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CAUACTKUES EXPRESSIFS DES VERTÉBRÉS SUPÉRIEURS

La zoologie a classé, principalement au point de vue de leur organisation intérieure, les innombrables espèces qui forment le règne animal: dans cette classification, physiologique avant tout, les caractères extérieurs n'ont qu'une importance relative. Mais, ainsi que nous l'avons remarqué à propos des types, les catégories de la zoologie ne cadrent pas exactement avec celles de la physionomie, et nous avons relevé les ressemblances de forme qui rapprochent, par exemple : les cynocéphales et les mandrills, de& lions ; les makis, des chats ; les carnassiers insectivores, des rongeurs ; ceux-ci, des marsupiaux. Nous avons en même temps fait observer que la physionomie d'un animal se détermine beaucoup plus par son régime et sa manière de vivre que par ses caractères^ d'organisation.

Le régime, qui est déterminé par la distinction naturelle entre la proie vivante et la pâture végétale, divise naturellement aussi les animaux en deux catégories de fait bien tranchées, les carnassiers et les herbivores. Ceux de la première se distinguent en général par une plus grande force sous un moindre volume, tandis qu'en général aussi les herbivores ont beaucoup moins de force à volume égal. Il faut cependant corriger tout d'abord cette formule dans ce qu'elle aurait de trop absolu, et remarquer que la force, chez les carnassiers, est organisée pour l'attaque,, et que chez les animaux destinés à leur servir de proie, elle l'est surtout pour la fuite.

Il résulte de là que les membres antérieurs des carnassiers^ surtout chez les félins, sont les plus forts, les plus souples, tandis que les muscles des membres postérieurs prennent une très^ grande puissance chez les animaux qu'ils poursuivent. Voilà du premier coup la plupart des ruminants et tous les rongeurs rapprochés, sinon par la science, au moins par un sort commun, et fuyant, grâce à l'analogie de leurs organes locomoteurs, le* mêmes ennemis.

Ce n'est pas tout : les carnassiers sont armés de dents et de griffes aiguës, tandis que les herbivoi-es sont désarmés, au moins

les plus petits, et quelques-unes des moyeunes ou grandes espèces sont seulement défendues par leurs cornes ou leur ramure .

Parmi les carnassiers, les insectivores, destinés à vivre d'animaux extrêmement petits et hors d'état de leur résister, perdent tous les caractères de force et de grandeur propres aux bêtes de proie : leur corps se raffine, leurs membres s'affaiblissent, leur tête surtout s'effile jusqu'à former une espèce de tube.

D'autres carnassiers, destinés à poursuivre de petits rongeurs qui vivent sur terre ou des oiseaux faibles, s'allongent encore davantage, et prennent en souplesse ce qu'ils perdent en force. Obligé de se couler continuellement par les ouvertures des terriers ou les fentes des arbres et des murs, leur corps finit par ressembler à celui du serpent.

Les frugivores, qui n'ont affaire qu'à des produits végétaux faciles à saisir, prennent au contraire plus de liberté dans les formes et dans les mouvements, leurs membres antérieurs sont plus souples, leurs doigts, plus agiles. Tels sont les singes.

Ces observations préliminaires, que nous donnons à titre do vue générale, ne s'appliquent toutefois qu'aux mammifères et aux oiseaux: les reptiles et les poissons sont presque tous carnivores ou insectivores, et quant aux animaux des autres classes, la nature de leur régime ne paraît pas influer d'une manière sensible sur leurs formes, au moins d'après ce qu'on en peut savoir.

Mais s'il est vrai, comme nous nous sommes efforcé de le démontrer, que le véritable siège de l'expression animale soit dans les mouvements, les mouvements devront nous fournir les moyens de classer le plus exactement les animaux au point de vue de leur physionomie, puisque toute la vie de l'animal est là, et que la manière dont il se meut est le seul indice auquel nous puissions nous rapporter pour juger du sentiment qui l'anime.

Or il n'y a rien de plus varié et de plus particuher en môme temps que la manière de se mouvoir des animaux : ils marchent, tantôt sur quatre pieds, tantôt sur deux ; quelques-uns font de leur queue une troisième jambe et sautent comme sur un trépied élastique; ils courent, ils bondissent; beaucoup grimpent, se ba-

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lancent après lenr queue enroulée, ou bien, élendant des parachutes, s'élancent d'un arbre à l'autre, tandis que le paresseux, pour regagner le sol, se laisse tomber. Il en est qui nagent, qui plongent, qui volent, d'autres qui rampent ; enfin, répandus {)armi des espèces fort éloignées les unes des autres, certains animaux creusent la terre et y cheminent à couvert dans des ijaleries.

C'est principalement dans ces actes de la vie de relation que nous allons considérer les principaux types des espèces animales. Ce n'est pas à dire pour cela que nous ne prendrons pas garde aux caractères attachés au régime de ces animaux ; nous suivrons la classification organique toutes les fois qu'elle concordera avec un caractère physionomique dominant, mais nous nous attacherons de préférence au mouvement lorsque le caractère extérieur nous paraîtra primer au point de vue qui nous occupe.

Quand on songe au nombre et aux variétés des animaux, en étudier et en décrire la physionomie paraît d'abord une entreprise inexécutable : mais cette variété peut se ramener à un petit nombre de types d'expression. Ces types sont moins nombreux que ceux de la zoologie, la physionomie étant un caractère beaucoup plus général, beaucoup plus superficiel, que ceux de l'organisation. Ce n'est pas qu'elle ne reste presque constamment en rapport avec le caractère organique de l'espèce, mais cela n'arrive pas toujours, et c'est ainsi que la nomenclature physionomique ne peut pas, ainsi que nous l'avons remarqué tout à l'heure, cadrer avec celle de la zoologie.

Par la même raison que la physionomie est un caractère plus général et plus superficiel, elle comporte beaucoup moins de catégories dans le classement. La nature, dans la production des espèces, semble avoir en vue, tout en poussant à la multiplication des êtres vivants, de les diversifier le plus possible: mais, là comme dans tout ce qu'elle produit, elle a réduit les différences au strict nécessaire, de sorte que tous ces animaux si faciles à distinguer les uns des autres par leurs différences de détail sont encore plus faciles à grouper par caractères d'ensemble communs à plusieurs espèces. Nous procéderons donc comme on fait en zoologie, et pour nous faire une idée exacte et complète de la physionomie

animale, il nous suffira de l'observer, pour chaque groupe, dans l'espèce où elle est le mieux marquée.

MAMMIFERES.

Les arboricoles. — Ainsi que nous l'avons dit, la conformation des membres antérieurs est ce qui influe davantage sur la physionomie des animaux, parce que plus ces membres sont souples et articulés, plus leurs mouvements sont variés et se prêtent à des expressions diverses. Sous ce rapport, les grimpeurs, les arboricoles, et à leur tête les singes, sont au premier rang des animaux.

L'organisation et le mécanisme des bras, qui par eux-mêmes leur rendent possibles une quantité d'actions inexécutables pour toutes les autres espèces ne donnent pas seulement à ces animaux une vie plus détaillée et plus animée dans ses mouvements; il semble qu'il y ait un rapport naturel entre l'habileté des bras et la forme de la tête, qui chez eux est en général mieux conformée, plus arrondie, que chez les autres animaux.

En général aussi leurs mains sont très mobiles, leurs doigts très divisés et assez indépendants, et leur tact est assez développé. Il fallait qu'il en fût ainsi, puisque si ces animaux grimpent aux arbres c'est pour y aller chercher leur nourriture, et s'il leur avait fallu s'y tenir sans relâche avec leurs quatre membres à la fois, ils n'auraient rien pu faire de leurs pattes de devant.

Nous réunissons dans ce groupe physionomique les animaux qui ont pour types le singe, la chauve-souris et l'écureuil. Déterminé à considérer principalement les animaux au point de vue de leur genre de vie et des mouvements qui en résultent, nous n'entrerons pas dans les détails particuhers qui peuvent [caractériser telle ou telle espèce. Nous n'avons pas davantage l'intention de toucher aux analogies plus ou moins exactes qu'on a souvent plaisir à reconnaître ou à imaginer entre les expressions de l'homme et celles de certains animaux, surtout de ceux qui vivent en domesticité, tels que le chien, le chat et le singe : ce genre de considérations nous paraît convenir à un autre ordre de

37S I A l'IlVSK.i.XO.Mli; (K (MI'AHKI-:

travaux, el iciiliei- dans le cadre de ce que nous avons appelé nous-môme ailleurs la zoolof^ie morale.

Le singe. — Pour commencer tout de suite dans cette voie, nous n'offrirons ici, à ])ropos du singe, rien qui soit de nature il surélever cet animal si fort au-dessus des autres, ainsi qu'on y travaille de nos jours avec tant d'ardeur. Malgré Fimmensc supériorité de taille et de force des grands singes anthropomorphes sur leurs congénères, le gorille, l'orang-outan, le siamang, ne paraissent pas plus intelligents, lorsqu'ils sont parvenus à l'âge adulte, que les autres singes. Ceux qu'on a pu observer dans les ménageries étaient toujours fort jeunes, et dans ces conditions présentaient des rapports effrayants avec l'expression et les mouvements de l'homme. A cet âge leur cerveau offre avec le cerveau humain des ressemblances qu'on ne trouverait dans aucun autre animal : mais c'est là un passage organique, un degré provisoire de développement; quand leur cerveau est arrivé à son entière croissance, les analogies ont disparu, emportant avec elles l'intelligence et la sensibilité du premier âge, et il ne reste qu'une brute, un monstre, dont la tête et le corps n'ont plus la moindre ressemblance avec nous si on veut bien le considérer sans parti pris: il suffit pour cela d'aller aux galeries de zoologie du Muséum et de regarder le gorille si admirablement préparé qui y est exposé au milieu de la salle des quadrumanes. 11 paraît d'abord ressembler en effet à un homme lorsqu'on le considère de face, parce qu'étant plus haut, sa figure se voit en raccourci: mais qu'on se place de côté, et vue de profil, sa tête, engagée dans les épaules, est presque aussi longue que celle d'un cheval. Quant au crâne, il suffit de voir, dans les galeries d'analomie comparée, la tête du squelette d'un animal de la même espèce: c'est une sorte de vertèbre monstrueuse, où toute la masse est brutalement pétrie et tourmentée pour accrocher des muscles et où la cavité du crâne se réduit à presque rien.

Quant au mandrill et aux autres cynocéphales, leur museau el le poil hérissé de leur tête les feraient plutôt ressembler au lion, si les boursouflures bleues de leur face ne leur donnaient le masque hideux qui les place lout à fait à part et ne leur laisse

vraiment aucune ressemblance qu'avec eux-mêmes. La brutalité tftupide est l'expression dominante de ces bêtes ; leur corps ramassé, leurs membres courts, indiquent la force et l'audace: on sent qu'ils sont toujours prêts à s'élancer pour ravager et détruire tout ce qu'ils pourront atteindre.

Aussi personne n'a-t-il jamais songé à assimiler ces singes à l'homme, bien qu'ils soient aux premiers rangs de leur ordre. Les macaques, malgré l'exiguïté de leur taille, justifieraient bien mieux des théories de ce genre, à ne considérer que leurs mouvements et surtout leur tête fine et expressive. En général môme la plupart des petits singes ressemblent plus à l'homme que les grands. Cela tient d'abord à ce qu'ils n'ont pas le ventre énorme et les bras démesurés des singes anthropomorphes, ce qui rend leur corps moins différent du nôtre et leurs mouvements plus proportionnés avec ceux de l'homme ; mais la principale raison est que l'extrême petitesse de leur tête nous ôte toute idée de comparaison avec la nôtre, et comme il en est de même pour le reste de leur corps, ils nous présentent de petites miniatures d'hommes, tandis que les grands singes nous épouvantent comme une parodie monstrueuse de la figure humaine.

