PUISSANCE DE LA MIMIQUE
parer un orateur qui lit son discours avec celui qui s'abandonne à son inspiration. Dans le premier cas, les gestes sont rares, étudies, froids, souvent déplacés ou à contre-temps. Dans le second, la mimique est vigoureuse, efficace, large ment expansive. A cette différence de mimique correspond exactement l'effet de la parole lue ou de la parole parlée. Aucun livre ne pourra jamais remplacer un discours ou une leçon. Si quelquefois nous sommes tentés de lancer Tanathème contre le culte que notre siècle professe pour les parlements et les discours, il faut pourtant avouer que la parole parlée est une des plus grandes forces humaines. Toutes les religions et beaucoup d'écoles philosophiques ont été fondées par la parole et par la mimique plus que par les livres. Entre un livre écrit et un livre parlé il peut y avoir identité absolue d'idées ; mais ces idées, quand elles sortent de la lèvre enflammée d'un homme inspiré, entrent dans le cerveau des foules par la voie de l'oreille qui est la grande route du sentiment. La parole écrite, au contraire, est froide ; elle arrive à l'intelligence par l'œil, qui est un sens intellectuel et peu sensitif. C'est peut-être un des motifs pour lesquels l'aveugle est moins malheureux que le sourd-muet.
Ce dernier est privé d'émotion ; l'autre n'a perdu que la vue des formes. La parole parlée est apostolique par excellence ; elle se voit, elle se sent, elle s'absorbe vivante et pal[)itante, elle s'imprègne tout entière de sensations et d'effluves humaines. Voici quelques faits pris dans les domaines les plus variés pour appu\'er la vérité de ce que j'avance.
Dites à haute voix au milieu d'une foule : Un incendie ! un incendie ! ou bien mettez-vous à crier en fuyant et en gesticulant : Le ft'ii, le feu ! Dans le premier cas beaucoup pourront rester, interroger, s'informer. Dans le second cas, il y aura un sauve-quipeut général et irrésistible. Le geste est un acte plus automatique que la parole et il entraîne automatiquement rimitatiou. On i)eut s'en convaincre en ouvrant tout à coup un j)arai)luie, au milieu de la rue par un temps douteux, mais sans qu'il i)leuve, ou en mettant la nuiin à sa bourse dans un omnibus, comme pour payer sa place. Beaucoup de parapluies s'ouvriront et beaucou}) de gens tireront leurs sous par simple imitation automatique.
Rappelez-vous le tumulte (jui éclata un jour dans un théâtre d'Allemagne, où, par hasard, TUlympien Goethe se trouvait au balcon. A peine se fût-il levé et eût-il fait le geste de calmer les flots et le pandemonium de la foule, que tout se tut comme par enchantement et sans qu'il eût parlé. Si au contraire il
eût parlé sans se lever et sans faire de gestes, Teffet eût été beaucoup moindre et peut-être nul.
Les grands orateurs ont tous une mimique puissante qui ajoute à l'efficacité de leur parole. Cliez plusieurs, un certain geste, un certain iic est nécessaire pour que la parole sorte facile et brillante. M, Minglietti ne peut parler sans avoir un couteau à papier à la main. Le pauvre Boggio, de tragique mémoire, avait besoin de lever une jambe et de tourmenter le bas de son pantalon pour devenir éloquent.
Un ami, importun s'il en fut jamais au monde, nous écrit une lettre éloquente pour nous demander de l'argent, et nous résistons. Un autre vient lui-même et, avec un geste piteux et une mimique habile, obtient tout de suite ce que l'autre n'avait pas pu obtenir.
Une femme qui a résisté à cent lettres séductrices se rendra peut-être au premier regard pathétique, à la première caresse amoureuse,
La relation sympathique des faits psychiques entre eux vient peut-être de l'analogie de leur nature intime et probablement de l'identité et de la parenté des centres mimiques qui les produisent. Un phénomène intellectuel suscite une pensée ; une émotion réveille une émotion ; un mouvement automatique appelle un autre mouvement automatique.
Si des faits individuels on passe aux grands faits sociaux et ethniques, on voit toujours se vérifier la même loi. Plus un peuple a de sensations, plus sa mimique est riche et expressive. On peut le constater dans une galerie de tableaux et de statues quand des hommes de caractère différent et de race diverse se trouvent en présence dun chef-d'œuvre émouvant. Cependant cette scène si intéressante de mimique comparée, au lieu de provoquer une étude analytique et profonde de la constitution psychique des diverses familles humaines, suscite la plupart du temps des impertinences vulgaires. Nous autres gens à mimique animée, nous disons des Anglais : Ils ne sentent rien ! Et eux disent de nous : Ce sont des bouffons ! Aucune de ces deux impertinences n'est fondée. La cellule nerveuse italienne se décharge instantanément de l'énergie centrifuge qui s'y accumule ; malheur à elle si par les mille fils télégraphiques de la mimique elle ne trouvait autant de soupapes de sûreté 1 La cellule anglaise se charge profondément et lentement, emprisonne la force accumulée. Mais les hommes, jusqu'à la fin des temps, au lieu de s'étudier mutuellement pour chercher à se mieux connaître, à mieux s'aimer, à mieux s'estimer, continueront à se jeter à la face ces injures inter-