‹ La physionomie comparéeChapitre 18 sur 34 · I.Alir · texte numérisé non relu

I.Alir

comme dans les livres auxquels nous songeons, un corps étranger, fourré en travers de Faction et n'y ayant aucun rapport, c'est une partie essentielle de l'effet, et tout y est choisi et calculé pour le préparer, l'annoncer et en augmenter la puissance. L'auteur commence par personnifier le mois d'août, ce qui lui permet d'en parler comme d'un être intelligent et de le faire agir; il en fait le sujet de verbes répétés, et tous les objets dont il parle ensuite deviennent les régimes directs de ces verbes et en reçoivent l'action. Tous ces verbes, et aussi les images par lesquelles sont représentés les objets, ont quelque chose de dur, de lourd, de sec, qui donne à tout l'ensemble un air de sévérité morne. Ainsi, par une première indication courte mais énergique, l'auteur nous fait apercevoir l'homme ébloui par la lumière et essuyant son front en sueur.

On le voit, l'idée de cette mise en scène est de montrer d'une manière générale l'influence supérieure du climat, de la saison et de la chaleur, sur tous les êtres de la nature, l'homme compris.

Dans le second paragraphe, l'auteur, faisant un pas de plus pour se rapprocher du sujet principal, décrit et analyse les effets produits par la chaleur du mois d'août. 11 personnifie encorj, non plus la saison, mais la nature qui en subit l'influence, et il nous la fait voir « harassée », « mourante », ne pouvant plus ni agir ni vivre, Ayant achevé de préparer le théâtre de l'action, il nous montre tous les habitants des campagnes se réfugiant dans le sommeil, taudis que quelques-uns, plus pauvres, travaillent pendant « les heures implacables de la canicule».

Ici encore, c'est de l'influence du milieu que l'autem^ tire ses effets expressifs. On peut voir que les signes et les images dont il se sert sont en parfaite analogie avec ceux du paragraphe précédent el tendent également à produire une idée d'accablement, d'épuisement désespéré.

C'est alors qu'il fait paraître ses deux personnages, par cette phrase qui, venant à la suite de ces descriptions terribles, les dresse dans toute leur misère devant nos yeux :

« Tel était le sort de deux cantonniers qui cassaient des pierres iimili, sur une grande route..., etc. »

33t I.A rilYSloMlMIK COMPAllEK

11 montre les elTels de la chaleur, du soleil et de la poussière, sur ces pauvres gens, et nous dépeint leur physionomie. Il nous décrit la maigreur du vieillard, son attitude, ses gestes, ses gémissements, la fatigue et la tristesse de son visage, le délabrement de ses habits ; liîs yeux, le visage et la chevelure du jeujie homme, et les vêtements en lambeaux (jui trahissent aussi sa misère. Et, ayant ainsi achevé ces deux images, il les rapproche dans une rétlexion douloureuse.

L'auteur arrive alors au dénouement. 11 a résolu de conclure par une seule phrase où les effets progressifs qu'il a jusqu'ici ménagés devront se rassembler pour éclater en un seul trait. 11 décrit leurs outils dispersés, leur pain noir ; il fait voir l'étendue de leur misère ; enfin, nous montrant le jeune homme qui succombe à la peine vi laisse tomber son panier, il lui fait dire ces quatre mots : « Je » n'en puis plus ! »

Le tableau est achevé.

Si Ton a bien voulu nous suivre depuis les premières pages de ce livre jusqu'à celle-ci, on se souviendra que nous n'avons cessé de mettre en avant l'idée qui nous a servi de point de départ, savoir (jue les signes d'expression sont les mêmes dans toute la nature, et que la physionomie est une langue universelle parlée par tous les êtres. Le passage que nous venons d'analyser nous semble être un des plus brillants témoignages que nous puissions invoquer à l'appui de cette proposition, car plus on l'étudiera de près, plus on verra l'analogie générale qui y revêt d'une teinte uniforme tous les objets coordonnés par l'artiste dans ce tableau de la misère humaine.

Une autre observation qui n'a pas moins de prix, c'est de compter les métaphores et d'en remarquer la proportion. Dans ce passage de soixante-seize lignes, il n y a pas moins de cent trois métaphores, dont trente-sept dans le premier paragraphe, trente-deux dans le second, dix-sept dans le troisième, quatre dans le quatrième, six dans le cinquième et sept dans le sixième. Celte abon- , dance d'images dans un style serré, dans l'œuvre d'un homme à caractère ferme et à esprit positif, montre, comme nous l'avons déjà indiqué plus haut, combien la métaphore est étroitemiMit liée, pour l'esprit huniain, à l'idée de l'expression. Kiiliii la réparti-

tion très inégale de ces métaphores est digne d'attention, car elle nous fait voir que plus les idées d'expression sont générales et éloignées de l'homme, plus elles sont métaphoriques ; qu'au contraire, à mesure que ces idées d'expression se rapprochent de l'homme, elles sont plus directes. Les quatre derniers paragraphes, en efTet, qui s'appliquent aux deux hommes, n'ont que trente-six métaphores ; les deux premiers paragraphes en ont soixante-neuf.

Nous prions le lecteur de noter ces observations, sur lesquelles nous espérons pouvoir appuyer plus tard nos conclusions finales.

Au moment où, ayant achevé l'étude de l'homme, nous allons aborder celle des animaux, pour passer ensuite à celle des autres êtres de la nature, l'analyse littéraire qui vient de nous occuper nous aura heureusement servi à résumer le principe fondamental de notre méthode et à en rafraîchir les traits.

Un jour, à rarrière-saison, je me tenais debout devant ma fenêtre, et je regardais les nuages rouler dans le ciel, tandis que les feuilles se détachaient des arbres et descendaient en tourbillonnant sur riierbe flétrie. J'éprouvais là, noa sans charme, cette vague mélancolie que l'image de la mort nous donne quand elle se présente à nous silencieuse et comme bercée dans l'immense apaisement des jours d'automne. La grâce défaillante de cette nature prête à mourir me causait plus d'attendrissement que de peine, et j'y voyais surtout le repos, ce bienfait auquel aspireraient les rochers eux-mêmes s'ils pouvaient connaître comme nous la lassitude de la vie. Un spectacle inattendu vint tout-à-coup donner un autre cours à mes pensées: sur une des vitres, à travers lesquelles je regardais la campagne, j'aperçus deux mouches mortes.

L'une, le corps courbé en avant, les pattes serrées et croisées, semblait, à ses derniers instants, s'être repliée sur elle-même et recueilhe dans la mort : l'autre avait l'abdomen crevé par l'explosion d'une matière blanche qui débordait de tous les anneaux et s'était répandue en une large auréole sur la vitre ; beaucoup de mouches meurent ainsi, c'est un parasite qui les tue. Celle-ci ne tenait au vitrage que par une griffe ; ses pattes étaient écartées, tordues, et les contractions désordonnées de tous ses membres exprimaient de la manière la plus éloquente ce qu'avaient dû être les .tortures de son agonie.

Plus je regardais ces deux débris de la vie, plus j'en voyais

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I\'xpressioii tlevenir paUiéliquc au point de leur donner presque la dignité de vrais cadavres. Toutes misérables, tout anéanties que fussent ces deux bestioles, avec leur enveloppe cornée, avec leurs pattes grosses à peine comme nn fil, avec ce corps moindre qu'un grain de blé, elles me donnaient une idée plus juste de la mort, une émotion plus vraie et plus profonde, que tous ces nuages et toutes ces feuilles sèches que je regardais rouler dans le ciel et dans la prairie au souffle du vent. Mais elles avaient eu la vie, elles l'avaient, devant la nature, vécue au même litre que moi, et rien que dans cette image, dans ce fantôme, du dernier mouvement qui avait animé leurs corps, je pouvais lire ce que le ciel et la terre ensemble n'auraient jamais pu m'exprimer.

Cette tragédie naturelle, malgré l'exiguïté de ses acteurs, m'a donné la mesure de la distance qui, sous le rapport de la physionomie, élève l'animal au-dessus des êtres inanimés. On y voit combien, même réduit à de si minimes proportions, le mouvement volontaire peut à lui seul faire plus pour l'expression que les plus grandes scènes de la nature ; comment notre âme et notre cœur en sont plus touchés, parce que, même dans la dépouille crispée d'une mouche morte, nous voyons la trace de rintelligence et du sentiment qui ont animé une créature vivante comme nous.

C'est par là que la physionomie de l'animal se rapproche tant de la nôtre ; c'est par ces mouvements, signes irrécusables d'une conscience et d'une volonté pareilles aux nôtres, que nous pouvons nous mettre en communication si directe avec lui.

Voilà le point sensible où il faut appuyer pour se rendre un compte exact de l'expression des animaux, et si on s'y tenait, on (viterait bien des idées fausses.

Faute de connaître et d'observer, et aussi par suite de leur habitude de tout rapporter à eux-mêmes, les hommes ont longtemps ramené la physionomie des animaux à un anthropomorphisme pur et simple. On attribuait arbitrairement à certains animaux telle ou telle qualité de l'homme, comme l'astuce au renard, la générosité au lion, la philanthropie au dauphin, par exemple, et on déclarait un homme astucieux, généreux ou philanthrope, selon l'animal

auquel il ressemblait. Cette méthode de divination était d'autant moins fondée qu'elle ne tenait compte que des traits de la tête, et c'est la partie qui chez l'animal a le moins d'expression, excepté chez quelques singes et quelques carnassiers supérieurs : chez tous les autres animaux la face n'est qu'un masque rigide et les yeux ni la bouche ne disent rien. La méthode était donc aussi fausse pour les bêtes que pour l'homme.

Ainsi le siège principal de l'expression des animaux est dans le mouvement. Ce n'est pas à dire pour cela que les traits et les formes de leur corps n'aient pas aussi leur expression résultant, comme dans l'homme, des propriétés psychologiques des signes : mais l'expression de ces parties tellement différentes des nôtres ne saurait jamais égaler à nos yeux l'éloquence si communicative de mouvements pareils à ceux que nous exécutons nous-mêmes.

Il ne faut donc pas voir ni chercher dans la figure de l'animal notre propre physionomie plus ou moins déformée par la bestialité : il faut la considérer en elle-même, y noter les signes d'expression, les rapporter aux propriétés psychologiques que nous avons relevées, et en déduire directement l'idée représentée. Un chien qui jappe de plaisir, un oiseau qui bat des ailes, nous donnent une idée très claire et très vive de leur joie, quoique nous n'ayons jamais vu un de nos semblables japper ou battre des ailes sous l'influence de ce sentiment.

