ZOOPHYTES
Dans les zoophytes il n'y a plus de système nerveux, plus d'organes des sens, point de cœur, point d'appareil respiratoire. Toutes les fonctions organiques sont répandues presque indistinctement dans la masse du corps, et les fonctions de relation se bornent à un tact plus ou moins obtus et à quelques mouvements partiels ou d'ensemble.
Des deux noms qu'on a donnés à cet embranchement, ni l'un ni l'autre n'y convient exclusivement, car s'il comprend à la fois des animaux disposés en rayons, comme l'étoile de mer, et des animaux vivant sur des polypiers, comme le corad, il comprend aussi d'autres espèces telles que les infusoires et les entozoaires, dont la forme tantôt rappelle celle des vers ou des insectes et tantôt n'a de rapport avec aucune autre forme animale.
Au point de vue de la physionomie nous avons ici moins que jamais à nous préoccuper de ces difhcultés de classification. Dans les animaux supérieurs, l'expression s'élève et se précise à proportion de ce que les organes sont plus parfaits et plus spéciaux, de sorte qu'elle marche d'accord avec la zoologie : mais ici, oi^i l'expression se réduit à l'aspect extérieur et aux mouvements vagues d'êtres dont nous connaissons plus vaguemeut encore l'oriranisation et les facultés, les caractères de no-
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menclatiire ne correspondent pour nous à aucune idée expressive; sauf la vie et le mouvement, les diffi'rences de forme et de couleur qui distinguent entre eux les zoopliytes sont sans intérêt pour nous.
Une autre considération nous détourne d'ailleurs de toute espérance qu'on puisse jamais, même dans l'avenir, saisir parmi ces myriades d'êtres rudimentaires des indices d'expression analogues h ceux que nous fournissent les autres animaux : c'est que presque tous vivent dans l'eau et se dérobent par là à des observations d'ensemble.
Au surplus, avant qu'on put même songer à étudier ces êtres au point de vue de la physionomie, il faudrait que la zoologie eût d'abord rendu compte des différences de forme qui les distinguent. On peut tenir pour assuré que ces différences, ne pouvant être arbitraires ni fortuites, correspondent à autant de modifications dans les fonctions de ces animaux, puisqu'il n'y a pas de forme sans une fonction qui la produise et la modèle: et làdessus la science ne sait encore rien, puisqu'elle réunit dans le même embranchement des animaux tels que les infusoires,. les vers intestinaux, les astéries, les méduses, les polypes, les coraux, l'éponge, et enfin l'amibe. Or, tandis que les infusoires ressemblent à des insectes, les vers intestinaux à des annéhdes, les autres types ne ressemblent qu'à eux-mêmes et ne se ressemblent aucunement entre eux ; et après l'éponge, qui n'est qu'une masse poreuse, nous arrivons en fin de compte à l'amibe, qui se réduit à une gouttelette de liqueur gélatineuse susceptible de s'étaler ou de se retirer d'un bord ou de l'autre.
Quand donc nous aurons dit que les zoophyles naissent, vivent, se meuvent, se nourrissent, se reproduisent et meurent, nous en aurons dit, au point de vue des facultés, tout ce que nous pouvoirs savoir. Comme à propos de la variété de forme et de couleur des coquillages, nous pourrons nous émerveiller de l'élégance, de la beauté, si l'on veut, qui font de certains zoophytes des êtres agréables à regarder, mais ce sera tout, à moins, je le répète, que la science n'arrive, comme elle l'a fail poui- les animaux supérieui-s, à nous faire voir dans chacun d'eux la fonction qui a déterminé sa forme particulière.
Quoi qu'il en soit, et quelques difficultés qu'on élève sur la distinction entre l'animal et le végétal, parce qu'on a pu constater dans certains végétaux des ébauches de sensibilité, de mouvement, de digestion, le zoophyte n'en ferme pas moins pour nous la série des êtres animés : cette série, sous le rapport de l'expression, s'arrête en réalité bien avant lui. A partir des mollusques acéphales, en effet, on peut dire que le règne animal physionomique est fini.
Le zoophyte, sous le rapport des facuhés, est peut-être inférieur à ces végétaux presque intelligents qui se contractent, se meuvent, saisissent une proie, et même se détachent de la plante mère pour aller voyager à travers les eaux : mais, encore une fois, l'étude de l'expression n'a point d'intérêt dans ce procès de mitoyenneté entre les deux règnes, et dans l'étude de la physionomie des végétaux, à laquelle nous arrivons, nous prendrons le végétal comme nous avons pris l'animal, au cœur du groupe qu'il forme en opposition si évidente avec les autres êtres de la nature.
LE VEGETAL
Condition biologique du végétal. — « Si nous imaginions donc, dit Buffou dans son Discours sur la nature des animaux^ des êtres auxquels la nature n'eût accordé que la première partie de l'économie animale, ces êtres, qui seraient nécessairement privés de sens et de mouvement progressif, ne laisseraient pas d'être des êtres animés, qui ne différeraient en rien des animaux qui dorment..., un végétai n'est dans ce sens qu'un animal qui dort, et en général les fonctions de tout être organisé qui n'aurait ni mouvement ni sens pourraient être comparées aux fonctions d'un animal qui serait par sa nature contraint à dormir perpétuellement. »
L'idée de représenter les végétaux comme des animaux qui dorment toujours sans pouvoir se réveiller jamais est certainement un des plus beaux traits du génie de Buffon. Elle n'est pas seulement imposante par la grandeur et la solennité de sa conception, elle a ce je ne sais quoi (pii remue le cœur comme tous les sentiments vrais. Aussi lorsque, sur le point d'aborder l'élude de la physionomie végétale, nous cherchions quelle idée pourrait nous servir d'entrée en matière, arrivé à ce passage nous n'avons pas cherché plus loin, tant la comparaison prise par Buffon nous semble juste, vraie, et propre à déterminer, mieux que toute définition ou analyse, la véritable condilion biologique du végétal. Car s'il est vrai que l'accord de la forme avec la fonction se retrouve, ainsi que nous pensons l'avoir fait voir jusqu'ici, dans
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tous les êtres de la nature, quel meilleur t6moi<2[iiage en pourrions-nous attester que ces paroles où, tout en ne songeant qu'à l'organisalion des végétaux, BulTon en peint d'un ti'ail l'image et l'expression puisqu'il en fait des animaux endormis ?
Oui, retirez à un animal la sensibilité, l'intelligence et la volonté, il ne reste qu'un corps vivant, vivant seulement de la vie organique. 11 respire, son sang circule, mais ses fonctions de relation sont suspendues. Tel est l'effet du sommeil, et si l'animal ne devait plus se réveiller, sa condition biologique ne différerait, en effet en rien de celle d'un végétal.
Le végétal est donc un être privé de toute fonction active extérieure. Il est fixé à la terre ; il ne fait que recevoir sa nourriture mais non la prendre ; il subit, sans pouvoir s'y soustraire ou s'en défendre, l'influence de tous les agents et de toutes les forces qui viennent l'attaquer ou le détruire: il ne peut rien pour sa propre conservation ; qu'il souffre ou ne souffre pas, qu'il ne sente pas ou qu'il ait, ainsi que certains le prétendent, quelque sensibilité, comme il n'a rien qui ressemble à des nerfs ou à un cerveau, il ignore qu'il souffre, et il ne sait même pas qu'il existe. Il est à la fois passif et inconscient.
Phijsio)wime végétale. — Que signifiera donc pour nous l'idée de physionomie appliquée au végétal ? Que peut exprimer cette figure muette, sourde, aveugle, insensible? Rien sans doute de ce qui se rapporte à l'intelligence et aux sens, mais de ce qui se rapporte à la vie, tout. Si, au lieu de l'opposer à l'animal, nous essayons de le comparer à la terre qui le porte, aux êtres inanimés qui en remplissent l'étendue, il va s'élever au-dessus d'eux autant que l'animal s'élève au-dessus de lui, et plus encore, car il a ce qu'ils n'ont pas, l'individualité, l'organisation des fonctions, la faculté de reproduire des êtres semblables à lui, la vie enfin, et, ce qui ne l'élève pas moins dans la hiérarchie des êtres, le droit de mourir, qui vaut certes en dignité celui de naître.
Aussi, avant même d'avoir considéré ce que ses foi'mes et son organisation ont de supérieur aux êtres inorganiques, on voit du premier coup d'ceil qu'il les domine : il est debout. Il s'élève vers le ciel, et si ses racines sont engagées dans la terre, sou troue, ses branches et ses feuilles, s'en délachenl el Ni\eiil
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dans l'air et dans la lumière de même que le corps des animaux.
Individu végétal. — Au dire des botanistes, qui ne le considèrent que sous le rapport scientifique, l'arbre ne serait pas, comme il nous paraît, un individu composé des racines, du tronc, des branches et des feuilles : la feuille seule constituerait l'individu végétal vivant ; les branches, le tronc et le corps des racines, ne seraient qu'un support, un polypier, formé du résidu des feuilles anciennes qui ont cessé de vivre. Chaque feuille abandonne, le long du tronc, le canal qui la mettait directement en communication avec le sol pour aspirer la sève; quand la feuille tombe, ce canal se dessèche et forme le bois ; le long de ce bois, chaque année, chacune des feuilles nouvelles fait descendre autant de canaux, qui forment une couche de plus autour du tronc et des branches. Telle est la théorie de l'arbre selon les botanistes. Partant de là, ils n'attachent, pour classer les végétaux, aucune importance à leur taille. Il ne nous appartient pas de discuter une théorie fondée sur une science qui nous manque, cependant nous croyons pouvoir nous permettre de dire qu'au demeurant toute théorie est une vue de l'esprit, une manière de considérer les choses, et quelle que puisse être la valeur de celle-ci, il n'en reste pas moins certain qu'en fait chaque espèce de végétaux a des racines, un tronc, des branches et des feuilles, d'une forme, d'une grandeur, d'une disposition, spéciales. Non seulement les espèces varient, mais chacun des individus de la même espèce a ses qualités particulières, puisque les uns sont beaux et les autres chétifs, que la plante tout entière subit les influences ambiantes ou accidentelles qui peuvent l'affecter, et qu'en définitive, lorsqu'il succombe à quelque cause de destruction, l'arbre tout entier meurt, comme tout entier il était sorti de sa graine.
Ce n'est donc pas par une notion superficielle que le sens commun des hommes s'est déterminé à voir dans chaque végétal un individu et à en considérer les diverses parties du même œil que l'on considère un animal : c'est en connaissance de cause, parce que voyant chaque végétal naître, croître, se reproduire et mourir sous une forme rigoureusement invariable, il y a reconnu les mêmes caractères qui, dans les autres êtres vivants, lui servent à distinguer les individus.
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Ainsi ridôo de vie s'altache invincildemenl pour nous à toutes les parties d'une plante ou d'un aihre. La forme cylindrique du tronc et des branches, la consistance et la disposition des feuilles, la décroissance progressive et proportionnelle dos rameaux, et enfin le dessin particulier du l)ranchage pris daus son enseml)le, nous montrent partout ce plan d'organisation qui annonce la vie. La substance et la couleur des tissus qui forment l'écorce et le feuillage, la souplesse élastique du végétal tout entier, nous l'attesteraient encore, quand d'ailleurs le fait seul de le voir mourir ne suffirait pas à nous convaincre qu'il a vécu.
C'est là une évidence de biologie supérieure devant laquelle le plus simple des hommes n'a jamais hésité un instant.
Plus on contemple les arbres, surtout les grands arbres, qui sont beaucoup plus puissants d'expression, plus on les voit s'animer de je ne sais quelle âme. Leurs troncs énormes, leurs rameaux tordus, semblent craquer de vie, et quand l'imagination, descendant de branche en branche, suit jusque sous la terre les racines chevelues de ce grand êti'e, il semble voir un géant qui plonge sa tête dans une source et boit.
Grandeur. — Les botanistes assurent encore que le végétal n'a pas de grandeur déterminée ; qu'il n'y a aucune raison pour qu'un arbre cesse de croître, et que si ses racines trouvaient à s'étendre toujours, si son tronc et son feuillage n'étaient non plus gênés dans leur libre croissance, il grandirait indéfiniment. Nous n'avons pas. qualité pour discuter cette théorie : nous admettrons, si l'on veut, qu'il en serait ainsi daus les conditions qu'on imagine, mais nous ferons remarquer que ces conditions ne se réalisent jamais, et que si en théorie l'arbre ne peut mourir que par accident, cet accident arrive toujours et peut dès lors être considéré comme faisant partie intégrante de la destinée de l'arbre, c'est-à-dire de sa condition biologique. Nous croyons trouver là une nouvelh> raison de continuer à considérer le végétal tel (ju'il apparaît aux yeux et à l'esprit de tout le genre humain, c'est-à-dire comme un être individuel formé de diverses parties reliées entre elles par une vie commune, et portant dans son ensem])le une expression résultant de toutes ses parties. Nous voyons l'arbre naître, croître, décliner et mourir ; il a son enfance, sa jeunesse, sa maturité.
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sa décrépitude, et sans parler des stigmates de plus en plus profonds que le temps et les blessures laissent sur son tronc et sur ses branches, si ses feuilles renaissent chaque printemps avec la même verdure, son bois se dégrade, son écorce tombe, la mousse et les parasites l'envahissent, ses fruits perdent leur saveur et ses graines, leur fécondité.
Ainsi, à côté des théories scientifiques qui la lui dénient, il y a une réahté de fait, passée à l'état de notion de sens commun, qui attribue au végétal une individualité de forme et de proportion. L'idée de chaque espèce de plantes ne se sépare pas pour nous de sa grandeur ou de sa petitesse, non plus que du dessin de son branchage, de l'ordre d'insertion et du système de groupement de ses feuilles. Bien qu'il ne paraisse pas qu'on ait recherché d'une manière suivie les lois de la proportion en longueur, en grosseur, en poids et en direction, qui règlent la distribution de la masse totale du bois et des feuilles, cette loi existe, et si nous ne la comprenons pas, nous la voyons assurément puisque nous distinguons à première vue les arbres entre eux, et que nous pouvons, même lorsqu'ils sont dépouillés de leurs feuilles, les nommer sans hésiter. D'ailleurs le modelé du bois, la couleur et la consistance d« l'écorce, sont encore là pour spécifier chaque végétal indépendamment de la nature et de la forme de son feuillage.
Feuillage. — Le feuillage est d'ailleurs, ceci n'est pas à discuter, le principal élément de la forme de l'arbre, et c'est ce qui lui donne son caractère d'expression, puisque c'est ce qui s'en voit davantage. Cette expression change selon que les feuilles sont plus ou moins grandes, plus ou moins touffues, selon leur couleur, leur consistance, leur disposition. Nous pouvons apercevoir clairement des rapports d'analogie entre la feuille et l'écorce, dans certaines espèces de végétaux, par exemple dans les graminées, dans les saules; les branches et les feuilles, chez quelques espèces telles que le magnolia, le hêtre, se ressemblent sinon par le dessin, au moins par le style et la consistance.
11 y a un rapport entre la forme de la feuille et celle du végétal; ce rapport n'est pas sans exception, mais il est assez ordinaire pour avoir frapi)é les paysagistes. On peut donc dire
180 LA PHYSIONOMIE GOMPAREK
(ju'cii géïK'iuI un arbre à feuilles forlemeiil modelées a ses masses fortement accusées ; que Tarbre à feuilles rondes a une forme ronde ; que l'arbre à feuilles découpées est d'un modelé plus détaillé ; ([u'à des feuilles pointues correspond une forme d'ensemble pointue. Le hêtre, le tilleul, le chêne, le cèdre, peuvent confirmer ce qu'il y a de vrai dans cette observation. Dans beaucoup de fleurs on peut de même la vérifier : les fleurs rayonnées comme la marguerite ont des tiges divergentes et un feuillage étalé et découpé ; les fleurs en grappe ou en panache ont la tige droite.
