INQUIÉTUDE, IMPATIENCE, DÉSIR
la nécessité de respirer ; et nous retenons notre souffle soit pour faire provision d'air, soit pour donner un solide point d'appui aux muscles. Si je ne me trompe, ma théorie complète celle de Bell et de Darwin, et se trouve en opposition avec celle de Gratiolet, qui prend l'effet pour la cause.
Bell a fait remarquer, avec beaucoup de justesse, que, lorsque deux hommes vont lutter ou s'entr'égorger, on n'entend pas un cri ; ils gardent le plus profond silence, et quand le cri s'échappe, c'est que le coup est déjà porté et que peutêtre il y a déjà une victime.
Vmqidéhide, Vimpaiience, Y attente, le désir sont des états généraux qui peuvent être produits par les causes les plus variées, mais dont la forme mimique dépend du degré de l'émotion plus que de sa nature particulière et de son origine. L'on peut devenir inquiet, impatient, par malaise fébrile ou par souffrance, par suite d'un désir ardent ou parce que l'on attend une personne aimée ; mais dans ces divers cas, la mimique est à peu près la même.
Vinquiélîide a pour caractère très habituel la contraction et le relâchement rapide de groupes antagonistes de muscles; les mouvements sont accélérés et alternent à de courts intervalles ; aussi nous changeons à chaque instant de position et d'attitude. Le regard lui-même est incertain comme les mouvements du tronc et des membres.
L'impatience diffère peu de l'inquiétude ; mais elle a plus souvent des causes morales et elle est accompagnée d'un regard distrait et de signes de dénégation et de réi)ulsion. On peut être inquiet continuellement et par tempérament ; on ne peut être impatient que de temps en temps et pour des raisons spéciales. Quand l'impatience s'augmente, sa mimique se confond avec celle des premiers degrés de la colère ; la respiration devient profonde et haletante ; l'on répète un mot ou une syllabe et l'on émet des sons rythmiques pour se distraire de ce dont on est préoccupé. Dans l'impatience et dans l'ennui, le balancement du corps et des membres d'un côté à l'autre sont des signes très caractéristiques.
L'attente a la même mimique que le désir ou bien que l'impatience, suivant les circonstances. Quand elle n'est accompagnée ni de désir ni d'impatience, elle n'a que la mimique tout intellectuelle de l'attention que nous avons déjà étudiée.
Le désir est un certain degré des émotions les plus diverses, car on peut désirer par amour ou par haine, par gourmandise comme par orgueil. Sa mimique est faite d'attente et d'impatience, elle peut aussi être mêlée d'inquiétude, et de
plus elle s'imprègne du caractère spécial qui lui vient de la cause qui l'inspire. Lebrun nous a donné la figure du Désir dans la planche VII de son Atlas ; mais son dessin exprime plutôt l'attention, et si l'on voulait en forcer un peu les lignes on aurait l'expression de la luxure. Le commentaire qui liccompagne le dessin ne vaut pas mieux.
Cette passion rend les sourcils pressés et avancés sur les yeux qui sont plus ouverts qu'à l'ordinaire, la prunelle enflammée (?) se place au milieu de l'œil, les narines s'élèvent et se serrent du côté des yeux, la bouche s'entre-ouvre et les esprits qui sont en mouvement donnent une couleur vive et ardente.
Gomme modèles d'expressions mimiques d'ordre général, je recommande aux artistes la figure de l'homme ivre donnée par Lavater (vol. 1 p. 155, quatrième édition), et celle du père grondant un fils pervers qu'il aime profondément. Ces dessins n'ont besoin ni de commentaire, ni d'explications ; l'expression est parlante, chantante, criante; c'est la plus éloquente imitation de la nature. La figure de Thomme ivre nous rappelle que le sommeil impérieux, invincible a une expression identique ; aussi dit-on : fai un sommeil d'ivrogne, je suis endormi comme un mort. Et ainsi l'analogie de la mimique correspond à la synonymie du langage.
Je ne prétends pas avoir parlé de tous les états mimiques généraux qui ne sont pas dus à une émotion spéciale ; mais si l'on ajoute à ceux que nous avons étudiés ceux de la santé et de la maladie et celui du travail intellectuel, je crois que nous les aurons tous passés en revue.
Il nous reste pourtant à traiter un autre sujet qui concerne la mimique générale et le caractère donné à l'expression, non par la cause spéciale qui la provoque, mais par la nature de l'individu où elle se produit ou par les conditions particulières dans lesquelles il se trouve à un moment donné.
Chacun de nous a un style spécial dans sa mimique, comme il en a un dans sa façon d'écrire, de s'habiller, et dans tant d'autres choses, hautes ou basses, que comporte notre vie, si courte, mais si compliquée.
