CHAPITRE XVIII
Comme, depuis dix ans, j'ai consacré la meilleure partie de mon temps et de mes forces à l'étude de l'anthropologie et de l'ethnologie, ce chapitre devrait être le moins incomplet de tout le livre. Malheureusement les matériaux recueillis par les voyageurs sont encore peu abondants, et de plus ils sont épars dans des centaines et des milliers de volumes, si bien que, pour les réunir et les coordonner, il faudrait la vie entière d'un homme laborieux et infatigable.
Darwin lui-même, qui s'est occupé de la mimique ethnique mieux qu'aucun autre, et qui a formulé un questionnaire, destiné à rassembler les renseignements relatifs aux moyens d'exprimer les émotions chez les divers peuples, n'a pu ramasser dans son œuvre que des matériaux insuffisants. J'y ajouterai le peu que j'ai pu recueillir moi-même dans mes voyages en Amérique et en Afrique, et je laisserai la question ouverte aux recherches de l'avenir.
Dans ce genre d'études, il convient de s'avancer prudemment et lentement, comme avec des semelles de plomb ; et il faut se bien garder d'induire de quelques points une loi générale. Qui de nous n'a lu et répété cent fois des remarques sur les différentes façons dont les peuples d'Europe expriment leurs émotions, et qui n'en a tiré de fort beaux principes ou de gracieuses théories sur l'influence des climats *? Et cependant que d'hyi)othèses hasardées, que de lois fausses, que de synthèses téméraires! En voici un exemple : les Scandinaves sont taciturnes, sobres de mouvements ; ils ont peu de vivacité ; leur mimique en un mot, est pleine de réserve, elle est concentriaue.
Mais allez à Bergen, une des plus grandes villes de la Norvège. Vous y verrez, au contraire, des gens gais, bruyants, à mimique excentrique et exubérante. Qu'est-ce à dire? 11 fait pourtant froid à Bergen ! pourquoi donc la mimique y est-elle tout autre qu'à Drontheim et à Christiania ? C'est qu'à Bergen on a importé, il y a bien des siècles, un grand nombre d'esclaves irlandais ; c'est avec le sang celtique que se sont introduites la télégraphie des gestes et la vivacité de la mimique. Vous avez comparé entre eux des gens habitant la Norvège, mais issus de races différentes. Et qui oserait jamais parler d'une mimique italienne, quand elle est si différente à Naples et à Milan, à Cagliari et à Turin?
Les modificateurs ethniques de la mimique se résolvent, d'ailleurs, en d'autres éléments que nous avons déjà étudiés, et qui sont les différences d'intelligence, de culture, de caractère. Si l'on y ajoute la tradition historique qui, par l'effet de l'imitation, donne un cachet commun à tous les hommes d'un pays, on aura à peu près complété l'analyse de ces influences modificatrices de la mimique, que nous comprenons sous le mot de race.
La mobilité des traits diffère extrêmement dans les diverses races et ne concorde pas toujours avec le degré qu'elles occupent dans la hiérarchie intellectuelle. Ainsi, pour ne parler que des peuples que j'ai vus, j'ai trouvé, en gén^^ral, chez les nègres une physionomie très mobile, bien que, faute de division du travail des muscles de la face, ils contractent et relâchent par groupes entiers les faisceaux moteurs. Mais si les nègres font beaucoup de grimaces, les Italiens ont aussi le visage très mobile, et sont pourtant placés à un niveau bien plus élevé. Au contraire les tribus indigènes de la Pampa Argentine (Tehuelches, Pehuelches, Ranqueles, etc.) ont les visages les plus immobiles que j'aie jamais vus.
Chez les peuples de race fine, l'usage des divers aliments qui sont des excitants des nerfs contribue beaucoup à modifier la mobilité de la face. Ainsi l'habitude du café, du tlié, du guarana excite la sensibilité, rend la mimique plus vive ; tandis que l'habitude du tabac, de l'opium, du coca et des autres narcotiques immobilise les muscles faciaux, et donne à la physionomie un caractère très apathique.
Dans des races semblables, les peuples pasteurs et agriculteurs ont une mimique moins expansive, tandis que les nations guerrières, navigatrices ou commerçantes ont des muscles faciaux plus mobiles et plus expressifs, parce que leur vie est moins simple et moins contemplative. Tout le
EXPRESSIONS ETIINIQLES 197
monde connaît l'expression tranquille des peuples orientaux qui attendent tout de Dieu et ne connaissent pas la fiévreuse activité des Européens.
S'il fallait iaire une classification un peu grossière des expressions ethniques les plus saillantes, je formerais les groupes suivants :
Expression féroce. Tobas, Pampas, Maoris, Iles Vili.
Expression douce. Cbiriguans et la plupart des Guaranis.
Expression apathiq^ue. Patagons, Quichua, Aimara, Malais, Chinois, Japonais, Lapons.
Expression grotesque ou simiesque. Les Nègres en général et les Négritos.
Expression stupide. Hottentots, Bosebimans, Australiens.
Expression intelligente. Les Européens.
Je demande pardon de cette tentative audacieuse qui servira à démontrer la pauvreté de la science à cet égard. Nous pourrons nous étendre plus complaisamment et avec moins d'incertitude sur quelques détails.
Pour les lignes principales tous les peuples de la terre sont d'accord ; partout l'on rit et l'on pleure ; partout Ton se caresse pour exprimer l'amour ; partout l'on montre le poing ou l'on tire lalangue pour témoigner de la haine et du mépris. La Billardière a vu les Maoris, en signe de joie, rire à gorge déploi/ée en se frottant les mains; c'est ainsi que riait Balzac ; c'est ainsi que rit notre Vogt.
C'est seulement dans les détails qu'apparaissent les difl'érences. Nous allons les passer rapidement en revue.
Un roi de la Nouvelle-Zélande hurlait comme un enfant parce que nos matelots lui avaient jeté de la farine sur ses liahits de fête. Darwin, a vu un Fuégien, qui venait de perdre son frère , pousser de violents cris de douleur, i)uis se mettre tout à coup à rire à la moindre chose qui le divertissait. Les Anglais sont peut-être de tous les Européens ceux qui pleurent le moins; ils ont honte de répandre des larmes. Une dame anglaise très instruite m'a reproché d'avoir fait pleurer William dans Un jour à Madère.
Wyatt Gill a vu une jeune Australienne qui pleurait la perte d'un père, se frapper violemment la poitrine et les joues à poings fermés *.
On peut trouver, recueillies dans ma Physiologie de la douleur, beaucoup d'autres expressions ethniques du chagrin».