Ceci fait voir comment les propriétés psychologiques des signes sontles mêmes chez les animaux que chez nous, mais aussi qu'il n'y a entre eux et nous d'expressions communes que dans les parties et dans les action^ semblables. Pour les mouvements l'assimilation est d'autant plus exacte que l'animal ressemble davantage à l'homme ; pour les traits c'est beaucoup plus restreint : il n'y a, à vrai dire, que les yeux qui aient parfois du rapport avec les nôtres, et encore est-ce par le regard, qui est un mouvement.

En résumé, l'expression au repos, chez l'animal, est beaucoup plus dans l'ensemble que dans le détail ; elle est fort peu dans la tête, excepté chez certaines espèces supérieures, et encore peut-on dire que là elle est autant dans les membres que dans la tête.

Forme. — Dans l'animal, la forme est avant tout déterminée par des questions de nourriture et de conservation de l'individu et de

Ja race. La forme génc'^rale du corps se modèle donc sur les besoins.

La courbe semble être une des propriétés essentielles de la vie. Il n'y a pas d'exemple, ni dans les végétaux ni dans les animaux, d'une ligne absolument droite.

Ce qui est vrai des lignes est vrai de l'ensemble et des détails des solides qui forment la masse du corps des êtres organisés : aucun animal n'est carré, triangulaire, pyramidal, prismatique, polygonal, parce qu'aucunes de ses surfaces ne sont planes, et que par conséquent elles ne peuvent jamais ni former d'angles à leur jonction ni composer par leur assemblage des solides à faces régulières et égales s'opposaut autour d'un centre ou d'un axe commun, comme dans les cristaux.

Le cylindre, la sphère et le cône, prédominent dans les formes des mammifères : dans tous la croupe est plus ou moins sphérique ainsi que le crâne. La tête forme un cône tantôt cylindrique, comme dans les quadrumanes, les carnassiers, les édentés, les pachydermes ordinaires ; tantôt plus ou moins déprimé latéralement, comme dans la plupart des pachydernes et dans tous les ruminants. Chez tous les mammifères la masse d'ensemble du corps est sensiblement cylindrique. Les amphibies et les cétacés tendent beaucoup plus à l'ovoïde, comme les poissons.

Dans les oiseaux, la forme générale, étant soumise à des conditions absolues de navigabilité dans le fluide aérien, prend une uniformité beaucoup plus constante que chez les mammifères. L'oiseau est un véritable poisson de l'air, aussi sa forme, comme celle du poisson, est-elle toujours ovoïde. Ainsi formé d'an bec aigu et conique suivi d'une petite tête et d'un corps qui s'effile et se termine par les plumes de la queue, l'oiseau pénètre dans l'air de même que le poisson dans l'eau, à la manière d'une navette. Mais il n'a pas, comme le poisson, une vessie natatoire pour s'élever ou s'abaisser dans le (luide où il nage : son corps, au lieu d'être déprimé /atérale ment comme celui du poisson, a donc du l'être de haut en bas, ce qui y donne plus de surface de résistance horizontale lorsque, les ailes étendues, il glisse entre les couches d'air, soutenu par ce parachute mince et large.

l^armi les reptiles, ceux qui on! quatre pieds présentoni la foi'uie

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générale d'un ovoïde renflé vers le milieu du corps, terminé par un cône obtus et aplati, qui est la tète, et par un cône allongé, qui est la queue : c'est la forme de l'oiseau tirée par les deux bouts et s'effilant de plus en plus jusqu'à former presque un cylindre chez les serpents. Les batraciens, au contraire, ont la forme d'un ovoïde refoulé sur lui-même dans son grand axe; les tortues, du même solide aplati d'un côté.

La forme générale des poissons diffère de celle des oiseaux en ce q u tête se continue avec le corps, ce qui porte beaucoup plus de masse à l'avant. L'eau est un fluide plus résistant que l'air, il fallait donc au poisson un coin plus massif pour s'y frayer passage.

Une autre différence résulte encore de cette différence de densité du milieu ambiant, c'est que le poisson est pourvu d'une vessie natatoire qui contient de l'air ; en resserrant ou en élargissant cet organe, il comprime ou raréfie l'air qui y est contenu : cet air devenant ainsi plus ou moins dense, le volume du corps augmente ou diminue, et le poisson s'élève ou s'abaisse dans l'eau. N'ayant pas, grâce à cette faculté, d'efforts musculaires à faire pour s'élever ou s'abaisser^ le corps du poisson, au lieu d'être aplati de haut en bas, ce qui gênerait cette manœuvre, l'est latéralement, de sorte que son dos, qui est tranchant, coupe l'eau et facilite les mouvements d'élévation. L'aplatissement latéral du corps favorise donc la natation.

Il y a certains poissons comme le turbot, la raie, la sole, qui semblent construits en opposition à ce principe : mais cela tient à ce qu'ils vivent continuellement appliqués au fond de la mer soit pour y chercher leur nourriture soit pour se dissimuler à leurs ennemis.

Chez les mollusques sans coquille, la forme cylindrique est la plus dominante. Le corps des univalves est un cylindre suivi d'une spirale conique plus ou moins régulière. Chez les bivalves comme l'huître, le corps n'est qu'une masse confusément discoïde. La forme des coquilles univalves est conique, celle des bivalves, généralement discoïde.

Parmi les articulés, les uns sont cylindriques, comme les vers, les autres sont formés de trois parties principales : la tête, qui est

ronde ou conique, le corselet, qui est ovoïde, et l'abdomen, qui est ovoïde aussi.

Chez les crustacés, le corps forme un disque épais dans les crabes, et un cylindre suivi d'un cône, dans les homards, les écrevisses, etc.

La dureté de la carapace dont les articulés et les crustacés sont couverts, la régularité de forme des anneaux et des plaques de ce squeloKe extérieur, donnent à ces animaux un aspect tellement rigide qu'on serait tenté de ne pas leur accorder plus d'expression qu'aux mollusques et aux rayonnes. Il est vrai que toute la surface de leur corps est absolument inerte et insensible, mais ils ont des mouvements souvent très vifs et très variés, et c'est là pour eux un moyen d'expression qui, ainsi que nous l'avons remarqué, est la principale ressource physionomique des animaux, même supérieurs.

Ajoutons enfin, pour terminer, que chez presque tous les animaux en général la forme dominante des membres est le cylindre.

La longueur et le développement du tube intestinal sont très grands chez les herbivores, jusqu'à représenter vingt-huit fois la longueur du corps dans le bélier, tandis qu'ils ne dépassent pas trois fois cette longueur chez le lion. La conséquence est que le ventre est très gros chez les ruminants et très petit chez les carnassiers, et toute la charpente d^ corps se proportionne au poids de la masse à soutenir.

Enfin ce n'est pas tout, car, pour supporter cette masse, il faut des pieds solides et fixes qui, employés à cet office mécanique, ne pourront se détourner à d'autres usages : les membres des herbivores ne seront donc que des jambes, et ils se terminent par des masses insensibles et empâtées.

Au contraire, chez les animaux qui vivent de proie vivante ou de fruits, le tube intestinal étant très court, le ventre est petit, le corps moins gros, les pattes sont moins massives, plus indépendantes du poids du corps, et l'animal peut s'en aider pour s'approprier SX nourriture. Les membres antérieurs sont souples, les doigts distincts, articulés, et toujours armés d'ongles appropriés aux besoins de l'animal.

De toutes ces différences naissent des aspects divers dans la physionomie propre de cliaque espèce et dans l'expression de ses mouvements. Nous les indiquerons en détail; il nous suffît quanta présent d'avoir établi le principe général qui gouverne l'expression et les mouvements des animaux.

Comme tous les êtres de la nature, l'animal joue un rôle dans l'ensemble de la vie universelle. Que ce rôle lui ait été distribué par avance en vertu d'une loi de finalité, ou que son influence sur la nature ne soit rien autre chose que la réaction de ses phénomènes individuels sur les phénomènes des êtres qui vivent en concurrence avec lui, c'est ce qu'il importe peu de rechercher. En tout cas, le fait de l'accord entre la fonction et la forme n'en demeure pas moins constant : il reste pour nous un des éléments les plus sûrs de nos jugements sur la physionomie des animaux, et sans avoir à prendre parti sur la question des causes finales, nous pouvons tenir pour assuré que, chez l'animal, dans tous les cas du moins oii nous pouvons nous rendre compte des fonctions d'un organe, la forme indique la fonction.

Nous pouvons même ajouter que l'expression de chaque partie est d'autant plus limitée, d'autant plus restreinte à un seul objet, que l'animal est plus bas dans l'échelle ; au contraire, nous voyons chez les animaux supérieurs les expressions d'une même partie se varier de plus en plus : c'est ainsi, par exemple, que les singes et les félins peuvent se servir de leurs pattes pour marcher et pour manier leurs aliments, tandis que chez les ruminants, les pachydermes, les quatre pieds ne servent qu'à marcher.

C'est, comme on voit, l'inverse de ce qui a lieu pour les fonctions physiologiques, qui sont d'autant plus restreintes à un seul organe que l'animal est plus supérieur. C'est qu'il ne s'agit pas ici d'une division de travail organique, mais d'une fonction d'ensemble : l'expression est un tableau, une composition naturelle, où l'animalse représente tout entier.

DivQj'sité des parties. — Un autre principe vient confirmer le précédent et graduer la hiérarchie naturelle des animaux, c'est que plus l'animal est élevé dans l'échelle et plus ses parties sont dissemblables. Il résulte de là que, chaque partie étant organisée en vue de son usage spécial, l'expression de cette partie se marque

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plus nettement. La physionomie d'un animal devient donc expressive par la même raison qu'il s'élève dans l'échelle des êtres, c'està-dire à proportion ([iie ses parties deviennent distinctes les unes des autres.

On peut voir d'ailleurs combien cette loi biologique s'accorde avec celle de la netteté, que nous aurons à relever parmi les propriétés psychologiques générales des signes d'expression.

Ceci peut servir à mettre en lumière un principe, plus souvent méconnu qu'on ne pense, savoir que, dans la nature bien observée, les vérités d'ordre différent, loin de se combattre, se confirment et se contrôlent lorsqu'elles viennent se réunir sur le môme objet.

Plan à' organisation. — « Dans tous les animaux, excepté les mollusques et les rayonnes, la tête, le thorax et l'abdomen, se suivent dans le même ordre de l'avant à l'arrière. La vue, l'ouïe, l'odorat et le goût, ont également leur siège dans la tête ; le tact, ou tout au moins la sensation des chocs extérieurs, sur toute la périphérie du corps. La digestion se fait d'avant en arrière du corps suivant son axe longitudinal ; l'innervation, de l'extérieur à l'intérieur et réciproquement, selon qu'il y a sensation ou mouvement. La locomotion a lieu d'arrière en avant, à l'aide de membres fonctionnant par paires et divisés en un même nombre d'articulations. Le corps et le système nerveux, pris dans leur longueur, sont latéralement symétriques. » [Zoologie morale , 2e série, p. 217).