La manière de gesticuler est si intimement liée à notre nature qu'on peut affirmer avec certitude, en voyant deux personnes se ressembler de visage, qu'elles ont une façon analogue d'exprimer les émotions. On a coutume de dire que l'imitation doit contribuer à cette analogie dans les familles et dans les races ; je crois au contraire que la similitude de nature a une influence beaucoup plus grande. Tant que je
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vivrai, je me rappellerai l'étrange impression que me fit le gouverneur de Santa-Fé, don José-Maria Cullen, quand il vint au-devant de moi dans son palais, où je lui faisais visite pour la première fois. Il ressemblait tellement à mon pauvre ami le docteur Broglio, que je croyais voir celui-ci ressuscité et debout devant mes yeux. Mais après qu'il m'eut salué, je trouvai dans ses gestes une telle identité avec ceux de mon ami que je restai abasourdi et que je ne pus cacher ma surprise à l'excellent don José. Pourtant il était né en Amérique et Broglio était Lombard. Depuis j'ai constaté beaucoup d'autres cas semblables.
Le sujet que nous traitons est un des plus importants et des plus curieux ; cependant il n'a guère été touché qu'en passant et superficiellement par les auteurs d'ouvrages sur la physiognomonie. Les grands peintres, les grands sculpteurs, les grands artistes dramatiques ont su, par la divination du génie, suppléer aux lacunes de la science ; mais ils n'ont pas mis par écrit ce qu'ils avaient réussi à tirer des profondes entrailles de la nature. Le peu que nous en dirons servira de germe aux études do l'avenir.
La mimique d'une même émotion peut varier en intensité ou en 7- ic liesse de particularités. Une expression peut être forte et pauvre de formes ou, en revanche, peu intense et riche de particularités. Quelquefois pourtant la force et la richesse sont associées et portent l'expression à son plus haut degré. Ainsi, chez le sauvage ou chez l'homme peu intelligent, quand il souffre beaucoup ou éprouve beaucoup de plaisir, la mimique est vive jusqu'à être bestiale ; mais les formes en sont peu variées. Au contraire, un homme très sensible, très intelligent et très cultivé donnera à son expression une finesse de contours et une richesse de teintes et de clair obscur qui nous laisseront stupéfaits et pleins d'admiration.
Les éléments individuels qui contribuent le plus à diversifier la mimique sont :
Vâge.
Le sexe.
Le tempérament.
Le caractère,
Védiœation.
La race.
Nous allons les étudier un à un.
L'Age. — Un bambin, un enfant, un jeune homme, un vieil-
lard peuvent éprouver la même douleur ou la même contrariété morale. Mais que de différence dans l'expression !
La mimique d'un petit enfant se distingue surtout par son extraordinaire intensité et sa pauvreté de formes. Les hémisphères cérébraux sont faibles ; les mouvements réflexes déterminent dans les muscles expressifs des contractions subites qui ne sont dominées et modérées ni par l'amour-propre, ni par la réflexion, ni par les autres énergies psychiques supérieures qui se dégagent de la substance grise des lobes antérieurs du cerveau. Le rire et les pleurs sont également violents et la mimique ressemble à celle du singe ou du nègre. Aucune pénombre, aucune particularité, rien qu'une contraction et un relâchement confus des muscles. La division du travail psychique, qui, pour cet âge, est à son minimum, a la même importance pour la mimique que pour tout le reste.
L'extrême indigence de la mimique infantile se décèle surtout dans le petit nombre de gestes des bras et des mains qui accompagnent et complètent l'expression du visage. Étudiez, chez un enfant de trois ou quatre ans, le petit nombre de gestes qui accompagnent la parole, et vous aurez devant vous le tableau d'un sauvage qui accentue mal les points saillants de son discours et les hauts et les bas de son émotion. Dans loo enfants très intelligents, l'accentuation précoce du geste correspond très exactement à l'énergie plus grande de la pensée.
Cependant la force de la volonté se manifeste dès l'âge le plus tendre avec une grande intensité d'expression.
A l'âge intermédiaire entre la première enfance et la jeunesse, l'action des hémisphères cérébraux se développe peu à peu, et commence à se subdiviser et à élaborer le travail des muscles faciaux et celui des membres. A cet âge, l'enfant a déjà les demi-teintes de l'ironie, de la défiance, du soupçon, et ses muscles mimiques, déjà habitués à subir le gouvernement du cerveau, obéissent mieux à la volonté et aux modérations psychiques d'ordre élevé.
Cette mimique de transition persiste à l'état permanent chez les hommes de race inférieure, et, dans les races élevées, chez les individus stupides. En général, pourtant, les impressions de l'adolescent sont encore très intenses et très pauvres de nuances ; et sous les fortes émotions subsiste encore l'élan désordonné de la bête qui sent vivement et raisonne peu.