J^acines. — Les racines donnent lieu à des observations analogues ; elles sont avec les parties extérieures de la plante dans un rapport d'équilibre qui établit un contraste à peu près constant. Si la tige est élevée et verticale, la racine est horizontale : si elle est basse et horizontale, la racine est verticale. On peut en citer pour exemple le peuplier, dont les racines s'étendent si loin à fleur de terre, et la chicorée sauvage, dont les feuilles s'étalent h plat tandis que la racine plonge tout droit à une grande profondeur.
Forme. — Ce sont là des dispositions qu'il faut observer sur les végétaux laissés à leur propre nature, et qui seraient beaucoup plus évidentes si la culture et la taifle ne venaient si souvent dénaturer la forme et le port véritables des arbres et des plantes.
Aussi est-ce de préférence dans les arbres en forêt ou abandonnés à eux-mêmes qu'il faut vérifier ces observations. On verra alors l'arbre se développer librement selon les besoins de son organisation et les lois de sa vie. Et à mesure que, se détachant des particularités de détail, on le regardera de plus haut et de plus loin, on en arrivera à reconnaîh-e que son feuillage, avec ses masses étagées se renflant les unes sur les autres, avec les percées de lumière qui les divisent, avec l'isolement de chacune de ses feuilles, qui ainsi baignent dans l'air, on reconnaîtra, disje, que ce feuillage, et avec lui l'arbre tout entier, se comporte comme une masse gazeuse, et on entreverra peut-être pouiipioi le modelé du feuillage a tant de ressemblance avec celui des
nuées. Au fond d'ailleurs, le végétal, à part ce qu'il laisse do
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matière solide dans ses cendres, ne se compose que de quelques gaz ; il n'est guère qu'un tissu d'air et de vapeur, comme l'animal, mais un tissu plus frêle ; et quoi d'étonnant à ce que son feuillage, ainsi balancé dans l'air et dans l'espace à la pointe extrême de ses rameaux, ait en lui je ne sais quel essor d'expansion analogue à celui d'un gaz et se traduisant symboliquement par sa ressemblance avec les nuages ?
Il est possible, et j'en conviendrais même sans trop m'en défendre, que cette idée, et plusieurs de celles que je viens de présenter sur les formes des végétaux, soient sans valeur vérifîable, et qu'elles n'aient d'autre portée que celle de ces rêveries que l'apparence des choses inspire à notre imagination : mais quoi qu'on en pense ce ne serait pas une raison pour éliminer de notre méthode d'analyse la rêverie ou l'imagination. En effet, ce que nous étudions, ce n'est pas l'organographie végétale, c'est l'expression ; quelles que puissent être les catégories où la science aura classé tel ou tel être avec ses propriétés particulières, l'expression est une propriété générale qui enveloppe indistinctement tous les êtres de la nature : les idées qu'elle nous inspire sortent donc directement de la nature pour se manifester à nos yeux par cette espèce d'image sensible qu'on appelle la physionomie.
Respiration . — Quoi qu'il en soit, il n'y a pas à contester que le végétal ne tende à s'épanouir du centre à la périphérie. Ses branches se divisent et s'écartent à proportion qu'elles sont plus éloignées du tronc, de manière à ce que son feuillage, qui se multiplie surtout aux extrémités des rameaux, soit le plus espacé possible et que chaque feuille baigne librement dans l'air. Car le végétal respire, et là encore, dans cette expansion où nous l6 voyons s'épanouir, nous pouvons apercevoir un symbohsme qui marque un être vivant d'air, le cherchant, s'y offrant, pourrait-on dire, afin de l'aspirer par tous les pores, comme en effet c'est sa fonction et une condition nécessaire de sa vie. Cette respiration ainsi marquée en traits si expressifs dans la physionomie du végétal est d'ailleurs, au point de vue de la biologie, un titre de plus qui, en le rapprochant des animaux, le distingue profondément des êtres inorganiques et l'élève au-dessus d'eux.
Mouvement. — Mais le végétal est encore doué d'une autre propriété non moins supérieure dans Téchelle des êtres et non moins expressive dans Tordie de la physionomie : il se meut.
Sans parler des mouvemenis plus ou moins spontanés tels que ceux des dionées, des sensitives, et de ces ileurs mâles- de la Vai/isneria, par exemple, qui se détachent de leur tige pour aller à la surface de l'eau rencontrer les fleurs femelles, mouvements dont le mécanisme n'est pas assez connu, on peut dire que la mohilité continuelle des feuilles sous l'action de l'air est plus qu'un simple fait mécanique.
En effet, si on considère la souplesse et l'élasticité graduées du tronc, des branches, des rameaux, des pousses, et enfin du pétiole et de la feuille elle-même, on ne peut douter que tous ces ressorts si soigneusement proportionnés n'aient été agencés pour remplir une véritable fonction de mouvement : mouvement communiqué, mais qu'importe à la nature, et par suite, qu'importe à la physionomie? Selon qu'une brise légère fait seulement frémir son feuillage, ou qu'il se balance au vent, ou que la tempête le courbe et le secoue avec fureur, l'arbre nous représente, sous les traits tour à tour les plus doux ou les plus terril}les, des idées de mouvement aussi nettes, aussi littérales, que celles qui nous sont données par les mouvements volontaires des animaux ; et si l'insensibilité du végétal y fait manquer le pathétique de la conscience et de la douleur, les fiissonnements voluptueux ou les torsions désespérées de ces grandes créatures qui paraissent jouir ou souffrir et qui ne le savent pas, donnent à leurs mouvements quelque chose de formidable et de mystérieux qui parfois dépasse en puissance l'expression du plaisir ou de la douleur chez les animaux.
Ce n'est pas tout : par un effet de cette tendance à vivre et de cette résistance à mourir que la nature a insérées, on peut le dire, dans chacun des êtres vivants qu'elle forme, le végétal force en croissance du côté où il trouve place à s'étendre, et il se dérobe en reculant aux actions et aux influences (|ui d'un autre côté viennent à le menacer. C'est ainsi qu'on peut voir partout les plantes et les arbres ombragés chercher la lumière, y lt)urner leurs feuilles lorsqu'ils n'y peuvent pas étendre leui's branches.
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Il arrive même que, faute de pouvoir déplacer ses branches, la plante envoie des racines chercher l'espace et l'air dont elle a besoin : on voit ainsi des vignes percer plusieurs murs pour aller projeter des branches nouvelles. D'autres plantes, en lançant le long du sol des jets qui de proche en proche enfoncent des racines dans la terre, exécutent de véritables déplacements, déplacements complets, car au bout d'un certain temps la plante-mère périt, et ses rejetons, établis loin de la place oii elle a vécu, prennent une existence indépendante. C'est ainsi qu'on voit cheminer les jets si vigoureux de la ronce. On peut même observer sur ces jets de ronces un fait intéressant, qui se retrouve assez constamment dans toutes les plantes traçantes ou grimpantes : c'est l'aspect tout particulier de ces parties : elles sont plus tendres, plus colorées, plus détaillées dans leur modelé ; leur tissu porte un air de vie qui s'anime encore par l'élan de leurs lignes de direction. Là encore, dans la disposition de ces parties immobiles, on voit un symbohsme de mouvement. Les vrilles des convolvulus, les griffes du herre, et surtout les crochets de la vigne, qui marquent si clairement l'effort pour saisir un point d'appui, nous offrent des exemples analogues. Il ne faut pas d'ailleurs oublier qu'au fond le mouvement est réel, seulement il est si lent que nous ne pouvons pas l'apercevoir. C'est par un progrès analogue que des groupes souvent considérables de végétaux se déplacent ; c'est ainsi en grande partie que, sur des terrains dénudés par des cataclysmes ou formés par des volcans, les végétaux ont pu couvrir le sol.
Ces mouvements, lorsque les causes qui les déterminent sont puissantes et continues, se marquent dans certains cas d'une façon saisissante. Aux bords de l'océan, sur les côtes exposées aux vents de la mer, on peut voir partout des arbres tellement refoulés du côté de l'ouest, tellement étendus du côté opposé, qu'ils ressemblent à des femmes qui fuiraient devant la tempête, les vêtements et les cheveux flottant au vent, les bras tendus, le dos courbé. Ici nous retrouvons l'expression donnée par des signes qui sont les mômes que si l'arbre fuyait devant le vent : il fuit en effet, il cède, comme céderait un être doué de mouvement, et la disposition de ses parties marque symboliquement une
action dont la cause et la tendance ne laissent aucun doute. Mais s'il exprime le mouvement il ne l'exprime qu'à la façon d'une statue, et cette image peut donner une juste mesure de la différence des expressions entre l'animal, qui peut à volonté les varier, et le végétal, qui, hors le cas où une force étrangère l'agite, n'est qu'une statue expressive. Ces observations nous montrent d'ailleurs qu'ici encore, quand le végétal est mis en mouvement par un agent extérieur, quand il se déplace par degrés, s'étend ou se dispose dans un certain sens, la forme indique la fonction, puisque la nature et la tendance de la force qui le pousse se marquent dans les modifications de forme qu'on lui voit subir.
Proportions. — Lorsqu'on examine un arbre isolément, on reconnaît qu'il n'a pas deux branches qui se ressemblent, et si on y compare d'autres arbres de la même espèce, on voit que leur branchage en diffère également dans tous les détails de distribution : on serait porté à conclure dès lors qu'aucun arbre n'a de forme déterminée. Mais c'est tout le contraire, puisqu'il suffit d'un regard pour reconnaître l'espèce d'un arbre rien qu'à la disposition de son branchage. Sous la diversité apparente des branches il y a donc un plan de proportion et de distribution qui fait qu'elles diminuent de longueur et de grosseur à mesure qu'elles s'éloignent du tronc ; il y a une loi de direction qui gouverne l'inclinaison ou l'élévation de chacune, et l'angle plus ou moins ouvert qu'elle doit faire avec les branches voisines, selon son espèce. Quoique les détails d'exécution varient, chaque espèce de végétaux a donc une forme et des proportions générales, parce que dans les êtres organisés il n'y a pas de forme sans proportions.
Symétrie. — La forme du végétal n'a aucun point de ressemblance avec celle des animaux. La principale raison en est qu'il se développe continuellement, et que des parties nouvelles et différentes viennent sans cesse l'augmenter et le modifier. L'idée de symétrie telle que nous la voyons dans l'animal, c'est-à-dire sous l'aspect de deux parties pareilles de face et par derrière, et de deux parties disparates de profil, ne convient pas à sa ligure , mais il n'est ni une masse confuse comme les mollusques, ni un
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corps rayonné comme les derniers zoophytes. Il a cependant un plan, au moins dans le plus grand nombre des espèces, et malgré la diversité de disposition de la tige et du feuillage, l'ensemble de sa forme paraît répondre à une idée générale de pondération et d'équilibre entre un axe central de suspension ou de support et les différentes touffes qui forment la masse totale. L'ensemble du végétal arrive ainsi à présenter une forme sensiblement sphérique ou conique dans les dicotylédones, cylindrique dans les monocotylédones. A prendre chaque végétal isolément, on ne peut donc pas dire qu'il soit symétrique de la même façon que le sont les animaux, mais il l'est d'une autre façon, en ce que, malgré la distribution indéfiniment variable de ses parties en forme et en quantité, elles en arrivent d'une manière ou d'une autre à se balancer également autour de la tige pour former une figure générale sphérique, conique ou cylindrique. Cela est sensible dans les arbres en forêt, dans l'if, dans les graminées. Les arbres en forêt, qui poussent pressés les uns contre les autres, forment chacun un dôme dont la régularité peut se reconnaître lorsque, d'un lieu élevé, on découvre à ses pieds une futaie : le dessus paraît mamelonné de dômes de feuillage régulièrement formés et de grandeur pareille. Cette forme est d'ailleurs en relation évidente avec la principale fonction du feuillage, qui est de respirer, car de même que le cercle est la figure qui, sur une surface donnée, embrasse le plus de superficie, de même la sphère est de tous les solides celui qui occupe, à égalité de volume, le plus d'espace : la forme sphérique est donc avantageuse au végétal pour se mettre en contact avec l'atmosphère par le plus grand nombre de points possible.
Ainsi, malgré l'irrégularité de ses détails, le végétal peut, dans la plupart des espèces, être divisé idéalement en deux parties égales et pareilles ; c'est là une sorte de symétrie, mais qui diffère de celle de l'animal en ce que celui-ci n'est symétrique que si on le considère de face ou par derrière;, tandis que le végétal l'est sous toutes ses faces.
Nous ne prétendons pas attribuer à cette symétrie plus de précision qu'elle n'en a réellement, car elle est sans doute très grossière et très imparfaite, mais elle ne s'éloigne pas autant qu'on
poiiiriut le croire de celle des animaux, car si on mesurait exactemtMil les deux côit'^s de leur figure, on \errait qu'il n'y a pas un Irait qui soit vraiment pareil à son pendant, au j)oinl qu'on peut considt'^rer que cette disparité est une loi de la nature.
Phyllota.ne. — Mais il est d'autres détails de conformation où 1»^ |)i'incipe de symétrie et de proportion se manifeste dans le végétal avec une précision mathémali([ue : c'est dans la disposition des feuilles alternes, c'est-à-dire qui montent en tournant autour de la tige, comme dans raui)épine. La phyllotaxie est la science de cette disposition des feuilles. Si on trace sur un rameau une ligne passant par les points d'attache de toutes les feuilles, on voit que cette ligne décrit une spirale continue autour de ce rameau. Or, si l'on compte alors le nombre des feuilles que la spire rencontre pour aller d'une feuille quelconque à la feuille qui se ti'ouve placée verticalement au-dessus d'elle, on voit que ce nombre, de même que celui des tours de la spire, varie avec différentes plantes, mais est constant dans une espèce donnée. Ce rapport, étudié par le mathématicien Bravais, a donné lieu à des formules numériques en forme de fractions et dont le nombre ne dépasse pas huit ou dix {Revue des cours scientifiques, tome II, p. 287, cours de M. Chatin).
Ce fait si positivement établi nous paraît propre à contirmer l'idée de symétrie latente, pourrait-on dire, que nous nous efforcions tout à J'hein-e de faire entrevoir dans la forme générale des végétaux. Il peut autoriser aussi une autre idée que nous avons proposée, c'est que les végétaux doivent avoir des proportions puisqu'ils ont des formes, et que si on les étudiait sous ce rapport, on arriverait probablement à déterminer ces proportions.
Voi.r. — Les arbres n'ont rien qui ressemble à un appareil vocal, et cependant il n'est pas besoin de se sentir poète pour se croire autorisé à parler de la voix des arbres comme on parle de la voix de la nature : il suffit d'écouter et de sentir pour reconnaître qu'il y a dans le bruit du vent à travers les arbres une harmonie toujours comparable et souvent même supérieure à celle de la musi([ue bien ([ue ce ne soil (|u'un briiil. JMais c'est la confusion et le vague même de ce biiiil (lui } doimcnl une expression singulière ; suivjiiil son espèce, selon le plus on ui(»ins de souplesse (W sa
lige et le plus ou moins de consistance de son feuillage, chaque plante forme un instrument d'une sonorité différente, ce qui produit pour chacune, on peut le dire, un timbre particulier de résonnance ; et quelle que soit son espèce, l'intensité du son produit par le passage de l'air change selon que le vent est plus ou moins fort. De là deux éléments de variation dans la force et dans la qualité des bruits, et qui se traduisent par des nuances presque musicales, car on y peut saisir assez souvent des traits chromatiques nettement dessinés. Le souffle des grands vents dans les arbres, la nuit ou par un jour de tempête, agite et trouble Fâme comme feraient les grondements de quelque grand être en fureur; le bruissement des feuilles sous la caresse d'une brise légère nous donne un sentiment de douceur et de sécurité ; c'est une sorte de chant qui atteste le mouvement et la vie autour de nous: au contraire quand nous entendons les branches sèches siffler et craquer sous la bise glacée de l'hiver, nous frissonnons, et des idées sinistres s'emparent de notre imagination. Sans doute on ne saurait méconnaître que Teffet expressif ne soit confirmé, et parfois même surpassé^ par les signes qui, dans ces moments de trouble, éclatent sur toute la scène de la nature; mais loin d'ôter sa valeur à un signe particulier comme ici le bruit des arbres, cette observation y en donne davantage, parce que rien n'est isolé dans les lois de Texpression : plus il y a d'éléments qui se réunissent pour la produire, plus elle est assurée et mieux elle se démontre.