11 y a dans la vie animale quatre plans d'organisation qui établissent pour tous les animaux d'une même classe la position relative des parties.

Le plan particulier des vertébrés se compose d'un cerveau sensiblement sphérique continué par une moelle épinière cylindrique d'oii se détachent quatre rameaux pour les membres chez les quadrupèdes, les oiseaux et tous les reptiles sauf les serpents.

Le plan des mollusques se forme d'un cerveau glandulaire d'oii partent divers prolongements nerveux.

Dans les articulés, le plan consiste en un chapelet de centres nerveux reliés par un double filet cylindrique.

Dans les rayonnes proprement dits, où le système nerveux n'existe qu'à l'état rudimenlairc, les parties se disposent en rayonnant autour d'un centre counnuu.

On le voit, dans les vertébrés et dans les articulés supérieurs, la direction de la vie est la même, les organes se suivent dans le même ordre, la marche a lieu dans le même sens par des membres d'usage analogue, et enfin la forme générale du corps est toujours symétrique. Ces rapports de ressemblance, quelque généraux qu'ils soient, n'en suffisent pas moins pour établir, entre ces animaux pourtant si différents, des analogies qui se marquent plus particulièrement dans les mouvements, mais qu'on doit pouvoir encore reconnaître même dans les formes, si les propriétés psychologiques des signes ont la valeur que nous avons cru leur reconnaître.

A partir des mollusques, la théorie de l'expression doit se réduire à des indications beaucoup moins précises, et qui ne nous semblent pas pouvoir aller au delà des impressions de beauté, de puissance, de netteté ou de confusion, que l'homme peut éprouver à la vue de ces animaux. Ils ont sans doute une sensibilité et une volonté, et leurs mouvements l'indiquent; ils ont aussi, sans aucun doute, une intelligence proportionnée à leurs besoins, mais leurs organes diffèrent trop des nôtres pour que nous puissions savoir ce que signifient leurs mouvements, puisque ces mouvements se réduisent, pour ceux qui ont une coquille, à l'ouvrir ou à la fermer, à y rentrer ou à en sortir, et pour ceux qui n'en ont pas, à se contracter ou à s'étendre.

Si/métrie. — Dans tous les animaux sauf les rayonnes et les mollusques bivalves, le corps est symétrique, c'est-à-dire que si on le considère de face ou de dos, chaque partie située à droite a une partie correspondante à gauche, de même forme et de même grandeur. Au contraire, si on considère l'animal de profil, toutes les parties correspondantes sont dissemblables : le crâne correspond à la face ; le dos, à la poitrine ; les reins, au ventre; le jarret, au genou ; le talon, au pied, etc.

Ainsi l'animal est symétrique par devant et par derrière, et il est asymétrique de profil.

Ce principe de symétrie se relie géométriquement à celui du plan d'organisation ; il se rattache certainement aussi aux conditions générales de la vie des animaux supérieurs, mais nous n'avons à le rappeler ici que pour noter les effets d'expression

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qui eu résulleiil. C'ost d'iiltord un aspect cl'ui'di'O et d'équilibre qui fait de l'animal symétrique uue composition d'ensemble ayant son centre bien déterminé et ses détails d'autant plus accentués ([u'ils sont répétés deux fois. Enlin la duplicité des parties en augmente l'expression propre, et lorsque ces parties entrent en mouvement, les signes doublent de valeur, puisque deux parties pareilles y concourent, soit de concert soit par contraste. Nous nous sommes assez étendu sur ces effets à propos des mouvements pour n'avoir pas à y revenir.

Proportions. — Il n'est pas douteux qu'il y a une loi de proportions pour les diverses parties d'un animal comme pour le corps de l'homme. Ces proportions ne sont connues que pour certains animaux, et à de tout autres points de vue que ceux de l'art ou de la physionomie. Le nombre considérable des espèces animales rendrait presque impossible un travail complet sur ce point.

On peut remarquer d'une manière générale qu'il y a une loi d'équilibre entre les diverses parties du corps des animaux, et que, quand une partie est très développée, celle qui lui est opposée l'est moins : un animal, par exemple, qui a le garrot très fort, aura la croupe moins forte ; s'il a la tête grosse, son cou sera court.

Ensuite, ainsi que nous l'avons vu, la force des membres est en raison directe du poids du corps.

Quant aux proportions relatives, le cou, les jambes et la queue, sont les seules parties qui présentent de grands écarts.

Grandeur. — Il n'y a d'espèces gigantesques que dans certaines classes d'animaux.

Les insectivores et les rongeurs ne dépassent pas la taille d'un chien de chasse, et c'est parmi eux qu'on trouve la musaraigne et la souris, qui sont les plus petits mammifères connus.

Les carnassiers terrestres ne sont jamais très grands : leur maximum est dans le bon et l'ours, leur minimum, dans la belette. Au contraire, parmi les carnassiers marins, le morse atteint jusqu'à sept mètres de long.

Les herbivores sont les plus grands des quadrupèdes, puisqu'on y compte la girafe, le chameau, l'aurochs, réléi)hant, Thippopotame et le rhinocéros. On trouve dans ce groupe des écarts ex-

trêmes de grandeur : à côté des animcaiix énormes que nous venons de nommer, il y a un petit ruminant, le Tragulus Javanicus, qui est à peine aussi gros qu'un rat.

L'ordre des quadrumanes offre les mêmes écarts : en regard du gorille, on y voit VApale Pyymée du Brésil, aussi petit qu'un mulot.

Les mammifères amphibies présentent, dans les baleines, les plus grandes dimensions auxquelles, selon toute apparence, puisse atteindre un être vivant, car le plus énorme des animaux antédiluviens connus, le mégalosaure, n'avait pas plus de trente mètres de longueur. L'écart de grandeur est extrême dans ce groupe, puisqu'à la baleine on peut opposer l'otarie jaune, qui n'a pas plus de quarante centimètres de longueur.

Dans les oiseaux, entre le plus petit des oiseaux-mouches, qui est de la grosseur d'une abeille, et l'autruche, qui a deux mètres de hauteur, l'écart est encore plus grand que dans les mammifères.

Les poissons varient encore davantage de grandeur : au fretin de quelques lignes de longueur on peut opposer le requin, qui a jusqu'à vingt-cinq pieds de long.

Parmi les reptiles, les batraciens ne dépassent guère la taille de certains crapauds d'Amérique gros comme le poing, et de certaines salamandres de la grosseur d'un chat. Mais entre les petits lézards et les crocodiles, entre les tortues microscopiques et les immenses tortues telles que le luth, la tortue franche, il y a autant de dijfférences qu'entre les poissons.

Les mollusques, qui se réduisent dans les petites espèces à la grosseur d'un grain de millet, ont le bénitier, dont la coquille aplus de deux mètres de tour, et le poulpe, dont les tentacules peuvent arriver à sept mètres de long, avec la grosseur d'une cuisse d'homme. Un aviso de la marine française a péché un calmar dont le corps était gros comme une chaloupe et le bec large d'un mètre.

Les crustacés, sauf un crabe gigantesque de Java, n'atteignent pas de grandes dimensions.

Les plus grands insectes que l'on connaisse sont tout au plus gros comme des moineaux : il y a une araignée dont le corps est à peu près de cette taille. Comparativement aux vertébrés, les

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insectes sont l)eaiicoii|) [)liis petits. Pour ce qui est de l'écart o:ilre le plus petit et le plus grand de ces animaux, il doit dépasser celui de toutes les autres classes^ car il y a des insectes microscopiques.

Quant aux rayonnes, nous n'avons pas à nous en occuper au point de vue de l'expression : nous ne pourrons guère les considérer que sous le rapport de leur beauté comme forme ou comme couleurs.

De toutes ces observations il résulte que les espèces gigantesques sont en très petit nombre; que les quadrumanes et lescarnassiers varient beaucoup en grandeur mais ne sont jamais très gros; que les mammifères amphibies et herbivores sont les plus gros de tous les animaux ; que les rongeurs et les insectivores sont de petite taille ; que le plus petit des oiseaux est beaucoup plus petit que le moindre des mammifères, et que le plus grand n'atteint pas à la grosseur des grands ruminants et pachydermes ; qu'il y a des mollusques gigantesques ; que les crustacés ne sont jamais très grands ; que les insectes enfin sont beaucoup plus petits.

Toutes ces proportions, que nous considérons surtout sous le rapport du régime, parce que c'est le régime qui fait la vie de relation et, par conséquent, la physionomie, toutes ces proportions montrent qu'il y a une mesure de grandeur en rapport avec le genre de vie de chaque animal. Un éléphant ne pourrait pas être petit comme un rat, puisqu'il se nourrit en arrachant des arbres, en les déracinant avec ses défenses ; un rat ne pourrait pas être aussi gros qu'un éléphant, parce qu'il ronge, et que cette façon de prendre sa nourriture ne peut se pratiquer qu'avec des dents très fines et très petites.

Toutes ces différences de taille constituent un des traits les plus considérables de la physionomie des animaux, et leur donnent des apparences de force, de faiblesse, qui en font pour nous des objets d'admiration, de crainte, de dégoût, quelquefois d'attendrissement.

Types. — Dans les animaux aussi bien que dans l'homme nous voyons des types. 11 y a des types pour les espèces, pour les genres ; il y en a, dans une même espèce, qui caractérisent les in-

dividus. C'est de ces types que se forment naturellement les variétés et les races, et c'est par leur choix et leurs croisements dirigés que les zootechnistes créent les diverses races artificielles d'animaux domestiques.

Tels que nous les considérons ici, c'est-à-dire au point de vue de la forme et de l'aspect d'ensemble, les types sont loin de se classer conformément aux divisions qu'on a établies scientifiquement entre les animaux. La physionomie d'un animal se détermine beaucoup plus par son régime et sa manière de vivre que par ses caractères d'organisation intérieure. On voit ainsi se rapprocher des animaux d'ordres différents et même de classes différentes, et ceux d'une même classe se séparer pour aller se réunir à d'autres groupes.

Parmi les singes, les cynocéphales et les mandrills ressemblent à des lions ; les makis, à des chats.

Les carnassiers insectivores ont des rapports sensibles de forme avec les rongeurs.

Les carnassiers vermiformes, par la longueur de leur corps et de leur queue, leur tête pointue, leurs pattes courtes, ont une analogie avec la forme des lézards.

Les marsupiaux, par leur tête busquée, leurs pattes de devant si courtes, celles de derrière si longues, et les proportions de leur corps, ont la plus grande similitude avec les rongeurs.

Le paresseux, qui est un édenté, ressemble beaucoup à un singe. Le tatou, le pangolin, rappellent la tortue.

