avoir découvert que depuis longues années on juge en ce monde l'homme à l'habit.

La description et l'analyse du costume comporteraient, si on voulait y procéder en détail, un travail auquel la vie d'un homme ne suffirait pas. Les romanciers, les humoristes, les dessinateurs, ont produit sur ce sujet inépuisable des observations sans nombre. Les caricaturistes anglais, notamment, y sont d'une supériorité qui va jusqu'à la grandeur. Tous ces travaux ont édifié une philosophie du costume à laquelle il serait difficile d'ajouter grand'chose.

11 est cependant un hvre qui, sous une forme légère, contient beaucoup d'observations très fines, très étendues, et accompagnées de dessins d'une grande vérité: je veux parler de La Comédie de notre temps, par Bertall (Paris, Pion, 1874). Il y a là, sur le vêtement, le costume et la toilette, une première partie de l'ouvrage, que je considère comme une des choses les plus sérieuses et les plus justes qu'on ait écrites sur la philosophie du costume moderne, et qui restera à titre de document sur nos mœurs et sur nos usages.

INous avons eu occasion nous-même, à propos de l'exposition rétrospective du costume, qui fut faite en 1874 au Palais de l'In-

osi lA l'IlYSlONO.MIK COMPARKK

cUistrie, de traiter celle question. Nous nous croyons autorisé, comme nous l'avons déjà fait pour d'autres sujets, à nous servir de nos propres observations pour compléter ici notre travail.

« Considérez une de ces robes minces, à longues raies, à couleurs vives et bien fondues, de l'époque Louis XVI, et vous songerez aussitôt aux nymphes longues et sveltes de Falconet, aux colonnes finement cannelées du Petit-Trianon ; une dame de la cour de Louis XIY est drapée et empanachée de la même façon que le baldaquin de son ht; le justaucorps de François I" est niellé, bombé, busqué, comme le manche de son poignard.

)> C'est surtout dans les caricatures, et dans les uniformes, qui peuvent à bon droit être classés comme caricatures, qu'on voit saillir avec un relief extraordinaire le trait caractéristique de chaque règne. Sous ce rapport, les collections de gravures de modes, les charges, parfois signées de grands artistes, qu'on peut voir à l'exposition, sont amusantes et pleines d'intérêt. On peut dire que sous le Directoire, par exemple, l'homme était arrivé à escamoter complètement son corps et même sa tête, et que du roi de la création il ne restait qu'un collet, des basques d'habit, une cravate et des mèches de cheveux.

» Passez de là aux belles dames de la Restauration : quelles jolies silhouettes se profilent sur ce fond gréco-romantico-rococo qui avait remplacé, pour la comédie humaine, les décors et la mise en scène héroïque de l'Empire, et combien, malgré le ridicule aimable de ces robes d'organdi, de ces coiffures en coques, on voit qu'on est sous le règne des gens bien élevés ! Ces petits gigots donnent de l'élégance aux bras et aux épaules ; ces robes courtes laissent voir de jolis pieds; ces chignons retroussés développent les courbes d'une nuque délicate, et la femme de la Restauration ressemble aux gracieuses figures de cygnes qui décorent l'orfèvrerie et les bronzes de cette époque.

» Comparez à cela l'effrayant i)ortrait de Marie-Anne d'Autriche, femme de Philippe IV, par Velasquez: nous voilà dans un monde nouveau. La coiffure, les manches, les jupes, tout semble aménagé pour tenir les gens à distance et pour ajouter à la grandeur la largeur. Comme ces cloches à melon disent bien à qui serait tonte de l'oublier: « Ne touchez pas à la Reine ! »

» Tournez-vous vers une de ces belles déshabillées du Directoire, qui vous montre tout sauf une petite réserve aux environs de la taille ; est-ce que ces jambes et tous ces et cœtera ne vous tiennent pas un langage tout opposé ?

)) Je trouve que les femmes Louis XIII ont l'air maman; les femmes Louis XIV, héroïque; les femmes Louis XVI, philosophe ; les femmes moyen âge, froid et sec. S'il n'y avait pas les femmes d'aujourd'hui, celles de la renaissance m'iraient très bien. Elles ont une grâce et une élégance exquises ; elles sont spirituelles, elles sont hardies, elles sont fines, elles sentent bon. Si cette dame du XYP siècle, avec sa robe de satin et de perles, ses gants parfumés, sa petite tôle fine entourée d'une grande fraise en auréole, descendait de son cadre, on sent qu'on pourrait, sans préambule, se mettre à ses genoux et prendre la suite de sa dernière conversation avec son dernier amoureux, sans qu'elle y trouvât grande différence ni nous non plus. On pourrait lui offrir le bras, la présenter dans un salon de Paris : elle y serait à son aise, comme chez elle.

» Essayez donc de conter fleurette à Agnès Sorel, à M"' de Mainteuon, à M"" de Longueville, à M""' Ilelvétius, vous verrez comme elles vous recevront ! Produisez-les dans le monde, et vous verrez l'effet ! »

Les draperies. — Quoique les draperies fassent partie intégrante du costume, elles y jouent un rôle tellement considérable qu'il faut en traiter à part. Le choix et la disposition des draperies forment une des parties de la peinture et de la sculpture. Dans la décoration intérieure et extérieure des édifices, dans l'appareil des fêtes et des cérémonies, elles servent à exprimer des sentiments d'une importance et d'une étendue indéfinies : on reconnaîtra que ce n'est pas trop dire, si l'on veut bien prendre garde que le symbole qui représente la patrie, le drapeau, n'est autre chose qu'une draperie d'une certaine couleur, flottant au vent.

C'est essentiellement, comme tous les signes de la physionomie sans exception, par des lignes, des masses, des ombres et des lumières, et enfin par des mouvements, que les draperies produisent leurs effets d'expression. Le tissu dont elles sont formées, leurs couleurs, leurs ornements et leurs parties accessoires telles que les

286 LA IMIYSIOXOMIE COMPAHEK

franges et les torsades, en viennent varier h l'iniini le style et le caractère.

La disposition et le nombre des plis y marquent tour à tour la légèreté, la pesanteur, la simplicité, la recherche, la douceur, la majesté, selon l'impression qu'il s'agit de produire, et les règles de celte partie de Fart sont les mêmes que celles de l'architecture et de la peinture: elles se déduisent des mêmes principes. C'est par la signification directe des lignes et des formes, par l'agencement des parties, par le balancement des masses, par l'effet des contrastes, et enfin par l'heureux lien des transitions, que l'artiste arrive à faire d'une belle draperie une véritable composition dont l'unité se dessine nettement et où tous les détails s'accordent d'eux-mêmes pour former, comme dans un tableau, ce qu'on appelle « le tout ensemble ».

Si Ton veut analyser d'aussi près que possible le principe fondamental d'expression des draperies, on reconnaîtra que ce principe est le mouvement. Cela est si bien senti des artistes, que pour désigner la partie d'une draperie où les masses et les plis ont le moins de saillie ou de profondeur, ils les appellent « un calme », tandis qu'ils appellent « mouvement » une masse où les plis pressés, tourmentés, bouillonnes, brisés, présentent à l'œil une sorte de moulage de l'agitation. On peut donc presque dire que la draperie est un mouvement fixé, ou mieux, figé; c'est la statue du mouvement, et voilà pourquoi elle anime tant les figures auxquelles on l'applique.

Elle met à la disposition de l'artiste des moyens illimités pour accentuer, développer directement, les formes et les mouvements de la figure, lorsque ses plis accusent avec vigueur la flexion d'un membre ou que ses renflements augmentent la saillie des masses ; elle lui fournit des effets indirects, par exemple, quand ses ombres font valoir la blancheur des nus ; et tant d'autres combinaisons qui se tirent de la diversité des étoffes, et qui pour la peinture, notamment, forment un trésor inépuisable.

C'est d'aifleurs par les mêmes moyens que l'art du costume met en œuvre les draperies pour obtenir des effets d'expression ou de décoration dans les vêtements. Ce qui donne à la draperie cet air de vie, c'est qu'en réalité elle est déterminée par une force

qui agit dans un sens, et par des mouvements qui agissent en sens [contraire: voilà le secret. Abandonnée à elle-même, la draperie avec tous ses plis tend à tomber verticalement, puisque la pesanteur la tire à terre ; relevée par la main de l'homme, elle prend d'autres dispositions, et si ces dispositions sont justifiées par les appuis auxquels on l'aura suspendue, la draperie sera juste, c'est-à-dire logique, et les effets en seront satisfaisants pour l'esprit, de même qu'un édifice le satisfait lorsque les masses inférieures paraissent suffisamment développées pour servir d'appui aux parties qu'elles supportent.

Dans la décoration intérieure et extérieure des édifices, oii la draperie reste immobile, comme sont les tentures et les tapisseries, les effets résultent des mêmes moyens et des mêmes principes. Là ce sont seulement les dessins, la couleur et la disposition des étoffes, qui produisent ces effets.

Une des applications les plus puissantes de l'effet des draperies est dans les cérémonies funèbres. On n'emploie là pour ainsi dire que des tentures plates, dont la noirceur s'étale en une teinte d'autant plus lugubre que nul pli, [nul accroc de lumière, n'en interrompt la surface : c'est la mort dans toute son uniformité. La couleur noire, qui est par elle-même une absence de lumière, est un des symboles de douleur les plus universellement reconnus par les peuples civilisés, et quoique le deuil se porte en jaune ou en bleu dans certains pays, ce sont là des exceptions qui n'ôtent rien à la valeur absolue du noir comme emblème funéraire.

Mais dans le costume et dans la décoration extérieure, l'effet des draperies arrive à son plus haut degré, parce qu'ici le mouvement s'y joint.

Quand la draperie se développe autour du corps de l'homme, en modelant toutes les formes, en scandant tous les gestes et toutes les attitudes, voltigeant autour de ses membres, flottant sur ses épaules ou traînant à terre derrière lui, elle devient pour la figure en action tout un ensemble d'expressions accessoires qui véritablement semblent lui donner des ailes et la mener en triomphe.

Tel était le rôle des draperies dans les costumes de l'antiquité,

28S I-V IMIVSIONOMII-; COMI'AIIKK

du moyen Age et de la leiuiissiiiice. Le siècle de Louis XIV a encore ilonne aux draperies un rôle important dans le costume, mais à partir de Louis XVI les vêtements étriqués les ont fait disparaître de riiabillenient des hommes; aujourd'hui elles ne sonl plus employées que dans la toilette des femmes. Elles l'ont même été avec beaucoup de goût pendant ces dernières années, mais on s'en est lassé, et actuellement la mode des femmes traverse une de ses phases les plus disgracieuses et les plus désagréables h voir.

Les bannières, les drapeaux, les flammes, par l'éclat de leurs couleurs et leur agitation continuelle au souffle du vent, sont uu genre de draperie que tous les peuples sans exception ont toujours employé pour manifester la joie collective. Les bannières et les drapeaux sont agréables à voir parce qu'ils sont placés haut et que leurs nuances sont vives, ce qui en rend la vision facile ; et l'exercice libre d'un sens, surtout de celui de la vue, est un plaisir pour l'homme. Les couleurs en sont généralement bien tranchées, et c'est encore là une source de perception visuelle agréable. Enfin ils s'agitent continuellement, ce qui leur donne en apparence l'un des attributs de la vie, le mouvement : l'homme a plus de plaisir à regarder une chose qui se meut qu'une chose immobile.

Sur les navires et dans les ports, on met les pavillons à mi-màl et les vergues en panlenne, c'est-à-dire en biais, pour marquer le deud. Il en résulte que les pavillons flottent plus difficilement et que lés voiles ne peuvent plus être déployées, symbolisant ainsi le deuil par une disposition contraire à cefle qui symbolise la joie.

C'est par des raisons de même nature que les draperies à couleurs éclatantes ont toujours été employées par les peuples civdisés pour manifester leur joie et pour décorer leurs fêles, et c'est ainsi qu'un morceau d'étoffe flottant à la hampe d'une lance est devenu le drapeau des nations modernes.

En résumé, dans le costume, dans l'art et dans la décoration, la draperie est un des moyens d'expression les plus considérables dont les hommes se servent, et les signes en sont métaphoriques, comme tous ceux du langage de l'art.

Le foyer domestique. — L'habitation de l'homme est, après son costume, ce qui lui touche de plus près. La maison qu'il habite, la façon dont il la dispose et la meuble, l'étendue et la proportion d'utilité et d'agrément qu'il y distribue, tout cela est si exactement modelé sur ses idées et sur ses goûts, que tous les objets d'une maison, pour ainsi dire, sont autant de signes précis du caractère et des habitudes du maître. C'est en témoignage de cette vérité que les descriptions d'intérieur occupent une si large place dans les romans, car on développe autant les tableaux des choses que les portraits des hommes, et Balzac, pour ne citer que lui, a poussé jusqu'aux dernières limites du supportable ces minutieux inventaires où, avant de nous avoir encore présenté les héros, on nous fait visiter leur maison de la cave au grenier sans nous faire grâce d'un pot, surtout s'il est ébréché. Malgré les redoutables abus où quelques auteurs se sont portés dans ces derniers temps, il n'en reste pas moins vrai que l'homme imprime avec une profondeur extraordinaire ses sentiments et ses idées sur les objets usuels de sa vie d'intérieur, et qu'on pourrait dire du foyer domestique ce que Buffon a dit du style : que c'est l'homme même.