On peut donc, sans crainte de verser dans la fautaisie, dire que la plante a une voix, parce qu'elle rend des sons particuliers selon son espèce et différents selon la cause qui les produit.
La beauté clans les végétaux. — Les conditions qui président à la beauté de l'homme et de l'animal règlent aussi celle du végétal : elles se résument de même dans l'ordre et dans la convenance des parties. C'est la régularité et la juste proportion des formes, c'est la prépondérance modérée des qualités spécifiques, c'est la perfection des détails, c'est enlin l'unité de Fensemble marquant clairement et vivement sa nature vraie, qui donnent à la plante comme à tous les êtres, même inanimés, le charme de la
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beauté. La puissance ou la délicatesse des formes, l'éclat et la variété des couleurs, le parti pris du caractère ou l'heureux mélange des contrastes, viennent encore diversifier la beauté des végétaux. La plante a, d'ailleurs, comme tous les autres êtres de la nature, ses différents genres de beauté selon son espèce, et c'est encore le principe de la convenance qui fait accorder les traits avec les qualités qu'elles doivent annoncer, donnant au chêne des branches vigoureuses et un feuillage sombre, au saule des rameaux ilexibles et des feuilles pâles, au roseau sa tige frêle, au hêtre son bois ferme, son port élancé.
Pour la plupart des arbres de nos climats, l'année représente le cours entier de la vie, et depuis l'éclosion du bourgeon jusqu'à la chute des feuilles, nous les voyons passer par l'enfance, la jeunesse, la maturité, la vieillesse et la mort. A chacune de ces périodes, l'arbre nous offre les aspects correspondants de notre propre vie. Les feuilles naissantes, où nous pouvons^ voir l'ébauche de ce que sera la feuille, ont quelque chose d'inachevé qui nous rappelle l'enfant; l'arbre qui en est couvert est d'une couleur tendre et la forme qu'il doit avoir est à peine indiquée. C'est au fort de l'été, un peu avant la sève d'août, que l'arbre a pris tout son développement et qu'il est en pleine virilité, si on peut dire. Quoiqu'on veuillent prétendre certains amateurs de feuilles mortes, c'est là que l'arbre est le plus beau ; c'est laque, sous l'imposante uniformité de sa verdure, il fait mieux voir le modelé de ses masses et qu'il déploie sa puissance et sa vie dans toute leur majesté. Sans doute les colorations que l'automne amène dans le feuillage ont beaucoup de finesse et de variété et sont d'autant plus agréables à quelques papagistes qu'elles sont beaucoup plus faciles à peindre et plus séduisantes aux yeux des amateurs ; mais si l'on veut se tenir aux inspirations vraies de la nature, on reconnaîtra que les feuillages d'automne étant un effet et un signe de la décadence et de la vieillesse des feuilles, ils sont inférieurs en expression à ceux des feuillages d'été tout juste autant qu'un vieillard est inférieur en beauté à un jeune homme.
Arbustes et fleurs. — Les observations que nous avons présentées jus{[u'ici portent principalement sur les arbres. Malgré
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rinfériorité de leur taille, les arbustes et les fleurs, outre que leur condition biologique est la même, nous présentent des effets expressifs qui pour être moins imposants n'en sont pas moins marqués.
Le langage des fleurs. — Même, si l'on n'avait à se mettre en garde contre les fausses analogies oii l'amour du symbolisme a égaré l'imagination des hommes, le langage des fleurs comporterait pour nous un travail d'analyse plus étendu à lui seul que tout ce que nous avons écrit jusqu'ici sur la physionomie. Nous ne pouvons que renvoyer aux ouvrages spéciaux, car il en existe, et beaucoup, ceux de nos lecteurs qui désireraient s'édifier plus complètement sur la grammaire et la syntaxe de la langue parlée, dit- on, par les fleurs. Nous croyons pouvoir donner un résumé suffisant de cette httérature en disant que, dans toutes les attributions ou significations qui ne sont pas de pure fantaisie, ce qu'on appelle le langage des fleurs n'est guère que l'application des principes généraux de l'expression tels que le sens commun les comprend et tels que nous avons essayé de les formuler ; que les signes sont les mêmes et qu'on pourrait de même les analyser en les rapportant aux signes analogues donnés par d'autres êtres.
Le symbolisme est juste quand il se rapporte à une qualité sensible et caractéristique de la fleur: il est faux s'il repose sur une qualité secondaire ou sur un rapprochement forcé.
Comme exemple du premier cas, nous pouvons prendre la rose. Plus on considère cette fleur, plus on en admire la fraîcheur et la délicatesse, et plus on y reconnaît la justesse du sentiment universel qui en a fait la fleur de l'amour. Le myosotis, avec sa fleur d'un bleu pale, couleur effacée mais tendre, et que sa petitesse nous présente comme un point à peine visible, peut s'appeler la fleur du souvenir, parce qu'il nous rappelle un objet lointain dont l'absence a fait pâlir et diminuer l'image.
Dans la pensée, par exemple, nous voyons déjà le symbolisme vrai dévier vers les fausses analogies. Si la couleur sombre de cette fleur correspond en effet à une idée de profondeur ou de mystère qui peut se rapporter à la nature de la pensée, cette couleur, qu'on trouve à tant d'aulres fleurs, n'est pour rien dans la
significalion allril)iu''0 à la (h'iir de pensée el que son nom môme exprime: mais cette fleur, dans ses contours et dans les traits dont est marcpie le centre de sa corolle, a quelque chose qui ressemble assez bien ;i ini visage humain, et telle est la très superficielle el lies mauvaise raison qui a décidé du nom qu'on lui a donné et du symbolisme qui s'y attache.
Nous pouvons voir dans la violette un abus d'un autre genre, qui a consisté à faire de cette fleur l'emblème de la modestie parce qu'elle se cache sous le feuillage de sa plante. Ici et dans toutes les attributions analogues conférées à certaines fleurs ou à des arbustes, les principes de l'expression n'ont rien h voir ; la violette n'est en ce sens qu'une fleur de rhétorique, puisqu'il n'y a aucun rapport de nature entre elle et la modestie, tandis que quand nous regardons une rose nous pensons réellement à une femme parce que la rose a des qualités presque féminines.
On le voit, à part quelques rencontres heureuses où l'habitude et l'imagination ont d'ailleurs beaucoup ajouté à ce qu'il pouvait avoir de crédit, le symbolisme des fleurs ainsi entendu ne se rattache que par des liens bien éloignés et bien faibles à la théorie de l'expression : ce n'est pas dans cet ordre d'idées qu'il peut plus longtemps nous arrêter.
Mais si les hommes ont fait aux fleurs une fausse poésie, la nature leur en adonné une vraie, comme à tous les êtres qu'elle a créés ; et bien qu'il faille la réduire aux expressions que leur forme, leur couleur, leur consistance, leur disposition et leur mode de groupement, peuvent donner aux difîéreules fleurs qui tour à tour charment ou étonnent nos regards, nous trouvons à les observer un intérêt et un plaisir pareils à ceux que nous inspirent les oiseaux, les poissons, les insectes et les coquillages, décorés comme elles des plus brillantes couleurs et revêtus des formes les plus variées.
Signes expressifs. — La grandeur, l'éclat des nuances, la forme élégante ou gracieuse de la corolle, le port et le groupement des fleurs, sont autant de qualités sensibles qui se traduisent pour nous en idées d'expression, idées générales, vagues, comme celles que peuvent nous donner ces êtres demi vivants qui ont une organisation sans avoir de sentiment, el ces idées ne dit-
fèrent pas au fond de celles que les autres végétaux peuvent nous inspirer; mais les fleurs sont plus près de nous, nous les voyons à chaque pas dans nos jardins, nous les détachons de leur tige pour les admirer et pour en embellir nos demeures, nous les rassemblons en bouquets ou en guirlandes pour exprimer nos plus doux sentiments ou pour célébrer nos fêtes, et c'est ce qui explique comment, au lieu de s'en tenir au sentiment de leur beauté naturelle, qui suffit à les faire admirer, l'homme a été porté à leur donner comme une part de son âme.
Ce serait une entreprise inexécutable et sans espérance que de prétendre analyser toutes les espèces de fleurs pour en dégager l'expression : les signes que nous y pouvons trouver sont, nous le répétons, trop généraux et trop vagues pour comporter des nuances comparables à celles que présentent les animaux supérieurs et même les grands végétaux dont nous avons parlé précédemment. Il faut s'en tenir à la considération des principales formes que peut prendre la corolle, à la douceur, à l'éclat des couleurs, au port et au groupement. Il nous paraît suffisant, pour donner une idée de ces divers caractères d'expression, de les observer sur quelques fleurs prises comme exemple, dans différents types.
La marguerite. — La marguerite des prés est composée de pétales blancs et longs, disposés en rayons autour d'un cœur jaune d'or. Cette fleur, ainsi que toutes celles dont la forme est analogue, nous donne une impression agréaljle et douce parce que sa figure est nette, parce que la disposition de ses parties est égale et régulière. Le blanc de ses pétales et le jaune d'or de son cœur sont deux couleurs claires où le jaune, marquant plus vivement le centre de la figure circulaire, semble concentrer les rayons blancs des pétales. De plus, élevée sur une tige longue et sans feuillage, la marguerite s'isole bien du corps de la plante, et, se balançant librement dans l'air, s'éclaire et se détache avec beaucoupr de vivacité parmi les gazons ou les autres plantes qui l'entourent.
Cette figure circulaire et la disposition rayonnante des pétales semblent avoir été l'objet d'une sorte de prédilection de la nature, car le plan s'en retrouve dans un nombre teflemenl immense de
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fleurs, que les autres formes pourraient presque paraître des dérogations ou des exceptions. Le rayonnement des pétales, prenant un cenlie commun dans ce cœur qui est le foyer de la fécondation, ligure et exprime l'irradiation de la vie dans toutes les directions de l'espace ; il étale avec le plus de développement possible la surface de la tleur et la rend beaucoup plus apparente, beaucoup plus facile à reconnaître, qu'une tleur qui, avec une surface égale, serait formée autrement. Malgré la diversité de couleurs et de proportions du cœur et des pétales des fleurs rayonnées, toutes conservent cette propriété fondamentale qui résulte de leur plan, et qui est d'être régulières et nettement apparentes.
La rose. — Dans les fleurs à corolles toufTues^ comme la rose ou le camellia, les efTets résultent surtout de la couleur et de la consistance des pétales, et aussi de leur plus ou moins de grandeur. Ce sont les qualités de lumière et de matière, plutôt que de dessin et de forme, qui donnent alors à la fleur son caractère particulier. Les innombrables variétés de la rose pourraient à elles seules nous fournir la gamme presque complète de ces nuances d'expression, depuis la simplicité presque rustique de l'églantier jusqu'à la mignardise de la rose-pompon, depuis la morbidesse fiévreuse de la rose-thé jusqu'aux débordements voluptueux de la rose à cent feuilles. Pour être vagues et confuses, les sensations que nous éprouvons devant ces objets naturels et d'autres semblables n'en sont pas moins vives et profondes, s'il est vrai qu'un sentiment puisse encore avoir pour nous quelque douceur >bien qu'il soit inexprimable.
La rose trémière. — Dans la rose trémière c'est le port de la tige, c'est la distribution des fleurs, qui donnent le caractère. La tige est élevée et ferme, elle s'élance verticalement d'un seul jet. garnie de fleurs espacées par groupes, et sa base, largement fournie de grandes feuilles, contribue encore à faire pyramider l'ensemble, il y a là une composition naturelle en élévation et en hardiesse ([ui n'est pas sans rapport avec certaines règles qu'on a])pli([ue en architecture pour obtenir un elfet de ce genre. Les qualités de modelé et de couleur de la tige, du feuillage et des tleurs, viennent d'ailleurs joindre leurs expressions parlicu-
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lières à celles de l'ensemble, et c'est ainsi que la rose trémière prend l'air de grandeur et de triomphe qui fait de cette plante un des plus beaux ornements» de nos jardins.
Le muguet. — Dans les fleurs en grappe comme le muguet, la suspension et la mobilité, jointes à l'espacement libre qui sépare chaque fleur, donnent à l'ensemble une expression de délicatesse et de légèreté qui résulte de la nature, puisque le signe expressif est dans la qualité même de ces fleurs délicates suspendues par un fil à une tige frêle et flexible. C'est encore ici un effet littéral produit par les mêmes moyens que ceux qui donnent l'expression chez l'homme et chez les animaux. Nous pourrions, avec quelques variantes quant à la forme et à la couleur, appliquer les mêmes observatious aux autres fleurs en grappe telles que le fuchsia, le faux ébénier.
Nous pensons en avoir dit assez pour faire voir comment les principes de l'expression naturelle peuvent s'appliquer aux fleurs d'après les mêmes signes que ceux qui, dans d'autres êtres, nous ont servi à en caractériser la physionomie; nous ne pousserons pas plus loin cette démonstration, laissant au lecteur à en renouveler l'épreuve sur les mille variétés de fleurs que chacun peut avoir l'occasion d'examiner.
Souffrance. — Bien que la sensibflité, et à plus forte raison la douleur, paraissent manquer au végétal, les causes de maladie ou de mort qui menacent tous les êtres vivants s'attaquent à lui et le font languir ou périr. Quels que soient les mystères qui se cachent sous son écorce, l'arbre ou la plante que nous voyons dépérir ou succomber n'en présente pas moins à nos yeux des signes de maladie et de souffrance que nous pouvons comparer, dans la proportion que comporte l'analogie, avec ceux qui paraissent aux animaux et à nous-mêmes. Le feuillage qui pâlit ou qui se dessèche nous rappelle la pâleur de l'homme souffrant ; les lichens et les mousses qui envahissent l'écorce ressemblent aux parasites dont les animaux malades sont accablés ; la lenteur de la croissance, la déformation du bois, la chute de l'écorce, ont des rapports d'analogie avec les signes du rachitisme dans les espèces animales. Sans que nous puissions savoir s'il n'existe pas réellement une souffrance pour le végétal ainsi affecté,
pour nous il souffre, son aspect fait naître en nous l'idée de souffrance, et nous l'exprimons par les mêmes mots dont nous nous servons pour exprimer la douleur dô l'homme ou de l'animal. Cette observation devait trouver sa place ici pour compléter l'analyse des propriétés expressives des végétaux.