Tous les petits singes, sapajous, tamarins, macaques, guenons, ouistitis, sont des animaux gracieux, agiles, très intelligents, et affectueux pour l'homme. Parmi ceux du continent américain, quelques-uns sont pourvus d'une queue prenante qui leur sert h s'accrocher aux arbres, et même à se balancer de façon à pouvoir atteindre plus facilement leur proie ou à s'élancer de branche en branche. Le maki s'en sert pour maintenir ses petits sur son dos.

Le sdimiri. — D'après Ilumboldt, qui les a étudiés avec beaucoup de soin, les saïmiris ou titis seraient les plus intelligents de tous les singes, et le volume proportionnel de leur cerveau les place au-dessus des plus grands singes. Les faits observés par Ilumboldt sont extraordinaires et dépassent tout ce qu'ont pu montrer les orangs-outans en domesticité : par exemple, ils reconnaissent un insecte dont on leur montre le portrait, même sur des gravures non enluminées, et quand on parle, ils suivent le discours avec une attention singulière et cherchent à toucher

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les dents ou la langue de l'orateur comme pour saisir le secret de la parole ; ils sont d'une affection extrême pour leurs petits ; leur visage mobile exprime avec des nuances rapides la tristesse et la gaîté : enfla ils oui presque un sourire.

Ainsi voilà, sur l'autorité d'un des savants les plus illustres de notre âge, l'animal qui très probablement se rapproche le plus de l'homme, s'il est vrai que l'intelligence soit la mesure de l'élévation d'une espèce. Nous sommes loin du gorille et de l'orang-outan : si tant est que nous descendions des singes, notre ancêtre le plus authentique, jusqu'à preuve contraire, serait le saïmiri. Celui-là du moins est un singe aimable, intelligent et gracieux, et dans ces conditions, qui sait? on s'entendra peutêtre nn jour...

LécurciàL — Quoique fort éloignés des singes dans la série organique, les écureuils s'en rapprochent beaucoup par la liberté des mouvements de leurs bras et par l'adresse avec laquelle ils se servent de leurs mains. Par leurs habitudes et leur aspect, ils diffèrent peu des petits singes et sont très intelligents aussi, car ils construisent avec un art admirable leurs nids, qui sont de véritables cabanes couvertes d'un toit.

Le polatouche. — On peut rapprocher de ces animaux les polatouches et les phalangers^ qui ont à peu près les mêmes formes et les mêmes habitudes, mais sont de plus pourvus de replis membraneux qui, étendus entre le corps et les membres, deviennent pour ces animaux des parachutes à l'aide desquels ils peuvent s'élancer à de grandes distances d'une branche à une autre.

La chauve-souris. — La chauve-souris, qui est parfois frugivore aussi, est comme un perfectionnement du polatouche: des replis membraneux s'étendent entre ses doigts allongés, son sternum prend une saillie analogue à colle des oiseaux, elle devient presque oiseau elle-même, et le vol est son principal mouvement.

Nous pouvons donc ainsi former un groupe naturel d'animaux à formes élégantes et légères, vivant de fruits ou d'insectes, dont les membres antérieurs sont souples, les doigts libres et garnis d'une peau fine qui leur donne, à l'exclusion de tous les antres animaux, un tact très dévt^loppé. Or ce sens est un des sigu(*s les

plus sûrs de rintelligence, car il est rare hors de l'homme. Enfin il faut noter que le cerveau des singes est le seul qui possède, comme l'homme, trois lobes cérébraux à chaque hémisphère.

Quand on considère dans son ensemble le groupe que nous réunissons ici, on Yoit qu'il se compose d'animaux qui tous, on peut le dire, vivent entre ciel et terre : ils ne sont ni terrestres ni aériens, ils sont arboricoles. La végétation est leur milieu, ils se nourrissent de substance végétale ou d'insectes, ils se balancent dans l'air avec les branches des arbres, et leur station même ne ressemble ni à la station horizontale des quadrupèdes, ni à la station droite de l'homme ; elle est dirigée obliquement vers le ciel, parallèlement à la direction des rameaux. Leur existence est tellement bée aux végétaux sur lesquels ils vivent perchés nuit et jour, qu'ils semblent en faire partie, et former une classe d'êtres intermédiaires entre l'animal et la plante, fleurs animées voltigeant librement de branche en branche sans pouvoir jamais se détacher des arbres qui les nourrissent. Enfin, dans les singes à queue prenante, les polatouches, les phalangers volants, les sarigues, les chauves-souris, nous voyons s'accentuer par degrés ce mystérieux essor du mouvement et de la vie, comme si, parmi ces légers aventuriers toujours balancés au plus hautes cimes des arbres, quelques-uns plus hardis avaient fini par s'abandonner à l'attraction de l'espace et s'élancer dans les airs.

Les sauteurs. — Les kanguroos, les potoroos et les gerboises, peuvent être considérés, au point de vue des mouvements, comme formant une espèce de classe mixte entre les animaux voltigeurs que nous venons de décrire et ceux qui marchent en se servant également de leurs quatre membres. Ces sauteurs sont remarquables, non seulement par leur station particuhère sur les pieds de derrière, mais aussi par l'usage qu'ils font de leur énorme queue pour s'appuyer au repos ou pour s'élancer dans leurs bonds, de sorte qu'on a pu justement dire que ce sont des tripèdes. Au reste, même quand ils broutent l'herbe, ils se servent à peine de leurs pattes de devant pour marcher, car elles sont trop courtes et trop grêles pour pouvoir les soutenir. Le train de derrière est si démesurément plus fort, qu'il fait équilibre au train de devant, et tandis que les cuisses repliées, la queue allongée,

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restent immobiles à terre, la tète et le buste, projetés horizontalement en avant, se meuvent dans tous les sens et ne touchent pas le sol.

Le kamjuroo. — Le kanguroo est le plus intéressant et le plus connu de ces singuliers animaux. Une de ses espèces atteint jusqu'à six pieds de haut. L'excessive longueur des jambes en opposition avec la petitesse et la brièveté des bras, la forme aiguë et allongée du museau et des oreilles, donnent à la figure du kanguroo une disposition en longueur qui, malgré l'originalité de cet aspect, a beaucoup d'élégance. D'ailleurs, comme il arrive pour toute chose bien accentuée dans sa physionomie et bien conformée pour sa fin, l'aspect du kanguroo satisfait à la raison : ces longues échasses, mues par les muscles énormes des cuisses, cette queue, qui se détend comme un ressort, sont appropriées à leur service ; si les bras paraissent d'abord bien petits, on ne tarde pas à reconnaître que, plus grands, ils ne feraient qu'alourdir l'avant du corps sans aider davantage à la marche, puisqu'ils n'y servent pas. Une autre raison se fait voir encore quand on considère que, le centre de gravité du kanguroo devant nécessairement être le plus en arrière possible, tout alourdissement des membres antérieurs l'aurait porté en avant, et l'animal serait tombé sur le nez à chaque saut.

Enfin, et indépendamment de cette analyse réfléchie, nous pouvons rappeler ici deux principes que nous avons souvent invoqués et dont le sentiment est toujours présent à l'esprit de riiomme lorsqu'il juge de l'expression d'un objet. Le premier principe, c'est celui de la compensation des masses: il nous fait comprendre comment, le train de derrière du kanguroo étant énorme, son train de devant devait nécessairement être réduit, car s'il en eût été autrement l'animal devenait gigantesque: or comme il devait être de taille moyenne, la nature a diminué d'un côté ce qu'efle augmentait de l'autre. Et par là se met en jeu le second principe, celui de la convenance, qui paraît lorsqu'un objet se montre clairement tel qu'il doit être.

La gerboise. — Bien que classée par la zoologie dans un nuire ordre que les kanguroos,la gerboise est organisée et marche de nirine. Ses formes et son régime la rappi'ochent dl^s rongeurs.

mais son mode de station et de marche lui donne, au point de ^ue de la physionomie, beaucoup plus de ressemblance avec le kanguroo.

Les lépiisiens. — Nous ne finirons pas notre étude sur ce groupe singulier de mammifères sans noter une observation qui ne manque pas d'intérêt. L'énorme développement que nous voyons aux membres postérieurs de ces animaux n'est pas un fait isolé dans la nature ; nous le retrouverons dans le groupe de rongeurs nommés lépusiens, et qui se compose des lièvres, des lapins et des lagomys. Chez ces animaux les pattes de derrière sont repliées, mais presque aussi disproportionnées que chez le kanguroo, et la marche se compose d'une suite de sauts dans lesquels les deux pattes de derrière s'enlèvent et retombent en môme temps. Les lépusiens forment donc réellement, au point de vue de la locomotion, un genre intermédiaire entre les mammifères qui sautent et ceux qui sont vraiment quadrupèdes.

Nous retrouverons parmi les oiseaux et parmi les insectes des types d'animaux montés sur des jambes d'une longueur extraordinaire, dont plusieurs se servent aussi pour sauter. Les idées de classification influent tellement sur nos conceptions, qu'on ne peut s'empêcher de voir là des espèces de déclassements, comme si ces animaux représentaient une dérogation à un certain principe de proportion des jambes; mais au fond ces écarts apparents ne marquent que les degrés divers suivant lesquels les êtres vivants sont plus ou moins esclaves de la pesanteur. Entre ceux qui rampent et ceux qui volent, il y a ceux qui marchent, ceux qui sautent, ceux qui grimpent, ceux qui peuvent se suspendre ou s'élancer.

En y réfléchissant encore, nous voyons que certaines espèces semblent sortir de leur milieu naturel : le rat d'eau, la loutre beaucoup d'oiseaux, de batraciens et d'insectes, sont des plongeurs; les amphibies vivent dans l'eau, certains poissons en sortent pour voler en l'air ou ramper sur la terre ; enfin beaucoup d'espèces fouillent la terre ou vivent dans des terriers. Nous avons déjà indiqué ces faits à propos des divers genres de locomotion des animaux ; ce sont des faits, et pas plus que dans les différences de développement de certaines parties, il n'y faut voir des bizarreries de la nature, des infractions aux règles ima-

;{Si LA PHYSIONOMIE COMPARE!']

ginaires que nous nous ingérons de lui imposer ou de lui supposer. Ou peut recounaîli'e ici même, d'ailleurs, qu'il sufiit de classer autrement certains faits pour les voir se rapprocher, puisqu'en considérant au point de vue de la physionomie des genres fort éloignés, nous les voyons aussitôt se réunir parce que des besoins analogues leur donnent des organes et des mouvements analogues.

En définitive c'est la convenance, la nécessité, qui détermine la forme et l'organisation de chacun des êtres de la nature : toutes les fois que quelque apparence nous déconcerte, nous n'avons qu'à nous rappeler cette vérité si simple. Sans doute notre intelligence a besoin de pratiquer des catégories et de généraliser des idées pour pouvoir se reconnaître au milieu de l'infinie variété des choses, mais quand il s'agit pour nous de les considérer en elles-mêmes, n'oublions pas que chacune a été faite avec autant de soin et d'indépendance que si elle devait être seule au jjjonde.

