LA BONNE PIQURE ET LA MAUVAISE
Quelques personnes ont la prétention de posséder naturellement une certaine vertu divinatoire, grâce à laquelle il leur suffit de regarder un homme en face pour savoir s'il est bon ou méchant, fourbe ou sincère; quelquefois elles croient pouvoir aller jusqu'à afrîrmer qu'il est avare ou bien prodigue, galant ou bien parent de Joseph l'Hébreu. Cette prétention, qui se traduit parfois par une rare et précieuse habileté à devmer le caractère d'un homme d'après l'examen de son visage, n'est pas fondée sur la persuasion où l'on serait de posséder une vertu secrète, héréditaire comme le génie ou la beauté, et que ni le travail ni la volonté ne sauraient donner. L'unique secret, c'est d'avoir un esprit observateur qu'on peut aiguiser par l'exercice comme toute autre aptitude intellectuelle; et il n'y a là ni mystère ni miracle d'aucune sorte. Malheur pourtant à ces mortels privilégiés s'ils veulent passer de l'art à la science et traduire en dogmes et en préceptes le fruit de leur expérience et de leur sagacité ! Alors ils commencent à s'embrouiller, à exprimer en termes vagties ce qu'ils croyaient comprendre parfaitement. Ils transforment en aphorismes brutaux les divinations les plus délicates et les plus fines de leur esprit observateur; signe certain qu'il peut bien exister un art, mais non une science physiognomonique. On le voit bien chez Lavater, le plus pénétrant peutêtre des observateurs de la figure humaine, et par surcroît,
dessinateur très habile. Quand il essaie de nous enseigner ce qu'il sait et de nous faire partager ses convictions, il tombe lui aussi dans le vague et l'indéterminé; et je vous plains si, dans la pratique de la vie, vous suivez ses préceptes. A chaque instant vous serez forcé de reconnaître que Lavater s'est trompé quatre-vingt-dix fois sur cent, ou bien que vous n'avez pas su le comprendre, ou bien enfin que les hommes de son temps ne ressemblaient pas à ceux du nôtre.
A côté de ces artistes de la physiognomonie, il y a la multitude vulgaire qui a aussi ses prétentions divinatoires, mais qui juge toujours de travers parce qu'elle observe mal et conclut plus mal encore. Tous les jours on est témoin des funestes conséquences de cette ignorance et de ces prétentions sans fondement. Un jeune homme amoureux prétend que sa bien-aimée est un ange de bonté et de pudeur, et il se trouve que c'est une vipère ou une Messaline. D'autres fois, en choisissant un domestique, un commis, on juge de sa vertu par sa physionomie, et l'on donne sa confiance à un fripon ou à un homme rempli de tous les vices. Les faux critériums auxquels nous nous en rapportons en pareil cas, et qui nous font tomber dans des précipices, sont innombrables; mais il y en a deux plus habituels que les autres, et qui, à chaque pas peuvent ouvrir une trappe sous nos pieds.
Les belles choses plaisent à tout le monde ; aussi est-il bien rare que nous trouvions méchants un homme ou une femme, qui nous parle avec une jolie bouche ou nous regarde avec de beaux yeux souriants. Les chances d'erreur s'accroissent beaucoup quand c'est un homme qui doit juger une femme, ou vice versa; alors la sympathie subite, le désir, l'amour mettent un bandeau sur nos yeux et font juger bon ce qui est beau, méchant ce qui est laid. Le proverbe, d'après lequel « un homme louche n'est jamais pur de malice » et qui, sous des formes peu différentes, se retrouve dans toutes les langues, est une affirmation audacieuse de ce faux critérium qu'emploie le vulgaire pour apprécier la valeur morale d'une physionomie. Il est très vrai qu'une extrême laideur s'associe souvent à un caractère peu estimable; mais il est très vrai aussi qu'on peut être laid comme Socrate et bon comme lui, et qu'on peut de même être méprisable et perfide avec le visage d'Alcibiade ou celui de Byron. Qae de filles d'Eve empoisonnent notre vie, sèment autour d'elles la trahison et le malheur, et sont pourtant plus belles que la Vénus de Milo!
L'autre critérium qui égare nos jugements sur la valeur morale d'un visage humain n'est que le critérium inductif
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mal omployé. On a constaté qu'un borgne était méchant ; l'on en conclut que tous les borgnes sont des gens à prendre avec des pincettes ; on a trouvé un ange en une femme qui avait une fossette au menton, et l'on en conclut que tous ceux qui ont cette chère fossette doivent être gens de bien.