Sans qu'il soit utile ni praticable de traiter dans toute son étendue un pareil sujet, qui est surtout du ressort des romanciers, nous pouvons du moins prendre un exemple qui, à propos d'un intérieur anglais, nous semble propre à faire voir comment l'homme arrive à donner aux objets de sa maison une frappante ressemblance avec lui-même. Ici encore nous nous servons d'un travail qui nous appartient.

« Nous avons descendu un étage, nous en avons remonté trois, redescendu deux, et nous voilà de nouveau dans le room du rezde-chaussée. Tout cela, pris isolément, est bien installé, admirablement outillé, abondant, large, fait pour l'usage et le but, et chaque pièce est comme un atelier spécial où tout se fait pour le mieux, à commencer par la cuisine et à finir par... ce que vous savez. Mais un détail gâte tout, c'est qu'une pareille maison est un bâton de perroquet, et que pour communiquer d'une partie à l'autre il faut toujours monter ou descendre. Madame a son salon au rez-de-chaussée ; monsieur a son cabinet au premier ; les domestiques sont dans le sous-sol ; les enfants et leuis bonnes sont

au second, dans la nursery : si bien que, dans cet int('u'ieur si savamment organisé, chacun des groupes de la famille est séjjaré.

» Ce n'est pas tout. Cet intérieur si propre, si luisant, si correct, a quelque chose de sec, de froid, qui me serre le cœur: cela sent le vernis, l'eau de cuivre, le gaz, le charbon de terre, mais je cherche en vain ces bonnes odeurs que nous avons chez nous, que sais-je? le pain frais, la bouffée de cigare que le mari laisse échapper en contrebande lorsqu'il écarte les rideaux du cabinet de toilette où sa femme fait voltiger la poudre de riz ; cette douce odeur d'amande et du lait du bébé qu'on nous apporte tout blanc et tout propre dans notre lit... Non, ce n'est pas là le nid de famille, oti l'on vit, comme chez nous, serrés les uns contre les autres : c'est le bonheur industriel, qui parle à la raison mais qui ne dit rien au cœur. »

Je crois que cette description vaut mieux que toutes les analyses et toutes les théories possibles pour mettre en évidence la pensée que je cherche à développer. La comparaison entre ces intérieurs anglais et les nôtres ouvre suffisamment la voie à cent observations du même genre; chacun, d'après ses souvenirs de lecture ou de voyage, pourra les appliquer aux intérieurs si diversement caractéristiques dont il a eu connaissance.

La table. — Les mêmes observations peuvent s'appliquer à la table, puisque le régime alimentaire se compose d'un ensemble de goûts et d'habitudes intimement fiés au plus impérieux, au plus fréquent, des besoins de l'homme. La table est donc, comme l'installation, très caractéristique d'une race en général et de chaque individu en particulier. La description suivante que nous avons faite d'un repas anglais nous servira encore à justifier cette observation :

« On se met à table. Comment! nous allons manger et boire avec tout cela? Une douzaine d'outils, six verres, pour chaque convive; un peuple de flacons et de bouteilles, contenant toute espèce de sauces, de pickles, de conserves, de poudres, de vinaigres ; des pots, des brocs, des coupes, des seaux, des réchauds, des trépieds, des plateaux ; devant le maître de la maison, im arsenal de couteaux qui ont plutôt l'air de coutelas, de sabres, de cimeterres ; devant la maîtresse, des cuillers, des louches à potage,

des truelles à poisson : ce n'est pas un couvert, c'est une boutique de chirurgie.

» On commence. Soupe à la tortue. Une soupière à y faire une pleine eau. Non, vous dire ce qui sort de cette soupière n'est pas possible: il faudrait savoir ce qui y est entré: des œufs, de la viande, des légumes, des épices, du vin, que sais-je !

» On sert le madère.

» Un homard long et gros comme le bras ; ses pinces sont effroyables... Crac ! crac ! la carapace vole en éclats sous les mains de fer de notre hôte ; on me sert, et on m'explique l'usage d'un outil à griffe et à palette qui sert à vider et à perforer les pattes de la bête. Le vin commence: du porto.

» Ah ! mon Dieu ! quel poisson ! Si ce turbot avait encore une étincelle de vie, d'un coup de dent il nous croquerait. Je suis sûr qu'il pèse vingt-cinq livres. Écoutez, je vous donne mon impression telle qu'elle est : non seulement ce n'est pas ragoûtant, mais cela a quelque chose d'impudique, et je rougis jusqu'aux oreilles lorsque je vois M""" Simpson avancer sa truelle : ça me fait l'effet d'une nudité.

» Deux domestiques apportent le roastbeef.

» — Vous voyez ce roastbeef? Il pèse quarante livres.

» Quand cette montagne de viande crue s'est mise à saigner et à s'entrouvrir en plaies larges comme la main, j'ai ressenti une véritable horreur. Si vous aviez vu la figure rouge de l'Anglais, ses yeux hagards, ses cheveux hérissés, et le jeu terrible du grand coutelas qu'il plongeait férocement dans la chair ensanglantée, vraiment vous auriez eu peur.

» On sert le porto, puis le bourgogne, puis le claret, puis le Champagne. Le roastbeef est accompagné de pommes de terre à l'eau, de haricots verts à l'eau, arrosé de sauces, saupoudré de curry; et on boit, on boit, jusqu'à ce qu'enfin paraisse le plumpudding !

» Celui-là pèse vingt-cinq hvres. Il contient quatorze ingrédients. Il y a un an qu'il est pétri. Il a bouilli pendant douze heures. Il coûte soixante francs. Il faut quinze jours pour le manger.

» Voilà maintenant l'apple-larl, puis le gâteau, puis les fruits,

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puis les sucreries, les \ins doux, le café, les liqueurs, le puucli.

» Ouf! c'est liui. Le poids que j'avais sur le cœur est tombé sur mou estomac. »

Je ue sais si je m'abuse, mais il me semble qu'un repals comme celui-là suffit à lui seul pour donner une idée juste d'un peuple et d'une société. Qu'on en rapproche par la pensée un repas flamand, un dîner fran(^\ais, une d'ifja dans la tente de l'Arabe ; qu'on se figure l'Esquimau engloutissant un baril d'huile de baleine et vingt ou trente livres de chair crue en un seul repas, et que l'on complète le tableau par un banquet d'anthropophages, je crois que voilà pour nous achever de peindre tous, tant que nous sommes ici-bas, et qu'on peut conclure avec Brillât-Savarin: « Dis-moi ce que tu manges et je te dirai ce que tu es. »

Le genre. — Le genre pourrait être défini : le style des manières d'être et d'agir. Ce mot est d'ailleurs pris dans le sens de style : on dit : genre renaissance, genre Louis XVI, pour caractériser le style des objets de ces époques.

Dans l'acception très moderne, le mot genre s'emploie pour définir un ensemble de façons de parler, de marcher, de s'habiller, de se conduire, et même de penser et de sentir, qu'il faut prendre suivant le moment, suivant la classe sociale à laquelle on appartient ou prétend appartenir. C'est le « bon ton » pour les uns, le « chic » pour les autres. En Angleterre, c'est la /(25/^/o/^, mot qui n'est que notre mot « façon » anglicisé.

Petits-maîtres, muscadins, incroyables, mirlifiors, fashionables, dandys, lions, gandins, petits crevés, gommeux, sont autant de types où se sont incarnés les « genres » divers que les générations des jeunes gens ont affectés tour à tour pour se conformer à la mode du moment.

2t ce n'est pas seulement dans le costume et les manières que le genre s'impose aux sociétés raffinées comme la nôtre : les opinions, les sentiments, la conception générale de la vie, changent aussi avec les époques, et très rapidement. Car sans sortir de chez nous et sans remonter au delà du temps de Louis XVI, nous avons vu, après l'immoralité de la Régence, défiler le bucolisme sentimental, puis la philanthropie bientôt suivie de la guillotine ; sous l'Empire, c'est la chevalerie ; sous la Restauration, cette maladie

d'orgueil que Chateaubriand appelle le mal du siècle; le romantisme s'épanouit sous la monarchie de juillet ; le réalisme se manifeste sous le règne de l'empereur Napoléon III ; aujourd'hui nous sommes dans une nouvelle phase qu'on pourrait appeler le brutahsme.

Ces changements de direction, chose intéressante h noter, sont imprimés par des forces d'origine très diverse- Autrefois la Cour, les classes privilégiées, présidaient au choix des manières et des idées ; à la Révolution, ce fut la politique ; sous le premier Empire, c'étaient, pour employer le style de l'époque, « les accents de la trompette guerrière » qui donnaient le ton à l'enthousiasme héroïque de toutes les âmes. La lassitude de vingt ans de guerre, lorsque vint la Restauration, réveilla dans la jeune génération d'alors le sentiment individuel, que le régime militaire avait si longtemps étouffé, et le peuple français, tombant tout à coup d'un accès de fureur guerrière à une période de calme absolu, se mit à vivre par les nerfs et par le cerveau après avoir pendant vingt ans vécu par le bras et par le cœur. Ainsi se forma la génération larmoyante des Byrons et des Werthers de salon, génération souvent ridicule, mais qui préparait, par un retour aux choses de l'art et de la pensée, la splendide explosion intellectuelle qui devait éclater sous le règne de Louis-Phihppe, et se prolonger sous le second Empire.

De tout ce que nous venons de rappeler il résulte d'ailleurs que le genre ne limite pas son influence à l'homme et à ses façons d'agir: tout ce qui entoure l'homme, tout ce qui sert à sa vie, tout ce qui manifeste, sous une forme quelconque, son activité physique ou intellectuelle, s'anime des tendances du moment, et il résulte de ce concours d'actions et de réactions réciproques entre les choses et les hommes, un ensemble d'effets très caractéristiques. L'histoire, les recueils de dessins, les caricatures, les arts, et enfin la littérature, de chaque époque, voilà les documents sur lesquels chacun peut étudier la suite et les variations de ce cours d'idées qui s'appelle le genre.

La mode. — Après ce que nous avons dit du costume d'abord, puis du genre, tout ce que nous pourrions ajouter à propos de la mode ne serait que la répétition des mêmes idées sous d'autres

formes. La mode;, en effet, se compose du coslume et du genre : nous avons analysé l'un et l'autre : il suffit donc de rapprocher ces deux analyses pour avoir une définition complète de la mode. Mais le mot est tellement considérable, on l'emploie si souvent de préférence à celui de genre, que nous avons cru devoir en faire mention de peur qu'on ne pût nous soupçonner d'avoir oublié la chose.

L'industrie. — L'industrie, dans l'ordre des besoins de l'homme, est née en même temps que le besoin du vivre et du couvert, puisque l'homme, dépourvu d'armes naturelles, n'a jamais pu se passer d'instruments artificiels pour y suppléer. Si l'on s'en tient aux données actuelles de la paléontologie, il a commencé par casser des pierres, puis il les a polies, puis il les a emmanchées, puis il les a creusées, pour s'en faire les ustensiles primitifs que nous voyons exposés dans les musées. Après la pierre serait venu le cuivre, puis le fer.

La poterie, l'adaptation des fourrures au vêtement, le tissage des étoffes, et tous les procédés de préparation des aliments, se sont produits et perfectionnés pendant ce temps.

L'homme préhistorique. — L'observation des divers degrés de civilisation où se trouvent échelonnées les peuplades sauvages de l'époque actuelle paraît présenter synchroniquement, d'une manière assez exacte, les phases successives par lesquelles a passé l'industrie au cours des époques qui nous ont précédés. Il résulterait de cet ensemble d'observations qu'il y a sur certains points du monde non civilisé des hommes qui en sont encore à l'âge de la pierre ou du cuivre.

Il ne nous appparlient pas de nous prononcer sur la valeur véritable de cette conclusion, mais nous ne pouvons nous empêcher d'y présenter une objection qui ne manque pas, ce nous semble, d'un certain poids, et que voici :

Si, comme tout paraît le démontrer, les hommes qu'on trouve échoués sur des îles lointaines n'y ont pas poussé comme des produits du sol, et qu'ils aient été portés là par des naufrages ou par des migrations volontaires ou forcées, ces hommes ne se sont pas détachés do leur groupe d'origine dès les premiers moments de l'apparition de la race humaine sur la terre : un fait aussi énorme

que celui d'une migration transportant une peuplade à plusieurs milliers de lieues de son pays d'origine suppose un degré de développement et d'activité sociale déjà avancé, quand on songe à tout ce qu'il faut pour entreprendre un voyage de quelque mille lieues sur mer. Il est donc très difficile d'admettre que des peuples, réduits à l'état oii nous voyons l'homme de l'âge de pierre, aient pu faire de pareilles migrations, et il serait très possible qu'on arrivât un jour à reconnaître que les peuplades qui se trouvent aujourd'hui à l'état de sauvagerie préhistorique ne sont que des essaims qui, emportés loin de la ruche par quelque tempête, sont venus tomber sur leur station actuelle, et, n'y trouvant pas les ressources nécessaires, sont retournés peu à peu à la barbarie primitive.