Carnivores. — Un grand nombre d'êtres vivants sont condamnés à périr prématurément de mort violente pour entretenir l'existence et la reproduction de certains autres : le contingent affecté à ce besoin est réguKèrement prélevé par les puissants sur les faibles. L egorgement des uns par les autres est un phénomène de biologie universelle et rien de plus: il n'y a pas, à dire vrai, de bourreaux ni de victimes dans la création, il n'y a que des consommateurs et des ahments. La nécessité, qui est la rèo^le de la nature, en est aussi le droit: les carnivores sont donc, ou peut le dire, les exécuteurs innocents du droit naturel.

C'est ainsi qu'il faut les considérer, dans leur force et dans leur innocence, et non pas dans leur férocité : là est leur véritable expression; là, avec leur regard fauve, leur gueule affamée, leurs griffes aiguës, ils nous paraissent beaux, et tout en les appelant bêtes féroces, nous les considérons avec une sorte de respect parce que nous sentons bien, sans nous en rendre compte, que, sous ces formes menaçantes et superbes, ils représentent la justice et la vérité de la nature.

Tout dans leur organisation l^s ^^oiUre arm'^s pour le combat

et assurés de la victoire. Leur souplesse se prête aux mouvements et aux évolutions les plus rapides ; leurs forces principales sont concentrées dans les épaules, les bras, le cou, et surtout dans les mâchoires, qui s'articulent comme une pince dont rien ne peut faire dévier les branches. Pour donner appui aux muscles de ces mâchoires, la tête s'élargit latéralement, et comme le museau est en général pointu, elle affecte chez presque tous, sauf les loutres, les phoques et les morses, une forme triangulaire plus ou moins aiguë qui donne une grande vivacité à son expression.

Les plantigrades. — Les carnassiers plantigrades, par leurs formes lourdes et ramassées, par la force et l'adresse de leurs pattes de devant, et surtout par la disposition de leurs pieds postérieurs, dont la plante est sans poil et s'appuie entièrement sur le sol, forment un groupe nettement détaché des autres carnassiers. Grâce à la conformation de leurs membres, ils peuvent tour à tour grimper aux arbres, se tenir et même marcher debout, et se servir de leurs mains pour atteindre leur nourriture, fouiller le sol, combattre leurs ennemis.

Quoique plusieurs d'entre eux soient carnivores, leur régime dominant est végétal, et l'ours brun, l'ours noir, le blaireau, recherchent de préférence les fruits, les racines succulentes et les jeunes pousses d'arbres. Le raton, l'ours gris, l'ours blanc, au contraire, sont plutôt carnivores, mais si l'on considère combien leurs formes ressemblent à celles des autres ours et du blaireau, on est porté à penser que s'ils se nourrissent de chair c'est faute de végétaux : c'est ainsi que l'ours blanc, qui dans les régions polaires ne vit que de poissons ou de phoques parce qu'il n'y trouve rien autre chose, une fois en captivité, s'habitue à manger les mêmes végétaux que les autres ours.

Les dents molaires de l'ours ne sont pas aussi tranchantes que celles des autres carnassiers, et les autres dents sont tuberculeuses, sauf la canine carnassière, qui encore est peu tranchante.

Les plantigrades, par leur organisation et leur physionomie, sont donc fouisseurs et grimpeurs, pourrait-on dire, avant d'être carnassiers: ils ne deviennent carnassiers que par nécessité.

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Par la grosseur de leur corps et de leurs membres, par la force de leurs griffes, par l'épaisseur et la couleur sombre de leur pelage, les plautigrades représentent bien la force lente, le poids de la masse ajouté à la puissance musculaire. Leur museau court et aigu, en opposition avec le développement du crâne, donne à leur tête une expression de finesse et d'intelligence, et ce sont en effet des animaux d'une intelligence supérieure à celle des autres carnassiers.

Mais ce qui achève de les mettre hors de pair avec tous les autres animaux, c'est, avec la liberté de mouvement de leurs pattes de devant, la disposition de leurs pieds. Ils marchent longtemps debout, ce que les singes ne peuvent faire, quoi qu'on en dise, de sorte que, sous le rapport de la station et de la marche, ils se rapprochent davantage de l'homme. Gomme instinct, comme ruse, comme courage, l'ours est bien supérieur aux singes: car non seulement il peut varier son régime selon la nécessité, ce que le singe ne sait pas faire, mais il se construit avec des branches et des feuillages des cabanes dont l'intérieur est soigneusement garni de mousse : ceci, en tout cas, l'égale aux singes qui, dit-on, seraient les seuls mammifères capables de ces sortes de travaux.

Le genre chien. — Dans le chien, le loup, le renard, le chacal, la taille diminue ; le poil moins touffu laisse mieux voir la forme du corps et les traits de la tête. Ces animaux ont donc dans leur ensemble plus d'expression, et il faudrait un traité spécial rien que pour décrire la physionomie des chiens, d'autant que celte race, par les croisements sans nombre dont elle a été l'objet, présente à elle seule des variétés souvent plus caractéristiques que les différences qui séparent certaines espèces. Mais il ne nous est pas possible de nous engager dans cet examen, et nous sommes obligé de nous en tenir à ce que ces animaux si exceptionnellement doués ont de commun avec ceux de leur genre.

La tête, dans ce groupe, est très expressive, la queue est longue et active, c'est un véritable membre qui, par ses mouvements et ses positions, décèle les sentiments de l'animal.

Les oreilles, généralement droites et pointues, donnent beau-

coup d'accent et de sauvagerie à la tête. Le museau est finement modelé, la peau en est souple et se contracte facilement, la gueule est bien ouverte, les lèvres ont une certaine délicatesse, et se retroussent en découvrant les dents, ce qui est une expression particulièrement propre aux animaux de cette famille.

Mais les pattes sont beaucoup moins bien conformées, beaucoup moins libres dans leur jeu, que chez les félins et les ours, et c'est sur ses doigts que l'animal marche, de sorte que le dessous seul en est dégarni de poils : le toucher n'existe donc presque pas dans cette partie.

L'odorat est la faculté prédominante de ce groupe, et c'est à la perfection de ce sens qu'il faut faire honneur de la plupart des traits d'inteUigence qu'on attribue au chien, au loup et au renard.

Les félins. — Les félins, et à leur tête le lion, sont les animaux les plus merveilleusement organisés pour le carnage. C'est surtout chez eux que la force est accumulée en avant du corps, et à cette force se joint une souplesse extraordinaire de tous les membres, du corps, de la queue, qui leur permet de s'enrouler autour de leur victime et de la maîtriser ainsi plus facilement. Ce n'est pas tout, et leurs griffes, soigneusement engaînées, sortent d'elles-mêmes au contact de la proie et s'enfoncent dans les chairs comme douze poignards recourbés, tandis que les dents déchirent la gorge de l'animal qu'ils étreignent.

Le bariolage bizarre de la plupart des félins, leurs mouvements onduleux et rampants, l'aplatissement de leur crâne, la grandeur et la fixité de leurs prunelles, le fouettement continuel Aq leur queue, leur donnent un air cauteleux qui éveille l'idée xle la férocité lâche.

Dans les espèces de petite taille, l'allongement et la souplesse du corps, et peut-être aussi les marbrures dont la peau est couverte, rappellent vaguement la physionomie du serpent, et oh comprend que Buffon, entraîné par ce courant de l'imagination, se soit porté à opposer la bassesse et la lâcheté du tigre à la noblesse et à la générosité du lion.

Le tigre royal. — Mais ce qui est spécieux pour les petits féhns tels que la panthère ou le léopard ne se peut justifier h

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r(^ji;artl du ih^ve royal. Si ce magnirique animal n'était pas défiguré par les zébrures et les taches qui couvrent ses flancs et sa face, il serait plus beau que le lion, car il est plus grand, plus souple, et les mouvements de ses pattes de devant, surtout, sont d'une ampleur et d'une fermeté qui lui donnent une désinvolture admirable.

Le lion. — Le lion^, il faut en convenir, a l'air presque auguste, et ce n'est pas à lu légère que les hommes l'ont salué roi des animaux. La supériorité de sa physionomie sur celle de son puissant rival ne tient pourtant pas au fond vrai mais à la forme apparente de sa tête: sans sa crinière, cette tête ne différerait en rien de celle du tigre, ainsi qu'on peut le voir à celle des lionnes, oii le poil est ras. Mais la crinière, en dissimulant .la déclivité du front, le continue artificiellement dans le sens de la hauteur ; sur les joues et sous la mâchoire, elle déguise les formes de la brute, et donne ainsi à la face du lion une ressemblance postiche avec celle de l'homme. La vérité est donc que l'homme, en croyant couronner le lion, s'est couronné lui-même, et cette généreuse bévue est encore, comme tant d'autres, à mettre au compte de l'anthropomorphisme, qui nous cache si souvent, sous le mensonge d'un masque humain, la figure vraie des choses de la nature.

La hyène. — La hyène est une des bêtes les plus hideuses de la création. Elle ne se repaît que de cadavres, et il semble qu'elle en ait pris je ne sais quoi de funèbre. Son mufle noir, écrasé; son poil gris sale, hérissé, confusément barré de noir: la déclivité de son train de derrière, qui lui donne un air de bassesse, tout cela compose une image sinistre bien en rapport avec ce rôle de fossoyeur que la nature lui a départi. La hyène est donc, comme on voit, un animal non moins expressif que les félins et que les chiens, et par l'opposition de ses traits avec ceux des autres carnassiers, par l'évidence et la précision des signes qu'efle porte, efle nous fait voir avec quefle fidéHté le régime et les habitudes de chaque animal se reflètent sur sa physionomie.

Les carnassiers vermifonnes. — Le putois, la fouine, la belette, le furet, sont appelés vcrmiformes à cause de l'aUongement ex-

cessif de leur corps et de la brièveté de leurs membres. Ces animaux font voir aussi un rapport saisissant entre leur physionomie et leur manière de vivre. Leur tête large et aiguë, leurs épaules puissantes, leurs yeux étincelants, la rapidité de leur marche, leur donnent, malgré leur petite taille, un air insidieux et féroce. Ils se glissent par les fentes, ils se coulent dans les terriers, ils pratiquent des passages souterrains, ils grimpent aux arbres ou aux clôtures, pour égorger leur proie, qu'ils enveloppent comme des serpents et dont ils sucent le sang. La forme générale et chacun des détails de ces êtres si nuisibles semblent raconter tout cela, tant ils expriment clairement la force, la souplesse, la ruse et la cruauté.

Carnivores aquatiques. — La loutre. — La loutre, l'otarie, le phoque, le morse, sont des animaux qui se nourrissent de poisson. La loutre, organisée comme tous les quadrupèdes, ne cesse de plonger dans les fleuves ou dans la mer. Son corps est allongé, aplati, ses pieds sont palmés; sa tête arrondie ressemble un peu à celle d'un chat, et elle n'a pas l'oreille saillante, ce qui est un caractère de tous les mammifères aquatiques sauf l'otarie.

Lorsqu'on la compare à ce dernier animal et aux phoques, elle semble former transition entre ces amphibies et les vermiformes. L'animal doit plonger, poursuivre sous l'eau une proie qui nage plus vite que ne pourrait le faire un quadrupède ordinaire : la nature lui donne un corps long et plat, une queue aplatie et des pieds palmés, dispositions favorables pour nager sous l'eau, et voilà du même coup la physionomie de l'animal modelée, on peut le dire, par la terre et par l'eau, puisqu'il est à la fois marcheur et plongeur.