Les pachydermes et les ruminants, au contraire, sont très homogènes et très exclusifs dans leurs formes, et on n'y voit pas d'espèce qui ressemble à une espèce d'une autre classe.

Les cétacés ressemblent tous plus ou moins à des poissons.

Dans les oiseaux, nous trouverions encore plus d'écart entre la physionomie et la classification. Il nous suffira de citer la famille des perroquets, où on trouve des espèces de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les couleurs, et qui rappellent toutes les familles de l'ornithologie. Et cependant le perroquet n'est qu'un passereau, cousin germain de nos merles et de nos moiueaux.

Dans les replUes, les formes sont plus tranchées, et sauf la sala-

manili'o, qui ressemble assez au lézard, chaque ordre a son type exclusif.

Quant aux poissons, on y voit des déclassements du même genre, mais les types sont beaucoup moins marqués, le poisson ne pouvant guère sortir de la forme plus ou moins effilée, plus ou moins rentlée, plus ou moins aplatie, sans laquelle il ne pourrait nager.

Ce coup d'œii rapide suffit pour nous faire reconnaître que l'idée de type, c'est-à-dire d'un parti pris dans le plan des groupes et dans le caractère particulier de l'individu, se retrouve dans tous les animaux : c'est une idée qui règne sur toute l'animalité. Nous en voyons d'ailleurs l'application dans les animaux domestiques qui vivent autour de nous. Il est peu de personnes qui n'aient eu lieu d'observer la variété de physionomie des chiens et des chats : les éleveurs, les cavaliers^ les bergers, les marchands, distinguent à merveille les divers types de chevaux, de bœufs, de moutons, de porcs.

A ces différences de types correspondent des différences de physionomie qui résultent, comme toujours, du changement de valeur des signes d'expression.

Téguments. — Les animaux ont été pourvus par la nature de téguments qui varient à l'infini, depuis la peau nue de l'homme jusqu'aux coquilles des mollusques. En général les quadrupèdes sont velus, mais quelques-uns ont la peau nue, comme les chiens turcs et les grands pachydermes ; les porcs-épics, les hérissons, les échidnés, ont des piquants ; d'autres, comme les tatous et les pangolins, ont des écailles. Les carnassiers amphibies ont du poil, les cétacés n'en ont pas.

Les oiseaux sont les seuls des vertébrés qui aient des plumes ; sauf le casoar, qui est couvert d'une espèce de crin, ils n'ont jamais de poil. Mais leurs pattes sont couvertes d'écaillés. Aucun oiseau n'a la peau nue.

Les reptiles ont la peau nue ou couverte d'écaillés. 11 n'ont jamais ni poils ni plumes.

Les mollusques n'ont ni poils, ni plumes, ni écailles : la coquille n'est pas pour eux un tégument, mais un étui, où le corps de l'animal est enfermé chez les bivalves, tandis que chez les univalves il peut y rentre"^' ou en sortir à volonté.

Dans les crustacés et les insectes, la carapace est un squelette extérieur qui sert à appuyer l'action intérieure des muscles.

Les poissons ont des écailles, des piquants, des plaques osseuses, ou la peau nue.

Tous ces téguments donnent des aspects très caractéristiques aux animaux qui en sont revêtus.

La peau nue est ce qui laisse le plus de netteté à l'expression. A mesure que le poil devient plus épais, les détails de forme s'effacent ; il en arrive de même pour l'épaisseur de la peau. C'est pour cela qu'un chien à poil ras, un ruminant, un rongeur, a plus d'expression qu'un ours, qu'un rhinocéros, qu'un bison.

Le plumage fait complètement disparaître la vraie forme de l'oiseau : c'est le tégument le plus contraire à l'expression. Aussi n'y a-t-il rien de moins expressif qu'un oiseau.

Les écailles, lorsqu'elles sont fines, laissent assez bien paraître la forme, et par conséquent les mouvements, des animaux: on peul le voir dans les lézards. Les piquants, au contraire, dénaturent au dernier point l'aspect de l'animal. Enfin la carapace ne laisse plus à l'expression que le mouvement des parties libres, puisqu'elle est une matière rigide et inerte.

Toutes ces variétés de téguments sont en rapport avec les conditions de vie des animaux et s'expliquent par les besoins de leur nourriture ou de leur défense.

Couleurs. — De tous les phénomènes de la vie, la coloration des animaux est peut-être celui qui confond le plus l'imagination et la raison humaines. Est-ce parce que la couleur est un caractère très simple et qui saute aux yeux, mais il semble que la nature ait voulu là épuiser tous les caprices de la fantaisie, sans qu'il nous soit possible de saisir la moindre indication sur les raisons qui ont pu la déterminer.

Il semble au premier abord que cette diversité infinie de couleurs soit pour distinguer les animaux et pour leur permettre de se reconnaître entre eux : mais quoi ! non seulement la nature a donné les couleurs les plus brillantes à des animaux qui ne voient jamais la lumière, mais eUe a coloré avec autant de richesse les organes cachés de ces animaux ; l'intérieur de certains coquillages, la substance même de leur coquille, sont ornés des

352 l^A PHYSIONOMIE COMPARÉE

iiiiaiices les plus vives. Et ce n'est pas seulement les grands animaux, mais les papillons, mais les insectes, mais les ileurs, les plantes, les rochers, les minéraux, et jusqu'au ciel, qu'elle a voulu décorer de cette resplendissante parure.

Il nous faut donc avouer qu'il y a rien dans la coloration ([ui soit particulier aux animaux ; peut-être cet aveu nous amènera-t-il à reconnaître que la couleur, comme tant d'autres choses que nous nous évertuons ridiculement à vouloir expliquer, n'a pas d'explication, et que c'est un phénomène qui vit, comme disait Claude Bernard, pour son propre compte.

Car enfin, qu'est-ce, à tout prendre, que la couleur, sinon un effet de réfraction qui varie selon la nature de l'objet éclairé? Les animaux absorbent une partie de la lumière qu'ils reçoivent, en rejettent l'autre partie : ils la réfléchissent ou la réfractent comme ils inspirent ou expirent l'air, comme ils reçoivent ou rejettent la chaleur, comme ils absorbent ou résorbent l'eau : ils sont là, devant la lumière, sur la même ligne que tous les êtres, et comme cette action de la couleur ne va pas plus loin que la partie la plus extérieure de leur corps, rien d'étonnant à ce qu'elle se montre si peu liée à leur organisation.

Pour prendre quelques exemples, voilà le lion, un carnassier, et le chevreuil, un des ruminants les plus faibles, qui sont tous deux de la même couleur ; le zèbre et le tigre sont bariolés absolument de môme ; à côté de la panthère tachetée, il y a une panthère noire. L'ours est tantôt noir, tantôt brun, tantôt gris; le chat, le chien, le cheval, l'âne, le chameau, le renne, sont de cent couleurs différentes. Il y a plus, c'est que, dans certaines espèces d'oiseaux, le mâle et la femelle ont des plumages tout à fait différents. Parmi les animaux que nous venons de citer, plusieurs changent de couleur en domesticité, tandis qu'ils ne portaient qu'une couleur à l'état sauvage. Le pod change de couleur avec l'âge : les jeunes sangliers ont une livrée barrée horizontalement, les faons, des mouchetures claires. Même dans les ruminants et les pachydermes à couleur noire ou fauve, on voit presque toujours une vague indication do bariolage, une espèce de moiré, qui est comme un témoin de quelque principe de nuance que nous ne saurions deviner.

Le seul principe qui paraisse constant, et qui n'a guère d'exception que dans le blaireau et le mellivore, c'est que les parties supérieures du corps et de la tête et les faces externes des membres sont toujours les plus foncées, comme si elles éprouvaient plus fortement l'action de la lumière : ce sont en effet les plus éclairées.

Il faut cependant remarquer, d'un autre côté, que beaucoup d'animaux adaptent leur pelage aux milieux oii ils vivent. C'est le cas des lièvres polaires, par exemple, qui blanchissent en hiver; c'est celui de tous les animaux domestiques, qui échangent leur couleur native contre toute sorte de pelages variés. Il y a même là-dessus une observation singulière, c'est que c'est chez eux seuls qu'on voit se produire des taches ou des pommelures individuelles. Chez les chats domestiques, un fait plus inexplicable encore est que les femelles seules ont à la fois les trois couleurs blanche, rousse et noire.

Les Heliconidse, papillons de l'Amazone, sont copiées dans leurs couleurs par dix espèces d'autres papillons qui vivent au milieu d'elles. Yoilà donc des animaux qui, pour vivre, sont obligés de se déguiser. On peut rapprocher de ce fait celui de ces insectes bizarres qui présentent à s'y méprendre l'apparence d'une feuille sèche ; chez nous on trouve certaines espèces de mantes qui semblent avoir été créées pour faire voir jusqu'à quel point un insecte peut ressembler à un brin d'herbe verte. Ceci semble prouver jusqu'à l'évidence comment certaines couleurs et certaines apparences sont une condition de vie et de sécurité pour tel animal et non pour tel autre.

Une autre observation générale qu'on peut faire, c'est que les mammifères ne portent jamais d'autres couleurs que le blanc, le fauve, le noir, et quelques nuances d'orangé ou de bleu sombre ; un seul mammifère fait exception à cette règle, c'est le chrysochlore du Cap, insectivore du genre des taupes, et dont le pelage est d'un vert métallique à reflets aussi brillants que ceux des oiseaux, des poissons ou des insectes.

Les reptiles ont pour couleurs dominantes le vert, le jaune, le brun, le violet et le blanc, mais sauf quelques lézards et iguanes, les uns ni les autres n'ont les couleurs primitives pures.

Chez les oiseaux, les poissons, les mollusques, les articulés et les rayonnes, au contraire, on trouve toutes les nuances particulières au\ animaux dont nous venons de parler, plus les sept couleurs du prisme avec les combinaisons les plus éclatantes comme les plus douces, et en nombre infini. Il y a pourtant une exception rigoureusement tranchée pour les rapaces diurnes et nocturnes, dont le plumage ne porte jamais d'autre couleur que le blanc, le noir et le fauve, combinés ou isolés. C'est, avec les mammifères, le seul groupe animal où Fou puisse apercevoir un rapport de fait entre le régime et la couleur.

11 est des animaux qui changent de couleur, comme les iguanes et surtout le caméléon, sous l'influence de certaines causes telles que la colère, la crainte, le genre de nourriture, ou même l'état atmosphérique.

Pour eu finir sur ces relations des animaux avec la lumière, rappelons la facuUé singulière que possèdent certains insectes, tels que le ver luisant et le fulgore, de produire une lumière phosphorescente. Il y a là une nécessité de vie qui fait qu'ils doivent rester visibles pendant la nuit: pour les vers luisants, on dit que cette lumière sert à attirer le mâle vers la femelle, et qu'ainsi c'est le flambeau de l'amour: mais pour le fulgore, qui brille toute l'année, je ne sais si les savants ont découvert la raison de cette illumination. Dans les grands fonds récemment explorés de l'océan, on a trouvé plusieurs espèces pourvues d'un éclairage phosphorescent.