Quoi qu'il en soit, l'état de l'industrie d'une société porte des indices aussi directs et aussi précis que possible du degré de civilisation auquel elle est parvenue, et les formes, les dimensions, la disposition plus ou moins ingénieuse, la destination, et jusqu'aux ornements, des meubles et des ustensiles en usage dans une contrée, se revêtent, aussi bien que le costume et que le foyer domestique, d'expressions analogues au caractère de chaque peuple. Des intruments grossiers, des meubles élégants, des vases de forme épaisse ou gracieuse, des étoffes rudes ou fines, des bijoux d'un travail fruste, ou délicat, les armes lourdes ou légères, et enfin, d'une manière plus générale, tout ce qui marque plus ou moins de détail, plus ou moins de précision, dans la division du travail et dans la multiplicité des moyens employés, tout cela forme un ensemble de documents d'après lesquels on peut mesurer exactement le progrès d'un peuple et juger de son intelligence, de ses sentiments, de ses mœurs et de ses goûts.

Dans ces œuvres, on voit si bien les traits d'une véritable physionomie, que tout le monde est d'accord pour les classer au premier rang des documents historiques et ethnologiques : il est inutile d'insister sur ce point : on trouve là des témoignages directs qui ne nous disent pas seulement si la main qui a travaillé ces objets était habile ou maladroite, mais qui nous donnent la mesure de la force et la taille des ouvriers. Us font plus encore, puisque, dans les rapports entre la forme et la destination des ustensiles et des armes, dans les ornements qui les décorent, nous pouvons, pour

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ainsi dire, lire à livre ouvert les idées et les sentiments des hommes qui les ont travaillés.

L'industrie moderne. — Mais l'industrie ainsi envisagée est maintenant réduite à un rôle insignifiant au milieu du cataclysme manufacturier qui a débordé sur le monde depuis le commencement de notre siècle. D'un travail individuel qu'elle était autrefois, elle est devenue une puissance effrayante. Aux maux et aux catastrophes qu'elle a déjà déchaînés sur les sociétés modernes, on peut juger, sans être grand prophète, qu'elle entre en scène à titre de puissance de destruction et qu'elle est destinée à fonctionner, à côté des migrations, de la guerre et des épidémies, qui n'y suffisent plus, pour déblayer les sociétés de la pléthore de bonheur et de richesse qui menaçait d'engorger l'humanité. C'est ce que les fortes têtes du moment appellent le progrès, et qui n'est au fond qu'un accès de délire comme on en a vu si souvent éclater parmi les hommes, tantôt sous couleur de religion, tantôt sous apparence de politique, aussi bien que dans ces guerres furieuses oti les hommes se sont tant de fois entr'égorgés sans que personne ait jamais pu savoir pourquoi.

Tous ces événements du temps passé, comme ceux dont nous sommes témoins, sont manifestement hors de proportion avec les causes qu'on y assigne. Quand on voit combien tout s'y comporte au rebours des lois les plus élémentaires de la justice, de la raison et de la vérité, et que la plupart du temps nous ne sommes même pas en état de comprendre en quoi ils consistent, comment peut-on douter qu'il y ait là des forces incalculables dont la nature comme la source nous seront éternellement cachées?

En tout cas et quelque sentiment qu'on puisse avoir là-dessus, les effets visibles et tangibles de l'industrie moderne sont bien en proportion avec les développements qu'elle prend de jour en jour : de jour en jour, le caractère de l'industrialisme^ comme on l'appelle, s'étend et s'enfonce sur les choses, sur les hommes et sur les idées. La chaudière prime le cerveau et la vapeur a remplacé l'âme. A ce monde idéal de la religion, de la philosophie, de l'honneur, de la morale et de l'art, qui pondant tant de siècles avait nourri des races héroïques et intelligentes,

succède peu à peu, par désagrégation et par infdtration, absolument comme aux invasions des Barbares, un pandémonium de fous furieux, de damnés, d'ivrognes, d'assassins, d'incendiaires, tous au désespoir, tous au paroxysme de la rage, tandis qu'audessus d'eux une orgie d'industriels, d'agioteurs et de marchands, mène insolemment le branle de cette nouvelle danse macabre.

Sous l'excitation terrible des appétits et aussi des dégoûts de la débauche industrielle, tout, hommes et choses, semble s'enfiévrer, se gonfler, se déformer, comme si quelque monstrueux abcès travaillait le corps social ; les façons, les idées, le langage même, les arts, la poésie, la musique, la littérature, ont pris des aspects inconnus, et on a monté des fabriques où, depuis la poupée des petites filles jusqu'au roman erotique, on trouve moyen de donner à tous les produits industriels un tour de main révoltant et scandaleux.

Et cela seul suffît pour faire voir que ce qu'on vante et qu'on admire tant sous Je nom menteur de progrès industriel, n'est autre chose que le délire de la cupidité; car on ne fabrique tout cela que pour gagner de l'argent.

Nous ne pousserons pas plus loin ces observations, qui nous semblent suffisantes pour montrer à quel point l'industrie prend le reflet d'une société et des hommes dont elle formée.

L'architecture. — L'homme, jeté nu sur la terre nue, s'abrita d'abord sous les arbres, puis sous les rochers. Il découvrit des grottes dans lesquelles il s'établit et put se fortifier contre les dangers extérieurs. En même temps ou plus tard, dans les lieux oii il n'y avait point de rochers ni de grottes, il se creusa des terriers. Dans d'autres conditions, ou par un progrès dans son industrie, il se pratiqua ces tanières formées d'un toit de pierres sèches adossées à un talus, et dont le sol s'abaissait au-dessous du terrain environnant ; ce genre d'habitations est encore en usage chez certains Indiens du Pérou. L'homme des cités lacustres imagina de se bâtir sur pilotis des cabanes de troncs d'arbre et de tei're glaise. Les sauvages actuels se construisent des habitations en branchages couvertes de feuilles. Enfin, dans certaines tribus répandues sur tous les points et à toutes les latitudes du globe.

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l'homme s'abrite sous des leules de peaux de bêtes ou d'étoffes tissées par lui.

Tels sont les commencements de l'architecture. Dans ce premier état, elle n'est que le produit d'un besoin, et, dans ses (ormes rudimeutaires, elle marque la barbarie de ses constructeurs: elle est l'image pure et simple de la nécessité et rien de plus.

C'est de ce point de départ que les hommes en sont arrivés, de perfectionnement en perfectionnement, à construire le Parlhénon, Notre-Dame de Paris et Saint-Pierre de Rome, en déduisant indéfiniment un moyen d'un autre, comme dans tous les arts. Le jour où un constructeur s'avisa de mettre une poutre horizontale au-dessus de deux piliers enfoncés en terre, le plan de l'architecture égyptienne et grecque était trouvé; et de même, le premier qui osa concevoir l'équilibre d'une voûte créa l'architecture romaine et orientale.

L'instinct d'ornement^ qui est propre à la race humaine, ne tarda pas à introduire dans l'architecture un élément nouveau, et c'est ainsi qu'elle devint un art où, tout en développant des ressources et des besoins nouveaux pour la construction et l'usage spécial de chaque espèce de bâtiments, on prit la coutume de les décorer d'ornements en rapport avec la destination des édifices et le génie de l'époque ou du pays.

Dans ce développement continu en utilité et en décoration, l'architecture se revêtit d'autant de caractères différents qu'il y a eu de peuples et d'époques dans le monde, et s'il convient de réserver l'immense influence que le génie particulier de chaque artiste exerce sur les idées et sur les goûts de son pays, le génie collectif de sa nation lui dicte pour la plus grande part ses inspirations et lui commande d'ailleurs tous ses ouvrages.

C'est ainsi que l'architecture est peut-être, par son utilité continuelle et par l'importance de ses œuvres, le premier des arts, parce qu'il appelle le concours de tous les autres et qu'il lui faut encore l'industrie et la science pour concevoir ses œuvres, les exécuter d'une manière durable, les embellir par des ornements, de manière à y montrer réunis la rectitude de la raison et le charme du beau.

Aussi n'est-il point d'art dont l'esthétique soit plus étendue,

car il n'en est point dont les aspects soient plus multiples, selon qu'on en considère l'établissement et l'ordre matériel ou qu'on s'attache aux détails, aux proportions, aux formes, aux ornements, des édifices.

On ne peut pas faire une observation sur l'architecture, on n'y peut pas penser un instant, sans toucher du même coup à un fait ou à une idée caractéristique du temps, des mœurs, des sentiments de l'artiste, de son pays et de son temps.

Il suffit de nommer l'Egypte, l'Inde, la Grèce, Rome, Florence, Paris, pour voir s'étendre les perspectives infinies d'une esthétique qui suffirait à elle seule pour faire l'histoire de l'humanité. A chacun de ces noms, ne voyons-nous pas se dresser un monde de pyramides, de pagodes, de colonnades, comme dans ces compositions vertigineuses oîi Piranesi a rassemblé des fragments de toutes les ruines de la terre ? Et le seul souvenir de ces édifices si divers ne suffit-il pas pour évoquer à l'instant les hommes et les choses du temps oii ils furent construits ? Tant il est vrai que l'architecture est l'expression du génie d'un peuple et qu'à ce titre elle doit être considérée comme partie intégrante de sa physionomie. Ce sont là des vérités tellement connues, on les a répétées tant de fois à propos de l'architecture idéale du moyen âge, par exemple, que nous croirions vraiment importuner le lecteur en les lui répétant encore.

Ce qui est vrai pour les édifices isolés devient plus frappant lorsqu'on en considère l'ensemble, et c'est ainsi que les villes, ou même certains de leurs quartiers, offrent des aspects significatifs, une physionomie expressive, qui ne sont pas moins sensibles aux yeux du penseur ou du poète qu'à ceux de l'artiste. Là, comme dans tous les lieux qui servent de scène au drame de la vie, le spectacle et le décor sont en harmonie et se ressemblent évidemment.

Si l'architecture d'un pays prise en général ressemble au peuple qui l'a élevée, chaque édifice pris à part ressemble encore davantage à l'architecte qui en a tracé le projet. Je ne crains pas d'être démenti par les artistes en avançant que dans la plupart des monuDàents si nombreux construits à Paris depuis une trentaine d'années, le caractère, les qualités, et jusqu'à la physio-

noiiiie de l'auleiir, sont littéralement écrits dans le style et dans la décoration de l'œuvre.

Pour n'eu citer qu'un seul, l'édifice de l'Opéra, par exemple, où les parties en élévation semblent crouler et s'écraser sous les amoncellements des masses supérieures ; oti les motifs d'ornement débordent de leur cadre, se gonflent en bosse, se hérissent en pointes ou en pyramides, ce prodigieux édifice qui, de toutes ses lignes et de toutes ses surfaces, déborde, ruisselle, jaillit, et semble vouloir s'élancer hors de lui-même, n'est-il pas le portrait vivant de la tête qui l'a conçu, tête exubérante, tumultueuse, enfiévrée, où les traits sont énormes de grandeur et d'expression, oii l'imagination flamboie en lueurs fantastiques?

Le style, c'est l'homme même : le jour où cela cesserait d'être vrai, il n'y aurait plus d'art.

Les jardins. — L'art des jardins est une dépendance de l'architecture, et il y tient d'aussi près que le jardin tient lui-même au bâtiment qu'il environne. Ici l'homme se sert, pour exécuter son œuvre d'art, de la nature elle-même, dont il disciphne les productions en arrangeant les arbres et les fleurs dans un ordre régulier ou pittoresque, en profitant des accidents du terrain et des dispositions du paysage pour ménager des points de vue agréables ou imposants, selon le caractère qu'il veut donner aux jardins. En y répandant des constructions, des vases, des statues, il y mêle les beautés de Fart à celles de la nature; il a même trouvé, dans les eaux qu'il sait faire jaillir sous mille formes régulières ou capricieuses, le moyen de modeler en quelque sorte un des éléments de la vie, et d'en tirer, grâce aux mouvements variés dont il l'anime, des effets d'élan ou d'abondance qui sont une image charmante de la puissance et de la joie.

Les jardins, sous le rapport de l'art, ne sont donc pas moins intéressants que l'architecture. Les jardins de l'ancienne Rome sont assez célèbres et, avant eux, ceux de Sémiramis; c'étaient des lieux de délices et de magnificence. Chaque époque, chaque pays, a eu son style de jardins. Les relations des voyageurs nous ont décrit les ouvrages bizarres des jardiniers chinois : ces artistes paraissent avoir eu en vue de créer des jardins fantastiques ou phdosophiques.

Sans nous engager dans la description de tous les styles de jardins qui se sont succédé dans le monde civilisé depuis la chute de l'empire romain, il me semble qu'on peut dire que les jardins italiens de la renaissance sont des jardins d'amour ; ceux des Arabes, des jardins de volupté; ceux de Louis XIV, classiques ; ceux de Louis XV, licencieux; ceux de Louis XVI, philosophiques; les jardins anglais, romanesques.