C'est sous l'inlluence du même sentiment que certains arbres peuvent produire sur nous une impression de tristesse, d'épouvante, et prendre à nos yeux les proportions et presque la figure d'acteurs animés, lorsque nous les voyons dressés au milieu de quelqu'une de ces scènes d'horreur que la nature nous présente parfois. Dans des lieux désolés, au milieu de sites d'un aspect sinistre et sauvage, on rencontre ces arbres, les uns à demi déracinés par une tempête, les autres brisés en éclats par la foudre, ou n'ayant plus de vivant que quelques rameaux qui languissent, tandis que tout le reste de ces grands corps, dépouillé de feuillage et d'écorce, blanchit et se tord comme les os d'un squelette. Tels qu'ils nous apparaissent alors, ces êtres ne sont pas seulement des images ou des symboles de la destruction et de la mort, ils en sont l'œuvre, on pourrait aussi bien dire les victimes, et en nous représentant la souffrance, les idées funestes qu'ils nous inspirent ne sont que l'interprétation littérale des signes de la souffrance réelle qu'ils ont éprouvée et qui les a mis en cet état. On peut donc dire qu'il y a des arbres tragiques aussi bien qu'il y a des végétaux gracieux comme le jasmin, les lianes, le palmier, et il suffît de rappeler certains paysages de Salvator Rosa pour faire voir quelle intensité, quelle fureur d'expression, un arbre fracassé ou renversé peut ajouter à l'effet d'un paysage lugubre.
Influence du milieu. — D'ailleurs, ainsi que tous les êtres qui vivent d'air, de lumière, de chaleur, d'eau, et de substance nutritive, l'arbre se modifie, se transforme, sous les influences du milieu où il est attaché plus étroitement encore que les animaux, puisqu'il lui faut vivre et mourir à la place où il est né.
Selon que le sol, l'air, les eaux, la chaleur, lui sont favorables ou contraires, la plante prospère ou languit. Sous un ciel tempéré, sur une terre féconde, les végétaux paraissent prendre quelque chose de la douceur et de la sérénité de la nature ; dans
les climats brûlants l'arbre et la plante semblent desséchés. Si à la chaleur de la zone torride vient se joindre l'humidité d'un terrain toujours imbibé d'eau, la vie végétale devient luxuriante, et c'est alors qu'on voit, à travers les arbres géants des forêts vierges, les lianes et les plantes parasites former d'inextricables enchevêtrements. Enfin dans les régions polaires le végétal ne fait plus que ramper et se tordre sous le froid, et nous présente l'image d'un être toujours près de succomber à la force de destruction qui le poursuit.
Dans des proportions plus modérées mais tout aussi infaillibles, les influences de miheu résultant du plus ou moins de chaleur ou d'humidité du sol, de sa nature, de son exposition, exercent sur le développement des végétaux des effets comparables à ceux que les mêmes conditions font éprouver aux animaux et aux hommes. Il n'est pas besoin de dire que l'analogie ne peut se rencontrer que dans les fonctions ou les propriétés que les plantes peuvent avoir de communes avec les animaux, et que, même dans cette mesure, la comparaison est éloignée tout juste de la distance qui sépare l'animal du végétal. Mais, sous cette réserve, il reste vrai de dire d'une manière générale que les grands agents biologiques tels que l'air, la lumière, la chaleur, l'électricité, Teau, affectent d'une manière analogue les végétaux et les animaux, puisque les uns comme les autres sont des composés gazeux associés à une énorme quantité d'eau et vivant d'air, de lumière, d'eau, de chaleur et d'électricité. La prospérité ou la décadence de la vie, les modifications favorables ou défavorables de l'organisme et des fonctions, les variations individuelles ou générales, dont peuvent être affectés les végétaux, se marquent donc sur leur physionomie comme sur celle des animaux, et par des signes analogues.
C'est ainsi qu'un arbre rabougri n'est pas sans une certaine ressemblance avec une animal rachi tique ; que le coup de hache du bûcheron fait penser à une blessure ; que la Heur qui va mourir se flétrit et se penche aussi tristement qu'une jeune fille touchée par le souffle de la mort.
Les végétaux languissants prennent un aspect tout particulier ; leurs couleurs et leurs formes ne sont plus les mêmes, et quand
dt''p6rissent dos rt'ïcoltes ou des plantations entières, nous y reconnaissons aussi bien les signes visibles de la maladie que nous y avions reconnu jusque-là ceux de la santé. Les uns et les autres se rapportent aux qualit«''s vitales qui s'annoncent par l'état des parties, et les exemples que nous venons de citer montrent dans quelle mesure on peut dire qu'en effet les influences de milieu se marquent sur les végétaux en signes analogues à ceux que ces mêmes influences exercent sur les animaux.
Ainsi, au privilège de la mort, que nous lui avons reconnu tout à riieure, le végétal joint la faculté de souffrir, et les maux dont il est afTecté pourraient presque s'appeler des douleurs puisqu'il les exprime : il nous les exprime dans la langue même où nous exprimons les nôtres et, par la puissance de cette sympathie qui unit entre eux tous les êtres vivants, il nous les fait ressentir. Rien ne nous semble plus propre à faire voir combien sa seule qualité d'être vivant le rapproche de nous, et de quelle hauteur elle l'élève au-dessus des êtres inanimés.
Types de tendance chez les végétaux. — En étudiant la physionomie des animaux, nous avons rencontré à plusieurs reprises une observation qui nous a montré dans certains animaux une tendance à se détacher de la condition organique de leur groupe pour se faire marcheurs, sauteurs, aériens, aquatiques, terrestres, souterrains, tandis que les autres espèces du même groupe suivent sans s'en écarter le régime auquel les destinait leur plan d'organisation. Guidé par cette remarque, nous avons été conduit à reconnaître que les habitudes particulières de locomotion, quoique rapprochant ensemble des animaux d'espèces fort éloignées, formaient néanmoins, au point de vue de la physionomie, des groupes expressifs naturels dont nous avons cru devoir tenir grand compte.
Nous retrouvons les mêmes idées dans le règne végétal. Certaines plantes deviennent arborescentes, comme la fougère, par exemple, selon les conditions où elles vivent. D'autres, comme certains rosiers poussant ordinairement au niveau du sol, peuvenir devenir grim|)antes. On pourrait citer un grand nombre de transformations de ce genre, surtout sous l'iniluence du changement de climat. Il y a donc dans le végétal une propriété de
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déclassement analogue à celle de certains animaux. Bien que le résultat en soit de modifier la physionomie de la plante, nous n'avons pas à y insister, parce que les changements n'ont pas une grande importance.
Mais il y a plus d'intérêt à Fidée des groupes naturels qui se présentent à l'esprit quand on considère que le règne végétal, on peut le dire, a ses grimpeurs, ses sauteurs, ses oiseaux, ses reptiles, ses amphibies, ses poissons, ses parasites, aussi bien caractérisés que ceux du règne animal. C'est là, soit dit en passant, qu'on peut reconnaître combien l'idée de classification est utile et vraie lorsqu'elle répond à des collections de caractères vraiment analogues ; c'est là aussi qu'on peut voir, non sans quelque surprise peut-être, se représenter parmi les végétaux des séries semblables, une hiérarchie proportionnelle, et, si l'on veut bien nous permettre cette métaphore, des grades pareils annoncés par les mêmes insignes.
Si les convenances de la botanique n'admettent d'autres caractères de classification que ceux qui résultent de l'organisation des végétaux, pour qui, comme nous, considère la nature au point de vue de la physionomie, on ne peut se refuser à reconnaître les analogies d'apparence qui rapprochent sous nos yeux des êtres de classes plus ou moins éloignées. Ces lierres qui grimpent le long des murailles, ces lianes élancées d'un arbre à l'autre, ces orchidées suspendues dans l'air, ces plantes grasses dont la couleur et l'aspect rappellent les reptiles, les espèces qui vivent dans l'eau, celles, plus nombreuses encore, qui se nourrissent de la substance d'autres végétaux, reportent l'esprit à une idée supérieure d'analogie. Nous voyons dans toute la nature les degrés divers de cette espèce d'essor qui pousse certains êtres à s'élever, à se déhvrer de l'action de la pesanteur, tandis qu'à côté d'eux, souvent dans la même espèce, leurs compagnons de vie restent attachés à la terre ou vont se plonger dans les eaux.
Sans doute on peut dire qu'il n'y a là rien qui s'accorde avec les principes scientifiques de l'étude des végétaux, et que ce n'est qu'une vue de l'esprit: mais si, comme cela aurait dû se faire depuis longtemps, la physionomie venait à être étudiée à titre de
science naturelle, celle vue de l'espril, qui n'est en somme qu'une généralisation de caractères, pourrait passer au rang de principe scientifique.
TYPES PHYSiONOMlOUES DE VÉGÉTAUX
Pour compléter l'étude des végétaux, nous ne croyons pas inutile d'en prendre à part quelques-uns afin d'appliquer à l'analyse de leur physionomie les principes universels de l'expression. Nous avons procédé de même pour les animaux, et nous avons dû, à cause de la variété beaucoup plus marquée des caractères de ces êtres, en présenter un nombre assez étendu.
Pour les végétaux nous nous bornerons à choisir, parmi les plus connus, quelques-uns de ceux dont les caractères nous ont paru assez nettement marqués. D'ailleurs, malgré le nombre immense des espèces végétales, elles sont moins intéressantes en elles-mêmes parce que leur vie est plus restreinte ; elles se distinguent moins les unes des autres parce que leur organisation est moins variée, leurs différences se réduisant surtout à la forme et à la grandeur des tiges et des feuilles ; enfin nous n'en connaissons familièrement qu'un petit nombre.
Nous allons donc analyser rapidement quelques types plus ou moins caractéristiques des végétaux qui se rencontrent le plus souvent autour de nous et qu'on a continuellement l'occasion d'observer, nous bornant pour chacun à ce qu'il a de vraiment particulier.
Le chêne. — Le chêne est un des arbres les plus vigoureux et les plus expressifs de nos forêts. Son bois est dur, son écorce, énergiquement crevassée, semble serrée autour de son tronc, et prend de sa couleur sombre un aspect plus sévère. Ses branches ont dans leur torsion quelque chose d'égal et de continu qui marque un effort constant. Ses feuilles d'un vert foncé, d'une consistance épaisse, dentelées de découpures hardies, se groupent en masses fortement modelées et contribuent, avec le grand dessin du bi-anchage, à donner à l'arbi-e cet air de majesté qui l'a fuit choisir par tous les hommes comme symbole de la force unie i\
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la durée. On oserait presque dire de lui que c'est le lion du règne végétal, puisqu'on l'appelle le roi des forêts.
Le hêtre. — En opposition à la figure athlétique et ramassée du chêne, le hêtre, avec son hois droit et allongé, son écorce unie, ses feuilles minces gaufrées d'un vert tirant sur le bleu, nous présente l'essor de la vie végétale sous une forme plus élégante, plus aérienne. Au heu que le chêne se tord, le hêtre s'élance : son tronc uni s'élève tout d'une pièce, et ses branches presque droites se tendent d'un seul trait vers le ciel. De là plus de clarté sous le couvert de son feuillage ; l'œil y peut suivre assez haut la projection hardie des rameaux, et de cet ensemble se forme pour nous une idée de légèreté unie à la force, qui caractérise vraiment ce bel arbre. On peut voir de fort beaux hêtres dans la forêt de Marly, dont une partie est complantée de cette essence : mais pour savoir à quehe beauté peut s'élever cette espèce d'arbre, il faut le voir au Parc de Pau. Là, sur les pentes rapides d'une colline qui borde la plaine du Gave, on voit des milliers de hêtres gigantesques qui, s'élevant les uns au-dessus des autres en perspective montante, paraissent plus gigantesques encore. A l'arrière-saison, à demi dépouillés et se dressant au miheu d'une espèce d'auréole magique faite des mille couleurs dont l'automne a diapré leurs feuilles, ils prennent une tournure, une puissance d'etîet, vraiment extraordinaires. Pour ma part je ne crois pas avoir jamais rien vu d'aussi magnifique en fait de beauté végétale.
Le houleau. — Le bouleau est caractérisé par la délicatesse, la légèreté, le mouvement et la lumière. Son écorce et le dessous de ses feuilles sont d'un blanc d'argent; ses feuilles, d'un vert jaune, d'une consistance fine, petites, arrondies, suspendues à un long pétiole, disposées en grappes, sont peu touffues. L'espace qui les sépare donne à son feuillage une transparence grâce à laquelle on voit se dessiner tous les rameaux. Le caractère du branchage, qui est fin, égal de calibre, régulièrement cylindrique, bien refendu et harmonieusement disiribué, s'accorde avec celui du feuillage pour imprimer au bouleau un caractère aérien et lumineux. La disposition en grappes et la mobilité de ses feuilles, jointes à la finesse des branches, lui donnent de plus dos qualités
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de souplesse et de mouvement qui en font un des arbres les plus agréables à voir, surtout lorsqu'il s'oppose à d'autres d'un aspect plus lourd ou plus sombre comme le cliène, l'orme ou les arbres verts. Dans les pays du nord il prend dos proportions considérables, et à l'éclat (hi jour polaire ses nuances vives son feuillage frêle, produisent un effet presque magique. Plus au nord, le bouleau nain n'est qu'un arbrisseau cliétif, mais il est encore très intéressant par les contorsions de son brancliage, qui donnent à sa figure une expression de souffrance et d'énergie vraiment patliétique.
Le châtaignier. — Même en face du chêne, le châtaignier pourrait prétendre à la primauté parmi les arbres si l'on ne tenait compte que de l'expression. 11 y a quelque chose de saisissant dans les irrégularités brusques de ses rameaux, qui tantôt se tordent et tantôt se raidissent tout d'un trait ; son branchage s'emporte ou se détourne violemment, inégalement, au point que parfois il penche tout d'un côté. Son bois sec, cassant, lamelleux, est sujet à se fendre ou à se rompre, laissant sur toutes les parties du tronc et des branches des blessures, des éclats, des nodosités, des crevasses, qui répandent sur l'arbre tout entier un air de mutilation et de ravage. Ses grandes feuilles allongées, découpées à dents de scie et groupées par bouquets étages, donnent à son feuillage un aspect de force et de vie. Sa souche est souvent déchaussée, et le haut de ses racines, soulevant et repoussant la terre, ajoute encore par sa masse et par son effort à l'idée de violence impétueuse que fait naître la vue de cet arbre. Enfin, pour résumer son caractère d'expression, on peut dire que le châtaignier est un arbre tragique.
Le saule pleureur. — Le saule pleureur est peut-être de tous les végétaux celui qui met le mieux en évidence le mécanisme, oserai-je dire, par lequel un être organisé arrive à faire naître un sentiment dans le cœur de l'homme. Son tronc et ses principales branches ne s'élèvent que pour laisser pendre de plus haut ses rameaux longs, menus, et dont la faiblesse semble s'abandonner sans espérance au souffle des vents. Tout l'accent de son attitude montre une créature accablée sous l'écrasement de la pesaidcur ; on dirait que la terre ne le laisse vivre qu'à
regret, et qu'à peine sorti de son sein elle l'y ramène par une attraction mortelle. Ses feuilles, d'une couleur pâle, d'un dessin étroit et allongé, se serrent le long de ses rameaux et semblent y ruisseler comme des larmes.
Tous ces signes figurent bien l'afTaissement que nous cause la douleur, aussi les hommes ont-ils adopté le saule pour en ombrager les tombes, et lorsque Alfred de Musset écrivait les vers célèbres où il demandait à ses amis de planter un de ces arbres sur son tombeau, il n'exprimait pas seulement un sentiment poétique qui est dans tous les cœurs, il donnait une forme immortelle à l'un des principes les plus évidents de l'expression dans la nature.
Au milieu des lassitudes et des anxiétés qu'on éprouve lorsqu'on travaille à la recherche redoutable de la vérité, c'est une grande douceur de trouver de temps en temps à s'appuyer et à se reposer sur le témoignage de quelqu'une de ces grands âmes qui nous ont précédés dans le chemin de la pensée et qui y ont laissé leur traînée de lumière :
Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré,
La pâleur m'en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai.