L'otarie. — Dans l'otarie, les formes caractéristiques du carnassier terrestre se reconnaissent encore : la tête, allongée et pointue, est pourvue de petites oreilles extérieures ; les quatre membres, avec leur articulation principale, se détachent du corps, et l'animal s'en sert pour marcher lorsqu'il est à terre, mais ils sont enveloppés de peau et conformés en rames. Ici l'eau n'est plus un lieu de passage, c'est un véritable séjour hors duquel l'otarie ne pourrait vivre : les formes ellipsoïdes du pois-

son, seulement indiquées chez la loutre, s'accentuent et modèlent le corps, et lorsqu'on voit avec quelle souplesse et quelle rapidité rolaric peut évoluer dans l'eau, on comprend comment, ainsi que nous l'avons fait remarquer, il est toujours vrai de dire que, dans tous les êtres vivants, la forme indique la fonction.

Le phoque. — Chez les phoques, Foreille externe disparaît, les membres antérieurs se transforment eu nageoires, et les membres postérieurs se confondent presque avec la queue pour former une sorte de gouvernail qui ressemble à la nageoire caudale d'un poisson. L'influence du milieu agit ici plus fort; le phoque s'éloigne davantage des quadrupèdes, il est plus poisson que l'otarie. Mais s'il nage mieux, il ne peut plus, comme l'otarie, marcher sur ses membres lorsqu'il est à terre, il est réduit à se traîner à l'aide de ses nageoires.

Le morse. — Le morse, qui vit dans les mêmes conditions que le phoque, doit être mentionné ici à cause de la forme de sa tête, qui ressemble à celle des félins et qui est pourvue de deux énormes canines atteignant souvent jusqu'à deux pieds de long. Ces particularités lui donnent un aspect épouvantable. Il est d'ailleurs intéressant, au point de vue de la grandeur, par sa taille qui dépasse parfois six mètres. Il est ainsi le seul exemple d'un carnassier gigantesque, car nous avons remarqué que les animaux de cette classe n'atteignent jamais la taille des grands pachydermes et ruminants. D'ailleurs, quoique carnassier par son organisation, le morse se nourrit aussi souvent d'herbes marines que de poissons.

Insectivores. — Les quadrupèdes insectivores se nourrissent de proie vivante: à ce titre on les range parmi les carnassiers. Cependant plusieurs singes, beaucoup d'oiseaux de petite espèce, des reptiles, et enfm certains articulés, vivent d'insectes, sans qu'aucun de ces animaux présente dans ses formes rien qui les rapproche des carnassiers ou des oiseaux de proie. Nous ne trouverons pas davantage chez les quadrupèdes insectivores ces traits et ces formes caractéristiques qui nous montraient tout à l'heure les carnassiers si bien organisés pour le carnage : ici la proie est quelque chose de si faible, de si petit, qu'il n'est plus ques-

tion, pour s'en emparer, de lutte ni de ruse ; elle marche si lentement qu'elle ne peut fuir ; sa seule défense est de vivre parfois dans les terriers que certaines espèces, comme les fourmis ou les guêpes, savent se creuser ou se construire sous le sol et sur les arbres. Les plus remarquables parmi ce groupe sont: le hérisson, la musaraigne, le fourmilier. Les formes de l'insectivore expriment donc plutôt l'adresse que la force ; ses mouvements, plus de patience que d'énergie. Sa tête est plus fine que celle des carnassiers vermiformes ; sa bouche se rétrécit jusqu'à prendre, chez le grand fourmilier, l'apparence d'un tube : en effet, une bouche peu ouverte est nécessaire à l'animal pour retenir les insectes qu'il avale par centaines à la fois ; si elle s'ouvrait largement, ils s'en échapperaient dans toutes les directions,

La plupart du temps l'insectivore est un fouisseur ; il se sert de son museau et de ses pattes de devant pour déblayer les trous où se cachent les insectes : ses pattes sont donc armées d'ongles forts, son museau est aigu. Comme il cherche toujours sa nourriture au ras du sol, il a les pieds courts, et la direction générale de son échine et de son museau est plutôt penchée en avant ; cette disposition est bien marquée chez le grand fourmilier, qui d'ailleurs présente en tous points le type expressif de l'insectivore.

Les mouvements de ces animaux sont très lents, autant par suite de cette organisation qu'à raison de leur régime : les insectes dont ils vivent sont des êtres à peine visibles, qui se cachent sous, un grain de saJDle, sous un brin d'herbe, et qui malgré leur agilité relative ne peuvent parcourir dans un temps donné qu'un espace proportionné à leur petitesse : si les insectivores terrestres avaient eu des mouvements violents et rapides, ils auraient toujours dépassé ou écrasé leur proie. Voilà pourquoi l'insectivore est de petite taille ; pourquoi ses formes sont fines ; ses membres, déhcats ; ses mouvements, lents et peu développés.

A considérer ce type dans l'ensemble de ses espèces, on ne peut s'empêcher d'entrevoir une espèce d'analogie de style entre ses formes et celle des insectes, quelque chose de perçant, de menu. L'insectivore ne chasse pas, il furette. Ses mouvements ne peuvent donc avoir la suite et le développement de ceux du grand

carnassior poursuivant un seul fugitif: sa nourriture ost émiettée en des milliers de petites ])roies qu'il lui faut découvrir une à une, en recommençant autant de fois un mouvement aussi réduit, aussi faible, que peut le comporter la capture d'un insecte. De cet ensemble résulte une apparence méticuleuse, si j'ose dire, l'expression d'une activité qui s'éparpille en détail et qui ne peut s'appliquer qu'à de petits objets.

La taupe. — 11 faut considérer à part la taupe, à raison de sa conformation extraordinaire. Peu d'animaux présentent à un tel degré d'évidence et d'énergie les marques de leur destinée. Dans ce corps d'aspect si singulier, on ne tarde pas à reconnaître que tout ce qui est inutile est réduit à sa plus simple expression, et que tout ce qui peut servir est développé jusqu'aux dernières limites du possible. La taupe vit sous terre: ses yeux, qui ne lui serviraient pas beaucoup, sont réduits à presque rien; de longs membres la gêneraient, ils se raccourcissent et deviennent plus forts, le bras de levier étant plus court. Les mains gagnent en développement ce que les membres ont perdu ; elles sont énormes, armées d'ongles puissants pour fouiller le sol, et elles sont nues pour pénétrer plus facilement dans la terre, tandis que le corps, allongé en cylindre et couvert d'un poil fin et luisant, peut glisser entre les parois des galeries à mesure que l'animal les creuse. La tête est pointue et ne fait qu'un avec les épaules : c'est un soc de charrue que la taupe, douée d'ailleurs d'une force extrême, pousse devant elle, tandis que ses mains déblaient en avant et que ses pieds rejettent en arrière les déblais.

Une espèce de rongeurs, le rat-taupe, est organisée d'une façon analogue et présente une grande analogie de formes et d'habitudes avec la taupe. Ces deux animaux peuvent être considérés comme types des fouisseurs ou animaux souterrains qu'on trouve mêlés parmi les classes les plus diverses de la zoologie. Tous offrent le même aspect de force ramassée, de vigueur exceptionnelle dans les membres, qui leur donne un air de famille, on peut même dire une expression commune.

Les rongeurs. — Ce qui caractérise les rongeurs, c'est: la grosseur de la tête ; la grandeur, la saillie et la position latérale des yeux ; l'étroitesse du museau ; la brièveté du cou ; la petitesse

des bras ; la grosseur des cuisses. Toutes ces proportions sont commandées par la manière de manger de ces animaux, qui rongent leur nourriture, c'est-à-dire la déchirent par petits morceaux et l'arrachent en tirant à eux. Pour pouvoir exécuter ce mouvement, il leur fallait une tête d'un certain poids et un cou court pour lui imprimer ces saccades violentes, courtes et répétées; il leur fallait de plus beaucoup de poids en arrière pour servir de point d'appui à ce mouvement. Enfin la mâchoire inférieure des rongeurs s'articule horizontalement d'avant en arrière et se meut ainsi que le piston d'un corps de pompe, de sorte que leurs dents marchent comme des limes sur les objets qu'elles rongent.

Tels sont les principaux caractères zoologiques des rongeurs, et qui leur donnent un air de famille assez homogène. Nous remarquerons seulement que les kanguroos, et en général la plupart des marsupiaux, que certains insectivores comme la musaraigne, leur ressemblent d'une manière frappante et se rapprochent d'eux sous le rapport des formes extérieures et même des habitudes.

Quoi qu'il en soit les rongeurs, tels qu'ils sont classés par la zoologie, nous offrent quatre types bien marqués et bien distincts, représentés par le rat, le campagnol, le castor et le porc-épic. On a vu que nous avons classé à part les lépusiens et les gerboises.

Le rat. — Le rat, dont la souris n'est que la réduction, est plutôt un Carnivore et un omnivore qu'un rongeur. Il est vigoureux, rapide à la course, rusé, prudent, prévoyant, et à l'occasion sait se défendre avec courage même contre le chat ou le chien. 11 attaque les animaux vivants, grimpe aux arbres pour y poursuivre les oiseaux ou dévorer leurs œufs. C'est donc un animal beaucoup plus énergique, beaucoup plus entreprenant, que les autres rongeurs, aussi sa tête est plus fine, plus aiguë, ses doigts sont plus indépendants, il est plus souple et plus fort que les autres rongeurs.

Le campagnol. — Le campagnol n'est point Carnivore ; c'est un dévastateur de récoltes, et de plus, ce qui le rend aussi redoutable qu'intéressant, il émigré par troupes innombrables et se transporte

ainsi h des cinq ou six conts lieues de distance, de l'Asie méridionale au Kanistcliatka. Cet animal est moins vigoureux, moins élancé, que le rat ; ses quatre membres sont plus égaux, et sa tète surtout est moins line et moins intelligente.

Les castoriens. — Le castor et le myopotame sont des plongeurs, des constructeurs ; ils se nourrissent d'écorce d'arbres. La physionomie de ces animaux est caractéristique, leurs mouvements, surtout ceux des mains, sont très expressifs. Ce qui frappe en eux, c'est leur air rétléchi.

Les naturalistes ne semblent pas leur accorder beaucoup d'intelligence, se fondant sur un indice qui, il faut en convenir, ne trompe guère, c'est-à-dire sur le peu de développement de leur cerveau : ils considèrent que l'instinct seul les dirige dans leurs constructions. En réfléchissant bien, en effet, il est difficile de mesurer l'intelligence des animaux aux travaux qu'ils exécutent, car à ce compte-là non seulement les abeilles, les fourmis, mais les guêpes, mais les termites, et tous les insectes qui savent se creuser des galeries ou des établissements sous l'écorce des arbres pour y vivre en commun, seraient plus inteUigents que le singe, que le chien, que le cheval, qui ne savent rien faire de semblable.

Quoi qu'il en soit les castoriens sont de tous les rongeurs ceux dont la physionomie est le plus intelligente.

Leur forme, qui indique des animaux plongeurs, les rapproche des loutres ; mais la queue aplatie du castor donne à cette espèce un aspect très particulier.