Les jardins reflètent donc, cela n'est pas contestable, les mœurs et les idées d'une société et d'une époque, et là comme toujours, même lorsqu'il trace des plates-bandes ou des allées, l'homme dessine sa propre image.

Les arts du dessin. — Placez devant un modèle autant d'artistes que vous voudrez : qu'ils le reproduisent par le dessin, par la peinture ou par la sculpture, vous aurez autant de statues, de dessins ou de tableaux différents. S'il en était autrement, il n'y aurait point d'art, il y aurait un métier, et la photographie ou le moulage suffiraient à la reproduction des figures et des objets.

Si vous examinez attentivement ces copies diverses du même modèle, vous découvrirez que, indépendamment du plus ou moins d'exactitude de l'imitation, chaque œuvre porte un style propre qui, tout en représentant exactement les lignes et les formes de l'objet, en fait ressortir de préférence tel ou tel aspect, et donne à l'ensemble une expression dominante et particulière.

Mais ce n'est pas tout, car cette copie n'est une œuvre d'art que parce qu'elle a été faite par un artiste, et si elle diffère des autres copies par son style et par son expression, c'est que l'homme qui l'a faite y a incorporé sa manière personnelle et exclusive de voir, de sentir et d'exprimer, la nature.

C'est ainsi que, dans les arts du dessin comme dans les autres produits de son activité, l'homme fait ses œuvres à sa ressemblance.

Cette ressemblance n'est pas seulement une analogie par équivalence, comme par exemple lorsqu'on retrouve l'énergie et la grâce dans le dessin d'un artiste qui a personnellement ces qualités, c'est une analogie graphique, matérielle, qui résulte d'une ressemblance littérale entre la figure de l'artiste et l'objet qu'il dessine.

C'est un fait bien connu de ceux qui s'occupent de dessin, que

quiconque dessine une figure sans modèle l'ait plus ou moins son propre portrait. Dans les ateliors de peinture, il est d'observation courante que les maigres fout maigre; les épais, épais; les lourds, lourd ; ([lie les hommes à physionomie accentuée dessinent éneroiquement, tandis que ceux dont les traits sont mous dessinent avec mollesse.

11 y a môme plus, et les défauts d'équilibre ou de régularité se communiquent au dessin : tel peintre de chevaux est boiteux, tous ses chevaux boitent; tel paysagiste a les jambes de travers, il n'a jamais pu parvenir à planter droit un arbre ou une fabrique.

Il y a donc une certaine influence qui, lorsque nous voyons ou que nous imaginons les choses, les revêt d'une sorte de fantôme ou de reflet semblable à nous. Lorsque nous dessinons une figure, ce reflet s'ajuste plus naturellement que dans aucun autre cas à notre figure propre, et si le modèle n'est pas là pour nous retenir, nous nous dessinons nous-mêmes.

Même lorsque l'habitude et la science nous ont mis en garde contre ce penchant, le plus clair du style et de l'expression de nos peintures vient de la ressemblance secrète de nos moyens d'expression avec nos propres traits, et voilà comment le tableau, la statue, ne ressemble pas seulement à l'âme de l'artiste, mais à son corps.

La plus grande et la plus sûre partie de l'esthétique est fondée, de l'accord de tous, sur ce fait reconnu de tous, et il suffirait d'ouvrir quelques livres et d'écouter parler les critiques et les amateurs de peinture et de sculpture, pour y trouver ce principe d'art invariablement affirmé.

Pour en montrer l'application par quelques exemples, choisissons des maîtres dont les œuvres, connues de tout le monde, sont à la fois très caractérisées et de styles bien ditTérents. Prenons, pour la peinture, Raphaël, Salvator Rosa et Rubens et, pour la sculpture, Michel-Ange, qui d'ailleurs était de plus peintre et architecte.

Raphaël . — Quand on considère la majesté des figures de Raphaël, la grâce qui les enveloppe comme une auréole et, ce qui est la perfection suprême de l'art, la simplicité idéale du dessin,

du coloris, de l'expression et de la composition, devant des tableaux tels ([ue La Vierge au voile ou La Sainte Famille, le titre de <( divin », que tant de peuples et de siècles lui ont décerné, semble en effet le seul qui puisse suffire à marquer dignement la hauteur dont cet artiste s'élève au-dessus de tous les autres.

Placé devant le portrait de Raphaël, ne sent-on pas aussitôt une impression presque pareille à celle que donnent ses tableaux ? Estce que ce visage aux traits si parfaits, à l'expression si noble et si douce, n'a pas quelque chose de surhumain, de céleste, et ne semble-t-il pas que cet ange de beauté soit plus fait pour voler dans les régions de l'idéal que pour poser ses pieds sur la terre?

Il est impossible de ne pas être frappé de cette ressemblance entre Raphaël et l'œuvre de Raphaël, et plus on l'étudiera, depuis les cartons grandioses des Loges jusqu'à ces bouquets exquis d'arabesques oii il a rassemblé toutes les fleurs de sa grâce et de son génie, plus on en sera pénétré.

Salvator JRosa. — Avec Salvator Rosa, des régions célestes ot. Raphaël nous avait ravis, nous sommes jetés parmi les rochers, les précipices, les gorges sauvages, oti tout est sombre, inquiétant, oh le jour a des lueurs funèbres, oii les arbres, de leurs branches fracassées, semblent secouer la terreur. Peint-il des sujets historiques, les événements qu'il représente ne sont pas moins lugubres que la scène où ils se développent : ce sont des supplices, des apparitions effrayantes, des enchantements de monstres; les gracieuses légendes de la mythologie prennent sous son pinceau un aspect funeste. Ses personnages semblent se déployer avec arrogance et défier le spectateur par leur désinvolture superbe. On peut voir dans la grande galerie du Louvre sa Bataille : un sol tourmenté, un palais en ruines, un ciel chargé de nuages noirs, et, enveloppant tout cela, un coloris dur et violent, s'accordent avec la furie de la composition et du dessin pour faire de ce tableau un chef-d'œuvre d'horreur. *

La physionomie et le caractère de Salvator Rosa étaient en parfaite analogie avec la physionomie et le caractère de ses ouvrages : sa figure était tragique et grandiose. Poète, il mit aussi dans ses vers l'amertume dont son cœur semble avoir été toujours enfiellé.

On le voit, pour celui-là encore, l'œuvre est l'image de l'homme.

Hu/fcfis. — De Piles; parlant de Ruhcns, décrit ainsi la personne et le caractère de ce grand peintre :

« Les vertus qu'il s'estoit acquises, et toutes les belles qualités dont la nature l'avoit avantagé, le rendoient aimable à tout le monde. 11 avoit la taille grande, le port majestueux, le tour du visage régulièrement formé, les jolies vermeilles, les clieveux cliâtains, les yeux brillans, mais d'un feu tempéré, l'air riant, doux et honneste. Son abord cstoit engageant, son humeur commode, sa conversation aisée, son esprit vif et pénétrant, sa manière de parler posée, et le ton de sa voix fort agréable; et tout cela le rendoit naturellement éloquent et persuasif. En peignant il parloit sans peine; et sans quitter son Ouvrage, il entretenoit facilement ceux qui le venoient voir. »

On sait quelle vie fut celle de Rubens. Son génie, son caractère, sa richesse, sa naissance, la dignité d'ambassadeur dont il fut revêtu à plusieurs reprises, les honneurs dont il fut comblé par l'archiduc Albert et par l'infante Isabelle, par Jacques P^ Philippe IV et Marie de Médicis, tout cela, joint à ses avantages personnels, a fait de lui un des hommes les plus heureux qui aient passé sur la terre, et il suffit de regarder ses tableaux pour y voir resplendir la magnificence de cette belle destinée.

Un dessin noble et hardi ; un coloris d'un éclat et d'une justesse incomparables ; des tons de chair qui palpitent ; une composition 011 tout prend des airs de gloire; un débordement de splendeur et d'opulence, un triomphe, enfin, de lumière, de force et de joie, voilà les tableaux de Rubens, et voilà sa personne et sa vie.

Michel-Ange. — A la fois sculpteur, peintre et architecte, Michel-Ange, non moins formidable dans sa personne et dans son caractère que dans ses ouvrages, suffirait à lui seul pour faire voir à quel point l'œuvre d'art peut s'identifier à l'âme et au corps de l'artiste.

Il a fait, entre autres chefs-d'œuvre, la chapelle des ducs de Florence, le Moïse, la Création, le Jugement dernier, Saint-Pierre de Rome, et il y a tant de grandeur dans son tableau de la Créa/ion, qu'après l'avoir vu Raphaël agrandit sa manière.

Dans cet œuvre immense où 3iichel-Ange se montre également sublime comme peintre, comme sculpteur et comme archi-

lecte, l'élan et la force de son génie n'ont pas fléchi une seule fois : il est toujours vainqueur et toujours infatigable. En le faisant vivre quatre-vingt-neuf ans, la nature semble avoir voulu que tout en lui, jusqu'à la durée, fût surhumain. Tel fut son corps gigantesque, tel fut son caractère farouche.

iVIichel-Ange, qu'on a comparé à Milton et au Dante, me paraît ressembler de plus près encore à Bossuet. Tragique comme cet orateur terrible, c'est par l'immensité de la composition, par l'énergie des formes et des attitudes, par la sévérité des expressions, qu'il arrive à ces effets de menace et de terreur qui font frissonner. Entre les belles statues dont il s'inspirait et les cadavres qu'il disséquait sans relâche pour y étudier Tanatomie, son génie s'est revêtu de toute la majesté de l'antique et de toutes les horreurs de la mort. Un Dieu irrité, des sybilles en délire, des prophètes annonçant, d'une voix terrible, les châtiments qui vont frapper les pécheurs ; les tortures des damnés ; les anges exterminateurs faisant retentir les trompettes du jugement; voilà dans quels tonnerres ce lion a rugi ses chefs-d'œuvre.

La même majesté et la même épouvante s'élèvent de ses figures sculptées : il suffit de songer à son Mdise. Saint- Pierre et les autres édifices qu'il a laissés à Rome sont, de la base au faîte, des œuvres bâties par la main d'un géant.

L'ornement. — Quand on considère le nombre incalculable des objets faits par la main de l'homme, et dont il n'est pas un qui ne porte un ornement, on s'étonne que cette partie de l'art ait été si peu étudiée jusqu'ici, comme on l'a si bien fait pour la peinture, la sculpture et l'architecture, dans ses rapports avec l'âme humaine, dans son anthroponomie. L'ornement tient pourtant de plus près encore que ces arts à l'histoire et à l'analyse de l'homme physique et moral, car il a été incontestablement le premier des arts, et non seulement il s'est développé au cours du progrès des sociétés, mais il n'a cessé de s'étendre, de couvrir les produits de l'industrie des hommes, en prenant une intluence de plus en plus grande sur tous ces objets, en y imprimant un caractère de plus en plus profond, de plus en plus net, puisque, en somme, c'est l'ornement qui fait le style, et que c'est le style qui marque l'époque de toute œuvre d'art ou d'industrie.

Si donc on pouvait, à l'aido d'une iconographie absolument complète, suivre l'histoire de l'ornement depuis les zigzags que l'homme pn'ihistorique gravait à la pointe sur ses vases de pierre, jusqu'aux nielles les plus merveilleux de la renaissance, on aurait parcouru tous les états par lesquels ont passé, depuis le commencement du monde, les âmes des peuples et des hommes. Comme dans l'architecture et dans la statuaire, mais avec infiniment plus de détails et de déhcatesse, on y verrait le degré de culture des esprits, les mœurs du temps, les goûts, et jusqu'aux caprices de l'imagination.

Mais sans sortir de notre temps et des sujets d'observation qui sont sous nos yeux, il suffît de comparer en bloc l'ornement européen, par exemple, à l'ornement oriental, à l'ornement chinois : on passe aussitôt à des ordres de conceptions qui sont autant de mondes différents, car chacun d'eux, par la disposition même et la coloration des images, évoque en effet des mondes d'idées particulières, bées entre elles. Ces idées, qui n'ont cependant rien de précis ni de traduisible par le langage, n'en donnent pas moins, et à tout le monde, une impression parfaitement nette : c'est un peu comme celle que nous procure la musique. Elles ont toute la valeur et toute la précision d'une description ; j'oserais même dire: toute la ressemblance d'un portrait, si bien que du premier coup d'œil chacun reconnaît l'Orient, la Chine ou l'Europe, dans l'objet orné qui se présente devant nous.

Ce qui est vrai du temps est vrai de l'époque.

Si l'on réfléchit bien, en effet, on arrive à découvrir pourquoi l'ornement ressemble d'une manière si frappante au génie du peuple qui le trace: c'est parce qu'il est, au pied de la lettre, le graphique de l'imagination de ce peuple.