La beauté et la laideur dans Vanimal. — Le principe de la beauté est universel, il s'applique à tous les objets de la nature : la beauté est donc, dans l'animal comme dans l'homme, une unité d'ensemble formée de la convenance et de la liaison des parties entre elles.

Nous avons vu comment l'homme, réunissant au plus haut degré cette unité et cette convenance des parties, occupe en beauté le premier rang parmi les animaux; il est l'archétype du beau organique, et il s'ensuit qu'un animal semble d'autant plus beau qu'il se rapproche davantage de l'hounnc. On verra plus loin comment nous écartons l'objection de la laideur relative du singe : nous croyons donc pouvoir maintenir celte règle comme certaine-

3Iais il faut bien prendre garde que si certains animaux supérieurs tels que le lion, le chien, le singe, et même quelques ruminants, le chameau, par exemple, offrent dans leur face une ressemblance plus ou moins marquée avec l'homme, cette ressemblance, en tout cas, ne dépasse pas la face ; et que des animaux non moins considérables, tels que l'ours, l'éléphant, le cheval, et avec eux tous les autres, n'ont aucune espèce de rapport avec la figure humaine.

Cependant ces animaux ont leur beauté, et celle-là, ne pouvant être rapportée à une ressemblance quelconque avec l'homme, ne se forme que des conditions de convenance et de haison des parties, qui font la règle générale de la beauté. Disons donc que l'animal sera d'autant plus beau que ses formes, bien liées et bien analogues entre elles, montreront plus nettement et plus complètement ce qu'il est et ce qu'il doit être : c'est par là que chacun prendra son rang dans la hiérarchie de la beauté comme il le prend dans l'ordre des fonctions. La grandeur, la force, l'éclat des couleurs, la puissance des mouvements, l'intensité de la voix, et tous les signes supérieurs d'expression propres à faire naître des idées élevées, caractériseront à nos yeux la beauté farouche du lion, de l'éléphant, du bœuf; l'élégance, la finesse des contours, nous la présenteront sous des formes plus gracieuses et plus légères dans le cheval, dans la gazelle : ainsi chaque espèce, prenant ses titres dans les attributs visibles de ses facultés, nous montrera l'esthétique des êtres animés aussi variée que leur organisation et leurs formes.

Le même principe, renversé, nous servira pour juger de la laideur des animaux. Les animaux répugnants ou terrifiants le sont par des traits aussi faciles à reconnaître que ceux de la beauté. Ils ont quelque chose de discordant, d'informe, un aspect repoussant, des couleurs sinistres, des armes naturelles dont la vue seule fait frémir: tels nous apparaissent le crapaud, la limace, le serpent, le crocodile, la hyène, l'hippopotame. La terreur qu'inspire l'araignée semble, il faut en convenir, un peu disproportionnée avec son objet, mais il faut pourtant qu'elle ait quelque fondement dans l'aspect de cet animal; en tout cas c'est bien certainement le plus affreux des insectes que nous

ayons occasion de voir aulour de nous, et peut-être que s'il nous paraît si horrible et si répugnant, c'est par comparaison avec les autres hôtes de nos demeures.

Station. — L'homme est le seul animal qui vive et marche perpendiculairement à la surface du sol; tous les autres animaux vivent et marchent dans une position horizontale ou inclinée : cela est vrai de ceux qui vivent sur la terre, de ceux qui nagent dans l'eau ; c'est vrai même de l'oiseau qui vole, puisqu'il vole couché en longueur.

11 est vrai que les singes, les rongeurs, les marsupiaux, se tiennent momentanément debout sur leurs pieds de derrière ; qu'ils s'en servent pour sauter; qu'ils se tiennent parfois le corps droit et accroupi sur leurs cuisses repliées: mais tous sont quadrupèdes, et la station naturelle de ceux qui vivent sur les arbres, comme les singes, les grimpeurs et les paresseux, est d'être inclinés. Le corps des oiseaux est incliné ; celui des reptiles traîne sur la terre.

A la différence des parties de la figure humaine, leurs parties sont donc disposées horizontalement ; leurs quatre membres sont ramenés verticalement vers la terre en deux paires parallèles. Tout ce qui chez nous constitue la partie antérieure du corps, laquelle est en même temps la plus détaillée, la plus délicate, la mieux modelée et par conséquent la plus expressive, devient la partie inférieure, est tourné vers la terre, se voit beaucoup moins, de sorte que le dos, qui est chez l'homme la partie postérieure et la moins apparente du corps, se trouve être chez l'animal la partie supérieure et la plus visible.

Ainsi l'animal nous présente ses traits dans le sens horizontal, il nous montre surtout les parties les moins expressives de son corps, le dos, la croupe, le sommet du cou et de la tête, et encore, ainsi que nous l'avons remarqué, ces parties sont les plus foncées du pelage, ce qui diminue d'autant leur valeur et leur effet.

Il résulte encore du mode de station une autre conséquence au point de vue de l'expression des animaux : c'est que quand ils se présentent dans leur abord naturel, c'est-à-dire de face, on les voit en raccourci, et tout ce qui est en arrière des épaules ne

paraît pas, étant presque complètement caché par le devant du corps. Ce n'est que de profil que leur figure se développe, mais on n'en voit alors qu'un des côtés, qui n'est pas symétrique. L'homme, au contraire, se présente de face, développe du haut en bas, sur un plan vertical, symétriquement, la moitié de sa figure, et la moitié antérieure, qui est la plus expressive, de sorte qu'il n'est pas une de ses parties qui ne contribue à l'efTet.

Construction générale du corps. — Outre que toutes les articulations des os sont modifiées de manière à maintenir horizontalement la masse du corps, outre la disposition des membres ainsi ramenés en dessous pour la supporter, tout l'aménagement des os et des muscles se modifie aussi par suite de la station horizontale du corps.

Les épaules et le bassin deviennent les deux points de suspension principaux de la masse du corps, et pour que les membres qui s'y rattachent soient bien liés dans leur action commune, il faut qu'ils s'y trouvent rapprochés : les épaules et le bassin sont donc étroits.

Par suite la poitrine, pour pouvoir se développer, sera refoulée en arrière des épaules ; les intestins, ne trouvant pas de place dans le bassin, reflueront et formeront avec la poitrine une masse cyhndrique continue, de sorte que le buste de l'animal ne se partagera pas en deux comme celui de l'homme.

La colonne vertébrale, agissant comme une traverse pour supporter le corps, aura beaucoup moins de souplesse que dans l'homme, et sauf dans les singes, les félins et quelques petits carnassiers, elle n'aura guère de flexion que dans le sens convexe, pour devenir rigide dans presque tous les autres animaux. Enfin les vertèbres lombaires n'auront aucun mouvement. Chez les oiseaux, le thorax est rigide dans toutes ses parties.

De toutes ces conditions, il résulte que le corps des animaux est à peu près inerte au point de vue de l'expression, sauf dans les singes, les félins, les marsupiaux et quelques rongeurs.

Membres. — Les cuisses et les bras sont engagés à moitié dans la masse du corps et enveloppés dans la peau, excepté dans les animaux que nous venons de citer. Dans les singes seuls l'articulation du genou se marque au milieu de la jambe : chez

358 L.V PIIYSIONOMIK GOMI\UIÉIî:

les autres animaux elle se tlélaclie à peine au bord du ventre, et les véritables articulations des membres sont celles du talon et du poignet.

Ouant à la forme des membres et des pieds, elle varie selon le régime des animaux et s'y conforme. La grande division, celle qui correspond le plus exactement à une non moins grande différence dans rintelligence et par conséquent dans l'expression, c'est la division des animaux en unguiculés, c'est-à-dire ayant un ongle à chaque doigt, et en ungulés, c'est-à-dire ayant les doigts enfermés dans un sabot unique ou fourché.

Cornes. — Les animaux qui ont des ongles, ceux qui ont un sabot uni, n'ont pas de cornes : ces armes naturelles ne se rencontrent que chez certains ruminants qui ont le pied fourché, et aucune autre classe d'animaux n'en est pourvue.

Queue. — A l'exception de l'homme, des grands singes anthropomorphes et de quelques batraciens comme la grenouille et le crapaud, tous les vertébrés, mammifères, oiseaux, reptiles et poissons, ont une queue. Cet appendice n'existe pas chez les crustacés, les insectes ni les mollusques. Pas plus que pour les couleurs, dont nous aurons à parler bientôt, il ne paraît possible de saisir la relation, qui pourtant doit exister, entre la forme de la queue et la fonction qu'elle peut remplir dans la vie de l'animal, puisque, parmi des animaux d'espèces très voisines et vivant de môme, on voit les uns pourvus d'une queue très longue et très active, tandis que chez les autres cette partie est rudimentaire.

C'est chez les félins, les singes à queue prenante et les sarigues, que la queue présente le plus de force et de souplesse. Les premiers s'en servent pour frapper leur proie et même la serrer lorsqu'ils l'ont saisie ; un lion peut, d'un coup de sa queue, casser la jambe d'un homme. Les singes à queue prenante, les sarigues, s'en aident pour saisir les branches d'arbres, s'y suspendre ou s'en élancer. La queue est pour ces animaux une cinquième main.

Dans les kanguroos, les potoroos et les gerboises, on peut dire au contraire qu'elle devient une troisième jambe dont l'animal se sert à la fois pour s'appuyer lorsqu'il s'arrête et pour s'élancer

LANIMAL 359

lorsqu'il saute. Ce membre est d'une longueur et d'une grosseur qu'on ne rencontre que chez ces animaux : lorsqu'ils se défendent, ils peuvent, en s'y appuyant, disposer d'un de leurs pieds pour frapper l'ennemi qui les attaque.

Les crocodiles, les lézards, les poissons, ont également la queue très développée et très puissante.

Par opposition et sans qu'on puisse s'expliquer pourquoi, on voit la queue se réduire à presque rien chez des animaux énormes tels que l'éléphant et chez des animaux très petits comme le hamster, le cochon d'hide. Chez le rat, elle s'amincit, s'allonge démesurément, se couvre d'écaillés et traîne presque inerte, tandis que chez l'écureuil elle se change en un panache à longs poils animé de mouvements continuels. Parmi les singes on trouve les mêmes différences, les uns n'ayant point de queue, les autres l'ayant courte et inerte et d'autres, prenante. Dans le castor, la queue s'élargit, s'épaissit, se couvre d'écailles et devient une sorte de pelle, de battoir, dont l'animal se sert pour maçonner ses constructions. Enfin dans les phoques et dans les cétacés elle se confond avec les rudiments des pieds pour former une nageoire caudale.