Le jeune homme arrive à l'équilibre parfait entre la force et la richesse. La mimique nous présente les expressions les
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plus belles et les plus complètes, qui correspondent à des émotions fortes, à une grande sensibilité, et en même temps à un frein énergique fourni par la volonté. C'est à cet âge que le biologue et l'artiste doivent recueillir avec un soin jaloux les tableaux mimiques qui sont dans toute la plénitude de leur vigueur et sont, en même temps, très riches de forme ôt de couleur.
Peu à peu, la prédominance des lobes antérieurs refrène et dompte les mouvements réflexes; la raison et la volonté se fortifient aux dépens de la sensibilité. Chez l'adulte l'expression est toujours affaiblie, tronquée et pauvre, jusqu'à ce que finalement dans la vieillesse nous en venions à ressembler aux petits enfants. Les vieillards pleurent et rient plus facilement que les jeunes gens et que les adultes; chez eux la force musculaire a diminué et la faiblesse du cerveau modérateur est accompagnée d'incertitude dans les contractions, qui se limitent à un territoire mimique très exigu.
Je crois avoir observé dans l'expression des vieillards un caractère enfantin qui a été peu ou point étudié. C'est la répétition avec insistance d'un geste ou d'un mouvement mimique. Il semble que par cette répétition ils essaient de suppléer à l'intensité de l'expression. Tandis que le jeune homme et l'adulte expriment la même émotion par une série croissante de mouvements mimiques différents, semblables à des variations sur un thème musical, le vieillard enfonce et renfonce le même clou. La répétition m'a toujours paru la plus faible de toutes les figures de rhétorique, et je trouve une nouvelle confirmation de mon opinion dans l'étude de la mimique.
Je résumerais volontiers la physiologie comparée de la mimique des différents âges par une formule générale : la mimique du petit enfant est forte et pauvre; celle de l'enfant plus âgé est forte et assez riche en particularités; celle du jeune homme est forte, riche et surtout expansive; celle de l'adulte est mieux équilibrée ; plus riche en particularités que forte en expression, elle devient de moins en moins expansive; enfin chez le vieillard elle est débile, incertaine et très concentrique.
Dans cette formule trop large bien des nuances délicates de la vérité ont nécessairement disparu, car l'on n'arrive à la vérité vraie qu'en serrant les choses de très près; mais le lecteur intelligent saura attribuer à la synthèse ce qui appartient à la synthèse, et corriger par ses propres observations l'excessive raideur de mes lignes. Il est naturel que toute émo-
tion se modifie diversement sous l'inflaence de l'âge et que la mimique arrive à sa perfection et à son plus haut degré de ricliesse dans la période de la vie où les émotions sont le plus fortes et le plus durables.
C'est ainsi que nous trouvons dans la jeunesse les expressions les plus esthétiques et les plus élevées de l'amour, tandis que l'exercice de la pensée est accompagné des gestes les plus riches et les plus variés dans l'âge adulte où la pensée et la parole atteignent le plus haut point de leur développement. Il ne viendra jamais à l'esprit d'aucun artiste d'aller étu dier chez le vieillard la joyeuse mimique de l'inquiétude mu«H culaire, ou chez l'enfant la mélancolie sereine des souvenirs.
Le sexe. — La mimique de la femme est très intense, pauvre de particularités pour les expressions intellectuelles, riche pour les expressions affectives et douloureuses, et nous avons donné de bonnes raisons de ce dernier fait dans notre Physiologie de la douleur *.
On peut caractériser la mimique féminine d'un seul mot en disant qu'elle ressemble à celle de l'enfant.
D'autres modifications secondaires sont dues à la faiblesse musculaire de la femme et à son besoin prédominant de plaire et de séduire. Les mouvements violents la fatiguent et lui ôtent une partie de sa grâce; les grimaces du visage l'enlaidissent et lui préparent des rides précoces; il en résulte que sa mimique sera rarement énergique et qu'elle fera aussi peu de grimaces qu'elle pourra.
Chaque sexe perfectionne certains groupes d'expressions qui lui sont propres; ainsi, tandis que l'homme raffine la mimique de la volonté, du commandement, de l'énergie, la femme pousse au suprême degré la grâce invincible du sourire et des sinuosités assassines de ses flancs. Comparez les larmes d'une petite fille qui pleure pour être conduite au théâtre, ou les larmes d'une femme qui veut triompher d'un amant peu sensible ou trop ingrat, peu fidèle ou trop avare. Toutes deux pleurent également et pour un motif analogue ; mais quelle différence dans les moyens et dans les ressources! Quelle indigence d'une part, quelle richesse de l'autre ! L'expérience, rintelligence, Téducation ont enseigné à la femme la valeur de la division du travail mimique ; et tandis que la petite fille ne fait que crier à tue-tête, en roulant les yeux, en tordant la bouche, le nez et tout le reste du visage, en s'enlai-