Si cette imagination est vive, bizarre, incohérente, l'ornement sera jeté sans lien, pêle-mêle, sur l'objet, sans souci d'en suivre les formes et sans nulle idée de concordance. Loin qu'elle y soit recherchée, la symétrie en sera écartée systématiquement : le choix des lignes et des couleurs y sera constamment tendu vers tout ce qui peut surprendre les yeux et déconcerter le regard par des contrastes ou des rapprochements fantastiques. Enfin les sujets mêmes n'y seront introduits que dé-

natures, écrasés sous des disproportions monstrueuses, ou forcés dans des torsions bizarres. Tel sera rornement chinois.

Lorsqu'on reste pendant un certain temps en contemplation devant des ornements orieutaux, l'effet est bien différent. Ce qui domine, dans cet art, c'est une espèce* de fourmillement de lignes et de couleurs. Dans ces surfaces sans relief, dans ce papillotement de nuances également vives et également dispersées, dans ce labyrinthe de lignes courtes et serrées, l'œil et l'esprit se fatiguent en vain à chercher une ordonnance générale, une composition symétrique. A mesure qu'on en parcourt les diverses directions, on voit s'y former et s'y défaire mille combinaisons vagues dont le centre se déplace à chaque coup d'œil et dont les parties semblent se désarticuler pour former d'autres combinaisons à l'infini. Le caractère des motifs reste toujours équivoque, passant par nuances insaisissables de la plante à l'animal et de l'animal au rinceau ou à l'entrelas. De toutes ces sensalions qui se pressent et foisonnent confusément devant nos yeux, naît un sentiment vague, une excitation enivrante, un rêve d'Orient;, enfin. C'est manifeste.

Oii l'ornement paraît dans toute sa gloire, au moins pour nos âmes d'Européens, c'est dans les admirables chefs-d'œuvre des artistes de la Renaissance, particulièrement à l'époque oii notre style Louis XIII français, enrichi des inspirations italiennes, commence à s'enfler de la sève puissante qui remonte en lui. Il prend alors un caractère plus mâle, une fantaisie noble, un goût grand et hardi, dont on peut voir l'éclat dans les vignettes et les lettres ornées des livres de ce temps. On peut citer pour exemples le grand Phitarque d'Amyot et le Dictionnaire de Calepin. Ici ce n'est pas la bizarrerie grotesque ou la rêverie confuse qui conduit le crayon de l'artiste, c'est l'imagination, embellie des plus gracieux et des plus puissants souvenirs de la nature, guidée par les caprices de la fantaisie, et amenant tour à tour sur la scène mille objets toujours agréables, qui s'encadrent, s'enchaînent, se développent naturellement, et qui, de transition en transition et de motif en motif, achèvent la composition.

Les jouissances intellecluelles qu'on éprouve là sont exquises, et il est impossible de les expliquer, car ces ornements n'ont point de sujet précis, les objets représentés y sont presque toujours imagi-

naires ; si le réel s'y lait ptuluis entrevoir un inslanl, c'esl pour se métamorphoser aussitôt en feuille d'acanthe, en oiseau, en vase de fleurs, en amours, et tout arrive à propos, tant ce jeu de la fantaisie et de l'art est bien lié, bien conduit.

lit quand, après avoir parcouru ces ornements dans leurs détails, on les considère dans leur ensemble, on voit qu'ils forment vraiment une conception d'un genre à part. La composition ne représente rien, et cependant nous rêvons à je ne sais quelles idées vagues qui semblent s'y jouer sans prendre de forme précise. C'est là le singulier charme de l'ornement à la fin de la Renaissance : il respire l'intelligence et la vie, il a quelque chose de profond et de grave, parce qu'il n'y avait pas, en ce temps-là, un artiste qui ne fût un penseur.

Quelle que soit la diversité infinie des dispositions et des motifs de l'ornement, et sans nous arrêter aux théories plus ou moins spécieuses qui ont été proposées pour dégager le principe de cet art, il me semble manifeste que l'idée mère qui l'a inspiré à l'origine et qui le dirige encore, quand toutefois on ne le détourne pas de sa destination, c'est d'accentuer l'objet, d'en mieux marquer les proportions et les formes, de le revêtir d'une espèce d'analyse graphique qui résulte des hgnes, des reliefs, des divisions, des compartiments, pratiqués sur les surfaces ou dans les masses.

Cela est évident pour l'ornement humain. Les bagues, les bracelets, les colliers, les ceintures, les diadèmes, les couronnes, les pendants d'oreilles, aussi bien que les draperies, que les panaches, ont évidemment pour fonction de marquer, d'accentuer, la forme et la direction des parties auxquelles on les adapte : de les faire se détacher sur l'ensemble de la figure avec une valeur particulière ; en même temps, de les embellir par l'éclat des matières brillantes ou colorées dont on compose les ornemenis.

Cela n'est pas moins vrai pour l'ornement des objets usuels. Plus cet ornement est en rapport avec l'objet qu'il décore, plus l'œil et le goût en sont Haltes, parce que la raison est satisfaite de cet accord proportionnel entre le principal et l'accessoire. Que si, au contraire, l'ornement se répand sur l'objet sans garder aucune relation de lignes ou de destination avec lui, on arrive, d'écart en écart, à faire, par exemple, ces épouvantables produits qu'on ap-

pelle des vases tournants^ sur les flancs desquels on peint d'infortunés paysages qui n'ont même pas un point de vue ; ou bien on représentera une fable de La Fontaine, un jet d'eau, sur une tapisserie destinée à garnir le siège d'un fauteuil !

Ces observations, que nous ne pousserons pas plus loin, suffisent à établir le principe d'application de l'anthroponoraie aux arts du dessin. Les indications que nous avons données pourront servir à montrer le chemin à ceux de nos lecteurs qui voudraient pousser plus avant leurs recherches dans ce domaine si intéressant. Les documents y sont en quantité innombrable, et je ne crois pas trop m'engager en avançant que chacun porte avec soi une démonstration de ce principe si universellement reconnu d'ailleurs.

L'art' oratoire. — On demandait à Démosthènes :

— Quelle est la première qualité de l'orateur?

— L'action, répondit-il.

— La seconde ?

— L'action.

— La troisième?

— L'action.

Il voulait montrer par là jusqu'à quel point la physionomie et les mouvements expressifs de l'orateur font valoir sa parole, si bien que, sans action; il n'y a point d'éloquence.

En effet la voix, l'accent et le ton de l'orateur, son regard, ses cris, ses soupirs, ses larmes, son rire^ son attitude générale, les poses qu'il prend, l'air qu'il affecte, sont autant de moyens d'imposer l'attention, de pénétrer l'âme de l'auditeur, de le charmer, de le toucher, de l'entrauier, parce que ces mouvements pathétiques sont le langage même du sentiment et de l'expression. C'est de tous ces moyens, combinés avec le geste, que se forme cette action oratoire qui n'est qu'une pantomime, et qui, jointe à la parole, constitue l'éloquence.

Cette observation suffira pour ce que nous avons à dire de l'art oratoire, puisque nous avons consacré plus haut une étude spéciale à chacun des mouvements expressifs dont il se compose. Mais cet art étant, comme tous les autres, une création produite par l'homme à l'aide d'un ensemble de moyens appropriés, nous devions le rappeler ici.

310 LA PHYSIONOMIE COMPAREt:

Après ce que nous avons dit des autres arts, nous croyons inutile d'insister pour montrer comment l'art oratoire ressemble à l'homme qui l'exerce ; comment il reproduit fidèlement l'écho des sentiments du peuple qui l'écoute, de l'époque où il retentit. Ce qui est vrai des arts du dessin, de l'architecture, de la musique, l'est plus évidemment encore d'un art où c'est l'artiste lui-même qui est l'instrument et l'exécutant de son œuvre, et où des hommes du même temps, de la même race que lui, se pressent pour l'écouter, et, pourrait-on dire, sont là pour respirer tout chaud le souffle de sa poitrine.

L'écriture. — Si l'on prétendait tirer de l'écriture des oracles nfaillibles sur le caractère de la personne qui l'a tracée, on s'exposerait à bien des mécomptes, et franchement ils seraient bien mérités, parce que là, pas plus qu'ailleurs, la divination n'est de ce monde. Mais il en est autrement si on cherche, dans ce graphique direct de la pensée et du mouvement, des indications, des probabilités, et si, pour aller plus loin, on ajoute à ces premiers éléments l'observation des autres faits plus ou moins probants qui peuvent venir s'y joindre.

Il n'y a d'absolument certain dans un écrit que ce qui y est exprimé par les mots : voilà ce qu'il faut tenir avant tout, et la preuve que les indices tirés de l'écriture ne peuvent jamais être considérés comme certains, c'est qu'il est impossible de reconnaître que telle écriture émane de telle personne, si l'on n'a un second corps d'écriture fait par elle sous les yeux d'un témoin ou d'un expert, et auquel on puisse la rapporter par comparaison. Et même dans ce cas on sait à quelles erreurs légendaires ont donné lieu certains rapports d'experts en écritures.

Il faut interpréter l'écriture comme on doit interpréter la physionomie, en la prenant non pas isolée, mais combinée avec les indications fournies par d'autres caractères, et alors on en pourra tirer des présomptions sérieuses.

Est-ce que le choix du papier, l'état de la plume, la disposition des mots et des lignes, les expressions employées, l'orthographe, la ponctuation, la manière de plier et de cacheter la lettre, la disposition et la rédaction de l'adresse, ne sont pas autant de

signes auxquels nous jugeons de l'intelligence, de l'éducation, de la position sociale, de celui qui écrit?

Et croyez-vous que la main de l'écrivain, que ces doigts agiles oîi circule en quelque sorte la pensée, tantôt calme, tantôt fiévreuse et ardente, croyez-vous que cette main ne trace pas involontairement le portrait de celui qui la dirige? Est-ce qu'on ne sait pas distinguer l'écriture d'une femme de celle d'un homme, celle d'un enfant de celle d'un vieillard? Est-ce que chaque profession n'a pas la sienne? Le commerçant a l'écriture rapide et penchée; le prêtre a la main lourde et écolière; l'ingénieur, l'architecte, le géographe, écrivent en caractères ronds et bien nets ; l'homme de palais griffonne; le médecin, qui écrit debout, est presque illisible ; qui a vu un procès-verbal de gendarmerie les a tous vus.

Le dessin des lettres elles-mêmes porte des indices évidents du caractère : l'homme négligent ou léger les achève à peine; l'homme méticuleux ou maniaque les perfectionne avec obstination ; chez l'homme raide, l'écriture est une rigide série de barres droites, sèches et parallèles; chez l'homme mou, les mots tombent au hasard, par fragments, comme les grains d'un chapelet défilé; l'orgueilleux les surmonte de panaches, le niais, de paraphes insignifiants.

Que si le caractère est ombrageux, tenace, ardent^ inquiet, concentré, croyez que l'écriture s'en ressentira, et que des traits rapides, frémissants, inégaux, des mots repris et rejetés, des ratures sans nombre, des signes de ponctuation exagérés, trahiront l'auteur de l'écrit.

Sous les réserves que nous avons eu soin de faire, les observations qui précèdent nous semblent résumer à peu près tout ce qu'il peut y avoir de positif dans les indices de l'écriture. Les habitudes de l'esprit et de la main sont certainement dirigées par le caractère et par la profession de l'écrivain, et puisque le dessin et les autres arts graphiques portent le cachet personnel de l'artiste, à plus forte raison l'écriture, qui est d'un emploi de tous les instants, doit porter des traces analogues.

Il faut môme remarquer qu'à la différence des arts du dessin, oh. les traits sont asservis à l'imitation du modèle, l'écriture se dessine

312 LA rilYSlUXOMlL COMPARÉE

librement, sans autre condition que de présenter la forme abstraite des lettres, qui peuvent se faire de cent façons différentes sans cesser d'être reconnaissables. Elle peut par là devenir plus personnelle encore que le dessin, et il est de fait qu'elle le devient en général d'autant plus que celui qui la trace est d'une intelligence plus élevée.

Mais il ne faut pas oublier que les procédés de l'enseignement, d'une part, donnent aux enfants des écritures d'un modèle uniforme pour tous, et que si quelques-uns cessent de s'y conformer plus tard, beaucoup gardent leur première écriture; que, d'autre part, les habitudes professionnelles, la mode, sans parler de beaucoup de causes personnelles, font adopter à certaines personnes une écriture nouvelle. Dans tous ces cas-là, l'indice graphique n'aura de portée que pour l'éducation, la profession, les goûts. Reste alors le cas où l'écriture se sera réellement et librement modifiée par l'effet du caractère, et ce sera la donnée la plus favorable.

Un dernier fait peut servir à conclure que, né des circonstances ou acquis par l'exercice, le rapport entre l'homme et son écriture est d'une vérité certaine : ce fait, c'est l'extrême difficulté que la plupart des hommes ont à déguiser leur écriture, même en s'y apphquant de tout leur pouvoir.