Le porc-épic. — Enfin, par les piquants dont son dos est hérissé, le porc-épic se rapproche du hérisson et de l'échidné, et pourrait former avec ces trois animaux un groupe absolument sans analogue dans la nature si les poissons épineux et les oursins n'existaient pas. Par la forme de sa tête et de son corps, le porcépic ressemble parfaitement aux rongeurs, mais lorsqu'on le rapproche des animaux que nous avons nommés, il est difficile de ne pas croire qu'il y ait entre eux quelque nécessité particulière de défense commune à tous, et dont l'analogie nous échappe : mais en tout cas il est certain qu'au point de vue de la physionomie le rapport est évident. Ce système tout particuliei' d'arme-

ment, qu'on retrouve d'ailleurs dans les arbres et dans les fruits épineux, est un des signes d'expression les plus manifestes^ les plus littéraux, dont la nature se soit servie pour marquer sa protection sur certains êtres apparemment trop faibles dans le combat de la vie, et c'est ainsi qu'à côté de leurs congénères abandonnés aux hasards de cent rencontres mortelles, le hérisson, le porc-épic et l'échidné, peuvent se promener au milieu de leurs ennemis avec autant de sécurité que des gens qui, seuls de toute une foule inondée par une averse, auraient des parapluies.

Le tatou et le pangolin. — Le tatou et le pangolin, bien qu'appartenant à l'ordre des édentés, ont les plus grandes analogies de forme avec les petits insectivores dont nous avons esquissé la physionomie ; comme eux ils sont lents dans leurs mouvements, et leur régime de nourriture est à peu près le même. Mais le tatou et le pangolin ont de plus un caractère tout exceptionnel dans la cuirasse dont ils sont revêtus, et qui consiste en plaques chez le tatou et en écailles chez le pangolin. Les observations que nous avons faites au sujet du porc-épic et de ses analogues peuvent s'appliquer à ces deux animaux, sauf la disposition particulière de la cuirasse qui les protège sans les armer.

Le paresseux. — Le paresseux est le type d'un genre d'édentés qui, par l'ensemble général de leurs formes et leur habitude de vivre sur les arbres, se rapprochent des singes. 3Iais ils s'en éloignent par l'excessive lenteur de leurs mouvements et leur peu d'intelligence. La petitesse extrême de leur tête et la conformation grossière de leurs pieds, qui ne sont que des crochets, leur donnent un air stupide, qu'augmentent encore la consistance ébouriffée et la couleur confuse de leurs longs poils. Lorsqu'ils sont immobiles à terre, ils se confondent si bien avec les feuilles sèches, qu'on peut considérer leur pelage comme une sorte de déguisement que la nature leur a donné, faute de meilleure protection, pour se dérober aux yeux de leurs ennemis.

Ainsi voilà trois groupes d'importance à peu près égale, vivant à peu près de même, qui jouent des rôles de même taille dans le drame de la vie universelle, et tandis que l'un est hérissé de dards, l'autre, cuirassé d'une carapace, le dernier n'a pour défense que la couleur équivoque de son poil. C'est là un de ces

3ltO LA PHYSIONOMIE GOMPARÉK

mystères comme il y en a tant dans la nature, el qui dépassent la portée de notre science : tout ce que notre esprit peut en faire, c'est d'y rêver.

Les pachydermes. — La zoologie réunit sous le titre commun de pachydermes des animaux de physionomie très différente. Ce qui les distingue à première vue de ceux que nous avons étudiés jusqu'ici, c'est d'abord la moyenne de leur taille, car quelques-uns sont les plus grands quadrupèdes terrestres, et aucun ne se réduit à la petitesse des carnassiers ou des rongeurs tels que la musaraigne et la souris. Une seule espèce, le daman, est de la taille d'un lapin. C'est parmi eux que se trouvent les animaux les plus puissants de la création, et qui par leur masse, leur force et leur armement défensif, semblent institués pour travailler en paix à la destruction des énormes végétaux dont ils se nourrissent.

L'éléphant, le rhinocéros et l'hippopotame, sont les types principaux de ce groupe de géants herbivores.

Avec une taille moins élevée, et différant d'eux par la légèreté de leurs membres et par leurs formes qui les rapprochent des ruminants, le cheval, l'âne, le zèbre, l'hémione, l'onagre, forment un groupe très homologue et très tranché d'animaux ayant tous les doigts enfermés dans un sabot unique, et qu'on appelle sohpèdes.

Quelques différences que présentent par là les deux groupes des pachydermes, ils ont un caractère physionomique commun par oij ils se distinguent tous ensemble des ruminants qui les suivent et des autres animaux qui les précèdent, c'est la conformation de leur nez et de leur bouche. Ces deux parties sont chez eux très détaillées, très mobiles ; la peau eu est tendre et sensible, et depuis la trompe de l'éléphant et du tapir jusqu'au boutoir du sanglier, on voit que le nez est une partie favorisée dans leur organisation. Il en est de même des lèvres, qui sont souples et charnues. Dans le groupe des solipèdes, les naseaux et les lèvres ont également une mobilité qui ne se retrouve que dans les carnassiers et les singes.

Un des caractères généraux de cette classe, c'est que la masse du ventre est également répartie sous le corps et le thorax plus

développé que cette partie, tandis que cliez les ruminants le ventre est beaucoup plus gros que le thorax et forme, près des cuisses, un renflement sensible.

Enfin, chez les pachydermes, les quatre membres sont de force égale, et l'égalité se marque par la largeur et la carrure du poitrail.

Malgré tout ce que leur grandeur et leur force peuvent leur donner d'imposant, les pachydermes ouvrent dans réchelle des êtres une série inférieure à celle des animaux que nous avons précédemment décrits'. C'est que désormais, chez eux comme chez toutes les autres espèces qui les suivent, les membres ne sont plus que des jambes ; les bras ne peuvent servir à rien qu'à la marche, ils n'ont ni mouvements ni expression propres, et cela seul suffît pour ôter à leur physionomie les effets variés que la coopération plus ou moins étendue des bras avec la tête donne aux quadrumanes, aux carnassiers et aux rongeurs. De plus, leurs mouvements étant plus simples et ne s'appliquant qu'à la marche ou à la course, le corps tout entier est moins souple, et l'expression générale en est plus uniforme. Ils peuvent nous surprendre, les uns par la terrible énormité de leur masse, les autres par l'élégance et la noblesse de leurs formes, mais ce ne sont là que des effets d'ensemble, et on chercherait en vain chez eux ces expressions délicates et variées que le singe, le rongeur, le félin, peuvent produire grâce à l'indépendance et à la mobilité de leurs bras, de leurs doigts, et qui s'accentuent et se détaillent encore par les mouvements concertants de la tête, du corps et de la queue.

L éléphant. — Tout dans l'éléphant contribue à donner à cet animal une physionomie extraordinaire : sa taille gigantesque, sa couleur sombre, l'épaisseur de sa peau, ses jambes massives comme des colonnes, suffiraient à le mettre hors de pair. Mais il possède encore une trompe qui est un véritable membre supplémentaire ; ses oreilles dépassent de beaucoup en grandeur celles de tous les autres animaux ; ses défenses sont d'une telle longueur et d'une telle force qu'on peut aussi les considérer comme un organe exclusivement propre à cette espèce ; enfin ses jambes de derrière se plient dans le même sens que celles de devant, de sorte qu'elles ressemblent à celles d'un homme.

;iî)H LA l'HYSIONOMIE COMPARÉK

Bien que l'aspect d'un ('léphant isolé suffise à donner une idée assez imposante de ce monstre, ce n'est rien en comparaison de ce qu'on éprouve lorsqu'on voit plusieurs éléphants réunis en troupeau et travaillant sous la conduite de leurs cornacs. On a pu jouir de ce spectacle au Jardin d'acclimatation, oij une douzaine de ces animaux étaient excercés chaque jour à transporter d'un lieu à un autie des pièces de charpente. Un de ces éléphants, pour sa part, portait, à l'aide d'une corde accrochée entre ses mâchoires, un tronc d'arbre de quinze cents kilogrammes.

Ces exercices formidables, où ils font voir autant d'adresse que de force, étaient bien faits pour confirmer l'idée de puissance qu'expriment si bien les formes et la grandeur de ces animaux. Mais ce qui saisissait encore davantage, ce qui les montrait dans toute leur énormité, c'était leur repos après le travail, lorsque leurs cornacs, les ayant réunis au milieu de l'enclos, les faisaient coucher les uns près des autres. Rien ne peut rendre la puissance et le poids de ces masses noires s'abaissant doucement sous la main des conducteurs, de ce ventre énorme roulant peu à peu, de ces membres, gros et raides comme des troncs d'arbre, s'étendant avec lenteur, de cette tête enfin tombant lourdement, la trompe allongée. Lorsque tous avaient fini de s'écrouler, ils formaient comme une montagne, et la foule des curieux, qu'on voyait au loin en arrière, avait l'air d'une rangée de fourmis.

Le développement des sinus frontaux et la grosseur de la tête donnent à l'éléphant un air d'intelligence et de sagesse réfléchie que la pesanteur de ses mouvements semble encore confirmer. Mais c'est surtout la trompe qui lui fait une physionomie unique. Ce membre, s'allongeant et se tordant de cent façons à la place où tous les autres animaux n'ont qu'un nez à peine distinct de la face, bouleverse toutes les notions que nous nous sommes faites sur la figure des bêtes, et il n'est pas étonnant que certains esprits simples l'aient pris d'abord pour une queue. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on s'est habitué à cet aspect insolite, l'adresse et l'intelligence se marquent si merveilleusement dans les évolutions de la trompe, qu'on finit par trouver à cette machine bizarre une véritable expression.

A part cette singularité, les formes de l'éléphant, la lenteur et

la lourdeur de ses mouvements, la grosseur de sa tête, ses dépenses, la brièveté de son cou, la courbure énergique de son dos et la grosseur de ses pieds garnis d'ongles puissants, réalisent au point de vue de l'expression une véritable épure de ce que doit être un animal destiné à vivre de grands végétaux, à en briser les plus fortes branches, et à chercher sa vie à travers les fondrières, les bambous, les lianes, les épines. Entre son organisation et celle des herbivores ordinaires il y a la même différence qu'entre les deux modes de pâture : ceux-ci paissent l'herbe ; lui, il arrache les arbres par morceaux et les mange.

L hippopotame. — L'hippopotame est le plus hideux des pachydermes, et l'énormité de sa taille augmente encore l'horreur de son aspect. Ce qui le caractérise surtout, c'est le développement monstrueux de son mufle : quand il ouvre sa gueule c'est un gouffre. Tout dans cet animal exprime au plus haut point la força et la brutalité. Cet effet est produit dans la tête par la prédominance de la face sur le crâne, qui est très réduit ; il se confirme par le ballonnement général de toute la masse du corps, qui semble enflé et prêt à crever, par l'épaisseur de la peau, noirâtre au-dessus et couleur de chair vive en-dessous, par la lourdeur et la grossièreté des membres. Les mouvements de ce corps épouvantable sont bien d'accord avec sa conformation. Le caractère de l'animal ressemble à sa physionomie : l'hippopotame est un animaL stupide et féroce, qui dévaste et écrase tout ce qu'il touche, et qui vit toujours vautré dans la boue lorsqu'il ne plonge pas sous l'eau des rivières.

Le phacochœre. — Un pachyderme de la même classe, le phacochœre, est construit sur le même plan que l'hippopotame, et sa tête est faite à peu près de même. Mais cet animal est seulement de la taille d'un sangher, son corps est moins tuméfié, ses jambes sont plus fines, et ces modifications suffisent pour changer dans une grande mesure l'effet de sa physionomie. Il est intéressant de rapprocher cet animal de l'hippopotame, pour montrer comment une diminution dans la masse et dans quelques détails de forme suffit pour rendre très différente l'expression de deux animaux dont l'un n'est que la réduction de l'autre.