Chez les oiseaux, les plumes seules font différer la forme, le développement et les dispositions de la queue, qui affecte tour h tour la forme d'une pointe, d'une fourche, d'un croissant, d'un panache recourbé, d'une lyre, et qui, chez certains galhnacés comme le paon et le dindon, s'épanouit en roue à la volonté de l'animal. Dans les autres oiseaux ces mouvements de la queue n'ont rien de particulièrement expressif et marquent seulement l'activité.

C'est seulement chez les grands carnassiers et chez quelques ruminants que la queue, par ses mouvements, joue un certain rôle dans la physionomie animale. Nous connaissons tous la variété des mouvements de la queue des chiens ; le chat, dans les ondulations molles ou dans la raideur de la sienne, exprime aussi très vivement ses flatteries ou sa colère. Lorsqu'un lion, un taureau, bat ses flancs de sa queue, ce fouettement, cette torsion, traduisent en signes aussi évidents qu'énergiques le tourment et le désordre qui bouleversent les sens de l'animal. Au

contraire, chez les animaux à queue floKante et panachée comme le cheval el les oiseaux, le redressement de la queue est souvent un signe de fierté ou de joie.

L'abaissement de la queue, surtout lorsque l'animal la serre entre ses jambes, comme faille chien ou le loup, exprime la crainte, la soumission, la douleur; enfin, comme tous les mouvements de contraction, un sentiment dépressif.

Mouvements du corps. — Les mouvements des animaux, par suite de la position de leur corps, se font dans le sens longitudinal, tandis que ceux de l'homme se font transversalement, sur l'axe perpendiculaire de la colonne vertébrale pris pour pivot. Cette disposition ne diminue pas moins l'expression des mouvements que celle du corps considéré en lui-même : au lieu de pivoter autour d'une verticale, comme l'homme, l'animal ne peut que serpenter autour d'une ligne horizontale rapprochée de terre, de sorte qu'il paraît toujours plus ou moins ramper. Les parties de son corps défilent, pourrait-on dire, successivement: l'homme, à chaque pas qu'il fait, s'avance tout entier. L'homme s'avance « en bataille » ; la bête marche « en colonne » .

Mouvements des membres. — • Engagés en partie dans la masse du corps, réduits à se mouvoir à peu près dans un seul plan vertical, les membres des animaux ne font guère que s'allonger ou se rétracter.

Chez les singes et les félins, oii le bras peut tourner et s'écarter du corps, l'expression de ce membre reste encore assez variée, d'autant que les singes ont des mains, et les félins, des doigts séparés. Quelques rongeurs se servent aussi de leurs pattes de devant avec beaucoup d'adresse. Mais chez tous les autres quadrupèdes les quatre membres ne sont que des jambes et ne servent qu'cà la marche.

Chez les oiseaux le bras n'existe plus. Dans les espèces supérieures comme les rapaces et les grimpeurs, les pieds deviennent de véritables mains dont l'oiseau se sert pour maintenir ou pour diviser sa proie ou sa nourriture et même, comme les perroquets, pour la porter à son bec.

Marche. — Aucun des animaux n'a de talon : aucun, par conséquent, ne peut marcher comme nous en appuyant à terre, et ci angle

droit avec la ligne de la jambe, la totalité de la masse du pied. Il y en a qui sautent sur leurs pieds de derrière, mais aucun ne marche sur deux pieds, car les oiseaux ne marchent que sur leurs doigts, et le reste du pied est ce qui forme pour eux la jambe. D'un autre côté, tous les animaux quadrupèdes, y compris les singes, par cela même qu'ils marchent à quatre pattes, marchent sur leurs mains ; on peut donc dire que l'homme est seul bimane et bipède, à l'exclusion de tous les animaux .

Voi, natation et reptation. — Chaque classe d'animaux semble organisée exclusivement pour marcher, ramper ou nager. Par des causes qu'il sera probablement toujours impossible de découvrir, on voit des mammifères plongeurs et nageurs, d'autres qui vivent complètement dans l'eau. La chauve-souris vole comme un oiseau ; le polatouche se soutient en l'air avec des membranes étendues; l'autruche, le pingouin, ne volent pas; d'autres oiseaux vivent sur l'eau et passent une partie de leur vie à plonger; deux reptiles, le dragon et la grenouille volante de Bornéo, sont pourvus comme le polatouche de membranes qui leur permettent de se soutenir aussi quelques instants en l'air ; parmi les poissons, on voit l'anguille sortir des rivières et faire à travers les prés des voyages de plusieurs jours ; le brochet, quand on dessèche un étang, se terre dans la vase et y reste des mois entiers; l'anabas, poisson épineux, grimpe sur les arbres, et enfin les poissons volants s'élancent de la mer et volent si bien qu'on en voit parfois venir tomber sur le pont des bâtiments.

Tous ces genres de locomotion, habituels ou exceptionnels pour chaque espèce, sont en rapport avec les conditions de leur vie ; seulement, quand on voit les singulières usurpations dont nous venons de parler, on se confirme dans cette vérité, plusieurs fois rappelée par nous, que le régime, beaucoup plus que les caractères de classe, donne le caractère à la physionomie de l'animal.

D'une manière plus générale on peut dire, quand on considère les divers modes de locomotion des animaux, que l'expression de leurs mouvements est à peu près en rapport direct avec leur plus ou moins d'indépendance de la pesanteur : plus l'animal se

362 l-\ rilYSI(».\(>.Mll-: GOMPARÉlil

dt'laclie racileiiiL'iit de la siuTace de la lei're, plus sa physionomie est nette et vivement marquée : plus il s'abaisse, se traîne, plus son aspect s'avilit. C'est ainsi que le reptile, que le ver, par cela seul qu'il rampe, nous inspire de l'horreur ou du dégoût : il y a dans celte humiliation matérielle un symbolisme qui fait naître en nous une idée répulsive.

l'i'te. — La lète est pour certains animaux le seul instrument de préhension et de préparation de la nourriture : tel est le cas pour tous les herbivores. Elle arrache l'herbe ou la feuille et les broie. De là des dents larges, des mâchoires plus développées pour les supporter et pour broyer les végétaux. Il faut que l'animal ait un cou assez long pour abaisser sa tête au niveau du sol, sans quoi il ne pourrait brouter: tous les herbivores qui broutent à terre ont donc le cou long; la girafe, qui mange les hautes feuilles des arbres, l'a d'une hauteur démesurée. Mais l'éléphant, pour porter des défenses et s'en servir, avait besoin d'une tête énorme ; l'élan, à raison de la grandeur excessive de son bois, se trouve dans le même cas. Or, à mesure que la tête grossit, le cou se raccourcit, sans quoi il ne pourrait la supporter. La nature a résolu la difficulté : l'éléphant a une trompe qui lui permet de cueillir sa nourriture à distance pour la porter à sa bouche ; l'élan s'agenouille pour brouter.

Au contraire, chez les carnassiers^ les insectivores et les frugivores, la tête est plus petite, le cou, plus court. Elle n'est plus d'ailleurs le seul instrument de la nutrition : les pattes servent à saisir, à retenir, à diviser, la proie ou le fruit.

La tête, dans tous les animaux, s'articule en long avec le cou. Elle se présente donc horizontalement ou à peu près, et à moins que l'animal ne soit assis ou accroupi, on en voit surtout le sommet, c'est-à-dire, comme des autres parties du corps de l'animal, les parties les moins expressives, et les traits paraisscMit sous un plan incliné au lieu d'être vus dans un plan vertical comme chez l'homme. Aussi chez les singes, qui se tiennent souvent assis, présentant la face perpendiculairement, l'expression est beaucoup plus vive que dans les autres animaux, d'autant que dans cette situation on voit le dessous de leur corps. Le même effet avantageux se produit lorsque tout autre animal de petite

taille, un chien, un chat, lève la tête pour nous regarder : ses traits se raccourcissent, et l'ensemble en devient plus expressif. Un animal qui se redresse ressemble à Thomme.

Par suite du même système longitudinal et horizontal qui préside à toute sa construction, l'animal a la tête développée en longueur; ses mâchoires et ses fosses nasales forment une masse généralement conique qui excède de beaucoup celle du crâne ; le crâne lui-même est empâté à sa base dans les muscles du cou.

Aucun animal n'a de menton : il semble que cet os soit remplacé par los intermaxillaire, qui ne se retrouve pas dans la mâchoire de l'homme, formée d'un seul os.

La prédominance de la face et l'inclinaison des parties postétérieures de la tête ont pour effet de diminuer l'angle facial : cette disposition, qui dans l'homme indique l'abaissement de l'intelligence, produit le même effet dans la physionomie de l'animal. Les singes, les félins, certaines races de chiens, l'éléphant, qui ont l'angle facial relativement ouvert, ont un air plus intelligent que les animaux à face plus fuyante.

Dans la plupart des oiseaux le plumage de la tête dissimule un peu l'aplatissement du crâne, sans quoi tous auraient l'air aussi stupide que l'autruche ou que le dindon. Le bec est composé d'une matière rigide ; point de joues ; les plumes couvrent le haut et le tour de la face; la rondeur des yeux, leur écartement et leur position latérale, n'y laissent aucun regard : la tête n'a donc pour tous moyens d'expression que ses mouvements très variés, et l'ouverture du bec.

Dans les reptiles, la tête s'aplatit encore davantage, le cerveau se réduit, les paupières fonctionnent à peine et arrivent à disparaître chez les serpents, et la face, excepté chez les batraciens, est cuirassée d'une enveloppe écaiheuse qui en rend toutes les parties rigides.

A mesure enfin qu'on descend les degrés de l'échelle animale, le volume relatif de la tête diminue ; il ne se relève que chez certains insectes supérieurs tels que les fourmis, les abeilles, et encore les yeux en forment-ils la plus grande partie, puisque les articulés n'ont pas de cerveau central. D'ailleurs chez ces petits êtres

364 i.A imiysionomih: comparée

la tote n'a plus d'expression propre, elle n'en produit que par ses moiiveuKMils.

Par une notion innée qui est en nous, nous sommes habitués à regarder comme plus iiilelligents les hommes qui ont une grosse tête ; nous étendons cette notion aux animaux, croyant avec raison que ce qui est vrai de nous-mêmes doit être vrai de tous : leur tête nous semble donc plus expressive à proportion qu'elle est plus grosse. Mais nous n'appliquons pas ce principe aveuglément : nous distinguons parmi les animaux comme parmi les hommes; l'éléphant et l'iiippopotame ont tous deux la tête énorme, mais le premier nous paraît intelligent, parce que c'est son front et son cerveau qui fournissent la plus grande partie de la masse ; le second a l'air monstrueusement stupide, parce que tout le développement de sa tête est dans le mufle.