La typographie. — C'est une chose singuhère que l'art qui touche de plus près à l'expression de la pensée humaine n'ait guère été envisagé par le public que comme un procédé industriel donnant des produits plus ou moins satisfaisants. Certainement on aime les beaux livres, on en apprécie la netteté et la régularité d'impression: on y admire les gravures, les vignettes, les eauxfortes surtout; mais la typographie en elle-même, mais cet ensemble de qualités naturelles et d'aptitudes acquises qu'il faut avoir pour bien imprimer un livre; mais ces déploiements de travail, d'attention et de goût, qu'il faut dépenser pour l'exécution du moindre ouvrage de typographie, bien peu s'en font une idée, et la plupart ne se sont jamais avisés d'y songer seulement.

Et pourtant ce n'est là que la moindre partie de ce grand art, la partie executive, l'application dos milliers d'expériences qui, à chaque coup de presse, ont appris à l'imprimeur à tout prévoir et à

se mettre en garde contre ce qui peut compromettre la précision et la fidélité de l'œuvre.

3Iais avant cette exécution, avant d'arriver à la rendre possible, qui pourrait calculer la somme de génie que les hommes ont dépensée depuis quatre siècles pour imaginer et exécuter les instruments et les procédés qui ont porté l'imprimerie à son état actuel ?

L'histoire de la typographie, sous le rapport des procédés d'impression, a des beautés industrielles qui peuvent soutenir la comparaison avec ce que la mécanique, alliée à l'art de gagner beaucoup d'argent, a produit de plus admirable. Mais ce côté de notre sujet, tant s'en faut qu'il nous intéresse, est plutôt fait pour nous inquiéter, car il est dès à présent à craindre que l'industrie,- qui tue tout ce qu'elle touche^ n'arrive un jour à tuer la typographie comme elle a tué l'art du bronze, du mobilier, et même de la peinture, qui s'en va grand train.

Laissons donc de côté les procédés et attachons-nous à l'art de la typographie, c'est-à-dire aux formes, aux proportions, à l'harmonie, des caractères d'imprimerie. Là nous trouverions à analyser des beautés d'art et de raison aussi intéressantes, aussi manifestes, que dans la peinture et dans l'architecture, et formées des mêmes éléments, qui sont : la perfection des objets, leurs proportions, Tordre et la clarté de la composition, et enfin l'unité de l'ensemble.

Quand on considère avec attention une belle page de typographie, et qu'on y compare un certain nombre de spécimens imprimés d'époques ou d'origines diverses, on est aussitôt frappé des différences qui les marquent. Une assimilation se présente d'ellemême entre cette diversité de types et celle de l'écriture manuscrite : il ne faut pas longtemps pour reconnaître qu'en effet, surtout dans les premiers temps, ce fut l'écriture manuscrite qui servit de modèle aux lettres mobiles gravées pour l'impression.

VHorarium de Coster, le plus ancien des documents imprimés, avait été fait par Laurent Coster pour l'éducation de ses petitsenfants. Les lettres, faites de bois, avaient été taillées avec un couteau : Laurent Coster se livrait à ce travail en se promenant dans la campagne ; il choisissait préférablement du bois de

hêtre. A la page 21 du Manuel de la typographie française^ par Capcllo, ouvrage inachevé, on peut voir le fac-similé d'une page de ce livre : les lettres sont de l'écriture gothique du Xill" siècle, qui restait en usage au XV',

Dans le même ouvrage, page 49, sont représentés l'alphabet mœso-gothique et sept lignes du texte de la célèbre Bible d'Ulphilas. Ce livre, qui est conservé à la bibliothèque de l'Université d'Upsal, où je l'ai pu feuilleter, a été composé à l'aide de caractères isolés, gravés en relief à l'envers, enduits d'encre, et appliqués l'un après l'autre, comme autant de timbres humides, pour former les mots. Ces caractères, dont le dessin est attribué à Ulphilas, évêque arien, Goth de nation, qui vivait en 370, se nomuiQui gothiques a/iciens ; ils étaient encore en usage à la mort de Charlemagne .

Le gothique qui suivit fut celui du moyen âge. Il commença d'être en usage au XIT siècle. C'est l'écriture latine embellie.

Au XIIP siècle parut le gothique moderne, celui de V Horarium de Laurent Coster, du Spéculum humanx salvationis et du Donat^ et, qui était aussi en usage dans l'écriture manuscrite.

En 1470 on se servait à Paris d'un caractère demi-gothique, qu'on appelait caractère allemand^ et qui est à peu près celui dont les Allemands se servent actuellement : c'était aussi un caractère de manuscrit. Vers la fin du XV* siècle apparut le caractère de somme^ qui avait servi à l'impression de la Somme de saint Thomas d'Aquin. On se servait aussi d'un autre caractère dit bâtarde. Vers 1556 avait paru la Civilité puérile et honnête^ imprimée en cursive française. Tous ces caractères étaient imités de l'écriture manuscrite.

Quoique aucun de ces caractères ne soit resté en usage au delà du XV*' siècle, il n'en demeure pas moins que la typographie, dans le» premiers temps de son existence, a été une imitation de l'écriture, de sorte que sous ce rapport elle a, comme l'écriture, reflété quelque chose de l'intelligence et de l'habileté graphique de l'homme.

Cependant, concurremment avec cette marche parallèle de l'écriture et de la typographie, dès 1461 le Français Nictdas Jenson conçut et grava le type originel du caractère romain dont tous nos caractères romains actuels ne sont que des dérivés. Il prit les capitales latines sans y rien changer, adopta la proportion de moitié des capitales pour les minuscules, et choisit ces minuscules parmi les alpha-

bets latins, espagnols, lombards, carolins, en usage de son temps. Sa première production fut le Décor Puellarum, imprimé en 1461 à Venise. Le caractère romain droit fut employé, pour la première fois en France, à l'Imprimerie de France, par Josse Badins.

En 1501, Aide Manuce fit graver à Venise les premiers caractères italiques et s'en servit pour imprimer, en cette même année, son Horace et son Virgile.

C'est donc à partir de cette dernière époque que la typographie, jusque-là partagée entre l'imitation de l'écriture et l'exemple du romain de Coster et de l'italique d'Aide Manuce, prit décidément une forme propre, et après quelques années se fixa en adoptant le romain pour les textes courants et l'italique pour les textes spéciaux. C'est depuis ce temps-là que, devenue réellement un art indépendant de l'écriture, elle a formé une calligraphie nouvelle. A mesure que, multipliant les œuvres de l'esprit humain, elle en développait la puissance et la fécondité, elle semblait, on peut le dire, s'animer par degrés, jusqu'à prendre, sous la main des Plan tin, des Robert Estienne, des Baskerville, des Fournier, des Didot, quelque chose de vivant comme l'intelligence dont elle est l'image.

Un livre bien composé, bien aligné, avec un titre disposé selon la raison du sujet, oii les diverses forces de caractère sont mesurées au degré d'importance de chaque ligne, oii des lignes bien proportionnées entre elles s'accordent pour composer un ensemble d'une harmonie simple et grave ; oîi les parties liminaires, par leur aspect plus saisissant, éveillent fortement l'attention et annoncent bien le corps de l'ouvrage ; oii les divisions sont marquées par des dispositions typographiques en juste rapport avec l'importance de chacune ; où les tables, les notes, les concordances entre les diverses parties de l'ouvrage, sont établies simplement et clairement, est une œuvre à la fois géométrique et intellectuelle qui peut donner au penseur et à l'artiste des jouissances aussi vives et aussi légitimes que pourrait le faire la vue d'un tableau, d'une statue, d'un monument d'architecture. Il y a, dans l'admiration instinctive qu'on éprouve devant un beau livre, une esthétique qui se dégagera le jour oii il se trouvera un homme en état d'analyser le beau en typographie comme on l'analyse dans les arts du dessin.

Ce que nous disons de la composition, nous pourrions le dire de la gravure des caraclères.

A mesure que cet art progresse, il se réduit tellement à l'idée pure, il arrive à serrer la pensée de si près, qu'à de certains moments on dirait que les caractères s'animent et qu'ils parlent pour leur propre compte.

Voilà, se dira-t-on sans doute, de l'esthétique un peu aventureuse : je puis cependant citer à l'appui un fait que m'a raconté un jour, dans son laboratoire de l'École normale, mon cher et illustre ami Henri Sainte-Claire Deville. Dans une conversation oii je lui parlais de certaines idées à moi personnelles sur la mesure et la proportion dans les œuvres de l'esprit, il me cita le fait d'un vieux typographe qui, à force de composer des livres d'algèbre, était arrivé, quoique ne sachant pas un mot de cette science, à reconnaître les formules fausses rien qu'à leur aspect : et il ne se trompait jamais.

Il y a là quelque chose d'analogue à ce rapport, qui nous a tous frappés plus ou moins, entre la lettre et l'esprit.

Ce rapport est si vrai que la typographie a fini par prendre un style évidemment analogue au caractère des peuples divers qui la pratiquent.

Que l'on compare, par exemple, les caractères anciens ou modernes : n'y a-t-il pas dans les premiers quelque chose de fruste et de primitif qui a disparu dans les autres ? N'y a-t-il pas un rapport manifeste entre le caractère dont se servent les Anglais, ce caractère tranché, clair, raide, sec, et le génie pratique de ces insulaires? La typographie est donc devenue une sorte d'écriture nationale.

Nous aurions mauvaise grâce à mullipher ces comparaisons, mais on nous permettra bien de dire que les ouvrages des Didot, des Mame, de l'Imprimerie nationale, ressemblent aussi au peuple qui les a produits, et que, sauf Tlmprimcrie impériale d'Autriche, la typographie française ne connaît point de rivale.

Ainsi, comme l'écriture, la typographie se rattache par les liens les plus intimes à ce genre d'expression supérieure que nous avons appelé l'authroponomie, et qui est la source de tous les arts.

La musique. — Dans la partie de ce travail consacrée aux mouvements expressifs d'ensemble, nous avons considéré le chant pris comme expression individuelle des sentiments de chaque homme. Mais, par un cours analogue à celui de tous les autres moyens naturels d'expression, le chant est devenu l'art musical.

Sans nous engager dans des discussions, oiseuses à notre sens, sur le degré de précision que peut atteindre la musique dans l'expression des sentiments ou dans la description de la nature, nous nous contenterons de l'opinion générale qui lui reconnaît un pouvoir d'émotion à des degrés et dans des sens très différents. Que la musique soit un art analytique comme la peinture et comme le langage, c'est ce que le sens commun, au moins, a toujours refusé d'admettre, et tous les musiciens qui ont voulu s'entêter à le faire voir n'ont produit que des enfantillages ridicules. Ce qui paraît vrai, au moins si l'on s'en rapporte aux compositeurs qui ont su faire des chefs-d'œuvre, c'est que la musique est un procédé, intermédiaire entre la pensée et la sensation, qui nous donne du plaisir ou de l'émotion. Ce plaisir n'a pas d'autre source qu'une succession de tous proportionnés agréablement pour l'oreille ; l'oreille en jouit comme nos yeux jouissent d'une vue agréable, et dans ces deux cas, aussi bien que dans tous les autres actes de nos sens et de nos organes, notre âme est affectée en bien ou en mal, selon le genre de la musique et le talent du musicien.

Sous ces réserves et dans ces limites, il est incontestable que la musique est un art d'expression pour le musicien qui l'exécute ou la compose aussi bien que pour l'auditeur qui l'écoute. Nous pouvons ici encore, et tout en tenant compte des différences d'effet attachées aux différences de moyens, retrouver dans les équivalences entre le son, la lumière et le mouvement, notre principe universel d'expansion et de concentration, d'abaissement et d'élévation, et l'appliquer aux effets divers que le chant peut produire selon la nature des sentiments qu'il doit exprimer.

La musique sacrée, à part quelques chants d'allégresse dont le mouvement est plus ou moins vif, est dominée par la lenteur de la mesure, le prolongement du rythme ; les notes y sont plus souvent coulées que pointées, la tonalité est généralement basse et le régis-

tre peu (^tentlu, ce qui lui donne chez presque tous les peuples un caractère de monotonie et de solennité.

La musique militaire se compose sur une mesure très vive, généralement à deux ou quatre temps. Elle emploie les notes aiguës, les sonorités éclatantes, les redoublements de phrases, les explosions d'harmonie. Le mode majeur y domine.

La musique triomphale présente à. peu près les mêmes caractères avec plus d'ampleur et de développements mélodiques.

La musique voluptueuse, qui sert aussi à exprimer l'amour, a des mouvements plus lents, une mesure plus bercée ; elle recherche les retours fréquents de phrases, elle aime à caresser l'oreille et le cœur avec des sortes de refrains ; elle emploie souvent le mode mineur, dont la douceur et la tendresse conviennent merveilleusement aux langueurs de l'amour. Elle se tient dans les notes du médium de la voix et ne fait intervenir les notes élevées que dans certains passages d'élan ou de douleur.

Enfin la musique funèbre se tient ordinairement dans les notes graves ; son rythme est prolongé, contenu, triste enfin comme le sentiment de la mort, qui doit toujours, pourrait-on dire, résonner en sourdine au-dessous des gémissements de la voix ou des instruments. C'est là surtout que le mode mineur est de convenance et qu'il prend des expressions déchirantes lorsqu'on sait l'employer à propos.