Le tapir. — Le tapir, qui ressemble au cochon, en diffère par

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le prolongement de son nez en l'orme de trompe. Chez cet animal les formes sont plus fines, les parties de la lète plus distinctes, aussi sa physionomie devient-elle beaucoup plus intelligente, et dans l'amincissement du garrot et de l'encolure on voit poindre une analogie avec les formes du cheval. Le tapir est d'ailleurs un animal doux, intelligent, et même tellement affectueux lorsqu'on l'a apprivoisé, qu'il en devient importun.

Le cochon. — Le cochon est, au point de vue des formes, un tapir dont on aurait aplati la trompe pour la transformer en groin. Cet animal est assez connu, soit à l'état sauvage comme sangher, soit à l'état de porc domestique, pour qu'il soit inutile de présenter ici l'analyse de sa physionomie. Le sanglier, qui vit en troupes, est un animal violent, mais tout aussi inteUigent que les autres. Le cochon, dans l'état où on le met afin d'en tirer profit pour l'alimentation, est une bête abrutie et monstrueuse, dont on s'est toujours plu à faire l'emblème des penchants les plus grossiers et les plus vils. Mais, tel qu'on le prend là, c'est un être déformé, et le lard dont on le bourre accuse bien plus la gourmandise de l'homme que la sienne propre, car si on ne le confinait pas pour le forcer à manger outre mesure, il ne se gorgerait pas de nourriture, il mangerait à sa faim comme son congénère le sanglier, et ne serait ni plus laid ni plus stupide que tant d'autres animaux.

Le pécari et le babiroussa. — Ces deux animaux, par exemple, sont du même genre que lé cochon, ils ont à peu de chose près la même forme, avec plus de finesse dans les membres et dans le museau ; ils ne sont guère moins élégants que certains ruminants, et nous croyons utile de les indiquer ici pour montrer comment, par quelques retouches graduellement accentuées, la nature peut, avec le même type, faire passer l'expression animale du dernier terme de l'horreur à une physionomie presque douce.

Le rhinocéros. — Le rhinocéros est l'un des trois monstres de l'ordre des pachydermes. Sa taille dépasse celle de l'hippopotame et approche de celle de l'éléphant ; comme ces deux animaux il est couvert d'une peau noire et épaisse et ses membres sont d'une énorme grosseur : sous ces rapports, il présente de même l'aspect de la force massive et brutale. 3Iais ce qui le caractérise en

propre, c'est d'abord la disposition de sa peau, que des plis partagent régulièrement en trois plaques, de sorte que ses épaules, ses flancs et sa croupe, semblent caparaçonnés d'une armure noire ; de plus, sa tête est d'une forme bizarre : le front est brusquement rétréci, déprimé, et sur le nez s'élève une corne conique et recourbée en arrière, qui ressemble à une griffe colossale ; quelques espèces ont même deux de ces cornes placées l'une derrière l'autre. La lèvre supérieure s'allonge, descend et se recourbe en pointe, et toute la masse de la tête est déprimée latéralement. Tous ces traits donnent à la tête du rhinocéros un style busqué et crochu dont l'effet est vraiment épouvantable ; cette énorme bête, à la fois cuirassée et armée, ressemble à une machine de guerre toujours prête à l'attaque. Le caractère et les mœurs de l'animal sont en parfait rapport avec ces signes de violence : les rhinocéros sont des animaux grossiers et féroces, d'une force extraordinaire, et il est dangereux pour l'homme de les rencontrer.

Les solipèdes. — La forme plus prismatique de la tête, le développement du poitrail, la longueur et l'épaisseur de l'encolure, le poil qui couvre la peau et s'allonge en crinière sur le cou, enfin la forme du pied, qui consiste en un sabot unique, distinguent nettement les solipèdes des autres pachydermes. Ce genre comprend le cheval, l'âne, le zèbre, l'hémione, le couagga et l'onagre. Tous sont de grande taiUe, sauf quelques petits ânes dégénérés qu'on trouve en Sicile et qui ne sont guère plus gros qu'un chien de garde.

A part la différence de forme de leurs pieds, ils ressemblent fteaucoup à certains ruminants tels que les antilopes, mais lorsqu'on les observe en détail, on voit que leur poitrail est plus large; que leur ventre est moins développé en arrière; qu'ils n'ont pas de fanon entre les jambes de devant ; que leur encolure est plus élevée, plus épaisse à sa jonction avec l'épaule; que leur train de derrière n'est pas plus large que le train de devant; que leur tète est plus grosse et plus longue; que leurs yeux sont plus grands et plus animés; que leurs narines sont plus ouvertes, mieux séparées, et formées d'une espèce de cornet tubulaire et mobile ; que leur lèvre supérieure n'est pas fendue ; que tout leur chanfrein est dépourvu de poils.

/iOi LA PHYSIONOMIE COMPARÉK

Le cheval. — Celle comparaison avec les lumiiiants qui leur ressemblent suffit à elle seule pour mettre en évidence les caractères pliysionomiques du ciioval et de ses congénères. Le cheval est sans doute un herbivore, sans doute ses quatre membres sont, comme chez les herbivores, exclusivement affectés à la marche, mais c'est un herbivore supérieur. 11 est supérieur, d'abord parce qu'il ne rumine pas; sa digestion se fait d'un seul temps, il n'est pas obligé d'emmagasiner dans son estomac des provisions de nourriture pour les digérer plus tard. 11 l'est par la délicatesse plus grande de sa bouche, qui lui permet de mieux choisir sa nourriture, sans compter que cette bouche est un organe de tact plus sensible. Il l'est par la respiration, parce que ses poumons, n'ayant pas à partager avec quatre estomacs la capacité du corps, sont plus développés, et sont alimentés d'ailleurs par des narines plus larges. Il l'est enfin parce que, dans l'ensemble de sa structure, les parties antérieures, tête, cou, épaules et poitrail, prédominent sur les parties postérieures : or, nous avons vu se vérifier constamment ce principe que la supériorité d'un animal est en proportion directe du rôle que jouent chez lui la tête et les membres antérieurs.

De tous ces caractères, il résulte que Factivité de la vie et des mouvements du cheval est à l'avant du corps, et cela est si vrai que c'est à la force et à la belle disposition de l'encolure, du garrot, du poitrail, des bras et des flancs, qu'on juge de la force et de la valeur d'un cheval de service, et il est rare qu'un cheval ayant ces parties bien conformées ait le reste défectueux.

C'est aussi la prédominance des parties antérieures, la concentration en avant de l'activité et du mouvement, qui donnent au cheval cette allure fière et généreuse si bien peinte par Buffon. Le caractère de l'animal, son ardeur, son émulation, son courage, n'ont pas été exagérés par ce grand observateur: nous pouvons tous leconnaître chaque jour la ressemblance du portrait qu'il en a tracé.

Grâce aux soins qu'on apporte depuis tant de siècles à ses croisements, à son élevage et à son dressage, le clu'\al est devenu un des |)lus beaux animaux de la terre, et comme il est en même temps un des auxiliaires de riiomme, l'art et la poésie,

en reproduisant son image, en décrivant avec enthousiasme sa figure, son caractère et ses mouvements, l'ont fait rayonner d'une gloire presque humaine,

Soit par suite de la continuelle association d'idées qui depuis tant de siècles unit dans notre esprit le cheval avec le cavalier, soit par un effet de l'habiUide de nos yeux qui nous les fait voir si souvent comme incorporés ensemble, soit encore par la liaison qui s'établit entre les mouvements de l'homme et ceux du cheval qui le porte, on ne peut s'empêcher d'entrevoir dans cet animal une espèce d'affinité de formes avec les nôtres. 11 semble que le centaure des anciens ait été imaginé pour donner un corps à cette idée.

Quoi qu'il en soit, il y a du moins un fait bien certain et que chacun peut vérifier cent fois le jour dans les rues de Paris, c'est l'étonnante diversité de type et d'expression des chevaux: leur physionomie se modèle, on peut le dire, sur leur genre de servitude, au point que positivement on peut reconnaître chez eux autant de conditions sociales que parmi les hommes : tel maître, tel cheval.

Il y a d'ailleurs dans les mœurs de cette race de grands rapports avec celles de l'homme : les chevaux sauvages sont de véritables tribus guerrières vivant sous la conduite d'un chef et sous une discipline rigoureuse : c'est cette habitude de l'obéissance et de l'union qui les a rendus si dociles à l'homme et si aptes à se ranger en attelages ou en escadrons, et il est possible que ces propriétés sociales donnent à leurs mouvements, et par suite, h leur pliysionomie, je ne sais quoi de collectif qui se retrouve vaguement dans la physionomie humaine.

Les autres espèces de ce groupe, avec une taille inférieure à celle du cheval, ont à peu près les mêmes formes. Les principales différences qui les distinguent sous ce rapport sont: la tête plus grosse, le corps plus court, la croupe moins large et plus tombante, les oreilles plus longues; leur crinière est courte et laide, et leur queue n'a qu'une houppe de poils à l'extrémité. (les modifications donnent à leur corps des proportions plus grêles.

Le zèbre. — Le zèbre et le daw, dont la robe est rayée de

104 LA PHYSIONOMIE COMPAUÉK

barres noires, présentenl une pljysiojiomic iraulaiit plus singulière (pie ces animaux, si diflerenls du ligre royal, se ti'ouvenl •linsi porter la livrée du plus terrible ties carnassiers. Ce bai'iolage fait le même elt'et ([ue sui' le tigre, il défigure l'animal, qui devient par là moins intéressant sous le rapport de l'expression.

Les rioninants. — L'ordre zoologique des ruminants est peutêtre le plus liomogène et le mieux déterminé de tous, paice qu'il a ponr principal caractère la l'acuité de ruminer. Ce caractère se traduit extérieurement par un trait de pliysionomie non moins tranché, qui se retrouve chez tous, et les distingue, au premier coup d'œil, des espèces que nous avons étudiées jusqu'ici: ce trait, c'est le développement du ventre. Ce détail de structure en entraîne forcément d'autres. L'échiné, ayant à porter un poids plus considérable, devient plus forte, moins flexible; le centre de gravité étant reculé en arrière, le train de derrière devient le principal support, et le train de devant, se trouvant allégé;, est relativement moins fort. En même temps, l'estomac occupant plus de place, les poumons en perdent et sont moins développés. Le cou, s'appuyant sur une poitrine étroite, devient plus grêle, et comme il lui faut cependant assez de longueur pour atteindre à terre, la tête diminue, sans quoi ce cou mince ne pourrait la porter. Par suite des mêmes raisons, le poitrail est étroit.

Le ruminant est donc un animal inférieur aux pachydermes, parce que chez lui la tête, le cou et les membres antérieurs, sont encore moins actifs : lorsqu'on le considère dans son ensemble, on voit du premier coup d'œil que le foyer de la vie est là oii la masse principale est accumulée, dans l'estomac : la digestion est évidemment chez lui la fonction prépondérante.

Les détails confirment celte vue d'ensemble. Les yeux sont écartés, troubles, sans regard; le mufle est épais, empâté; le nez est engagé dans la masse, les narines ont peu d'ouverture, peu de mouvement; la lèvre supérieure est fendue, arrondie, couverte d'une peau grossière ; les oreilles sont molles et épaisses. La peau du cou, lâche en dessous, forme chez presque toutes les espèces des plis et des fanons ([ui donnent au poitrail une sorte de mollesse.

