‹ La physionomie et l'expression des sentimentsChapitre 23 sur 172 · LA BOUCHE · texte numérisé non relu

LA BOUCHE

viée vers ia droite, et j'ai proposfl d'expliquer le fait en l'attribuant à l'habitude de se moucher avec la main droite. Pourtant ma théorie a besoin de confirmation.

La bouche. — Si l'œil est la partie la plus expressive du visage, la bouche est la plus sympathique. Les désirs de l'amour et les ardeurs de la volui)t('' y convergent comme vers leur centre naturel. En réalité, comme nous le verrons mieux dans la seconde partie, lœil est le centre mimique de la pensée ; la bouche est le centre expressif du sentiment et de la sensualité.

Tommaseo avait donc pleinement raison d'écrire dans ses Pensées morales : « Ce n'est pas sans fondement que les Latins appelaient os tout le visage de l'homme. L'àme réside dans la bouche. »

Et Lavater consacrait à la bouche une page remplie d'une exaltation délicate et sensuelle :

La bouche est l'interprëte et l'orgaue de l'esprit et du cœur. A « repos comme dans l'infinie variété de ses mouvements elle réunit un monde de caractères. Elle est éloquente jusque dans sou silence.

Cette partie de notre corps est pour moi si sacrée que j'ose à peinj en parler. Quel sujet d'admiralion !

Quelle merveille sublime au milieu de tant d'autres merveilles dont se compose mon être ! Non seulement ma bouche respire le souille vital et remplit les fonctions qui me sont communes avec les animaux, mais elle sert à former le langage; elle parle et elle parlerait encore quand elle ne devrait jamais s'ouvrir.

Lecteurs, n'attendez rien de moi au sujet du plus actif et du plus expressif de tous nos organes; cette entreprise est au-dessus de mes forces.

Humanité! combien tu es dégradée ! Quelle sera mon extase dans la vie éternelle quand mes yeux contempleront sur le visage de Jésus- Christ la bouche de la divinité ; quand je pousserai ce cri d'allégresse : Moi aussi j'ai reçu une bouche comme celui que j'adore, et j'ose prononcer le nom de celui qui me l'a doLiée ! Vie éternelle, penser à loi est déjà la félicite !

Je Conjure nos peintres et tous les artistes qui ont pour mission do représenter l'homme, je les conjure de toutes mes forces d'étudier le plus précieux de nos organes dans toutes ses variétés, dans toutes ses proportions et dans toutes ses haimonies.

11 y a vraiment Là un mysticisme sensuel qui me rappelle les extases hystériques et religieuses de sainte Tliérùse. Lavater avait une nature très féminine et était profond«'ment religieux.

La bouche n'a pas fasciné seulement Tommaseo et Lavater, tous deux visionnaires du sentiment, bien que très différents l'un de l'autre ; elle a fasciné également Herder, le créateur de la philosophie de l'histoire. Écoutez-le :

...C'est par la bouche que sort la voix, interprète du cœur et do l'âme, expression du sentiment, de l'amitié et des plus purs enthousiasmes. La lèvre supérieure traduit les inclinations, les appétits, l'inquiétude amoureuse ; l'orgueil et la colère la crispent, la ruse l'amincit, la bonté l'infléchit, la dél)auche l'énervé et l'abaisse, l'amour et les passions s'y incarnent avec un charme inexprimable.

Ami lecteur, sans être un grand homme comme ceux que je viens de citer, compare les deux émotions différentes qu'éveillent en toi, dans un visage féminin, deux beaux yeux ou une belle bouche. Dans le premier cas, tu pourras être frappé, d'admiration jusqu'à rester bouche béante ; mais dans le second tu ne pourras t'empêcher d'aimer ardemment. La femme, dont les yeux nous rendent amoureux, nous enthousiasme, nous exalte, nous jette dans une extase intellectuelle; mais celle dont la bouche nous fascine, elle nous enlace, elle nous éti^eint, elle est déjà à nous, au moins dans le monde irresponsable des désirs. L'œil, c'est le ciel azuré que nul ne peut atteindre ; la bouche, c'est la terre avec ses parfums, ses ardeurs et la profonde sensualité de ses fruits.

Mais laissons la poésie et rentrons dans le sévère laboratoire de l'anatomie.

En général, toutes les races supérieures ont une bouche pas trop grande, avec des lèvres plutôt minces et légèrement arquées. Ceux mêmes qui combattent le darwinisme par préjugé d'école ou par pusillanimité religieuse, sont d'accord avec !lui pour trouver laide une bouche qui nous rappelle nos cousins, les singes anthropomorphes. Une bouche est laide quand elle est trop grande ou trop éloignée du nez, quand la lèvre supérieure est une sorte de long rideau. A moins d'être sensuels comme des singes, nous trouvons très laide une bouche avec des lèvres trop charnues, ce qui va presque toujours avec un museau saillant ou, pour parler scientifiquement, avec une face prognatJie. La grosseur extraordinaire des lèvres, qui s'observe chez presque tous les nègres, est due à l'hypertrophie du tissu cellulaire adipeux et au grand développement du muscle orbiculaire. Et il est vrai que ce caractère s'accorde presque toujours avec une grande sensualité.

Page 1