Si l'on veut bien maintenant se reporter à ce que nous avons dit ailleurs sur les effets d'expression de la voix, on verra que ceux du chant sont absolument les mêmes: que l'acuité, l'intensité, la vivacité du rythme, répondent aux sentiments expansifs qui caractérisent le chant de guerre, de gloire, d'allégresse; que la gravité, la diminution du son, la lenteur de la mesure, l'effacement du rythme, le peu d'étendue du registre, s'accordent avec les sentiments douloureux, dépressifs, ou simplement mélancoliques, comme la langueur de l'amour.

Enfin, pour résumer en peu de mots et faire voir nettement les différences d'expression que l'homme attache aux différentes espèces de son, il suffit de comparer le fracas des tambours battant gaîment la marche, aux roulements sourds qu'ils rendent lorsque, aux obsèques d'un militaire, ils ne résonnent plus qu'à travers

un voile de drap noir. Mais le chant de l'homme, bien mieux encore que les instruments insensibles qu'on fait retentir, peut exprimer toutes les nuances de ses plaisirs ou de ses douleurs

Les plaisirs et les fête^. — Le plaisir est un des penchants les plus vifs de l'espèce humaine. Elle le cherche dans les choses les plus opposées, aux sources les plus invraisemblables, mais on peut affirmer qu'elle le trouve toutes les fois qu'elle s'imagine s'amuser.

Pourtant, il faut en convenir, s'amuser n'est pas toujours chose facile en ce bas monde : mais la pauvre humanité, qui est payée pour savoir cela, se contente de peu, et je crois que si on a bon cœur, on doit, au lieu de hausser les épaules aux amusements ennuyeux des hommes, sentir une sorte d'attendrissement paternel à les voir à si peu de frais se mettre en joie. Car, quand le plaisir ne serait qu'une illusion, il faudrait le bénir parce qu'il fait oublier la misère ; et ce n'est pas une de ses propriétés les moins touchantes que de se réduire, comme un serviteur fidèle, à tous les âges de la vie, aux plus humbles conditions de la destinée, puisque les petits enfants, les pauvres, les infirmes, les malades, les vieillards, ont leurs plaisirs aussi bien que les grands heureux de la terre.

Les amusements et les jeux qui nous plaisent changent, pour ainsi dire, avec chacune de nos années. Dans l'enfant, c'est, avec le mouvement et le bruit, tout ce qui, comme les joujoux, par exemple, peut représenter à ses yeux le rêve de la vie : car les joujoux ne sont, à tout prendre, autre chose que des symboles.

A l'autre extrémité de la carrière, le vieillard, détaché de toutes choses et qui sent la vie se retirer peu à peu de lui, se fait un plaisir de ses besoins, ne trouve plus de joie que dans l'avarice et dans les longs récils des choses passées, porte ses souvenirs en arrière pour tâcher d'oublier la mort.

Enire ces deux termes extrêmes, on peut dire que le cours des plaisirs suit l'ordre des passions à mesure que chacune d'elles vient occuper la scène oii nous agitons notre vie. Le plaisir dominant est toujours celui qui favorise le mieux la passion du moment. C'est ainsi que la danse, la musique, les fêtes, les

promenades, ont pour nous laiil d'attraits dans ces premières années de jeunesse où nous n'avons souci que d'aimer.

Ces premières ardeurs calmées, le soin de notre avenir et de notre établissement nous porte au travail, aux entreprises plus ou moins hardies ; Tentliousiasme et l'espérance nous entraînent en avant ; un penchant instinctif nous pousse à rechercher les relations avec nos semblables, parce que nous sentons que nous aurons besoin d'eux : c'est le moment où nous nous lançons dans les plaisirs du monde, plaisirs difficiles à définir isolément, mais dont l'ensemble se forme d'une foule de petites satisfactions plus ou moins vives, d'exercices plus ou moins divertissants, qui, pris à part, sont peu de chose, mais qui, réunis, composent ce qu'on appelle dans le monde « les plaisirs ».

L'âge mûr est caractérisé par l'ambition ou l'amour du bienêtre sous toutes leurs formes ; c'est à cette époque aussi que l'intelligence et la sensibilité arrivent à leur mesure définitive. Alors nos goûts ont choisi leur objet, et notre position, désormais établie, nous permet d'y donner satisfaction. C'est le moment des plaisirs intellectuels pour les uns, des jouissances d'art pour les autres, lorsque ce n'est pas une profession ou une science qui nous occupe sans partage et suffit à notre bien-être moral. C'est alors aussi, hélas ! que quelques-uns, ayant manqué décidément leur vie, tombent dans quelque vice comme la débauche, l'ivrognerie, la mendicité ou l'indélicatesse; les moins mauvais deviennent égoïstes, gourmands, paresseux, et les défauts leur servent de bonheur.

Mais suivant la condition de chacun, ce qu'on appelle plaisir change tellement que, pour en représenter les différences, il faudrait passer en revue chacune des classes de la société l'une après Fautre, puisque tel Auvergnat, par exemple, qu'un verre de vin bleu met en joie, trouvera fade le chambertin qu'on s'aviserait de lui faire boire. Et ainsi de tous les plaisirs de ce monde : il y faut, comme à toutes les conditions de notre vie, une proportion et une analogie avec nos goûts et notre manière de sentir.

Les plaisirs nationaux, adoptés à l'unanimité par Ituil un peuple, sont encore plus caractéristiques de chacuu des groupes de l'os-

f;aHT - 3i>I

pèce humaine. Ils ne sont pas seulement Fhabitude dominante de l'individu de telle ou telle nation comme, par exemple, le jeu, les combats d'animaux, les courses, les exercices du corps : ils deviennent un trait de mœurs, une passion, un besoin public, et c'est ainsi que les jeux olympiques, en Grèce, ceux du cirque, à Rome, les tournois de la chevalerie, en France, les courses de taureaux, en Espagne, les courses de chevaux, en Angleterre, tiennent dans la vie et dans l'histoire de ces nations une place égale à celle des intérêts les plus sérieux.

Or, si l'on analyse chacun de ces genres de plaisir dans sou essence et dans ses ressorts, on voit, à n'en pas douter, que chacun porte en soi une nature d'émotion propre au tempérament du peuple qui le recherche, et exclusivement propre, puisque les autres peuples, n'y trouvant pas d'attrait, ont choisi d'autres plaisirs. 11 est à peine besoin de faire remarquer d'ailleurs comment et pourquoi ont di4 plaire les jeux olympiques, au peuple le plus intelligent de la terre; les jeux du cirque, au plus belliqueux; les tournois, à la plus noble des générations humaines; les courses de taureaux, à l'ardeur et au courage espagnols ; les courses de chevaux, à l'énergie et à l'activité de l'Anglais.

Nous n'avons pas besoin d'insister, ces exemples suffisent. Nous pourrions, au sujet des fêtes, reprendre les mêmes réflexions et montrer qu'elles s'appHquent également à ce qui n'est d'ailleurs qu'une variété du plaisir ou mieux, un assortiment de plusieurs plaisirs réunis comme, par exemple, ces fêtes où la musique, la danse, la bonne chère, les jeux, se développent dans des salles festonnées de feuillages, ornées de fleurs, éblouissantes de lumière, ou dans des jardins enchantés. Là, aussi bien que dans toutes ses œuvres d'inteUigence ou d'art, le génie d'un peuple se manifeste et trouve des expressions aussi puissantes que précises.

Le théâtre. — A son origine, le théâtre était le seul moyen d'exprimer pubhquement des idées. De même que la sculpture, qui prend la forme humaine et la reproduit littéralement sur la matièie, le théâtre était un art littéral qui, par un procédé plus direct encore, prônait, pour représenter l'homme abstrait, un homme en chair et en os, et parlait par sa voix aux peuples. Dans ces conditions, et tant que d'autres moyens d'expansion n'eurent pas

322 LA IMIYSIONOMIK COMPAIIKI']

été mis au service de la pensée, les hommes ne connurent la poésie et la littérature que sous celte forme, et il fut vrai de dire que le tlié;\tre était le plus puissant instrument d'expression dont pût se servir l'âme humaine.

Aussi, tant que le théâtre en est à ses orig^ines, tant qu'il n'a pas épuisé les conceptions fondamentales de l'intelligence et les situations en quelque sorte classiques de la vie, et qu'en même temps il est seul à avoir la parole, il est tout pour le peuple, qui ne peut entendre que lui, il est tout pour le poète et pour le penseur, qui ne peuvent se faire entendre que par lui. Et comme en même temps, dans un monde sans philosophie et sans littérature, le génie est encore une espèce de divinité, il faut être soulevé par le génie pour oser se produire sur la scène. C'est pourquoi, à peine dégagé de ses premiers tâtonnements, l'art théâtral, exclusivement pratiqué par les hommes les plus intelligents de leur pays, produit des chefs-d'œuvre sublimes, et rien que des chefs-d'œuvre, puisqu'il n'y a pas d'auteurs médiocres, et que dans le domaine de la pensée et du sentiment tout est à prendre.

La Grèce, Rome, l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre et la France, ont eu ainsi leur grand siècle dramatique, et à chacune de ces époques le théâtre a été pour ces pays une sorte d'épopée où les lieux communs de l'histoire et du génie national venaient tour à tour prendre une forme héroïque et légendaire. Là, dans ces œuvres primitives, le théâtre est si exactement l'expression de l'âme d'un peuple, qu'il semble ne faire qu'un avec elle : il en est l'écho, il en est l'image.

Cet âge d'or du théâtre ne se reproduit pas deux fois, et chez chaque nation, h mesure qu'on épuise 1 imitation des classiques et les efforts de l'imagination pour faire du nouveau, le théâtre décline et finit par mourir, comme il est arrivé pour tous les pays de l'Europe excepté la France.

Les causes de cette décadence sont faciles à voir. La première est l'imprimerie, qui a fourni à l'homme un moyen d'une puissance indélinie pour exprimer et pour propager la pensée. La seconde, c'est l'épuisement progressif des données, des situations et des caractères : il n'y a plus rien à inventer ni comme forme ni comme exécution. D'un autre côté, grâce au nombre toujours croissant

L'ART 'Ail]

lies llléâtres, les quelques auteurs de génie qui péu-aissent encore <le temps à autre ne suffisent pas, et les auteurs médiocres escaladent la scène. Enfin le coup de grâce est donné lorsque, comme cela a lieu couramment, les directeurs et les comédiens s'ingèrent dans la composition même des pièces. Dans ces conditions, le théâtre n'a plus aucune espèce de rapport avec l'âme des peuples, et ce n'est qu'une entreprise financière oîi il s'agit de vendre au public le plaisir ou le scandale, en faisant à ce commerce le plus gros bénéfice possible.

Le temps est donc passé oii l'on trouvait dans l'art dramatique l'expression sacramentelle des idées mères et des sentiments constitutifs de l'humanité. Mais pour avoir perdu ces attributs d'ordre supérieur, le thé^xtre n'en a pas moins encore un vif intérêt comme expression de la vie contemporaine et des types humains qui en personnifient les mœurs et les actes. Au point de vue particulier où nous considérons le théâtre, le jeu des comédiens, vrai ou faux, solennel ou grotesque, même quand il ne réussit pas à représenter exactement la société actuelle, donne en tout cas la mesure du goût de ceux qui les applaudissent, et cela seul est déjà un document pour l'esthétique de l'expression.

Mais nos comédiens ont encore un mérite, qui est leur habileté merveilleuse à composer la physionomie de leurs personnages. Il n'est pas un trait du visage, pas une nuance d'expression, pas un mouvement du corps ou des membres, pas un détail du costumo ou des manières, qu'ils ne sachent observer et analyser pour le faire entrer dans cette composition où l'aspect seul du personnage doit annoncer ce qu'il est et servir de commentaire perpétuel h son rôle. C'est là que le théâtre est pour le physionomiste un champ inépuisable d'études et un moyen de contrôler les observations qu'il a pu faire.

La charçje. — La charge est une imitation outrée. Elle s'applique à la figure, aux actions expressives de l'homme, mais quoique ce soit son sujet principal elle s'étend aussi à l'imitation d'autres objets comme, par exemple, d'un tableau, d'un air de musique, d'une tirade oratoire, enfin à tout ce qui a pour but de représenter ce qu'on tourne en ridicule.

Nous n'avons à nous occuper ici que des cas où elle s'applique

:î24 la physionomie COMPAREE

à la ligure et uiix arlioiis de l'homme. Dans ces conditions, elle Ibrme un ensemble de documents de très haute valeur, car des savants n'ont pas dédaigné d'en faire l'histoire, et les recueils de caricatures constituent souvent une partie considérable des plus célèbres collections.

Par cette forme elle se rattacherait aux arts du dessin, mais comme elle se produit aussi par des contorsions et des grimaces, elle a rapport à l'art théâtral. Dans la pantomime, dont nous avons parlé ailleurs, elle joue même un rôle considérable, puisque tous les mouvements, au moins dans le genre comique, y sont chargés dans le sens du ridicule ou du grotesque. Même dans le théâtre oral, la charge est un des éléments principaux du genre comique. C'est ce qui nous a déterminé à la placer ici.

