‹ La physionomie comparéeChapitre 17 sur 34 · LES CASSEURS DE PIERRES · texte numérisé non relu

LES CASSEURS DE PIERRES

« Le plus ingrat des six mois de la belle saison, c'est le mois d'août. Sous son influence, la nature dé/îewie de sa jeunesse robuste ne s'élève pas encore aux mélancolies plus tendres de l'automne. Econome rigide, août supprime la sève aux arbres, il tarit les fontaines, dessèche les prés et les couvre de poussière ; il abat le luxe des jardins et revêt les campagnes d'une bure monoton'e. Durant cette période, les bois, achevant de friper leur robe verte, n'ont pas encore diapré leur feuillage de ces nuances vermeilles qui renrichisse/it à la saison dus vendanges.

Le ciel est terne, le soleil pesant comme un disque de plomb : un \ent aride qui épuise les hommes aussi bien que les plantes répartit avec une inégalité fantasque les orages et le beau temps, le froid soudain ou la chaleur accablante, la sécheresse ou la pluie et, souvent tout ensemble, riiumidité avec la suffocante ardeur des étuves. Dans ces conditions, la terre répand des miasmes fiévreux; les troupeaux rebutent le pâturage; l'homme, enfin, abaisse sur le sol d'airain ses prunelles dévorées par des torrents de lumière ; il essuie, dans les champs démeublés, son front baigné de sueur,

» C'est l'heure oii, blasée sur la magnificence des saisojis fleuries^ la création harassée abandonne la fête, trop brûlante pour le sommeil^ trop lasse pour le travail, trop épmisée pour la fécondité. Le soleil, qui commence à projeter de bonne heure l'ombre des montagnes sur les champs moissonnés, glisse dans l'âme attristée des pâtres le pressentiment de l'hiver. En respirant la poussière enflammée qui blanchit les buissons, ils songent aux frimas qui jetteront les feuilles, amaigries à cette heure, sur l'herbe des prés déjà mise en foin. Au milieu du jour surtout, durant ces jours de torpeur, la nature semble mourante: elle cesse de se mouvoir, de respirer, elle éteint ses bruils et ses chants ; le globe enflammé du jour plane sur un monde plongé dans le silence des nuits. Aussi l'habitant des campagnes cherchant l'ombre demande-t-il un peu de sommeil à la brise absente. Seuls, parmi les gens laborieux et pauvres, seuls, les plus malheureux font œuvre de leurs bras durant les heures implacables de la canicule.

» Tel était le sort de deux cantonniers qui cassaient des pierres à midi, sur une grande route bordée d'un de ces rubans de roches grises qui servent de contreforts aux plateaux du Jura. La route était d'une insupportable blancheur ; les rochers, poudrés à blanc, renvoyaient à ces ouvriers la réverbération du soleil qui tombait d'aplomb sur leur tête, tandis que de pesantes nuées, éclatantes comme de F argent fondu, rayonnaient à Vunisson sur cette fournaise. La poussière impalpable soulevée par le travail s'attachait à la gorge de ces infortunés, qui la respiraient bridante et la sentaient collée à leur peau moite, irritée

SAri LA l'UYSlONOMIK COMPAllKE

par les vapeurs qu'un \(Mit (ifrirain pompait des crevasses de la terre.

» L'un t''lait un vieillard In^s maigre. Accroupi sur un tas de pierres, soulevant à deux mains et abattant alternativement sa masse sur les quartiers qu'il divisait, il accompagnait chaque coup d'un gémissement sec et bref. Ses chairs étaient hâlées et ruisselantes, sa physionomie morne ; les ruines d'un chapeau de paille cousu protégeaient son front ; son pantalon de rude étoffe était tout rapiécé ; des bas, qui furent bleus, laissaient voir ses talons, mal garantis par des sabots fêlés.

» L'autre était jeune, avec des yeux bleus dans un visage empourpré, et des cheveux poudreux. Une chemise etî lambeaux laissait voir sa poitrine au teint bis, ses flancs, ses bras osseux et noirs. Une bretelle en cuir retenait les restes du pantalon ; les souliers couleur de boue riaient tristement de bie7i des côtés. Derrière son compagnon, le jeune homme porte avec vigueur contre son ventre un panier de pierres brisées : plus débile, le vieillard infatigable et régulier comme une machine travaille à genoux : hélas ! dans ce métier-là, c'est ainsi qu'on commence et c'est ainsi qu'on finit.

» Autour d'eux gît dispersé leur attirail, une hotte, un brancard, un fossoir, une marmite de campagne, et un quartier de pain aussi dur mais plus noir que les moellons çuils étendent sur le chemin Us sont là dans la solitude, grillant au soleil sur le bord d'un fossé derrière lequel s'étendent de vastes campagnes. On irait loin, on chercherait longtemps avant de rencontrer un tableau plus navrant de l'infortune. Après avoir étendu le contenu de son panier au milieu du chemin, le jeune homme, de retour près de son compagnon, s'inclina pour remplir à nouveau la corbeille. Mais il la laissa tomber sur le tas et, passant son bras sur son front, il murmura d'une voix sourde : Je n'en peux plus ! »

Ce qui frappe tout d'abord dans ce morceau, c'est le rôle que l'auteur donne à la nature dans une scène où tout l'intérêt doit se concentrer sur deux hommes.

Le premier paragraphe est une description, mais qu'elle diffère de ces iiiNciilaires minutieux et puérils dont certains auteurs de noire lt'iii|)s inonde:!! leui's ioniaus ! Ici la description n'est pas,

Page 1