‹ La physionomie et l'expression des sentimentsChapitre 51 sur 172 · MIMIQUE DÉFENSIVE · texte numérisé non relu

MIMIQUE DÉFENSIVE

Nous élevons la lèvre supérieure et nous fronçons les narines pour nous défendre d'une mauvaise odeur qui entre avec l'air inspiré et vient atteindre la muqueuse ; mais nous faisons le même geste pour exprimer du mépris ou de l'aversion pour quelqu'un ou quelque chose qui offense notre dignité ou notre sens moral.

Nous nous frottons les yeux pour en faire sortir un grain de sable ou un moucheron qui s'y est introduit et qui nous gêne ; mais nous avons recours à la même mimique pour chasser une idée pénible.

On tousse pour se débarrasser d'une mucosité qui encombre le pharynx, le larynx ou la trachée ; mais on tousse aussi pour éclaircir ses idées, pour trouver le mot ou la phrase opportune, pour se tirer d'embarras, pour gagner du temps. Le grand Cavour le faisait à chaque instant dans ses discours parlementaires.

On met les mains en avant (si l'on en a le temps) quand on tombe; mais on fait de même quand par plaisanterie on se laisse tomber sur un coussin ou sur un lit, où l'on ne peut se faire aucun mal.

Nous éloignons la tête d'un flambeau allumé, ou dec> mains d'un interlocuteur trop animé; mais nous faisons le même geste pour exprimer notre éloignement d'une proposition que nous ne pouvons accepter.

Nous fermons les yeux en face d'une scène horrible ; mais nous faisons de même dans les ténèbres si notre imagination nous retrace un tableau effrayant.

Analysez bien ces faits el; vous pourrez les interpréter presque tous. Tantôt la mimique est absolument et purement défensive; tantôt elle n'est défensive qu'en apparence, en face d'un péril imaginaire; tantôt elle est sympathique sous l'empire d'une émotion analogue à une autre émotion qui se traduit par des gestes défensifs.

Bien des phénomènes mimirues nous semblent n'avoir aucun caractère défensif par suite de notre ignorance en biologie. Ainsi Darwin a parfaitement expliqué que la constriction de l'orbiculaire des paupières, quand on pleure, protège l'organe délicat de la vue contre une congestion sanguine. De même quand ou se mord les lèvres ou d'autres parties du corps, quand on se déchire la chair, quand on sarrache les cheveux, il {)eut sembler au vulgaire qu'on ajoute une douleur à une douleur; mais au contraire ces lact^rations artificielles, en faisant diversion aux troubles des centres nerveux les plus importants, préservent le cerveau des graves

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dangers qui résulteraient d'émotions douloureuses trop vives.

Darwin avoue qu'il ne voit pas l'utilité du tremblement qui accompagne la frayeur. Mais, d'après mes études expérimentales sur la douleur, je le trouve extrêmement utile; car il tend à produire de la chaleur et réchauffe le sang qui, sous l'influence de la frayeur tendrait à se trop refroidir. De même je crois avoir trouvé pourquoi dans les fortes douleurs du toucher et de la sensibilité générale, nous cessons de respirer et nous n'avons qu'un souffle spasmodique. Nous produisons ainsi une légère anesthésie des centres nerveux, et nous arrivons indirectement à rendre la douleur plus supportable.

Enfin, les sanglots, les plaintes bruyantes, toutes les formes de gémissements sont utiles parce qu'on excite ainsi chez ceux qui nous écoutent une compassion qui peut nous devenir secourable. Gela arrive aussi chez les animaux et je l'ai constaté pour mon compte, en Amérique, chez le bœuf et un petit perroquet {Co^mrus monachus).

La défense et la sympathie qui gouvernent toute la mimique sont toujours plus automatiques chez l'animal que chez l'homme, chez l'enfant que chez l'adulte. C'est là un fait qui n'est pas spécial à la mimique, maid qui est commun à tous les actes de la vie psychique. Le Sphinx macroglossa sort à peine de sa chrysalide qu'il vole sur les fleurs et exécute parfaitement tous les mouvements nécessaires pour se tenir suspendu en l'air et pour sucer le miel des fleurs. Nous au contraire, fils de Prométhée, quel travail, quelle étude, quelles expériences ne nous faut-il pas pour arriver à porter une cuiller droit à notre bouche! Le cheval, aussitôt sa naissance, court et saute. Il nous faut des mois et des années pour apprendre à bien enfiler une paire de gants.

Nous trouvons pourtant chez les animaux une mimique qui n'est pas directement défensive, mais qui l'est par atavisme, et par conséquent qui est seulement sympathique.

Darwin a eu le mérite de recueillir et d'interpréter beaucoup de faits de ce genre. Le chien, avant de s'étendre sur un tapis, tourne plusieurs fois sur lui-môme et fouille avec ses pattes de devant, comme s'il voulait fouler l'herbe pour refaire une place commode. D'autres fois, il gratte un sol dur pour essayer d'enterrer ses excréments, bien qu'il n'ait ni terre ni feuilles à remuer. De même les chats répugnent à se mouiller les pieds, peut-être parce que leurs ancêtres sont nés sur le.' sol aride de l'Egypte, et ils ont une tendance à recouvrir de sable ou de terre tous les endroits un peu humides. Les filles de Darwin ont réussi à faire exécuter ces mouvements

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