L'unique critérium scientifique qui permette de risquer un jugement dans des questions si obscures, est celui que fournit la mimique. Il faut résister énergiquement à toutes les tentations des critériums esthétiques ou anatomiques.Les émotions, les sentiments, nous l'avons dit cent fois, s'expriment de diverses manières, et la mimique, par des répétitions fréquentes, laisse sur le visage une empreinte permanente qui a une signification et qui peut révéler tout un caractère ou l'histoire morale d'un homme. Les enfants ont tous une physionomie apathique,sur laquelle on ne peut rien lire ; mais il est presque impossible qu'un homme au-dessus de trente ans ne laisse pas lire sur son visage quelque page de sa vie, qui nous révèle une de ses vertus ou l'une de ses plaies morales.
Mais, ici encore, que de difficultés, que d'incertitudes dans l'emploi de cet unique critérium sc'eutifique! Un homme nerveux et excitable a tout un poème écrit dans les rides de sa face, tandis qu'une belle dame de ma connaissance, après avoir dépassé l'âge critique et même l'âge hypercritique, n'avait pas encore une ride. Elle n'avait jamais pleuré et presque jamais ri ; et pendant plusieurs années, elle avait porté, la nuit, un petit appareil s'appliquant sur les deux côtés du front, rattaché à la nuque, et destiné à étirer la peau de l'angle externe de l'œil et à empêcher ainsi de se former la terrible patte cVoie.
Si l'on m'a suivi jusqu'ici dans l'étude analytique des diverses expressions, l'on a en main un guide pour se diriger dans l'interprétation d'un visage humain; ce chapitre pourrait donc paraître superflu. Cependant, comme il faut bien un peu de synthèse, il ne sera pas inutile de concentrer la lumière dans une lampe de Diogène après l'avoir décomposée avec le prisme de l'analyse.
Les deux caractères fondamentaux, les deux signes les plus certains d'une figure bonne sont ^expression permanente de la hie^iveillance et Vahsencr absolue de toute hypocrisie.
Aimer, aimer tout le monde et toujours, être incapable de haine, — c'est l'idéal de la bonté, et cela est écrit sur un visage angélique par beaucoup de caractères négatifs et quelques caractères positifs.
N'exprimer jamais ni la haine, ni la cruauté, ni la colère,
ni la rancune, ni l'envie, ni la luxure, ni la crapule, cela suffit pour que le visage indique un grand fonds de bienveillance. Si à ces caractères négatifs on ajoute un demi-sourire qui exprime la joie permanente et le désir de plaire, de bien faire et d'être aimé, on a dessiné dans ses traits principaux la physionomie du parfait galant homme.
Je voudrais faire méditer ces lignes, qui affirment un fait incontestable à ces pessimistes qui croient Thomme né pour le mal, et ne le supposent capable d'un peu de bien que sous l'mfiuence de l'éducation ou par l'effet de la peur ou de l'intérêt. C'est précisément le contraire qui est vrai, et nous, hommes civilisés, chez qui les dernières traces de l'antliropophagie ont disparu, nous avons du plaisir à aimer, de la peine à haïr. L'homme bon est heureux, et il exprime sa sérénité, son contentement d'aimer et d'être aimé par un sourire perpétuel, qui nous touche et nous fait nous écrier avec toute la chaleur d'une conviction profonde : Oh ! que cet homme doit être bon ! Oh I quelle sainte femme ce doit être !
L'habitude de la haine et de tous les vices qui abaissent l'homme et le rapprochent de la bête imprime au contraire sur le visage une tristesse, un mécontentement, qui décèlent un déplaisir continu, et un état perpétuel de guerre contre soi et les autres. Le mépris, l'antipathie qu'excitent les méchants accroissent en eux la rancune, le désir secret et incessant de la vengeance, ce qui donne aux traits de leur visage une expression triste et nous fait dire : Oh ! quelle figure scélérate ! Il est impossible que ce soit un galant homme ! Il y a des hommes qui n'ont jamais souri, sinon ironiquement ou dans un sentiment de haine satisfaite, et les muscles de leur visage se refuseraient absolument à exprimer la bienveillance.
Un autre caractère presque constant de la physionomie de bonté est d'être franche, ouverte à toutes les émotions, incapable de rien cacher. En revanche, une figure méchante est toujours fausse. Le galant homme en effet ne se défie jamais des autres, il ne sent pas le besoin de se soustraire à une inquisition observatrice, tandis que le fripon évite le regard d'autrui, dans sa peur invincible qu'on ne puisse lire au-dedans de lui. Il est incontestable que dans toutes les langues des peuples civilisés, figure franche est synonyme de figure bonne et physionomie fausse de physionomie mé^ chafîte.
La physionomie franche est celle de l'homme plein de sérénité qui ne fuit pas les regards de ceux qui lui parlent ou