Le cijprès. — Par la même raison qu'un objet nous présente des expressions diverses selon les aspects sous lesquels on l'envisage, une expression déterminée peut s'attacher à des objets différents lorsqu'on y considère quelque qualité dominante comme la forme ou la couleur, si d'ailleurs cette qualité est vraiment caractéristique. Cette observation ne peut d'ailleurs que confirmer la valeur des signes d'expression en général : elle nous amène à rapprocher du saule pleureur le cyprès. En disant que si le saule pleureur est l'arbre des tombes, le cyprès est l'arbre des cimetières ; que le premier exprime l'idée de la douleur, et l'autre l'idée de la mort, il semble qu'on ait défini du même coup leur symbolisme et leur caractère propres. En opposition avec la f?ouplesse, la transparence et la grâce penchante du saule pleureur, le cyprès,
502 LA PHYSIONOMIK GOMPARP]E
aigu, raide, compact, impénétrable, se dresse au bord des sépultures comme un fantôme noir, et son immobililé nous représente sous une image saisissante la mort sombre, inllexible, et, debout, dominant la vie.
Le jasmin. — Un feuillage fin, délicatement découpé et débordant en touffes épaisses; des fleurs, surtout, dont le parfum nous remplit d'ivresse et de langueur, ont toujours fait considérer le Jasmin comme un symbole de l'amour profond et mystérieux. Dans cet être vivant qui s'élance, retombe, s'élance encore, et qui à chaque effort déborde en masses plus touffues pour s'accrocher à de nouveaux appuis, on croit voir une âme qui cherche à se détacher de la terre pour s'élever vers le ciel avec tous ses désirs et tous ses parfums. Sans doute on retrouverait dans beaucoup de plantes grimpantes les signes que la couleur, la disposition et le port de son feuillage, ont fait remarquer dans le jasmin, mais le jasmin nous est familier, il vit attaché aux murs de nos demeures, et quand un amant passe au pied du balcon de sa bien-aimée, si des guirlandes de feuillage en festontonnent le contour, ce feuillage est souvent celui du jasmin. 11 est donc tout naturel que cette plante ait obtenu la faveur symbolique que sa figure justifie d'ailleurs pleinement.
Les arbres résineux. — Les arbres à feuilles persistantes sont de deux espèces bien tranchées. Nous ne nous occuperons pas de ceux dont la feuille est ronde ou allongée, et qui ressemblent plus ou moins aux types d'arbres que nous venons de passer en revue, mais les arbres résineux, où la feuille n'est plus qu'un brin plus ou moins analogue à une tige d'herbe, doivent être considérés à part. Dans ces arbres les feuilles ressemblent plutôt à des poils et à des écailles, tandis que dans les arbres à feuilles annuelles elles rappellent des plumes.
Les arbres résineux sont monocotylédones, le tissu de leurs diverses parties se compose exclusivement de fibres parallèles, d'où suit que leurs formes sont beaucoup plus simples et moins tourmentées que celles des arbres dicotylédones connne le chêne ou le châtaignier. De là beaucoup moins de diversité dans la forme et beaucoup moins de vai'iété dans les détails de ces arbres .
LE VEGETAL 503
Quant au feuillage, il est généralement d'une teinte foncée, uniforme, et ses masses, tantôt accumulées à l'extrémité des rameaux comme dans le pin parasol, tantôt disposées par franges tout le long de ces rameaux comme dans le cèdre, n'ont ni animation ni mouvement.
Les arbres résineux sont pour la plupart de forme pyramidale, ce qui leur donne un effet de solidité et d'élévation, mais en rend l'aspect très monotone. Dans les grandes forêts de sapins, ces arbres s'élèvent à des hauteurs gigantesques, mais l'uniformité de ces troncs tous égaux et tous pareils rend les forêts de sapin beaucoup moins intéressantes que celles où le chêne, le hêtre, et les autres arbres du même genre, groupent leurs feuillages et leurs bois si divers.
Quelques arbres comme le cèdre du Liban et le pin parasol se développent en branches inégales et divergentes, et lorsqu'ils atteignent une grande taille, surtout s'ils sont isolés, ils portent un grand air de force et de majesté. Mais même chez ces puissants représentants de la classe des arbres résineux, l'expression a quelque chose de moins vivant, de plus fruste, probablement parce que leur organisation moins parfaite les rapproche des types primitifs de la vie végétale.
Plantes d'eau. — Comme exemple intéressant du rapport de la forme avec la fonction dans le règne végétal, nous pouvons encore rappeler ces plantes si pittoresques que nous voyons flotter à la surface ou vivre au fond des eaux. Les feuilles plates du nénuphar, qui se développent parallèlement au niveau de l'eau, montrent d'une façon littérale, pourrait-on dire, ce rapport de la forme avec la fonction : ici la forme est calquée sur la fonction.
On peut encore, dans les eaux courantes, retrouver la môme idée écrite en signes très expressifs dans les conferves, ces plantes composées d'une seule tige souple comme une corde et portant un chapelet de feuilles appliquées deux par deux le long de cette tige. A la façon dont elles suivent le cours de l'eau, se balançant à tous les remous, on est frappé de la simplicité et de la perfection avec lesquelles ces plantes ont été appropriées au milieu oii elles doivent vivre. On pourrait appliquer les mêmes observations aux plantes marines.
504 I^A PHYSIONOMIE COMPARKK
Les gazons et les mousses. — Enfin, an deriiior rang des végétaux qui revêtent ou décorent la suHace de la terre, nous trouvons les ga/ons et les mousses, qui représentent, sons le rapport de la physionomie, les tribus innoml)i'al)les de plantes oii l'individu, par l'exiguïté de sa taille et par le peu de caractère de sa figure, n'a plus pour nous d'expression particulière. Les gazons, les mousses, et avec eux les graminées de toute sorte qui couvrent les prairies et les landes, ne sont à nos yeux que des surfaces et des étendues où les effets, réduits à la réflexion de la lumière, s'incorporent à l'aspect et à la configuration du sol qui les porte.
La vie organique nous a dit son dernier mot : déjà le monde inorganique se soulève au-dessous des créatures vivantes, et c'est maintenant parmi les êtres inanimés que nous avons à poursuivre l'étude des signes universels de l'expression.
Lorsque nous comparons un animal ou un végétal avec un être inorganique, il semble tout d'abord qu'il soit très facile de les distinguer, et que si leur différence est surtout évidente, c'est dans leur physionomie. Mais un coup d'œil ne suffit pas pour juger d'une chose aussi étendue et aussi complexe que l'expression. Cet effet sensible des qualités intérieures, fixes ou passagères de l'objet, ne peut être exactement vérifié qu'à la condition d'en reconnaître la concordance avec les qualités voilées sous l'apparence extérieure; c'est ainsi que nous avons dû, pour étudier la physionomie des animaux et des végétaux, en observer continuellement l'organisation et les fonctions.
Or si l'on réfiéchit davantage aux caractères en apparence si tranchés des êtres organisés, on voit que ces caractères les distinguent en effet assez nettement des corps bruts à l'état sohde, mais qu'il n'en est pas tout à fait de même au regard des corps liquides et des corps gazeux.
Corps solides. — Un corps inorganique solide, tant qu'il reste à l'abri du mouvement ou de toute autre moditication causée par l'eau, la chaleur, l'attraction, l'affinité chimique, n'a en effet ni forme fixe, ni grandeur déterminée, ni individualité distincte : tout ce qui dans les êtres vivants compose la diversité des parties, leur indépendance, leur ordonnance, leur symétrie ; tout ce qui distribue ou localise la vie dans tel ou tel organe ; tout ce qui donne à l'espèce ou à l'individu les signes de diversité par
506 LA PHYSIOiNOMlE COMPAllEK
011 il se distingue, rien de cela n'existe pour lui. M n'a point de mouvement. La substance dont il est composé est homogène dans toute sa masse, et sa \ie est complète dans chacune des molécules de cette masse, si bien qu'on peut le diviser indéfiniment sans qu'il cesse d'être le même coi-ps, à l'opposition de l'être organisé, qui, au delà de quelques retranchements de ses parties, meurt et n'existe plus.
Liquider. — Mais tous les corps inorganiques ne sont pas à l'état solide.
Les uns ont entre leurs molécules une espèce d'articulation qui communique à toutes le mouvement imprimé à chacune, de sorte que la masse entière de ces corps suit indéfiniment l'impulsion donnée à une de ses parties : ce sout les liquides.
Gaz. — 11 est d'autres corps, ceux-là répandus à la fois dans tout l'espace de l'atmosphère et dans la substance des corps solides et des corps liquides, qui sont souvent invisibles, toujours impondérables, et qui, par cela même qu'ils sont affranchis des lois de la pesanteur, tendent à se développer continuellement dans toutes les directions de manière que leur volume peut augmenter indéfiniment sans que leur masse diminue : ce sont les corps gazeux.
Mais les trois états sous lesquels nous apparaissent les corps inorganiques ne sont pas proprement des qualités spécifiques ; ils peuvent s'emparer tour à tour de chacun des corps inorganiques, et bien que les conditions normales de la vie sur notre globe nous offrent la plupart du temps ces corps dans un état solide, liquide ou gazeux, dont ils ne sortent jamais, bien que nous n'y voyions pas de gaz liquéfiés ou solidifiés ni de roches réduites à l'état de vapeur, l'eau se présente à nos yeux tour à tour liquide, solide ou vaporisée; le mercure, seul de tous les métaux, est liquide à la température ordinaire ; les volcans rejettent des roches en liquéfaction, et d'un autre côté la chimie peut, dans nos laboratoires, soliditier l'acide carbonique et liquéfier les gaz. L'histoire de la formation de notre planète nous montre d'ailleurs qu'elle a commencé par une i)éiiode où tous les corps dont elle se compose étaient à l'état de vapeur.
La distinction que nous faisons entre les corps solides, liquides
et gazeux, ne répond donc pas à trois propriétés absolues de la matière inorganique: elle n'est, comme toutes les autres catégories où nous distribuons les choses, qu'une \ue de l'esprit, un procédé d'analyse et de méthode. Mais nous nous tromperions ici comme partout si nous prétendions connaître à fond un objet parce que nous l'avons considéré d'un certain côté.
Vie universelle. — Or si nous étions une fois bien dégagés des notions préconçues oii l'idée de classification pourrait nous retenir, il nous faudrait faire un pas de plus et reconnaître que la distinction entre les corps organiques et les corps inorganiques n'est pas plus réelle dans la nature que celle des trois états de la matière.
Nous avons pris l'habitude d'appeler vie l'ensemble des phénomènes biologiques qui se produisent dans les êtres organisés. Mais si l'on y veut bien prendre garde, ces êtres ne sont autre chose qu'un assemblage momentané d'une certaine quantité de matière inorganique, si bien qu'on a pu comparer l'être vivant à une écluse oii le courant de la vie n'est retenu un instant que pour en déborder aussitôt.
Ainsi s'efface la distinction entre les êtres vivants et les êtres inanimés ; dans les uns comme dans les autres nous voyons alors palpiter cette vie universelle qui les relie et les tisse entre eux par une seule et même loi. Le nom d'organes, que nous réservions en vain aux parties des animaux et des végétaux, s'étend alors aux forces biologiques de toute sorte, pesanteur, attraction, affinité, lumière, chaleur, qui agissent également dans tous les êtres de la nature. Les mouvements, les changements d'état, de composition ou de structure, les modifications de toute sorte qui leur sont imprimés, peuvent dès lors s'appeler des fonctions, fonctions de tous points comparables à celles des êtres organisés, puisqu'elles produisent toujours les mêmes effets et qu'elles ne peuvent pas en produire d'autres.
On peut donc dire que tous les êtres de la nature sont vivants, parce que tous sont organisés et que tous ont des fonctions. Mais il faut dire de plus que la même vie leur est commune, puisque, sous l'action des mêmes forces, les mêmes éléments passent et
508 LA IMlYSlONOiMIE COMPARÉE
repasscMil à travers tous ces êtres pour former tantôt un être vivant, tantôt un être inanimé.
Sentiment de la nature. — Si nous n'avions pas Tintuilion de ces vérités supérieures, ou ne s'expliquerait pas comment les hommes auraient pu jamais en venir à éprouver le sentiment de la natuic (4 à l'exprimer par les mêmes mots qu'ils emploient pour décrire la physionomie des êtres vivants. Car s'ils ont pu reconnaître et analyser les signes d'expression dans ces êtres, c'est qu'ils en avaient pu étudier les organes, et rapporter les signes aux fonctions : mais bien avant qu'ils n'eussent la moindre idée des lois et des forces biologiques, ils attachaient déjà aux choses inanimées l'idée d'une expression analogue à celle des êtres vivants ; ils le faisaient précisément par des analogies tirées de la ressemblance des signes tels que la grandeur, la forme, la lumière, le son, et aussi le caractère. C'est ainsi que le sens commun, et le langage à sa suite, ont établi et formulé une physionomie du monde inorganique fondée sur les mêmes signes que la physionomie des êtres organisés. D'ailleurs, malgré tout ce que l'homme a pu apprendre sur la fonction de plusieurs agents naturels, sa science n'est et ne pourra jamais être que tout à fait insignifiante à côté de ce qu'il ignore : par exemple, si on sait quelque chose sur l'air, l'eau, la composition des terrains, on ignore pourquoi la mer occupe plus des trois quarts du globe, pourquoi il y a des montagnes ou des plaines, pourquoi le ciel change de couleur, pourquoi les vents soufflent, etc. Et cependant, malgré son absolue ignorance des fonctions véritables de ces objets ou de ces phénomènes, les hommes leur attribuent une expression tout aussi bien qu'à ceux dont il connaît la fonction biologique.
Si cette physionomie de la nature n'était pas justitiée par les propriétés réelles des êtres inorganiques, elle ne serait qu'une variété des idées littéraires qui ont donné naissance à ce qu'on appelle le langage des fleurs, et dont nous avons parlé à propos de la physionomie dans les végétaux. Mais si les principes en sont conformes à ceux des signes expressifs des animaux et des végétaux, nous serons en droit d'en conclure (jue, à défaul d'une science complète de la nature des choses, rinstiiul ne nous
trompe pas lorsqu'il nous fait entrevoir dans les objets inanimés ces analogies d'expression qui témoignent de l'unité de la yie dans tous les êtres de la création.
Expression des choses inanimées. — Sans doute nous ne pouvons pas nous attendre à retrouver aux rochers, aux montagnes, à la mer, aux nuages, les traits vifs et explicites oîi le visage de l'homme, les mouvements de l'animal, nous parlaient la langue du sentiment et de l'intelligence. Car la nature ne connaît ni le plaisir ni la douleur, elle ne sait rien, ne pense pas, et sa sérénité nous épouvante quand, tourmentés par quelque désespoir, nous voyons comme elle est indifférente à nos soupirs et à nos larmes ; mais bien loin et bien au-dessus de nos pauvres petites misères, elle porte dans son immensité, dans sa puissance, dans sa sérénité même, la douceur des sentiments vagues, l'attrait des choses inconnues. Elle est comme une âme supérieure qui nous domine et nous enveloppe, et les idées qu'elle nous inspire ne peuvent avoir ni la netteté ni la précision de celles qui nous sont exprimées par des êtres plus proportionnés à la petitesse de notre entendement.
Peut-être, si nous connaissions les propriétés de toutes les choses de la nature comme nous connaissons celles de l'homme et des animaux, chacun des objets qui tombent sous nos sens nous parlerait aussi clairement qu'un être vivant ; il n'est certainement pas un atome de l'univers qui pour Dieu, par exemple, ne parle ainsi, puisque pour nous-mêmes, du fond de l'infini, le soleil et les étoiles ne sont pas muets. Mais ici, avec un écart plus grand encore que dans les végétaux, l'expression devient moins précise à proportion que les objets s'éloignent davantage de notre nature.