La charge est une exagération. Sa valeur consiste à saisir dans un visage, non le trait qui prédomine, mais celui qui attire le plus l'œil et détermine particulièrement l'effet d'ensemble. Le bon caricaturiste est celui qui sait mettre le doigt sur ce point culminant, en pousser l'exagération jusqu'au degré voulu et ne pas le dépasser.

Les Anglais, dans ce genre qui est le seul intéressant, sont d'une ^;upériorité incomparable : leurs charges ont une vérité, une profondeur d'observation, qu'on ne se lasse pas d'admirer. On retrouve là cette ironie lugubre, ce tumulte tragique du cœur, qu'ils savent exprimer si bien toutes les fois qu'ils touchent à la fibre humaine.

Pour l'élude de la physionomie, un recueil de charges bien faites et qu'on pourrait comparer aux originaux vivants, constituerait un des plus précieux moyens d'étude, puisqu'en exagérant un trait auquel est attachée une expression, la charge la ferait encore mieux ressortir.

Les cérémonies. — Les cérémonies sont des actes solennels qui s'accomplissent dans une forme déterminée par la religion, par la loi ou par la coutume ; leur condition essentielle est d'être collectives. Les hommes les ont instituées dans un triple but : donner plus de force au sentiment et à l'idée qui se rattachent à l'acte ainsi solennisé ; assurer la publicité de cet acte ; en graver d'une manière durable le souvenir dans l'âme des intéressés et des assistants.

Qu'on parcoure en pensée les innombrables combinaisons d'ordonnances, de mouvements, de marches, de danses, de chants, de cris, de symboles, de costumes, dont les.hommes de tous les temps et de tous les pays ont composé leurs cérémonies, on n'y verra rien qui ne doive se ramener aux éléments constitutifs que nous venons d'analyser. Quelle que soit la cérémonie à laquelle on s'arrête, on ne manquera jamais d'y reconnaître un symbolisme d'autant mieux marqué que le peuple qui la célèbre est plus intelligent ou plus civihsé.

Ces solennités sont donc des actes collectifs d'expression, el comme elles se rapportent aux grands événements de la vie des individus ou des peuples, elles forment une des parties les plus considérables de l'anthroponomie. Elles sont d'ailleurs particulièrement intéressantes en ce que, appelant le concours d'un grand nombre d'hommes, les groupant dans un ordre déterminé, réglant leurs mouvements, leurs paroles et jusqu'à leurs costumes, elles forment réellement une œuvre d'art où l'effet, comme dans la peinture et dans la musique, résulte de l'expression de chaque partie et de l'harmonie du tout ensemble. Une cérémonie est donc à la fois un tableau et une symphonie.

C'est surtout dans les cérémonies du culte qu'on peut observer les effets les plus imposants de cet accord entre les mouvements collectifs et le sentiment général qu'il s'agit de manifester. Les cérémonies catholiques sont certainement ce qu'on peut voir de plus beau sous ce rapport. 11 y a pour cela deux raisons, l'une, philosophique et qui est qu'elles symbolisent la religion- Or, quoi qu'on prétende et quelques impertinences qu'on débite sous ce prétexte, c'est la plus grande idée qui puisse entrer dans une tête humaine. La raison historique, c'est que, depuis dix-neuf siècles que cette religion règne sur les peuples les plus intelligents et les plus sensibles de l'univers, les gouvernant dans ce qu'il y a parmi eux de puissant et d'élevé, se gouvernant ellemême d'une façon admirable, elle représente une accumulation héréditaire d'idées et de travail telle qu'aucune autre institution n'en peut posséder. Comment serait-il possible que ces miUiers d'hommes, faisant la même chose depuis dix-neuf siècles, et travaillant dans un tel ordre d'idées, avec des principes immuables,

:U{\ LA PllYSIONOMIK COMPAlJÉh:

avec une discipline inllexihle, avec une obéissance absolue, n'eussent pas amené leur œuvre à perfection? Même en laissant de côté, ce qu'ils ont de divin, les rites catholiques doivent donc, par la force du temps et des choses, être supérieurs en justesse d'expression à ceux des autres cultes, comme ils le sont d'ailleurs sous le rapport de l'art : or l'expression et l'art ne sont que deux formes de la même idée.

Il nous semble donc qu'on ne saurait rien observer de plus saisissant et de plus vrai que les mouvements et les ordonnances symboliques dont l'Église se sert pour célébrer ses fêtes, en variant les détails pour les approprier au caractère de chacune. On pourrait, avec les règles que nous avons formulées, analyser la messe aussi bien qu'un office ou une procession : on n'y trouverait pas un geste, pas un mouvement, qui n'ait sa raison d'être et qui ne contribue aux effets qu'il faut produire sur les assistants.

Car, si bien que soient combinés ces mouvements symboliques, ils ne sont qu'un moyen, et c'est le résultat surtout qui est beau. Voyez une église le jour de la première communion : sans doute ces enfants vêtus de blanc, ces fleurs, ces chants, ont par euxmêmes quelque chose de séraphique, mais ce qui embellit cette fête, ce qui l'idéalise et attendrit le cœur du spectateur le plus sec, c'est l'air de foi et de bonheur répandu sur tous les visages, c'est la rougeur charmante que l'émotion religieuse fait monter au front de ces enfants, c'est les larmes de tendresse qu'on voit couler des yeux des mères; tout cela s'épanouit, éclate, chante; l'âme et les sens sont caressés, enveloppés à la fois, et tous les cœurs, s'élevant sur les ailes de la prière et de l'enthousiasme, se détachent de la terre pour monter au ciel.

Et les processions, surtout celles qui se font à la campagne, qui peut les voir sans être ému? Ici ce n'est plus l'appareil et la pompe qui y donne tant de grandeur, c'est la simplicité, c'est la rusticité, oserai-je dire, de ces paysans s'agenouillant, au milieu des sillons qu'ils ont tracés, sous l'ombrage des arbres plantés de leurs mains, devant le Dieu qui leur a imposé le travail et qui peut, selon qu'il lui plaît, le rendre fécond ou stérile. On voit tout cela: c'est gravé sur le front de ces hommes, c'est modelé dans leurs

]/AHT as-

mains calleuses, dans leur dos courbé ; c'est mimé dans l'expression respectueuse de leur visage, dans l'ordre et la régularité de leurs pas et de leurs mouvements. Ce n'est pas ici un commentaire : le livre de la physionomie est ouvert sous nos yeux, et nous lisons.

Mais oii les expressions collectives s'élèvent au plus haut degré de puissance, c'est aux cérémonies funèbres. Il en est d'ailleurs ainsi dans tous les temps et chez tous les peuples, la mort étant par elle-même la plus grande des infortunes de l'homme et laissant après elle la plus grande de ses douleurs.

Les funérailles catholiques, considérées rien qu'au point de vue de l'art et de l'expression, sont une tragédie auprès de laquelle celles des théâtres semblent des jeux d'enfants. C'est qu'il ne s'agit pas ici d'une terreur et d'une pitié imaginaires : le héros de la fête est un vrai mort^ son cadavre est là, et tandis que ses parents et ses amis pleurent de le voir ainsi arraché à leur affection, son âme, chargée de tous les péchés de sa vie et de toutes les menaces de la justice de Dieu, s'élève à travers l'infini pour aller comparaître devant son juge. A cet instant terrible, l'Église va étendre ses mains sur ce mort, bénir sa dépouille, invoquer pour cette faible créature la miséricorde de celui qui l'a créée.

L'autel est en deuil ; la foule des parents et des amis écoute, le front courbé et les yeux perdus dans le vague, la lugubre mélopée 011 la mort elle-même semble se plaindre de sa propre puissance et de sa propre rigueur. Invisible sous le drap mortuaire qui le voile, mais présent à tous les cœurs qui le sentent là, ce mort domine les vivants rassemblés autour de lui.

La messe est dite ; il se fait un silence ; le suisse frappe de sa hallebarde, c'est le signal des dernières prières.

11 n'y a pas d'artiste au monde en étal de peindre, et encore moins de composer, un tableau tel que celui-là. Le rythme du chant sacré prend un mouvement plus décidé: on sent que l'instant de l'adieu suprême va venir. Les enfants de chœur, la tête inclinée; les diacres, récitant à voix basse leurs oraisons, les chantres, psalmodiant des prières, s'avancent lentement, suivis des prêtres, et tous viennent se placer autour du cercueil. Les chants s'arrêtent, et alors, au milieu du silence, en face de cet appareil drapé de

283 LA PHYSIONOMIK COMPARKH

noir qu'éclaire la lueur funèbre des cierges, la voix de Tofficiant se fait entendre, faible et douce comme une plainte après les éclats ([('u'hirants du De profundis et du Dies irx. On asperge d'eau bénite le corps de ce chrétien, on fait fumer autour de sa dépouille l'encens, qui s'élève en nuages comme un symbole du vol de son ame vers le ciel, et qui se dissipe comme a fait sa vie.

A ce moment solennel, l'ensemble expressif qu'on a devant les yeux est un des plus nobles et des plus pathétiques qui puissent s'offrir aux regards d'un artiste, même sil n'est pas chrétien. Sans doute les hommes qui prient ainsi n'ont aucun chagrin, les larmes ne sont pas faites pour eux : ils sont là pour solenniser la mort d'un chrétien, pour consoler la douleur de ses parents et de ses amis en priant Dieu de lui faire miséricorde. Ils ont pouvoir pour cela, et ils accomplissent leur tâche de l'air mélancolique et sévère qui convient à cette formidable fonction. Parmi ce groupe d'ecclésiastiques de rangs si divers, il est intéressant de voir combien le sentiment, la part d'action de l'âme, se gradue à proportion du rang de chacun, et s'élève pour se développer dans toute son étendue sur le visage imposant du prêtre officiant. On voit là quelque chose de tout à fait pareil à l'air de commandement du militaire, du marin, du magistrat, de l'homme enfin qui a charge d'âmes, et qui réunit au plus haut degré^ dans l'expression de ses traits, ce que ses subordonnés ne font voir que sous une forme inférieure.

En choisissant comme exemple celte solennité funéraire, il nous a semblé que nul autre n'était aussi propre à montrer quelle force d'expression se dégage du sentiment unanime d'une assemblée, et combien la décoration de l'édifice, les costumes, les attitudes;, l'ordonnance et le rythme des voix et des mouvements, donnent d'évidence et de grandeur à ce sentiment, lorsqu'il est d'ailleurs profond et sincère.

Par comparaison avec les scènes mfosantes que nous venons de décrire, on pourrait, parcourant en imagination le temps et l'espace, évoquer les tableaux immenses des cérémonies de l'Inde, de l'Egypte, de la Grèce et de Rome, voyager d'un bout du monde à l'autre, et voir ainsi, dans les pratiques et dans les symi)oles des cultes et des sociétés humaines, se succéder tous les degrés

et toutes les formes de l'expression collective, depuis les festins affreux du cannibale jusqu'à la réception d'un amiral à bord de son vaisseau de commandement : sous la diversité infinie des temps, des lieux et des coutumes, on retrouverait partout l'unité d'âme et de cœur qui, ramenant toute la race humaine à l'unité d'idées et de sentiments, lui donne l'unité d'expression dans ses actes collectifs.

La littérature. — La littérature est la plus complète expression de l'esprit humain. Prose, poésie, philosophie, religion, art, science, critique, esthétique, elle expose et analyse la pensée sous toutes ses formes : elle est donc le premier des arts, et le plus essentiel des objets manquerait à notre étude si nous y avions oubhé celui-là.

Notre embarras serait grand s'il nous fallait analyser les effets d'expression de la littérature comme nous avons analysé ceux des arts : il nous faudrait pour ainsi dire citer tous les auteurs et tous leurs ouvrages. Après y avoir bien réfléchi cependant nous avons reconnu qu'un exemple bien choisi suffirait, et nous n'avons rien trouvé de plus simple et de plus concluant que de prendre le morceau ci-après.

Ce morceau nous présente des conditions d'observation très rares à rencontrer pour le sujet qui nous occupe. D'abord il est écrit par un homme que nous avons eu l'honneur d'avoir pour ami, que nous connaissions aussi bien au moral qu'au physique, de sorte que nous sommes en état de faire ressortir, en connaissance de cause, les rapports qui fout ressembler ici l'œuvre à son auteur.

Ensuite, c'est un sujet à la fois descriptif et dramatique, où deux personnages humains, tourmentés par la douleur et la misère, s'agitent au milieu d'une scène naturelle choisie et décrite avec beaucoup d'art et de sentiment. La physionomie de l'homme, ses gestes, ses attitudes, y sont peints en traits déchirants, elles détails du théâtre de cette tragédie, tout en étant d'une vérité et d'une simplicité rigoureuses, s'accordent naturellement pour faire ressortir et pour augmenter l'effet poignant de la scène qui s'y déroule.

Ce n'est pas tout, et si l'on y veut bien faire attention, on verra que la saison, l'heure du jour, l'éclat et la chaleur du soleil, la composition du sol, les lignes du paysage, les v;''gétaux, les ani-

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