REGARD DE L HOMME DE GÉNIE
privilège d'un petit nombre; et la lueur de l'œil de l'artiste créateur est un joyau devant lequel pâlit l'éclat de tous les diamants et de tous les saphirs du monde.
Lavater, profond observateur, ami de plusieurs hommes de génie, et peut-être homme de génie lui-même, a écrit à ce sujet d'excellentes pages, dont je voudrais en terminant ce chapitre donner un échantillon au lecteur :
. • . Du reste, quel que soit le génie, c'est toujours par l'œil que se révéleront le mieux son caractère et sa nature. Chercboz-le dans le regard proprement dit, dans le feu qui l'anime, mais surtout dans le dessin de la paupière supérieure, considére'e de profil. A défaut de tout autre signe distinctif, je m'en tiendrai toujours à celui-là qui ne m'a jamais trompé. Je ne crois pas avoir regardé un homme quand je n'ai pas regardé ce contour. Si ce seul trait est positif et décisif peu m'importe le reste. Si quelquefois il m'arrive de n'avoir pas le temps ou l'occasion de bien étudier une physionomie, j'observe du moins la paupière supérieure. Souvent il ne m'en faut pas davantage pour mesurer approximativement, mais avec une exactitude suffisante les facultés intellectuelles d'un enfant, malgré ma répugnance ordinaire à porter un jugement sur un visage qui n'est pas complètement développé
Un mot encore sur le regard de l'homme de génie. D'abord je signa^ lerai une particularité qui n'est ni très fréquente ni très sensible, et que le dessin peut d'autant plus difficilement reproduire qu'elle est plus rare. Outre ces traits de feu, ces traits pénétrants et rapides qui peuvent à la rigueur s'expliquer par la constitution de l'œil, celui de l'homme de génie a des émanations. Que ces émanations soient réelles comme celles qui s'échappent des corps lumineux, ou qu'elles résultent uniquement du mouvement de cette matière que nous appelons lumière, lluide magnétique ou électrique, il n'en est pas moins vrai que l'œil du génie semble avoir des émanations agissant pbysiqucmeut et immédiatement sur les autres yeux. Je ne parle point d'émanations substantielles, ce qui serait une absurdité. Je prétends encore moins déterminer la nature de ces émanations; mais je les rapporte à une circonstance de fait, qui est passée en proverbe, qui est constatée par l'expérience, et que l'on ne pourrait révoquer en doute, dès que l'on admet une différence entre les couleurs. S'il est vrai que chaque corps réfléchisse la lumière d'une manière qui lui est particulière, qui lient à son essence ou du moins la rappelle par quelque affinité, il faut bien que chaque œil donne à ses rayons la direction et les vibrations qui lui sont propres, et par conséquent les rayons qui partent de l'œil d'un homme de génie doivent produire des sensations plus fortes que celles qui partent de l'œil d'un homme ordinaire. Je retrouve l'indice de ce regard vivifiant dans les portraits du cardinal de Retz, de Van Dyck et de Raphaël. Le regard du génie dans tout sou feu est irrésistible, miraculeux, divin. Tous ceux qui en sont frappés plient le genou devant lui ; ils baissent les yeux et lui rendent hommage.
Le vrai génie dans toute sa force répand la lumière partout où il lance ses regards; il domine partout où il porte ses pas; il attire et repousse à son gré ; il peut tout ce qu'il veut, et il ne veut pas tout ce qu'il peut ; arrivé au comble de l'élévation, il se croit encore petit parce qu'il voit encore au-dessus de sa propre sphère \in monde de génies, de forces supérieures et de grands eflfets; plus il s'élève et plus il découvre l'immensité des espaces qu'il lui reste à traverser '.
Quant à moi, j'ose rafflrmer après une longue expérience : il a bien pu exister des hommes de génie laids comme Esope ou beaux comme Raphaël ou Goethe; mais tous ont eu un regard de feu, indéfinissable, qui ne se rencontre jamais chez un homme vulgaire et qui semble concentrer toutes les ardeurs de la vie, toutes les splendeurs de la lumière, toutes les énergies de la pensée et de la volonté.