L'idée de la mort. — Parmi toutes les différences qui distinguent la vie organique de la vie inorganique, la mort est peutêtre la plus réelle. En tout cas c'est la plus apparente, celle qui nous saisit davantage parce qu'elle nous touche de plus près, et c'est par là que la nature revêt à nos yeux cet air de toutepuissance et d'éternité qui la fait ressembler tellement au dieu dont elle est l'ouvrage. Car si quelques scènes nous y montrent parfois les éléments en désordre, ces troubles passagers font
510 LA PHYSIONOMIE COMPARÉK
paraîlre plus imposante encore l'indeslnicliljle iinmoilalilé de tout le lesle de la nature.
L'idée de douleur, qui pour les êtres vivants se lie si étroitement à celle de la mort, n'est pas davantage dans la nature et ne se dégage point de son expression, puisque la nature ne souffre pas plus qu'elle ne meurt. Dans les bouleversements de la terre, de la mer ou du ciel, nous voyons la destruction ou la ruine des choses, nous ne les voyons ni pleurer ni mourir.
Si// fies expressifs dans les êtres inanimés. — Le champ de l'expression dans les objets naturels étant ainsi délimité, nous devons chercher par quels signes elle se manifeste. Or si le siège de la physionomie n'est plus ici dans des organes affectés à des fonctions particulières, il réside dans des objets de figures diverses, que nous savons distinguer les uns des autres et que nous pouvons non seulement définir mais analyser dans leurs principales qualités : une plaine, une montagne, un fieuve, un cou^ cher de soleil, sont pour nous des choses aussi rigoureusement déterminées qu'un animal ou qu'un végétal.
Or les uns et les autres font partie du même univers, vivent d'une vie commune, et ne nous sont d'ailleurs connus que par les signes extérieurs qui les caractérisent : pour que nous puissions les distinguer et les reconnaître, il faut donc bien que ce soit par des signes communs à tous, puisque le signe est pour nous le seul moyen de comparaison entre les divers objets.
La nécessité des choses, les conditions fondamentales de notre entendement, viennent donc confirmer ici ce que nous avancions en abordant cette partie de notre étude, à savoir que l'expression se manifeste dans les êtres inanimés par les mêmes signes que dans les êtres vivants. La différence de forme n'y met pas plus d'obstacle qu'elle n'en a mis à l'assimilation qui rapproche, ainsi que nous l'avons vu, les végétaux et les animaux.
C'est aiusi que, malgré l'immensité de la nature, malgré son unité qui, de la terre, de la mer et du ciel, ne fait qu'un tout, nous y distinguons des objets, nous les isolons par la peusée pour les considérer à part, et nous les désignons sous des noms particuliers. En ontologie pure, il n'y a là qu'une abstraction, une vue de l'esprit, puisque ces objets ne sont au fond cpie les
parties criiii tout indissoluble : mais en fait, et par conséquent en raison, ce qu'on appelle un point de vue est réellement une composition naturelle oii, par suite des conditions de la vision, chaque point sur lequel nous fixons notre regard devient le centre d'un tableau ; et de même, lorsque nous considérons par la pensée un objet, le point où notre esprit se fixe devient le centre d'une conception relative à cet objet.
La propriété de nos sens et de notre intelligence est donc, ici comme en toute chose, de détacher de l'ensemble un détail et d'y donner une espèce d'individualité, le considérant ainsi comme un être à part.
C'est par cette opération de l'esprit que nous avons peu à peu analysé les diverses parties qui forment le tout de la nature, et que la terre, les rochers, les montagnes, les vallées, les fleuves, les lacs, la mer, le ciel, les nuages et les astres eux-mêmes, sont devenus pour nous des êtres aussi distincts et presque aussi individuels que les animaux et les végélaux.
Une fois cette notion passée dans le sens commun, les principes de l'expression sont venus d'eux-mêmes s'appliquer aux objets inanimés, et comme, sauf l'intelligence et l'organisation, ces objets ont les mêmes propriétés naturelles que les êtres vivants, leurs qualités ou leurs changements d'état se sont manifestés pour nous par des signes analogues, puisque la grandeur, la surface, les dimensions, les lignes, les angles, les directions, les reliefs ou les dépressions, la lumière, les couleurs, les sons, paraissent de même aux êtres inanimés, produisent les mêmes effets mis en évidence par des signes qui ne sont autre chose que l'indication de toutes ces qualités. On en peut dire autant du mouvement, puisque les êtres inorganiques, quoique souvent inertes et souvent mus par des forces extérieures, ont aussi des mouvements propres, soit dans leur combinaison avec d'autres corps soit dans leur expansion sous forme de gaz ou de vapeurs.
Une fois reconnu que les objets de la nature peuvent ainsi s'individualiser, un rocher une montagne, un paysage, un site, pourra se spécifier à nos yeux par le caractère, si les traits en sont marqués avec la netteté et le naturel qui conviennent à l'objet. Les lignes, selon qu'elles seront uniformes ou tourmentées ; les
rW2 LA PHYSIONOMIE COMPAHEI-:
masses, d'après leurs proportions et leur étendue ; les couleurs claires ou sombres; les mouvements violents ou mesurés ; l'oidre entin et la convenance des parties, nous donneront des expressions de calme, de désordre, de puissance, de violence, de sérénité, de mélancolie, d'épouvante, d'horreur, de beauté.
D'ailleurs, de même que nous pouvons décomposer l'univers en autant d'objets que nous y en distinguons par l'analyse visuelle ou inlellectuelle, de même en sens contraire nous pouvons y embrasser des horizons de plus en plus vastes et y considérer d'un coup d'œil non plus des tableaux mais des panoramas. Ainsi quand nous regardons le ciel, la mer, le désert, et ces étendues immenses qu'on découvre du haut d'une montagne ou de la nacelle d'un ballon, ce développement progressif ne change rien aux lois de l'expression : si loin et si haut que s'étende l'espace^, l'idée le suit toujours ; seulement, pareille à ces corps gazeux dont la substance devient plus légère à mesure qu'ils s'épanouissent dans l'espace, l'idée s'élargit et devient plus vague à mesure qu'elle s'élève et s'étend.
Létendue. — Ainsi donc, à la différence des êtres organisés, qui gardent toujours à nos yeux la même figure parce qu'ils sont enfermés dans des formes et dans des masses invariables, les autres objets de la nature, n'ayant, comme nous l'avons remarqué, ni individualité ni mesure, changent continuellement d'aspect. La variation de ces aspects est aussi illimitée que les mille proportions d'étendue auxquelles notre regard et notre intelligence peuvent tour à tour réduire ou élargir le cadre du tableau que nous embrassons. Un animal ou un végétal est toujours lui-même: au contraire un rocher, un terrain, une montagne, peut n'être qu'un détail d'une scène naturelle si on le considère dans un ensemble, ou former lui seul toute la scène si on le considère isolément. 11 suit de là que l'étendue, bien que n'étant au fond qu'un milieu, prend ici toute la valeur d'un élément constituant pour l'expression.
Perspective Iméairc. — Pour nous occuper d'abord de ce qui send)le, peut-on dire, le plus matériel dans l'aspect de la nature, la perspective linéaire, ({ui fait paraître les objets d'autant plus petits (|u'ils sont i)lus éloignés de nous, introduit dans nos per-
ceptioiis, et par suite dans nos idées, toute une échelle de grandeurs apparentes dont aucune n'est A'raie. Mais quoique nous sachions que les objets éloignés gardent leur grandeur réelle tout en nous paraissant plus petits, cette diminution n'en agit pas moins sur l'expression, et les détails d'un paysage prennent d'autant plus d'importance et d'effet à nos yeux qu'ils sont plus près de nous; c'est ainsi, par exemple, qu'une terrasse tout unie, sans accent ni relief, remplira le premier plan d'un tableau, tandis qu'une chaîne de montagnes ne se marquera à l'horizon que par une ligne à peine indiquée.
Le rapprochement ou l'éloignement d'un objet augmente ou diminue donc son expression.
Ce n'est pas tout, car selon la direction, selon l'aspect, le même objet peut prendre des effets très divers, opposés même. Par exemple, les profils d'un rocher ou d'une montagne changent de dessin et de caractère à mesure que l'observateur se déplace. Du bord d'un précipice on conçoit une idée de profondeur qui se change en idée d'élévation lorsqu'on est au fond. L'étendue que notre vue embrasse s'augmente à mesure que nous sommes placés sur un point plus élevé. Enfin comme, d'après les conditions de l'optique combinées avec les lois de la perspective, tout ce qui se présente à notre vue s'y groupe dans une composition naturelle, la situation respective des objets divers de la nature établit entre eux des rapports d'harmonie ou de contraste qui influent sur l'expression particulière de chacun.
Perspective aérienne. — Si les objets de la nature nous apparaissaient à travers le vide, ils conserveraient à nos yeux chacun sa couleur propre et ces degrés relatifs de clarté que les peintres appellent les valeurs. Chaque objet, en effet, indépendamment de ce qu'il est d'une certaine couleur, porte cette couleur plus ou moins foncée ; à parité de couleur, il paraît d'autant plus clair qu'il reçoit davantage de lumière.
Mais nous ne voyons les objets qu'à travers l'atmosphère, qui est composée d'air, de gaz, de vapeur, de poussière et de lumière. L'air par lui-même est bleu, et sa couleur paraît plus foncée à mesure que notre regard en doit traverser une plus grande masse pour arriver à l'oiijet. Il en résulte que dans un
514 LA PHYSIONOMIt: COMPARÉE
air très pur les ol)jels se culoreiit d'une teinte bleue qui augmente avec leur tiloignement.
Les gaz, et particulièremeul les fumées, qui flolleut dans l'air, mêlent à sa couleur bleue une teinte (liant sur le brun, et y donnent un ton grisâtre.
Les vapeurs, dont la couleur est blanche parce que chacune de leurs molécules est un globe poli qui réfléchit la lumière, dpnnent à l'aii- une teinle blanche, qui devient gris-clair ou rousse dans les diverses espèces de brouillards mélangés aux fumées des villes ou aux exhalaisons du sol.
Les poussières viennent encore troubler la transparence de l'air en y introduisant les colorations diverses qui leur sont propres.
La lumière directe du soleil, selon son degré d'intensité, décolore les objets en les éclairant. Elle les décolore parce qu'elle est blanche ou du moins d'un jaune très blanc, et que par conséquent elle mêle du blanc à leurs couleurs.
La lumière de la lune, qui est verdâtre et peu intense, donne des teintes verdâtres aux surfaces qu'elle éclaire directement, et porte des ombres beaucoup plus noires que celles du soleil.
En outre de ces causes, les objets reçoivent des reflets provenant tantôt de la couleur du sol ou des autres objets voisins, tantôt de la coloration que le ciel prend au lever ou au coucher du soleil, ainsi que nous le verrons plus loin.
. Lointains. — Ce qu'on appelle le lointain est l'effet composé de la perspective linéaire et de la perspective aérienne, la première diminuant et la seconde effaçant les objets à mesure qu'ils s'éloignent de nos yeux. Mais tandis que la perspective hnéaire, étant le résultat d'une loi géométrique, demeure toujours invariable, les effets de la perspective aérienne varient autant de fois qu'un changement vient à se produire dans la consistance ou dans la composition de l'atmosphère.
Tous ces changements ont pour effet de décomposer en cent façons le tableau de la nature, faisan-t tour à tour paraître ou disparaître, prédominer ou faiblir, soit l'expression des objets, soit même leur véritable aspcut, comme il arrive par "cerlains temps de brouillard ou même lorsque des brumes ou
des vapeurs légères s'étendent sur des plans éloignés. Selon que les lointains fuient par degrés uniformes ou qu'ils se succèdent de près pour finir brusquement, l'effet des objets situés au premier plan change du tout au tout.
Lumière. — Au-dessus de ces effets relatifs produits par la distance et l'étendue, la lumière du jour, l'obscurité de la nuit, avec les dégradations crépusculaires qui leur servent de transition, revêtent tour à tour la nature d'aspects si différents que tout semble s'y transfigurer.
Qualités diverses de la lumière selon le pays. — Avant de passer à l'étude de ces changements qui suivent en tous heux le cours du soleil dans un ordre invariable et avec des caractères analogues, nous devons noter une observation importante sur la qualité de la lumière du jour. Cette quahté varie selon les lieux et selon les contrées.
La lumière est, dans tous les pays, intense sur les lieux découverts, parce qu'elle n'y est mêlée d'aucune ombre; claire et vive sur les heux élevés, parce qu'à cette première condition se joignent la sécheresse et la pureté de l'air.
Dans l'atmosphère humide des chmats océaniens tels que celui de l'ouest de la France, la vapeur d'eau qui y est mêlée pâlit et adoucit le jour, de sorte que les contours des objets y paraissent légèrement estompés.
Le jour des Alpes produit sur la vue une espèce de fourmillement lumineux. Celui des Pyrénées, au bord de l'océan, est d'une clarté égale et liquide qui donne beaucoup de finesse et de douceur aux objets.
En Suède et en général dans les pays du nord, la lumière est d'une limpidité cristalline qui fait qu'on croirait voir la nature à travers un verre concave ; les formes et les couleurs y paraissent avec une singulière netteté de détail et de relief.
Tout a été dit sur l'éclat, sur la rigueur sèche, sur la transparence indéfinie, de la lumière du midi et de l'orient, qui tranche si crûment les clairs et les ombres et laisse distinguer les objets à de si grandes distances que la perspective aérienne semble à peine en effacer les couleurs.
Le jour polaire. — Nous ne pouvons quitter ce sujet sans rap-
5l(i LA PHYSIONOMIE COMPARÉE
peler ici les qiialih's du jour polaire, cpii, vers le soir, bien qu'il ne soit alors qu'uue sorte de crépuscule, produit des ell'ets de lumière tout particuliers. Nous ne saurions mieux exprimer ce qu'il nous a ftiit ressentir qu'en disant que les objets verticaux semblent éclairés par transparence, et que les hommes, vus de loin, se découpent sur ce fond clair comme des ombres chinoises. Il n'y a rien là du vague que notre crépuscule donne aux contours et à la forme des choses, et cependant nous ne reconnaissons ni le jour ni la nuit. On éprouve sous cette lumière un sentiment de trouble, presque d'angoisse, lorsqu'on n'y est pas habitué. Ce sentiment peut s'expliquer en partie par la prolongation du jour à l'heure habituelle de la nuit, mais il y a certainement aussi quelque chose qui nous trouble dans la qualité propre de ce jour fantastique.
Reflets du ciel. — En outre de ce régime local de la lumière, qui résulte des conditions permanentes du sol et du climat, on peut, sur tous les points de la terre, voir, à chaque instant de la journée, la couleur de la lumière changer avec celle du ciel, et jeter sur la scène des reflets blancs, gris, jaunes, orangés, rouges, renvoyés par les nuages.
C'est surtout dans les soirées de printemps et d'automne, lorsque le temps est à la pluie ou à l'orage, que les nuages se colorent vivement ; les plus remarquables de ces effets se voient lorsque le fond de leurs masses étant d'un gris presque noir ou roussâtre, les parties éclairées prennent des lueurs cuivrées qui répandent sur tous les objets un aspect tragique, ou bien, ce qui est plus rare, lorsque le ciel se remplit de nuages détachés colorés d'une teinte uniforme de pourpre vif.