Le véritable siège de l'expression de la tête est donc pour nous dans l'indice extérieur du cerveau, parce que nous savons que cette partie est aussi le siège de l'intelligence. Parmi les mammifères, les édentés, les carnassiers vermiformes, les petits rongeurs, ont l'air moins intelligent que les autres ; il en est de même de la girafe, dont la tête est si petite. C'est l'extraordinaire disproportion de sa tête avec son corps qui donne un air si bêle à l'autruche. Le peu d'expression de la tête des oiseaux ne tient pas moins à la petitesse de cette partie qu'aux détails de sa construction, et cela est si vrai que, chez les rapaces, qui ont la tête plus forte, l'expression augmente. Il en est de même des perroquets, qui d'ailleurs ont un cerveau exceptionnel comme circonvolutions, et sont très affectueux et très intelligents.

Nez. — Sauf un singe, le nasique, qui porte une saillie cartilagineuse plus semblable à la moitié supérieure d'un bec qu'à un nez, aucun animal n'a de nez saillant. Ce trait reste empâté chez la plupart des animaux ; il ne prend un peu de mouvement que dans les naseaux du cheval, de l'âne, du zèbre. Par une singulière dérogation à ce principe, le nez acquiert tout à coup, dans le tapir et surtout dans l'éléphant, un développement énorme, jusqu'à devenir un véritable membre dont l'animal se sert pour prcudre sa nourriture, pour écarter des obstacles, pour combattre.

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Yeux. — Dans riiomme les deux yeux sont séparés par une distance égale à leur longueur, et ils sont sur le même plan. Chez les singes, ils sont beaucoup plus rapprochés ; ils sont plus écartés chez les carnassiers, encore plus chez les pachydermes et les ruminants, et davantage encore chez les rongeurs.

Chez tous, sauf quelques singes, ils sont plus ou moins inclinés.

Dans les rongeurs ils sont presque latéraux, disposition qui s'accentue encore chez les oiseaux, les reptiles et les poissons.

Plus les yeux sont écartés et obliques, moins ils ont d'expression.

L'œil est saillant dans certains vertébrés et chez tous les rep- « tiles ; jamais chez les oiseaux ni les poissons.

Il est très développé dans les animaux nocturnes comme les félins et les oiseaux rapaces nocturnes, et il diminue chez d'autres jusqu'à disparaître dans l'axolotl, qui vit dans des grottes obscures.

Lé oreille. — L'oreille est extrêmement variable en grandeur: celle de l'éléphant est la plus développée. Les chauves-souris l'ont proportionnellement presque aussi grande. Elle disparaît chez les carnassiers amphibies, phoques, morses, etc., sauf les otaries, et chez les cétacés. Sa saillie, ses profils aigus, ses mouvements, contribuent beaucoup à animer la physiooomie de l'animal, parce qu'ils annoncent très fidèlement les impressions de l'ouïe.

Expression de la tête. — Toutes ces observations font voir comment et par quelles raisons la tête de l'animal et les traits qui la composent ne peuvent avoir une expression comparable à celle de la tète humaine, et cela par le seul fait de sa construction et de ses proportions. .Nous ne pouvons y retrouver aucun des effets qui, dans la figure humaine, résultent des mouvements de chaque trait et de leur combinaison avec ceux des autres traits. Ici la face est presque pétrifiée, les lèvres ne sont plus qu'un museau, le nez n'a pas de mobilité, le front et les sourcils peuvent à peine se contracter, et les joues n'existent pas. Et puis, comme nous l'avons remarqué plus haut, les traits sont beaucoup moins rapprochés que ceux de l'homme.

Les singes et les félins, par la mobilité de leur front et de leui-

bourho, ont corlaiiis signes d'oxpression tlélailli's : chez tons les antres animanx, la face ne nous donne qne des effets généraux d'ensemble à peu près fixes d'ailleurs, car les changements d'expression n'y seraient probablement pas appréciables pour nous si les mouvements du corps entier n'étaient là pour les faire comprendre en les amplifiant.

Sens. — Dans riiomme, les appareils de la vue, de l'odorat et du goût, se trouvent placés les uns au-dessus des autres, sur un même plan vertical : chez les animaux au contraire ils sont placés les uns en arrière des autres, et à peu près à la même hauteur; les oreilles, situées au dernier rang, sont les pins élevées. Nous retrouvons donc ici encore cette disposition longiludinale qui <lomine dans toute la construction des animaux et qui semble indiquer clairement que leurs fonctions sont subordonnées et ne doivent agir que tour à tour, tandis que l'homme, où elles sont étagées verticalement sur un seul et même front, peut les exercer toutes à la fois.

Le nez a son poste à la pointe extrême du corps, comme une sentinelle avancée qui éclaire la route en saisissant au vol les moindres indices que l'air peut apporter à l'odorat, faculté maîtresse de l'intelligence de l'animal. Le siège de l'ouïe est au sommet de la tête, sur une partie dominante et dégagée, où, à la différence de ce qui a lieu dans l'homme, l'air peut frapper directement sans avoir été amorti par le front et les joues ; la plupart du temps l'oreille est pourvue d'un pavillon extérieur qui se tourne en tous sens pour recueillir le son. Ses mouvements, dans certaines espèces, donnent beaucoup de vivacité à l'expression de la tête.

Le tact s'exerce par les mains, pour les singes; parles pattes et les moustaches, pour les félins ; par la trompe, pour l'éléphant et le tapir; par le museau, pour les antres quadrupèdes; par les palpes, pour les articulés supérieurs. II n'existe presque pas chez les oiseaux, les reptiles et les poissons. On peut le considérer comme existant à peine, d'ailleurs, sur la surface du corps de tous les animaux en général.

Ce sens^ par son plus ou moins de développement, marque assez exactement les degrés de l'intelligence des animanx, el il

est d'autant plus délicat que les pattes sont d'une organisation plus déliée : les singes l'ont très fin, les félins beaucoup moins, les rongeurs moins encore, et dès que les pieds sont ungulés, il disparaît de cette partie.

Voix. — La Yoix des animaux est très variable en tonalité et en étendue. 11 ne semble pas qu'il y ait de rapport entre la grandeur ou la force de l'animal et l'intensité de sa voix, puisque l'âne, le singe prêcheur, l'ont plus puissante que le lion, et que de tout petits oiseaux comme le rossignol ou le serin sont doués d'une voix éclatante.

La plupart des animaux terrestres ont un cri ; quelques-uns possèdent, comme le chien, le chat, les ruminants et les pachydermes, une voix articulée dont les modulations s'accordent, d'une manière plus ou moins sensible pour nous, avec un sentiment qu'ils cherchent à exprimer. On peut donc dire qu'ils ont sous ce rapport une voix expressive, ce que nous sommes à même de sentir lorsque nous entendons les gémissements de douleur ou les cris de joie d'un chien, par exemple.

En dehors de ces expressions si approchantes des nôtres, et qui sont particulières aux espèces domestiques, le cri des animaux ne va guère à plus qu'à nous remplir d'un vague sentiment de mélancolie, d'attendrissement, de crainte. Il a, surtout dans les grandes espèces, quelque chose de solennel; il semble nous raconter dans un langage inconnu je ne sais quels mystères dont il aurait le secret. Le chant de certains oiseaux produit également sur l'âme l'impression la plus profonde ; qui n'a rêvé d'amour en entendant de sa fenêtre, par un soir d'été, à la lumière argentée ■de la lune, chanter le rossignol? H y a certainement là un de ces rapports qui, par des communications inconnues, relient entre eux tous les êtres vivants dans le sentiment de l'unité de la nature.

E.xpressio?i miimale. — Pour avoir une juste idée de l'expression d'un animal, il ne faut pas demander à cette expression autre chose que ce qu'elle peut donner, et encore moins y chercher la peinture de sentiments humains. L'animal ne représente pas l'homme, il se présente lui-même, et ce n'est pas par leur ressemblance plus ou moins éloignée avec les nôtres, mais par

leur iicilure propre, que nous devons juger des senlimenls qu'il exprime ou des actes qu'il exécute. 11 pense, il sent, il veut, en animal qu'il est, animal pour son propre compte et non pas pour le compte des savants ou des penseurs qui voudraient dénaturer sa physionomie afin de l'étudier plus à leur aise.

C'est pour n'avoir pas pris garde à cela que tant de physionomistes ont cru pouvoir assimiler l'expression animale à l'expression humaine : ils n'ont fait que confondre deux choses qui ont sans doute des points communs, mais qui se distinguent tout juste autant que l'animal diffère de l'homme.

En effet, ainsi qu'on a pu le voir par la description des parties des animaux, il n'en est pas une qui ne soit, comme moyen d'expression, inférieure à la partie correspondante du corps de l'homme, et cela seul suffirait déjà : mais l'infériorité des moyens n'est rien en comparaison de celle des choses à exprimer, car si l'animal a comme nous un sentiment, une intelligence et une volonté, il est très au-dessous de nous dans chacune de ces facultés.

11 ne faut pas oublier d'ailleurs que si, dans les espèces voisines de l'homme, nous pouvons retrouver, sous une forme altérée, un certain nombre d'expressions humaines, il n'en est pas de môme à mesure qu'on descend l'échelle animale. Le vrai, c'est qu'au delà de quelques quadrumanes et félins, la physionomie de l'homme n'a pas l'ombre de rapport avec celle de la brute.

Enfin cette infériorité dans les moyens d'exprimer des idées et des sentiments inférieurs aux nôtres s'abaisse encore lorsque l'on compare le champ d'action de la vie humaine avec celui de la vie animale: celui-ci est un cercle rigoureusement limité à la conservation et à la propagation de la vie et de l'espèce : l'autre est une sphère qui a pour centre une conscience hbre, et pour rayon la distance oii peut atteindre une idée.

On pourra donc retrouver dans la physionomie de l'animal la faible part de sentiment et d'intelligence qui lui est départie comme à nous pour les besoins de la vie et de la race, on n'y trouvera rien de plus dans cet ordre de facultés. Et si l'on s'arrête là pour étudier ses expressions, on les trouvera aussi limitées, aussi réduites, que l'est sa vie en comparaison de la nuire.

Si la face de quelques singes, ou de quelques félins peut grimacer parfois sous l'influence de la crainte ou de la colère, tous les autres animaux n'ont qu'un masque immobile oii reste éternellement figée une seule et même expression, menaçante chez les animaux féroces, morne chez les hêtes innocentes, épouvantable chez les monstres comme l'hippopotame ou le rhinocéros, terrifiante chez la pieuvre ou le serpent.

