‹ La physionomie et l'expression des sentimentsChapitre 136 sur 172 · PHYSIONOMIE MÉCHANTE · texte numérisé non relu

PHYSIONOMIE MÉCHANTE

qui l'observent. Elle exprime la douleur et la joie, l'amour et la colère, sans réticences et sans hypocrisie.

Dans le cas opposé, les muscles sont toujours dans un état d'agitation, vaguement contractés ou relâchés, et pour ainsi dire titubants, comme s'ils ne savaient à quelle émotion obéir et quelle expression prendre. Cette incertitude est surtout remarquable dans le regard qui vacille et passe d'une expression à l'autre, et qui se dirige de côté plus souvent que de face. C'est pour cela qu'on dit : regard oblique ou regard dérobé.

Si quelque chose peut se lire nettement sur ce visage, c'est la frayeur inconsciente que les yeux d'autrui ne parviennent à surprendre l'inclination ou l'émotion méchante, dont le coupable a pleine conscience. Cette attitude défensive devient peu à peu habituelle, et il arrive souvent que l'homme au regard faux, même dans une conversation indifférente, ne regarde jamais en face celui qui lui parle.

C'est là une des révélations les plus certaines d'un caractère méchant, et elle est d'autant plus précieuse que les hypocrites les plus endurcis ne réussissent pas à dissimuler leur louche regard sous leur masque épais d'ingénuité, ou par un sourire forcé. Les muscles de l'œil sont toujours ceux qui résistent le mieux à l'hypocrisie et qui obéissent le plus facilement aux émotions vraies partant des centres nerveux. On peut pleurer, quand l'âme est pleine de joie ; l'on peut rire avec une âme déchirée, mais il est presque impossible d'affronter ouvertement le regard d'autrui quand on sent le besoin de cacher une émotion *.

1. Dom PerneUy a décrit avec beaucoup de vivacité les batailles mimiques soutenues par un homme dissimulé :

« Uu homme dissimulé veut-il masquer ses sentiments? 11 se passe dans son

• intérieur un combat entre le vrai quMl veut cacher et le faux qu'il voudroit » présenter. Ce combat jette la confusion dans le mouvement des ressorts. Le

• cœur, dont la fonction est d'exciter les esprits, les pousse où ils doivent natu- » rellemenl aller. La volonté s'y oppose, elle les bride, les tient prisonniers, » elle s'efforce d'en détourner le cours et les effets, pour donner le chanp;e. Mais » il s'en échappe beaucoup, et les fuyards vont porter des nouvelles certaines » de ce qui se passe dans le secret du Conseil. Ainsi plus Pon veut cacher le » vrai, plus le trouble augmente et mieux on se découvre. »

Lavater qui cite ce passage en disant : çu'il est parfaitement de cette opinion, y ajoute de son cru l'éloquente description d'un séducteur qui nie avoir rendu m^re une jsune fille et de celle-ci qui présente au juge son eufant en criant : Voici son père. Ecoutez le langage inspiré de l'exoellent pasteur de Zurich ;

« J'ai devant moi deux personnes, dont Tune n'a pas besoin de se contraindre » pour paraître ce qu'elle n'est pas; l'autre fait des cfforls prodigieux, et doit

• les déguiser avec le plus grand soin. Le coupable semble avoir plus d'assu-

Bien des fois l'émotion qu'on veut cacher est si forte qu'il ne suffit plus de regarder de côté ou de donner au regard une allure incertaine; alors les yeux se ferment convulsivement, il se produit des contractions spasmodiques des lèvres ou du nez, ou bien l'on baîUe. Que ces symptômes vous inspirent toujours de la défiance; ils rappellent le saut en arrière ou le saut de côté du lièvre, qui, poursuivi par le chien, revient sur ses pas pour faire perdre sa piste.

Les mots de hon et de méchant sont trop gros pour exprimer les diverses formes du caractère, ainsi que les expressions mimiques correspondantes. Ce ne sont que de pauvres signes sténographiques, répondant aux usages de la vie ordinaire, à l'imperfection de notre langage et à la brièveté de la vie humaine. Mais l'art et la science ne peuvent s'en contenter. Un grand romancier emploie un volume entier à décrire les noires profondeurs d'un caractère scélérat, et Raphaël nous représente la divine bonté d'une mère sous des traits que personne ne sait reproduire.

Aux caractères négatifs et positifs de là physionomie de bonté on peut en ajouter d'autres d'un ordre plus élevé, qui tendent à en idéaliser l'expression. A l'absence complète de toute mimique du mal et à la sécurité du sourire, se joignent alors un port plein de dignité et de courage, ainsi qu'une habitude de regarder en haut comme si l'on voulait embrasser l'humanité

» rance encore que l'innocent, mais à coup sûr la voix de l'innocence a plus » d'énergie, d'éloquence, de persuasion, à coup sûr le regard de l'innocent est » plus ouvert que celui de l'imposteur. Je l'ai vu ce regard, avec l'attendrisse- » ment et lindignation qu'inspirent Pinnocence et le crime : ce regard qu'on ne » sauroit décrire et qui disoit de la manière la plus énergique : oses-tu le nier f » Je dislinguois en même temps un autre regard couvert d'un nuage, j'entendois » une voix rude et arrogante, mais plus faible, plus sourde, qui répondoit : oui, » j'ose le nier. Dans l'attitude, surtout dans le mouvement des mains, dans la » démarche lorsqu'ils furent amenés et reconduits — le regard baissé de l'un, » sa contenance abattue, l'approche du bout de la langue sur les lèvres au mo- » ment où je représentais tout ce qu'il y a de solennel et de formidable dans le » serment qu'on alloit exiger d'eux — tandis que chez l'autre un regard ferme, 1 ouvert, étonné, que sembloit dire : — Juste Ciel ! et tu voudrois jurer! Lecteur » tu peux m'en croire, j'entendois, je sentois l'innocence et le crime. (Lavater, » op. cit. T. 2, p. 13).

Le même auteur a sur les visages francs des paroles d'or : « Mais où donc est-elle cette probité simple et pure, reconnue sans effort et » qui se communique sans réserve? Où est-il ce regard qui exprime la candeur » la cordialité, l'affeclion fraternelle, regard naturellement ouvert, sans qu'il » soit besoin de le forcer ou de le gêner, regard assuré qui jamais ne se dé- » tourne ou s'égare ?

» Heureux l'homme qui l'a trouvé! Qu'il Vende tout ce qu'il possède oour » acheter le champ qui renferme un pareil trésor. » (Ibidem page 17),

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