Lorsque les reflets du ciel sont d'un jaune vif ou orangé, ils donnent une grande animation à la verdure des arbres et des gazons et aux teintes grisâtres des chemins, des pierres et des murs. Les aspects les plus froids des villes elles-mêmes prennent alors un air de chaleur et de vie : on peut l'observer sans sortir de Paris, où, par des ciels de cette nuance, il n'est pas de rue si neutre et si incolore qui ne devienne pittoresque.
Les aurores boréales, rares dans nos climats mais si fréquentes dans les régions polaires, ])euvent encore être citées pour les co-
lorations extraordinaires que le ciel reflète alors sur la terre. Enfin, dans nos climats océaniens oîi le ciel est presque toujours couvert de nuages, nous pouvons voir combien la teinte grise qu'il jette sur la nature en éteint les couleurs. Cela est frappant lorsque, par un ciel bleu où la réflexion de sa teinte azurée anime la verdure, des nuages viennent tout à coup intercepter son reflet : les gazons et les arbres pâlissent et paraissent presque gris.
Les accidents. — Les accidents sont ces coups de lumière ou ces taches d'ombre qui, par certains ciels bleus parsemés de nuages, éclairent ou assombrissent une partie du paysage. L'effet en est d'intervertir de fond en comble la perspective aérienne, les parties éclairées paraissant se rapprocher subitement, les parties assombries, s'éloigner. Non seulement les valeurs, c'est-àdire le degré d'éclairage de ces parties, perdent leur proportion relative, mais les tons locaux de chacune changent pour nous de couleur, parce que l'effet de leur contraste n'est plus le même. Par exemple une colhne de terre rouge avec des arbres, vue par un ciel clair paraît dans le lointain d'un bleu presque noir : que l'horizon se couvre de nuages gris sombre tirant sur le bleu, la même colline, si le soleil continue à l'éclairer, se détachera en jaune excessivement clair, parce que le fond, étant bleu, nous fait voir sur les objets voisins la couleur complémentaire du bleu, qui est le jaune.
Ce qui se passe pour les couleurs se passe d'ailleurs aussi pour les effets résultant de l'ordre et de la situation des objets, de l'unité qu'un éclairage uniforme donne à un paysage : tout cela est troublé, interverti, à nos yeux, et nous apparaît sous un aspect nouveau.
Cette observation devait trouver ici sa place pour faire voir comment la lumière, même dans ses simples modifications, ne cesse pas un instant de dominer l'expression de la nature : elle brille sur la face des choses comme un rayon doni chaque vibration nouvelle éclaircit poumons un des aspects changeants de la vie.
Celte vérité va paraître avec plus d'évidence si nous observons les effets de la lumière et les changements qu'elle donne aux objets de la nature aux (lifTérentes heures de la course du soleil.
Laiibv. — A l'aube, les parties supérieures du ciel répercutent des retlets de lumière blanche qui, tom])aut sur le sommet des arbres et des élévations du sol, semblent en argenter les contours taudis que leur pied reste encore plongé dans une ombre mêlée de brume. A ce présage du réveil des choses, nous éprouvons un sentiment de retour à la vie qui ressemble à de l'espérance.
Laiirorc. — L'aurore, en illuminant le ciel de sa rougeur, vient répandre sur la terre une teinte qui avive toutes les nuances des objets. Rayonnant de l'horizon, elle les éclaire de côté et commence à les faire paraître dans une espèce de confusion harmonieuse oi\ leurs masses encore sombres, percées çà et là d'éclaircies roses, se détachent chaudement sur la pourpre du ciel.
Le lever du soleil. — Le soleil franchit l'horizon : c'est un coup de théâtre, la scène change. Le ciel devient bleu-clair, la brume du matin se gonfle en nuages, s'élève, se divise en voiles flottants, s'évanouit. Les rayons du soleil, à chacun des points qu'ils touchent, y semblent allumer la vie ; sous le clair-obscur des lumières et des ombres, tout reprend ses lignes, ses contours, ses traits, sa forme, ses couleurs ; la nature se réveille, elle s'éclaire, elle se lève et s'étend dans la fraîcheur de sa jeunesse éternelle. A ces premières heures du matin, la lumière est blanche, parce que l'air est encore mêlé de vapeur ; elle est égale et douce par cette même raison et aussi parce que les diverses couches de l'air, était uniformes de température, la laissent passer également. C'est pour cela que tout, à la lumière du matin, a un air de délicatesse et de légèreté bien différent des colorations chaudes et puissantes que prend la nature sous les rayons du soleil couchant. Cela est particuhèrement sensible pour les tableaux : un tableau gagne beaucoup à être vu à la lumière du matin.
Le haut du jour. — A mesure que le soleil s'élève, sa lumière devient plus intense, d'abord parce qu'elle traverse les couches de l'air sous un angle de moins en moins incliné, et puis paice qu'elle rend l'air transparent en chassant par sa chaleur la va|uMnd'eau ([ui y est suspendue. En même temps ([u'il ilhuniiu* vive-
ment les objets, il les éclaire de haut; sa lumière s'y étend sur une grande surface, elle en fait surtout paraître les parties saillantes et élevées, et leur donne d'autant plus de relief qu'elle porte en dessous des ombres proportionnées en profondeur et en obscurité à la saillie et à la clarté des parties en lumière. Pour le spectateur placé, comme c'est l'ordinaire, au niveau du sol, la surface de la terre paraît plus lumineuse encore que les objets qui s'y élèvent, comme les collines, les rochers, les fabriques, les arbres, parce que cette surface, étant unie, est éclairée sur tous ses points, et bien que de près nous y puissions voir les faibles ombres de ses inégahtés, comme notre regard rase le sol, au-delà d'une certaine distance nous n'en voyons que les parties éclairées.
De tout cela il résulte que, sur le haut du jour, les objets" sont vivement et largement éclairés, qu'ils ont de fortes ombres, et que par conséquent leur ensemble se voit davantage et leurs parties se distinguent plus nettement ; que la surface qui les porte réfléchit une clarté vive sur laquelle, par l'opposition de leurs lumières et de leurs ombres, ils s'élèvent et se détachent avec plus de netteté et de grandeur apparente qu'aux autres heures du jour. La vision étant ainsi aussi facile que possible, nous éprouvons un sentiment agréable et bien défini, et voilà pourquoi le soleil, en éclairant vivement la nature, réjouit le cœur de l'homme.
Le coucher du soleil. — Avec le déclin du soleil, l'air se refroidit, les vapeurs se condensent, se rapprochent, se coulent dans les dépressions du sol et paraissent d'abord aux lointains. L'intensité de la lumière diminuant, les clairs et les ombres des objets s'adoucissent et tendent à s'égaliser ; en même temps les ombres portées s'allongent, et en s'étendant s'alîaiblissent ; l'ensemble des objets devient moins apparent, leurs parties sont moins distinctes, tandis que la surface de la terre, n'étant plus aussi claire, ne les fait pas aussi bien ressortir.
Un changement sensible se fait dans la couleur de la lumière solaire : elle tend par degrés à cette nuance ambrée qui, de l'accord de tous les peintres, est sa nuance véritable, au moins pour les yeux de l'homme, puisque sans jaune on ne peut imiter dans un tableau la couleur du soleil. Quand le ciel est pur, cette
couleur va s'accouluanl jusqu'à se résoudre eu une Iciulo oraugée (^gale el uuie au-dessous de laquelle ou voit uuc l)ande d'uu gris violet, ce qui se mainlieut jusqu'à la liii du crépuscule. Lorsqu'au coutraire le couchaut est chargé de nuages, surtout au printemps et à l'automne, par des temps variables, le coucher du soleil s'cnllamme de violents éclats ; l'or, l'argent, la flamme, la fumée, et les nuances délicates du rose, du bleu, du vert, du jaune, s'y composent eu féeries dont les rellets dorment à la scène de la nature un air de magie. Le jour finit alors dans un éblouissement oii tout s'est transfiguré à nos yeux, et qui diffère bien de ce sentiment de repos et de sérénité que nous éprouvons à voir le globe d'or du soleil descendre lentement dans un ciel pur.
Le crépuscule. — A mesure que s'éteignent les dernières lueurs du jour, la différence entre leurs ombres et leurs lumières devenant de moins .en moins marquée, les, objets paraissent confus dans leurs détails, moins visibles dans leur ensemble.
Leur grandeur apparente diminue, par inverse de la raison qui les fait paraître plus grands à mesure qu'ils sont éclairés. Leurs proportions se confondent, leur distance ne se juge plus exactement ni, par suite, leur position relative. Enfin il arrive presque toujours, surtout dans les saisons intermédiaires, que des brouillards ou des vapeurs viennent encore assombrir le crépuscule.
Toutes ces conditions donnent à la lumière crépusculaire du soir un effet de douceur, de mélancolie, lorsqu'elle voile des scènes naturelles d'un caractère simple et peu accidenté, tandis que, dans ces paysages où tout paraît rassemblé pour l'effroi, le crépuscule nous inspire des idées fantastiques ou funestes.
La nuit. — Ces idées s'aggravent encore lorsque la nuit, s'étendaut sur toutes les choses, les voile de son crêpe noir et les enveloppe d'obscurité. Le noir, étant l'absence de lumière et par conséquent de couleur, porte déjà par lui-même un sentiment de tristesse, puisqu'en effac^aul rimage des objets il est pour notre vue comme une mort ([iii nous en arracherait la connaissance. Dans les oml)res où ils sont ensevelis, ce n'est pas seulement leur forme et leur grandeur (jui nous échappent ; à quehiues pus
de nous tout disparaît, et des mystères lugubres, des dangers inconnus, semblent se cacher au fond de la nuit. L'idée de la mort, de la crainte, se présente donc tout naturellement à l'homme, parce que l'obscurité, en le privant du plus important de ses sens, le déconcerte, le démoralise ; par un effet direct du milieu noir et impénétrable qui l'enveloppe, son imagination lui fait entrevoir, dans les ténèbres, des meurtriers qui le guettent ou des fantômes qui le menacent.
Tel est, au point de vue • de l'expression vraie et du sentiment qu'elle inspire aux hommes, l'effet ordinaire de la nuit, effet classique, pourrait-on dire, et qui s'augmente encore lorsque la pluie, la grêlC;, l'ouragan, le tonnerre, viennent en redoubler Thorreur. Mais il est, surtout pendant Tété ou dans les pays chauds^ des nuits tellement sereines, tellement transparentes, qu'elles laissent voir tous les objets. Le calme et le silence qui s'étendent sur la nature remplissent l'âme de paix ; les figures vagues, voilées, que nous apercevons à travers une espèce de mirage, ne semblent plus mortes comme elles nous apparaissent dans les nuits sombres : on dirait qu'elles sont endormies et que des songes bercent leur sommeil. Telles sont ces nuits de poètes et d'amants qui ont fait palpiter tant de cœurs de sentiments si puissants et si doux, parce que le silence, le calme, l'isolement, l'obscurité, forment alors autour de l'âme du rêveur comme un ombrage qui, en le cachant aux yeux des hommes, le laisse en communauté d'amour avec la terre et les étoiles.
La lune. — La lune a deux effets d'expression, l'un en ellemême et l'autre par la nature de sa lumière. Sa forme et son éclat sont agréables parce qu'ils se présentent dans des conditions de vision facile ; le regard peut s'y fixer sans être ébloui ; sa figure circulaire ou en croissant est formée de lignes courbes ; sa lumière est douce et d'une couleur fine.
. Cette lumière, comme on sait, ne lui est pas propre, elle la reçoit du soleil et nous la réfléchit. Soit que par cette réflexion elle y donne des qualités parliculrères, soit que la couleur de cette lumière produise sur nos sens ou nos idées un effet mystérieux, il est certain que la lune exerce sur quelques personnes
iino vtM'ilahlo fascination. Ce sentiment est assez g^nc^ral pour quo clans tous tes temps et dans tous les pays les hommes l'aient souvent regardée avec une sorte de terreur superstitieuse, lui attribuant une intluence surnaturelle, et la mêlant à leurs idées religieuses ou aux pratiques de la sorcellerie et des autres sciences occultes. Il faut qu'en tout cas il y ail là quelque secret de la nature, car sans revenir sur Teffet de fascination dont nous indiquions tout à l'heure des exemples, nous pouvons citer un fait très curieux et très positif attesté par M. l'abbé Carton dans son livre de Lhutruction des sourds-muets: «La lune, dit-il, inspire à tous les sourds-muets une crainte vague : j'en ai vu qui lui montraient le poing pour la menacer, l'effrayer et l'empêcher de les poursuivre de ses regards; tous en ont peur». On ne peut pas dire qu'ils aient conçu cette singulière crainte par communication, puisque les sourds-muets dont il s'agit ici sont des enfants qui n'ont encore reçu aucune instruction. On peut rapprocher de ce fait une observation que nous avons tous pu faire en voyant les chiens aboyer à la lune. Le lion, dit-on, reste souvent assis, la tête levée, à la regarder.
Quoi qu'il en soit, par la nature particulière de la nuance verdâtre qu'elle répand sur les objets en y laissant des ombres très noires et très tranchées, la lumière de la lune y donne une sorte de prestige, un air de mystère, qui produit des effets tour à tour charmants ou sinistres suivant le caractère de la scène qu'elle éclaire. C'est sur les objets de couleur foncée et à surface uniforme, comme les arbres et les gazons, qu'elle répand toute la douceur de sa lumière ; au contraire, sur les surfaces claires comme les murs ou les chemins, sur les objets anguleux ou rudement modelés tels que les terrains nus ou les rochers, elle semble peupler la nuit de spectres. Sous une châtaigneraie, à l'arrière-saison, quand la terre est couverte de feuilles sèches, que les rameaux, comme de grands bras noirs, se découpent sur la lueur argentée de la brume avec leurs feuilles nuancées des tons jaunissants de l'automne, c'est une véritable magie.
J'ai vu quelque chose de plus extiaordinaire encore en Suède, une nuit que je passais au bord d'un lac entouré d'un bois de sapins. Des écharpes do vapeurs s'élevaient en tourbillonnant de la sur-
face des eaux, ressemblant à s'y méprendre à des rondes de fantômes ; la lueur du crépuscule polaire, mêlée aux rayons de la lune, éclairait cette scène d'une phosphorescence qu'aucune expression ne pourrait rendre.
Les étoiles. — Les étoiles ne nous éclairent pas, et sous ce rapport elles n'ont aucun effet lumineux sur la physionomie des choses de la terre. Mais elles brillent aux yeux de l'homme, et leur nombre incalculable, la distance qui les éloigne de nous, leur vol éternel au milieu de l'espace sans bornes du ciel, leur donnent sur nos sentiments et sur- nos idées une influence aussi directe que si elles faisaient partie intégrante de notre globe. Ne les voyant que la nuit, c'est au milieu du silence, de l'obscurité, que nous les considérons d'ordinaire, dans ces heures du soir oii, nous reposant de l'agitation de la vie, nous sommes mieux préparés pour rêver à l'inconnu. Alors, à mesure que nous contemplons ces millions d'astres dont la lumière et le mouvement semblent attester la vie, leur éloignement, leur multitude;, nous paraissent de seconde en seconde plus effrayants, plus inconcevables; la sensation vague de l'infini, qui d'abord ne nous faisait éprouver qu'une sorte de langueur et d'abandon de nous-mêmes, nous soulève, nous fait perdre pied et finit par nous aspirer comme un tourbillon de vertige. Il faut nous arracher à cette dangereuse ivresse de l'infini, sous peine de garder longtemps au cœur, de ces nuits étoilées, une angoisse que plusieurs jours ne parviennent pas à dissiper.