Les pieds des ruminants sont toujours fourches. On^'bp'^'ï^-^»"^

portent une crinière sur la tête, le cou et les épaules, comme le bison, ou seulement au poitrail, comme l'élan. Sauf les chameaux, les lamas, les vigognes et les clievrotains, tous les mâles, et même, chez certaines espèces, les femelles, sont armés de cornes ou de bois qui donnent beaucoup de caractère et d'élégance à l'aspect général du corps. Quelques espèces de moutons ont quatre et cinq cornes.

Sous le rapport de la taille, cet ordre, ainsi que nous l'avons rappelé précédemment, offre peut-être les plus grands écarts de toute la classe des mammifères, puisqu'à côté de la girafe et du chameau elle comprend le tragulus javanicus, qui est à peine plus gros qu'un rat.

Pour ce qui est du régime, les ruminants sont le seul ordre 011 toutes les espèces soient herbivores, et uniquement herbivores, tandis que dans toutes les autres classes on trouve, malgré l'identité d'organisation, des régimes divers.

L'intelligence de ces animaux est obtuse, et en général d'autant plus épaisse que l'animal est plus lourd ; chez les races élégantes et légères elle ne s'élève pas au-dessus de l'instinct de la conservation et de la nourriture. Cependant, si on en juge par la masse et la forme, les grands ruminants ont un aspect de stupidité, tandis que les proportions délicates et gracieuses des cerfs, des chevreuils et des gazelles, semblent indiquer une intelligence plus vive. En tout cas les grands ruminants sont de caractère violent et sauvage, tandis que les petits s'apprivoisent facilement et deviennent afTectueux.

On peut ramener toutes les espèces de ruminants à quatre lypes principaux qui sont: le chameau, le cerf, la chèvre et le bœuf.

Lorsque nous aurons analysé ces quatre types, nous aurons donné une idée suffisante de la physionomie de l'ordre entier.

Le chameau. — Le chameau est, si l'on tient compte de la masse totale de son corps, le plus grand des ruminants, car son cou, s'il était tendu verticalement, serait presque aussi long que celui de la girafe, et son corps est beaucoup plus gros que celui de cet animal.

La courbure de son cou, qui est une disposition unique parmi tous les mammifères, donne tout d'abord au chameau un profil singulier, accentué encore par le contraste de la bosse convexe dont son dos est charge'. La courbure du cou, en doiniant plus de force de résistance à cette partie, permet un grand développement de la tète, qui est longue, et plus grosse que dans aucune espèce de ruminants. Les jambes présentent aussi un aspect et des dispositions exceptionnelles : elles sont si longues et si haut fendues, que la masse du ventre paraît étranglée aux aines et aux aisselles et se ballonne brusquement en dessous, tandis que le dos, surmonté de sa bosse, double encore cet effet. Les jambes et les cuisses sont grêles par le haut, tordues et noueuses à partir du genou et du talon, et les pieds, largement fendus, sont grands et plats.

La tête est d'un caractère imposant et original: elle surpasse en expression celle de tous les ruminants, et même celle du cheval. Le rengorgement du cou y donne un air de fierté ; elle est longue, busquée; les arcades sourcilières sont excessivement saillantes, d'oii se produit beaucoup de profondeur au regard; la lèvre supérieure, très longue, très mobile, a quelque chose de gourmé, de dédaigneux.

La démarche de ce bel animal, réglée par la longueur de ses jambes et de son cou, est solennelle ; c'est un balancement de tout le corps sur un rythme large et régulier, comparable à celui d'un navire, à telles enseignes que certaines personnes voyageant à dos de chameau éprouvent les accidents du mal de mer.

Le chameau est un animal exclusivement domestique; on n'en connaît point à l'état sauvage, et si haut qu'on remonte dans l'histoire ou dans les traditions, on le trouve toujours associé aux tribus nomades de l'Orient et de l'Afrique. Son obéissance, sa force, sa patience et sa sobriété, ont fait de lui un auxiliaire sans lequel l'homme n'aurait jamais pu s'aventurer dans les solitudes.

Le nom de « vaisseau du désert >>, que lui on! décerné les Arabes, forme îi lui seul un hymne de reconnaissance où la physionomie, les services et, j'ose le dire, la poésie, de ce no-

ble animal, sont peints clans une seule image. Qu'on veuille b.ien me permettre de répéter ici ce que j'ai dit à ce sujet dans un autre ouvrage, et qui n'est que l'analyse de ce portrait :

« Mais sur les mêmes bords de cet océan de sable où il avait jeté l'Arabe, Dieu a conduit le chameau : il lui a donné, avec un soin et une prévoyance admirables, tout ce qui manque à l'homme pour traverser la mer de sable, pour en affronter les tempêtes : il l'a vraiment armé et gréé comme un navire de long cours ; il a effilé sa tête, allongé son cou, amaigri ses jambes, qui peuvent couper dans le vent, et donné à son corps une masse énorme capable d'y résister ; il lui a fait des pieds garnis d'une large semelle et qui ne s'enfoncent pas dans le sable; il a abrité profondément ses yeux sous leurs orbites pour les préserver du soleil, et largement ouvert ses narines afin de lui permettre de respirer d'un seul coup ; il a construit sa surface suivant des plans déclives où les rayons du soleil et les vagues du vent ne peuvent frapper que de biais; il lui a donné la force, la vitesse, l'obéissance, le courage, la patience, la sobriété ; enfin il a creusé dans ses flancs des magasins où s'entassent des fourrages, et des réservoirs où se conservent des provisions d'eau.

» L'esthétique du chameau peut se résumer ainsi : au physique, tout en lui est bâti et disposé pour supporter un poids venant d'en haut. Son aspect général est celui d'un portefaix qui s'arc-boute et courbe le dos ; qui fléchit un peu, baisse le cou, mais relève la tête et, une fois la charge bien assise, marche. Et comme le chameau porte sa part de ce fardeau de la vie qui pèse sur tous les êtres vivants ; comme cette part est lourde parce qu'il vit dans des pays désolés, ses traits et sa physionomie portent l'empreinte auguste et sacrée de l'énergie et de la patience dans la misère, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus beau et de plus rare dans le monde moral. » [Zoologie morale, 2" partie, p. 44).

La vigogne, le lama et l'alpaca, avec des formes moins caractérisées, peuvent être considérés comme des réductions du chameau à cause de la longueur de leur cou et de la forme de leur tête : mais ils ont beaucoup moins d'expression, tant à cause de

i08 LA PIIYSIONOMIK COMl'AHKK

rabaissement de leur laillr ([uii cause de la simplicité de leurs formes.

La girafe. — Tout extraordinaire que paraisse d'abord le corps de la girafe, il se rapproche beaucoup de celui du chameau par la longueui- et la maigreur des jambes ; la tête, par le déxeloppement de la lèvre supérieure, ressemble assez à celle du mène animal, et si |)ar la pensée on abaissait et recourbait son cou, on verrait que la girafe n'est guère qu'un chameau redressé et allongé. La longueur et l'allongement vertical de ce cou, la disproportion entre le garrot et la croupe, et par-dessus tout l'excessive petitesse de la tête, donnent à la girafe un air de niaiserie très caractéristique ; elle fait penser à l'autruche, elle a même une vague ressemblance avec un grand oiseau qui ten- (•rait le cou. Ce mouvement et la petitesse de la tête font cet clfet chez tous les animaux où on l'observe, et c'est vrai même de Ihomme.

Quoi qu'il en soit, la physionomie de la girafe présente un mélange de bizarrerie et de grâce qui mérite une mention particulière, car elle nous montre l'application amplifiée de nos principes généraux d'expression. Elle est bizarre parce que, les parties de l'animal étant entre elles dans des proportions inusitées, tous les mouvements présentent des effets inattendus ; elle est cependant gracieuse, d'abord parce que tout ce qui se développe en longueur est en général gracieux, ' et puis parce que des membres longs ont des mouvements plus souples, plus réguliers et plus harmonieux.

Le genre cerf. — Le cerf, le daim, le chevreuil, l'élan et le renne, forment un groupe caractérisé par une ramure plus ou moins développée qui tombe et se renouvelle chaque année. Ces animaux, qui sauf ce caractère ressemblent d'ailleurs beaucoup aux antilopes, sont pour la pluj)ai't d'une forme élégante et légère. Leur course, et c'est le principal trait de leur pl^sionomie active, se compose d'une suite de bonds où l'animal s'enlève des quatre pieds à la fois comme s'il rebondissait sur une surface élastique. Le chevreuil est le plus gracieux de tous et peut rivaliser avec la gazelle.

L'élan. — l*ai' sa taille souvent supérieure à celle du cheval,

l'élan tient le premier rang dans ce groupe. Il s'y distingue d'ailleurs par le développement excessif du garrot, par la force et la brièveté de son cou, et par le caractère marqué des traits de sa tète, qui est surmontée de bois énormes formant deux grandes empaumures dentelées au bord antérieur. Sa gorge est garnie dune crinière de longs poils. Tous ces traits, et la grandeur de sa taille, composent h l'élan une figure gigantesque et trapue ; il n'est pas de ruminant qui ait autant que lui l'air étrange et sauvage. Comparé aux autres cerfs, il semble se dresser comme un survivant d'une race faite pour vivre dans le milieu redoutable des temps primitifs. Et de fait, réduite à un petit nombre d'individus réfugiés au fond de quelques forêts de l'extrême nord, cette race paraît destinée à disparaître avant un siècle.

Le renne. — Quoique les formes du renne tiennent le mdieu entre celles du cerf et celles de l'élan, cet animal a une physionomie toute spéciale qui lui est imprimée par le climat rigoureux où, parmi les neiges et les tempêtes des régions polaires, se passe sa pauvre existence. Le renne, comme le Lapon qu'il aide à vivre, est un des malheureux de ce monde, et on voit vraiment sur tout son être l'accablement sous le fardeau de la vie.

Il faut voir le renne en troupeau, dans son climat, au miUeu de ces paysages, dont les lignes simples s'accordent si bien avec les formes primitives des races qui les habitent.

Ainsi vu d'ensemble et en masse, il offre dans tous ses traits un caractère de force et de persévérance marqué avec une énergie singulière par le développement puissant du poitrail et du garrot, par la courbure et la brièveté des reins, par la vigueur et les nodosités de ses fortes jambes que supportent des pieds larges et bien fendus. Comme tous les êtres qui peinent beaucoup, il a le cou gros, court et enfoncé dans les épaules. Sa tête, plus longue et plus large que celle du cerf, a une physionomie moins vive, empreinte delà sévérité mélancolique que donne une vie durement achetée par le travail.

Les antilopes, les clièvres et les moutons. — Quoique le genre nombreux des antilopes présente tantôt beaucoup de ressemblance avec les cerfs, et tantôt se rapproche des chèvres ou des bœufs,

la li^gèreté de leurs formes, la nalure des cornes creuses dont leur front est arm6, les assimilent plus génc'iralemcnt aux chèvres et aux moutons. La gazelle, le chamois, le gnou, les chèvres, le moutlon, ne sont que des variantes du même type d'animaux maigres, à flancs élroils, à membres minces, à tête fine, qui tous, sauf les différences de taille et de cornes, ont à peu près les mêmes habitudes, le même régime, et par conséquent la même physionomie. Nous arrivons d'ailleurs aux derniers des mammifères, à ceux dont la vie se rattache le plus immédiatement h la terre, et sauf cette différence que ceux qui vivent sur les rochers et sur les montagnes ont dans les mouvements et dans le caractère quelque chose de plus rustique et de plus animé, tous ensemble, y compris le mouton qui est une des plus sottes bêtes de la création, ne forment qu'un troupeau sans grand intérêt au point de vue de la physionomie.