C'est qu'en effet si l'animal, comparé à l'homme, a une vie de relation complète, il ne l'a que pour lui-même, pour lui seul et sans pouvoir, faute d'un langage articulé, exprimer autrement que par des signes vagues les idées plus vagues encore qu'il se fait peut-être des choses. Cette seule condition, aggravée par la faibfesse de son intelligence, l'isole au milieu de la nature comme une espèce de sourd-muet réduit, pour toute communication avec les êtres qui l'entourent, à quelques gestes et à quelques cris.

D'ailleurs, sous le rapport des qualités affectives, la nature a dû placer les animaux dans des conditions moins favorables, sous une disciphne plus absolue et plus sévère, que l'espèce humaine, puisque les uns, armés et sans pitié, sont destinés à dévorer les autres, qui n'ont pour se défendre ni force ni courage. L'animal ne connaît donc pas la sympathie, car sa vie n'est faite que d'égoïsme pour lui-même et d'indifférence, de crainte ou d'hostilité, à l'égard de toutes les espèces, souvent même de la sienne propre. Quant à la morahté, elle n'a pas lieu pour lui, car il n'a pas le libre arbitre, et il n'est pas un seul de ses actes qui ne soit absolument innocent, n'étant que l'exécution pure, simple et irrésistible, d'un ordre de la nature.

Quoique plusieurs espèces d'animaux vivent par paires, par familles, en troupe ou en société, ils ignorent les liens de la parenté, et par conséquent sont étrangers à tous les sentiments qui naissent, parmi les hommes, des liens du sang. Occupés sans relâche à la satisfaction de leurs besoins, ils ne connaissent pas davantage l'amitié, le devoir, qui chez les hommes donnent naissance à tant de relations sympathiques.

Si, à des époques fixes, la loi de la reproduction pousse le mâle contre la femelle, c'est une espèce de fureur qui l'anime, et à

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peine l'union accomplie et les petits élevés, la plupart du temps le couple se sépare aussitôt pour ne plus se reconnaître : l'amour n'existe donc pas pour eux, et \oilà rayé de leur vie un sentiment qui, dans celle de l'homme, représente tout un monde d'affections et d'idées.

Enlin, pour réduire à leur mesure véritable l'intelligence et la sensibilité de l'animal, on peut dire qu'il a des besoins et point de désirs, des jouissances et point de joies, des souffrances et point de peines, des conceptions isolées et point d'idées générales. Chez lui le sentiment et l'intelligence ne se réveillent vraiment que dans les instants rapides qu'd occupe à poursuivre sa proie ou à récolter sa nourriture : son repas achevé et dès que sa digestion commence, son âme inutile s'engourdit, sa pensée sans objet et soQ imagination vide flottent dans un demi-sommeil ; jusqu'à ce que la faim lui revienne, il n'a plus rien à faire dans la vie, et il rêve.

Voilà, si on veut à toute force le juger par comparaison avec nous, ce que représente réellement l'animal dans l'ordre intellectuel. Et pourtant il est là, ce me semble, plus beau parce qu'il est à sa place, tel que la nature l'a fait et dans le rôle qu'elle lui a départi. Pour être moins libre et moins étendu que r intelligence humaine, l'instinct infaillible qui le gouverne n'en est pas moins une part de l'âme de la nature; il laisse encore à l'expression de sa physionomie assez de simplicité, de puissance et d'originahté, pour rendre l'animal vrai cent fois plus intéressant que ces faux animaux qu'on empaille de httérature ou de biologie transcendante afin d'en faire des sophismes ou des fables.

La plus grande part de l'expression de l'animal se rapportera donc à ses instincts, puisque c'est avant tout les instincts qui la déterminent. Nous trouverons là des signes plus simples, plus précis, que ceux de l'intelligence, la plupart se rapportant à un seul objet. Là, dans cet ordre de mouvements presque mécaniques, se marquera le caractère propre de l'animal pris par opposition à riiomme, et de chaque espèce d'animaux dans ses instincts particuliers.

A côté de ('ct ordre d'expression nous verrons fonctionner d'auties signes, ceux-là spéciaux à rintelligence, au sentiment, à la

Tolonté, dans lesquels nous retrouverons, cela n'est pas douteux, plus d'une analogie avec les mouvements sensitifs, intellectuels ou volontaires, de l'homme.

Mais dans les mouvements instinctifs comme dans les autres, nous devrons d'ailleurs toujours retrouver les propriétés psychologiques des signes d'expression dont nous avons démontré, à ce qu'il nous semble, l'unité chez tous les êtres, à quelque catégorie qu'ils appartiennent.

L'animal ayant, comme nous l'avons rappelé, des besoins, 4es souffrances, des jouissances, et des conceptions qui, bien, qu'isolées, se rapportent au sentiment, à l'intelligence et à la volonté, nous retrouverons chez lui tous les signes qui se rapportent à ses idées ou à ses affections. Nous reconnaissons sans nous y méprendre la douleur ou la jouissance chez l'animal : nous voyons tous les jours les animaux domestiques exprimer ce qu'ils éprouvent, exercer leur volonté dans cent actions différenrentes. Dans tout cet ordre de facultés qui leur est commun avec nous, ils éprouvent et expriment des sentiments souvent très énergiques tels que la crainte, la colère, la jalousie, et même la vengeance. La flatterie, la câlinerie, ne sont pas étrangers h certains chiens intelhgents, et le dévouement à leur maître est porté par quelques-uns jusqu'à les faire mourir de douleur pour l'avoir perdu, ainsi qu'on en a vu plus d'un exemple.

En présence de ces faits et de bien d'autres dont nous sommes témoins tous les jours, surtout de la part des chiens, il faut l^eaucoup de fermeté pour ne pas se laisser aller à reconnaître à cette race d'animaux une intelligence et une affection presque -égales à celles de l'homme. Cependant, si on écartait d'abord les traits d'intelhgence apparente qui ne sont que des miracles d'odorat, et qu'ensuite on rétablît à sa juste valeur le mobile de l'affection des chiens pour leurs maîtreS;, on verrait que cette affection n'est pas d'autre nature et n'a pas beaucoup plus de désintéressement que celle que tout autre animal porte à qui le nourrit et le soigne : or tous les animaux, même les bêtes féroces qu'on tient en cage, affectionnent leur gardien. D'un autre côté il est de fait que le chien le plus dévoué changera plus ou mcins facilement de maître pourvu qu'on le nourrisse et qu'on le traite bon.

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11 n'eu reste pas moins que le chien est de beaucoup le plus intelligent et le plus atleetneux des animaux, non seulement parce qu'il est naturellement mieux doué que les autres, non seulement parce que plusieurs siècles de société avec l'homme ont fixé dans sa race des qualités que l'hérédité développe et perfectionne sans relâche, mais parce que, grâce à sa taille peu encombrante, il peut vivre constamment à côté de l'homme, d'où vient qu'on s'attache davantage à lui, ([u'on le soigne mieux, qu'on ne perd rien de ce qu'il fait de louchant ou d'intéressant pour nous. Mais il est incontestable que certains chats, certains perroquets même, donnent des marques très vives d'intelligence et d'affection et que des animaux d'autres espèces peuvent s'apprivoiser aussi bien. Le cheval de l'Arabe, par exemple, est assez célèbre pour son dévouement. Enfin, parmi les animaux sauvages ou domestiques, il suffit de citer l'éléphant, le castor, le renard, le loup.

Ce qu'il y a de plus inexplicable sous ce rapport dans la nature, c'est Fintelligence merveilleuse des araignées et des insectes, quand des races beaucoup plus élevées dans l'échelle leur sont si inférieures. On croirait d'abord apercevoir là une indication qui montre qu'en tout cas les animaux vivant en société sont supérieurs à ceux qui vivent isolément, mais il n'en est rien, puisque l'araignée, par exemple, vit toute seule. Peut-être expliquerait-on ce privilège accordé à de si petits animaux en alléo"uant qu'ils n'ont que des instincts collectifs : mais il faut convenir que plusieurs faits incontestables ont montré qu'ils savent pourvoir à l'imprévu et changer leur mode de travail si cela devient nécessaire ; et, d'un autre côté, si on ne leur accorde qu'un instinct presque mécanique, il en faudra dire autant des castors, des écureuils, des moineaux, de tous les animaux les plus élevés, et ce serait peut-être aller bien loin.

Quoi qu'il en soit, les animaux, dans tout ce qu'ils ont de commun avec nous, ont des signes d'expression par le regard, la voix et les mouvements. Le regard, sauf dans le chien et quelques grands carnassiers, n'a presque aucune expression. Leur voix articule des sons, ils crient, ils gémissent, ils grognent. Leurs mouvements ressemblent aux nôtres à proportion que la partie qui les exécute ressemble à la partie analogue de l'homme, mais

l'effet et le caractère de ces signes sont toujours profondément dénaturés par la différence si grande de leurs formes avec les nôtres, et pour les bien juger il faut considérer les animaux en eux-mêmes et non dans la vaine et fugitive ressemblance que leur figure et leurs actions peuvent avoir avec les nôtres.

En terminant, rappelons une différence qui à elle seule met l'animal, dans l'ordre de la sensibilité, à une grande distance en arrière et au-dessous de l'homme : c'est qu'il ne connaît ni le rire ni les larmes, et que par conséquent tous les sentiments, toutes les idées, qui nous font rire ou pleurer, n'existent pas pour lui.

Prenez un homme, mettez-le à quatre pattes, aplatissez et raccourcissez ses bras et ses cuisses, et engagez-les sous la peau de manière à ce qu'ils ne puissent s'écarter du corps ; transformez ses mains en pattes ; couvrez son corps de poils qui en effacent les contours ; diminuez son cerveau ; emboîtez sa figure dans une espèce de cornet rigide ; ôtez de ses yeux le regard ; enfin arrachez-lui la parole, et cherchez ce qui reste de la physionomie humaine.

Et cependant il reste à l'être ainsi réduit toutes nos actions expressives ; il a comme nous des mouvements épisodiques liés aux actes de sa volonté, de son intelligence et de ses affections ; son corps peut trembler, son cœur palpiter^ comme les nôtres ; comme nous il jouit, il souffre, il veut, il aime, il hait, il craint, il menace ; en famille, en troupe, en société, il participe aux sentiments collectifs de l'association; les actions du milieu individuel, social et naturel, le modifient comme nous : il a son tempérament, sa santé, son caractère; comme nous il hérite des qualités de ses parents, et comme nous enfin la nature le modèle à sa propre image dans les climats où il vit.

Que lui manque-t-il donc ? Rendez-lui ses pieds, et il se tiendra debout; ses mains, et il aura le geste; son cerveau, et il pensera; son visage, et il pourra sourire; ses yeux, et il pourra pleurer; la parole enfin, et ce sera l'homme.

Nous n'irons pas plus loin dans cette comparaison qu'il nous fallait faire entre l'homme et l'animal : nous espérons avoir assez marqueteur différence.

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