Voilà, pour prendre les choses au vrai, l'expression des étoiles, voilà l'effet que la contemplation trop prolongée des astres produit naturellement sur l'âme de l'homme, parce que ses yeux et son intelligence ne sont pas de force à considérer longtemps l'infini face à face. Au reste ce que nous exprimons là n'est pas uniquement une impression personnelle : c'est justifié par une observation qu'on a faite de tout temps sur le caractère habituel des savants qui s'occupent d'astronomie ou de géométrie des corps célestes, et je l'ai entendu faire par des personnes placées en relations avec eux. Pour ne prendre exemple que dans le passé, on n'a qu'à lire la vie de Newton, qui fut le plus malheureux des hommes ; un des illustres géomètres de
notre temps, mort depuis plusieurs années, passait des heures à genoux, les l)ras en croix, eu extase devant l'autel de la Vierge.
Maintenant il faut convenir que ces longues contemplations ne sont pas dans les lial)itudes du commun des hommes, et que la plupart ne regardent les étoiles que pour en admirer l'éclat ou pour les prendre à témoin de leur joie ou de leur tristesse. Ces astres prennent alors une expression plus simple, en rapport avec la modeste grandeur de l'homme, l'expression de leur beauté; car lorsqu'ils brillent dans un ciel sans nuages, leur scintillement doux et leur nombre, infini expriment directement une idée de lumière et de vie qui est, ainsi que nous l'avons fait voir souvent, un des aspects du beau dans la nature.
Pouvoir expressif de la lumière. — Si l'on veut bien réfiéchir à tout ce que nous venons d'observer sur l'étendue, la vision, la composition naturelle, la perspective linéaire et aérienne, les lointains, la lumière, les reflets du ciel, les accidents, les différentes heures du jour, le crépuscule, la nuit, la lune et les étoiles, on pourra juger quelle prépondérance la lumière exerce sur l'expression de la nature. Cela s'explique de soi-même, en ce que nos communications avec les êtres inanimés se font surtout par la vue, puisqu'ils n'ont pour nous d'autres qualités que ce que nous en pouvons voir par nos yeux : s'ils en ont d'intérieures, nous ne le savons pas et nous le cherchons pas.
Quand on songe à ces effets si divers qui tous se rapportent à la vision, il semble que la lumière soit à elle seule la source universelle de l'expression dans les choses inanimées : et la vérité est qu'il ne s'en faut guère, puisque, formes, couleurs, proportions, distances, rapports, contrastes, c'est elle qui y donne tout. Comme on a pu le voir par l'analyse que nous avons faite de ces elfets, c'est par des changements d'apparence qu'elle arrive à modifier l'effet expressif des choses ; et bien qu'elle n'y puisse produire aucun changement réel, elle nous y en fait voir et nous les transfigure si complètement qu'ils nous semblent parfois se métamorphoser en des êtres dilïérenls.
En présence de ces choses inanimées qui ne changent pas, qui ne peuvent pas changer, et dont rexj)ressiou ne se moditie à nos yeux (jue par suite d'une modilicaliou de lumière, on se-
rait donc tenté de mettre tout l'effet au compte de la lumière et de prétendre que les qualités propres de l'objet n'y sont pour rien. Mais l'objection n'est que spécieuse, parce si l'on se rend bien compte des moyens par lesquels la lumière arrive à modifier, comme nous disions plus haut, l'apparence des objets, on voit qu'elle le fait en y faisant paraître des signes de forme, de couleur, de proportion, de distance, qui, n'importe où nous les voyons, produisent toujours en nous tel sentiment, telle idée. Or comme pour nous c'est le signe qui fait l'expression,* nous n'a\ons pas à chercher plus loin, nous y sommes: ces signes donnés par la lumière sont justes et vrais, et par conséquent l'expression en est valable. Quant aux qualités intérieures des choses inanimées, elles n'existent pas pour nous, comme nous le disions tout à l'heure, puisque nous ne les connaissons pas. C'est Là la grande différence d'avec la physionomie des animaux, 011 nous pouvons connaître les qualités intérieures de l'animal et les comparer aux signes expressifs qu'il fait voir. Aussi la physionomie animale est-elle beaucoup plus précise et analytique.
Quoi qu'il en soit, par ces observations détaillées sur la lumière, nous aurons en tout cas fait voir le plus essentiel de la physionomie des choses inanimées, puisque, sauf certaines agitations des eaux ou de l'air, qui encore ne sont que des mouvements communiqués, toutes sont faites pour demeurer éternellement immuables, immobiles, insensibles, et que, hors leur destruction lente ou rapide, il n'y a en général que la lumière qui puisse en changer pour nous les aspects.
Mouvements de' la terre^ des eaux et de V atmosphère. — Un second élément d'expression concourt avec la lumière à modifier pour nous la physionomie des choses inanimées, c'est le mouvement. En outre de la pesanteur, qui les met en mouvement dès qu'elles cessent d'être soutenues par l'équilibre, et qui nous rend à chaque instant témoins de la chute des corps isolés ou de l'écroulement de ceux qui sont accumulés en masse comme les rochers et les montagnes, un grand nombre de forces actives telles que les volcans, le cours naturel ou accidentel des eaux, et enfin les phénomènes météorologiques.
526 I^A PIIYSIONOMIK COMPARÉE
viennciil couliiiiu'Uemeiit inodilier la surface de la Icrro et parfois iiuMiic la bouleverser de fond (ui t'oinldc
Ce nous sérail un travail iiinlile el sans gloire que d'entreprendi'e ici la description tant de fois rebattue des tremblements de terre, éruptions, inondations, raz de marée, typhons, trombes et orages, qui viennent de temps à autre ravager la terre et semer parmi les hommes la mort et l'épouvante : les détails de ces diverses sortes de catastrophes sont présents à tous les esprits,'les bibliothèques et les musées sont remplis de leurs descriptions ou de leurs images ; il nous suftit de nous référer à ces innond)i'al)les documents pour fixer l'attention des observateurs sur ce qui nous paraît être le principal caractère de cet ensemble de phénomènes : à savoir que ce sont des mouvements plus ou moins violents, plus ou moins épouvantables, de la terre, de l'air ou des eaux.
D'adleurs, dans cette agitation des forces de la nature, tout n'est pas toujours désastre ou accident: il y a des vents réglés, des inondations périodiques, des pluies et des neiges bienfaisantes, qui loin de jeter la consternation parmi les hommes, sont par eux accueillis avec joie : c'est ainsi qu'une brise qui rafraîchit l'air, une pluie qui féconde les champs, nous inspirent des sentiments agréables et que leurs signes sensibles nous paraissent d'accord avec ce que nous éprouvons. Mais si le vent devient furieux, il nous affole; si la pluie devient éternelle, elle nous ennuie, non pas seulement parce que leurs effets nous sont alors désagréables, mais aussi parce que la violence du vent, la monotonie de la pluie, sont en eux-mêmes des signes sensibles répondant à la fois à la qualité de l'objet expressif et à l'impression subie par le sujet qui la reçoit.
On en pourrait dire autant, avec une énergie d'expression proportionnée à chaque chose, du bouleversement et des ruines produits par les tremblements de terre, du fracas d'un volcan en éruption, de la fureur d'une inondation ou d'une tempête, des éclats de la foudre: dans ces tragédies de la nature, c'est toujours et surtout le mouvement des masses de terre, d'eau ou de feu, secouant, emportant, couvrant, brûlant, détruisant tout, qui caractérise le phénomène et y donne son etlet
d'expression. Les sip^nes ne diffèrent que par leur violence de ceux qui nous sont présentés par la nature dans des scènes moins terribles : c'est la rapidité, la violence, l'étendue, des mouvements imprimés aux choses ; c'est l'agitation inusitée de ces objets que nous voyons d'ordinaire immobiles et qui le sont par nature ; c'est" leur confusion ; c'est la transposition de leurs parties, leur destruction, leur disparition; c'est d'ailleurs aussi le feu^ la fumée, le bruit, qui les accompagnent ; c'est la mort qu'ils répandent de toutes parts, sans parler des signes accessoires que l'état du ciel ou de la mer, et aussi la terreur des hommes et des animaux, y viennent encore ajouter pour en rendre l'expression plus épouvantable.
Nous croyons en avoir dit assez pour marquer le rôle du mouvement dans les phénomènes dont il s'agit.
Les bndts dans la nature. — Nous avons, en traitant du chant de Fliomme, fait remarquer la relation qui existe entre le caractère du chant et les sentiments que nous éprouvons à l'entendre. Nous avons montré par des exemples qu'il y a dans la tonalité et dans le rythme de cerlains sons, et surtout dans leur timbre, des qualités assez positives, assez précises, pour que nous puissions, à entendre ces sons, reconnaître l'objet qui les a produits. Le timbre et la tonahté des sons dépendant de la forme et de la matière de Tinstrument, la qualité des bruits et des sons dans la nature est déterminée par la même loi que celle des instruments de musique. Il y faut toutefois réserver une différence importante ; c'est que dans la nature il y a très peu de sons musicaux et que la plupart des sons n'y produisent que des bruits.
Mais même dans ces conditions, les notes isolées, les séries chromatiques, et les bruits, ont des articulations et des timbres particuliers, de sorte que dans ce chœur où chaque objet donne sa note, chacun a sa voix. De plus, par la puissance et par l'étendue de ce clavier naturel, les touches et les degrés d'intensité y sont en nombre infini, depuis le plus faible souffle de vent jusqu'à ces éclats de foudre qui font parfois trembler la terre.
Lorsque nous arriverons à la fin de notre travail, nous résumerons les propriétés psychologiques des signes d'expression :
528 LA PHYSIONOMIK COMPARÉE
nous lu* pourrions, sans fiiire double emploi, anticiper ici sur ce que nous comptons exposer alors sur l'expression des hruils et des sons dans la nature. Nous nous contenterons d'indiquer les rapports qui existent entre la lumière et les tons élevés, l'ombre et les tons graves ; entre le mouvement et le rythme, les notes intenses et répétées exprimant la vivacité, l'énergie, tandis que la faiblesse, le prolongement, la monotonie, des notes, répondent ;i des sentiments plus calmes et plus doux. Nous ferons voir l'analogie entre les propriétés des sons musicaux et celles des bruits, et nous pouvons dès à présent en citer comme exemples le souflle du vent, le murmure d'un ruisseau, le bruit de la mer, le fracas d'un torrent, le grondement du tonnerre. Nous nous bornons à nous en référer à cette partie de notre travad.
Pour achever sur le sujet qui nous occupe, nous n'avons plus qu'à ajouter une dernière remarque, c'est que les effets expressifs du bruit sont de deux ordres : l'un particulier, qui se rapporte au bruit propre à chaque objet et qui en est alors un caractère, comme ce murmure du ruisseau, que nous rappelions tout à l'heure; l'autre, général, qui, comme les grondements de la foudre ou d'un tremblement de terre, se répand sur tous les objets de la nature, en remplit la scène et y jette des transformations comparables en puissance à celles que la lumière et le mouvement nous faisaient voir.
On voit que, dans cette dernière condition, les sons et les bruits n'ont pas moins d'importance, et que nous devions les considérer non pas comme de simples phénomènes, mais comme constituant une force générale applicable, aussi bien que la lumière et le mouvement, à l'expression de tous les objets.
La beauté datis les êtres inanimés. — Après ce que nous avons exposé sur l'expression et ses signes dans les êtres inanimés, il nous suffira, pour déterminer les conditions de la beauté dans ces mêmes êtres, d'y appliquer les principes qui nous ont servi à la reconnaître dans l'homme, dans l'animal et dans le végétal.
Le plus important de ces principes, celui qui résume tout, c'est ({u'un objet est d'autant plus bciau qu'on y trouve mieux
établie une unité d'ensemble formée de la convenance et de la liaison des parties entre elles. Et nous avons expliqué cette formule en disant que Tanimal sera beau lorsque ses formes, bien liées et bien analogues entre elles, montreront nettement et complètement ce qu'il est et ce qu'il doit être ; nous avons montré comment l'idée de grandeur, de force, d'élégance, de grâce, se moulant en quelque sorte sur les formes et les contours particuliers à chaque animal, donne à sa beauté un caractère en rapport avec ces formes.
Malgré la grande infériorité d'organisation et de fonctions des végétaux, nous avons pu y vérifier l'application du principe de l'ordre et de la convenance, et reconnaître que la beauté du végétal résulte de la régularité et de la juste proportion des formes, de la prépondérance modérée des qualités spécifiques, de la perfection des détails, et enfin de cette unité d'ensemble qui, de même que dans l'animal, marque clairement et vivement la nature vraie du végétal.
Ce n'est pas autrement que la beauté se constitue et se comporte dans les êtres inanimés. Ainsi que nous l'avons fait voir à toute rencontre, les signes de quantité et de qualité sont chez eux les mêmes et donnent les mêmes effets d'expression : ils ne peuvent donc manquer, lorsqu'ils s'y accordent en unité d'ordre et de convenance, de former une certaine beauté dont le genre varie d'ailleurs, comme dans les êtres organisés, avec le caractère des signes.
Le sentiment univei"sel, l'art, la poésie, la langue elle-même, sont là pour attester de quel éclat d'évidence la nature resplendit aux yeux de l'homme, et c'est là, au point oii nous sommes parvenu après avoir, considéré tout l'ensemble des êtres sous le rapport de leur physionomie, que nous pouvons répéter ce mot célèbre : « Le beau est la splendeur du vrai. » Qu'une chose soit tout ce qu'elle doit être, qu'elle nous le montre de façon à ce qu'au premier coup d'œil nous comprenions complètement sa nature, elle est belle pour nous, parce que ce qu'elle nous montre, c'est le vrai.
Nous ne nous étendrons pas davantage ici sur les autres détails qui pourraient compléter ce sujet ; nous aimons mieux lus réserver pour la conclusion, oii, dans le résumé des effets d'expres-
sion, nous présenlerons l'ensemble complet des propriétés psychologiques des signes.
11 nous faut toutefois, avant de quitter ce sujet, prévoir et résoudre une objection.
Les choses inanimées n'ayant point d'individualité, ni de forme, ni de proportions fixes, ni de parties déterminées, on peut se demander comment on trouverait en elles cet ordre et cette convenance des parties qui chez les êtres organisés constituent la beauté.
A propos des signes expressifs dans les êtres inanimés, nous avons résolu par avance celte objection en faisant voir que malgré l'unité oii paraissent d'abord confondus tous les objets de la nature, notre regard, contraint d'ailleurs à cela par les nécessités de l'optique, fait un être distinct, un ensemble isolé, de tout objet sur lequel il se fixe ; que cet objet, soit pris isolément, soit considéré dans ses rapports avec ceux qui l'environnent, devient pour nos yeux le centre d'un tableau, et pour notre esprit le centre d'une idée. C'est ainsi que chaque objet de la nature peut s'individualiser pour nous et qu'd devient aussi déterminé qu'un animal ou qu'un végétal.
Et, qu'on veuille bien le remarquer, nous ne faisons là que pratiquer purement et simplement le même procédé d'abstraction que pour toutes nos connaissances, car si l'on veut prendre les choses à la rigueur, l'individualité des animaux et des végétaux n'est pas plus réelle ni plus absolue, puisqu'ils font corps, aussi bien que la terre, le ciel et la mer, avec l'indissoluble unité de l'univers.
Ici se termine ce que nous avons cru nécessaire d'exposer d'abord sur les lois et les conditions générales de l'expression dans les objets inanimés.
Il ne nous reste plus qu'à parcourir à grands pas le champ d'observation où ils se présentent tour à tour devant nos yeux. Nous allons reconnaître et noter les signes qu'ils manifestent, et après les avoir comparés avec ceux qui caractérisent les êtres organisés, nous montrerons qu'ils sont les mêmes et qu'ainsi l'expression est bien véritablement lu langue universelle, parlée par toute la nature.