Le genre bœuf. — L'aurochs, le buffle, le gyafl, le yack, le zébu, le buffle du Cap, le bison, le bœuf musqué, et enfin le bœuf domestique, forment un genre remarquable par la haute taiUe de ces animaux, leur tête plus grosse, leur front plat, et leurs cornes, qui chez certains buffles de l'Inde nommés arnis, ont jusqu'à dix pieds d'envergure.

Le taureau. — Le taureau est un animal admirable, dont les formes ramassées, la tête courte, l'encolure épaisse, annoncent bien la force et la brutalité. Les courses de taureaux qu'on voit en Espagne sont un des spectacles les plus tragiques auxquels on puisse assister, et malgré l'adresse et le courage des hommes qui l'attaquent, c'est le taureau qui remplit la scène et c'est lui qui est le héros. Son irruption dans l'arène, ses charges tête baissée, ses bonds terribles, ses voltes sur les pieds de derrière, les secousses de ses cornes, le fouettement de sa queue contre ses flancs, ses pieds de devant fouillant le sable, sa fureur, son courage que rien ne peut abattre, tout cela fait éprouver des émotions teflement violentes et teflement naturefles, qu'on ne s'étonne pas de voir un peuple entier préférer ce spectacle à tout autre.

Le bœuf. — Le bœuf domestique, par son association avec l'homme, est de tout le genre celui doul la physionomie uous

est à la fois la mieux connue et la plus intéressante. Depuis le commencement des temps et dans tous les pays de la terre, il est le compagnon et le nourricier de l'homme. Ces champs qu'il féconde par son travail et qui sous ses pas se couvrent de fleurs et de verdure, il les anime par ses formes rustiques et par ses mouvements lourds et solennels. Son corps est de la couleur de la terre, les angles et les rondeurs de ses os ressemblent à la forme des montagnes, et quand, aux dernières lueurs du crépuscule, il se couche, la masse de ce grand corps se confond si bien avec le sol, qu'on ne voit plus oii commence l'animal, où finit la terre. C'est cette épaisseur de formes, c'est cet empâtement dans la matière, qui font la physionomie du bœuf; réduit à je ne sais quelle sensation confuse de la vie, ignorant sa force et sa liberté, le bœuf n'est guère plus qu'une machine animale, créature intermédiaire entre le corps brut et l'être vivant.

Ce qu'il perd par là dans la hiérarchie zoologique est ce qui le relève quand on le considère au point de vue de l'expression et du sentiment. Avec sa tête massive, son mufle épais et morne, ses gros yeux sans regard, ses membres noueux, et tout cet amas d'os et de chair si lourdement pétris, le bœuf nous fait plus penser qu'aucun des animaux sauvages qui se rapprochent de lui. C'est qu'il est notre compagnon de tous les jours ; c'est lui qui fait passer la vie du sein de la terre aux flancs de la race humaine, et quand, au penchant d'une terre labourée, nous voyons se découper sur le clair du ciel son profil puissant et sombre, il semble répandre autour de lui une espèce de mélancolie solennelle.

Le buffle et le zébu. — Le buffle d'Europe, le buffle du Cap et le zébu, espèces domestiques aussi, ne présentent pas, au point de vue de la physionomie et surtout des mouvements, de caractères très différents : c'est toujours le bœuf, rustique et lourd dans le buffle d'Europe, noir et sauvage dans le buffle du Cap, réduit et raffiné dans le zébu : mais le caractère des formes est le même.

Laurochs. — L'aurochs ressemble teflement au bœuf qu'on l'a considéré longtemps comme le type du bœuf actuel ; on sait

412 \'\ IM1YSI()\()M1I< COMPAHÉK

inaiiiltMiaiit qiit' ca type est le /jos primif/enkfs, espèce fossile dispaïue avec la l'aune quatci'iiaire. Plus grand, ])lus dégagé dans ses formes, l'aurochs est peut-être celui de tous les bœufs qui représente les ruminants sous l'aspect le plus accentué et le plus imposant, mais son expression n'a lien qui diffère au fond de celle de ses congénères.

Le bison, le y(fc/> cl le bœuf musqué. — Ces trois espèces de bœufs diffèrent notaldement des autres par le pelage, mais leurs formes sont les mêmes en dessous. Le bison, couvert jusqu'aux épaules d'une épaisse crinière, paraît ainsi avoir la tête énorme et le devant du corps très puissant, ce qui lui donne un aspect de force et de brutalité fort caractéristique. Au contraire, ensevelis sous une masse épaisse de longs poils qui descendent presque à terre, le yack et le bœuf musqué n'offrent à l'œil qu'une masse confuse sous laquelle les mouvements de leur tête et de leurs membres restent à peine visibles : ce sont donc des animaux sans aucune expression sauf celle de leur grosseur.

Les cétacés. — Les cétacés sont les géants de la création. Us vivent dans la mer. A la différence des carnassiers amphibies tels que le phoque et l'otarie, ils ne sortent jamais de l'eau et y vivent comme de véritables poissons, dont ils se rapprochent par leur forme, car ils n'ont point de cou, leurs bras sont conformés en rames, et leurs membres postérieurs, repoussés tout à fait à l'extrémité du corps, sont atrophiés et réunis en une seule masse pour former une queue horizontale en croissant. Cette queue est leur seul moyen de propulsion et d'élévation dans l'eau, les membres antérieurs ne leur servant guère qu'à se diriger, de sorte qu'on peut comparer assez exactement les cétacés à des navires sous-marins mus par une hélice.

L'énorme quantité de graisse dont tout leur corps est rempli donne à ces animaux une légèreté spécifique très grande malgré leur volume, et leur permet de manœuvrer cette masse avec plus de facilité qu'il ne semblerait, et ils sont très rapides nageurs.

Cette facilité, et le soutien qu'ils trouvent dans le milieu très dense où ils vivent, ont rendu possible leur accroissement l>ieu au delà de celui d'aucun animal terrestre : c'est l'eau (jui les

porte, puisqu'ils y sont presque flottants, et s'ils avaient été obligés de se porter eux-mêmes sur le sol, ils n'auraient jamais pu mouvoir les jambes colossales qu'il leur aurait fallu poui- supporter un corps plus colossal encore.

Cette observation est du plus grand intérêt au point de vue de la physionomie, car elle nous fait voir que nous arrivons ici au maximum de grandeur possible pour l'être animé, et elle nous donne, ce qui est plus intéressant encore, la raison de cette limitation. Elle éclaire d'ailleurs aussi d'une nouvelle lumière la vérité du principe de proportion qui dans les êtres vivants règle à la fois la mesure du tout et celle des parties. Enfin elle nous montre qu'au delà d'une certaine grandeur la vie organique devient impraticable.

Les cétacés présentent encore d'autres caractères en quelque sorte aussi monstrueux que leur énormité. Ils ont de cinq à sept estomacs, suivant les espèces, et plusieurs rates. Au lieu d'être placées en avant de la face, leurs narines, par une disposition unique, sont percées au sommet de leur tête, de sorte qu'ils peuvent respirer sans élever leur bouche hors de l'eau.

Tous, sauf les lamentins et les dugongs, sont souffleurs, c'està-dire qu'ils rejettent par le nez deux jets d'eau qu'on voit de fort loin en mer. Cette eau vient de leur bouche, qu'ils peuvent ainsi vider d'eau sans la rouvrir, lorsqu'ils ont saisi un poisson.

Les lamentins et les dugongs sont herbivores, les autres cétacés vivent à la fois d'herbes marines, de coquillages et de poissons. Quelques-uns, comme le dauphin, le marsouin et le narval, sont très féroces.

A part les différences de grandeur, tous les cétacés ont à peu près le même aspect, et sauf la baleine et le cachalot, ils diffèrent à peine des grandes espèces de jjoissons. La confusion de leur tête avec le corps ; l'absence de mem])res ; la simplicité de leur forme générale et le peu de diversité des parties; l'immobilité absolue de la tête, réduite à une masse brute, ne laissent à ces animaux d'autre expression que celle de la grandeui' et de la force par le poids, car l'absence de membres exclut de leur aspect toute expression d'activité. Ouand on a dil d'eux ([u'ils

414 LA PHYSIONOMIE GOMPAUÉK

sont énormes et que leur masse nous épouvante, on a décrit toute leur physionomie.

Le marsouin. — Le marsouin est le plus laid des cétacés, si bien (jne son nom. entre matelots, est une injure, il a le museau arrondi, et sa tète ressemble à celle d'un nègre. Sa physionomie n'a rien de particulier d'ailleurs.

Le dauphin. — Les anciens avaient divinisé le dauphin, lui avaient attribué la prudence, la sagesse, la moralité, presque la vertu, et le considéraient comme un cétacé absolument dévoué à l'homme : tout cela parce que le dauphin suit en troupes les navires pour s'emparer des poissons qui se maintiennent dans leur sillage. Non contents de l'idéaliser ainsi, ils lui avaient composé un corps d(^ pure fantaisie, couvert d'écaillés, souple comme celui d'un serpent, et orné d'une tête ronde qui n'a aucun rapport avec celle du dauphin réel, car celui-ci a le museau en forme de bec et sa tète est petite. A bien prendre, le rouget grondin ressemble beaucoup plus au dauphin mythologique, et il est probable que c'est d'après ce poisson que les anciens ont imaginé leur dauphin.

La baleine et le cachalot. — La baleine a la tête ovoïde, le cachalot l'a cylindrique, mais au point de vue de l'aspect ces deux cétacés ne diffèrent pas beaucoup. Ces animaux, comme tous ceux qui vivent au fond des eaux, comptent à peine dans l'ordre de l'expression, puisque^ s'ils paraissent de temps à autre sur la scène où se déroule le drame physionomique, c'est pour un instant, quelques minutes tout au plus, soulevant à peine au-dessus de la mer leur grand dos noir, en lançant comme un double panache le jet de leurs évents. Mais leur tigure, mais cette ombre immense passant comme un nuage noir à travers les profondeurs de l'océan, c'est ce que l'œil humain ne verra jamais, et c'est là, s'il nous était donné de pouvoir plonger dans ces gouffres, qu'au-dessus des algues, des coraux et des coquillages, audessus des turbots gigantesques aplatis au fond de la mer, au milieu des myriades de poissons qui fuient devant elle en faisant reluire les éclairs de leurs ventres argentés, là, côte à cote avec les requins, les congres, les tortues, qui se détournenl ([uand elle

passe, c'est là qu'il faudrait voir la baleine dans tout l'appareil de sa puissance.

Dans les combats que les pêcheurs lui livrent pour la capturer, il arrive quelquefois qu'elle vient se débattre à la surface, et c'est alors sur la mer un bouleversement comparable à celui d'une tempête.

Il arrive aussi que, surprise par la marée basse dans un canal étroit où elle ne peut se retourner, elle touche comme un bâtiment naufragé. Il existe en Norvège, dans l'île de Flagstadt, du groupe des Loffoden, un piège naturel de ce genre où, depuis le commencement de ce siècle, plus de vingt baleines sont venues s'échouer. « Qu'on se figure, sous un ciel chargé de nuages, sur une mer toujours en fureur, le pauvre monstre se débattant contre les rochers qui l'étreignent, soulevant, dans ses soubresauts désespérés, des montagnes d'eau et des tourbillons d'écume, et poussant des hurlements si épouvantables que ceux qui ont été témoins de ce spectacle ne peuvent en parler sans frémir. » [Zoologie morale^ 2" partie, p. 147).

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