‹ La physionomie et l'expression des sentimentsChapitre 60 sur 172 · LE RIRE CHEZ LES SINGES · texte numérisé non relu

LE RIRE CHEZ LES SINGES

et le Proverbe avait dit :

Risus ahundat in ore stultorum.

A tous ces faiseurs de sentences et à ces fabricants de dictons, je voudrais présenter nos contemporains Vojrt et Pasquale Villari ; le premier est gras, l'autre est maigre ; tous deux sont des hommes de génie, tous deux rient continuellement et à gorge déployée. Vogt, qui possède au-dessus du diaphragme deux énormes poumons et au-dessous un ventre énorme, rit à faire trembler la maison et à en compromettre la solidité; il rappelle par là Balzac, qui, comme lui, avait un gros ventre et dont le rire puissant faisait résonner les vitres.

La tendance astrologique et divinatoire s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Si vous ouvrez au hasard le premier volume venu d'un physiognomoniste vulgaire, par exemple de Lepelletier, vous y trouverez des affirmations comme celle-ci* :

Rire bruyant et prolongé

Après un nombre suffisant d'observations attentives, on no

tarde pas h reconnaître que celle variélé du rire, eu la supposant naturelle, indique les conditions morales suivantes : intelligence au plus ordinaire, esprit léger, futile, inappliqué, versatil, jovial, peu sérieux, caractère naïf, ébahi, quelquefois môme assez niais (pauvre Balzac !) commun, grossier, mal appris, sans tenue, sans dignité (pauvre Vogt !) se faisant remarquer partout et nulle part goiiter avec avantage, intempérant, sensuel, gourmand, presque toujours entraîné par les impulsions plus ou moins vicieuses de l'insliuct, raremeutsoumis aux sages conseils de la raison (pauvre Villari!)

Cela suffit. La véritable physiologie du rire commence avec les grands naturalistes et les grands biologistes de notre temps. Parmi eux la première place appartient à Darwin qui a recherché les premières formes, les formes crépusculaires du rire chez les animaux qui nous ressemblent le i)lus.

Le chimpanzé est sensible au chatouillement ; sous cette excitation ses yeux deviennent brillants, les coins de sa bouche se retirent en arrière, ses paupières inférieures se rident légèrement ; et en même temps il émet un son qui correspond à notre rire. Le chatouillement produit les mêmes elfets sur l'orang. Duchesne a observé plusieurs fois une sorte de sourire chez un singe, quand il lui présentait un morceau tViand. Le Cebus Azarœ^ quand il est content émet un murmure parti-

* Lepklletier de la Sabthb, Traita complet de physiognomonie, Paris, 1864, page 216.

culier, et les coins de la bouche se contractent en arrière. Une expression analogue a été constatée chez le CeWs hypoleucus et chez Vlmms ecandatus. Darwin a aussi observé l'expression du plaisir dans deux ou trois espèces de Macacus et dans le Cynopitheciis niger. Les premiers rejettent leurs oreilles en arrière en émettant un son particulier ; le CynopUhecus ramène en arrière et en haut les coins de la bouche et toute la peau de la tête en sorte que les sourcils se relèvent aussi. Et dans ce mouvement il montre ses dents.

J'ai aussi vu des ouistitis du Brésil, que j'ai eus chez moi pendant bien des mois, exprimer leur joie en rejetant les oreilles en arrière et en relevant les coins de la bouche.

Ce sont là des ébauches de l'expression humaine de la joie. Celle-ci a une mimique très riche que nous décomposerons en ses éléments, d'après la méthode que nous avons aussi adoptée pour la douleur.

TABLEAU SYiNOPTIQUE DE LA MIMIQUE DU PLAISIR.

Elévation des angles de la bouche (sourire).

Contractions musculaires de la face et des muscles respiratoires

Contractions musculaires du cou, du tronc et des membres Convulsions. . .

Phénomènes vasomoteurs et eensitUs

Plissement des paupières inférieures et de ce qui

contourne l'œil.

Gonflement des joues.

Dilatation des ailes du nez.

Rire.

Occlusion des yeux.

Renversement en arrière du globe oculaire. Grincement des den^s.

Trismus.

Mouvements rythmés du cou.

Lever les épaules.

Contorsions diverses du tronc.

Divers mouvements expressifs des bras.

Frapper les paumes de la main l'une contre l'autre.

Ecartement des membres inférieurs.

Taper du pied.

Sauts divers.

Danse.

Convulsions à forme épileptique.

Rougeur du visage, et, plus rarement, de tout le

corps.

Pâleur (rare).

Eclat des yeux.

Larmes.

Salivation plus abondante.

Emission involontaire d'urine. . '

LE SOURIRE y3

Soupirs.

Râle.

Cris.

Troubles de Bruit assez semblable à un ronflemenl. la voix et phé- I Sanglots, nomènes psy- \ Chant.

chiques Mutisme.

Faconde et éloquence inaccoutumée, f Délire.

I Bienveillance inaccoutumée.

! Paralysie de quelques muscles de l'œil ou de tous. Strabisme.

Chute de la mâchoire inférieure.

Lipothymie et syncope.

Si au lieu d'un essai, j'écrivais un traité sur la phjsionomie et sur la mimique, je devrais étudier un à un tous ces éléments expressifs du plaisir, qui, dans la réalité, peuvent se rencontrer, soit isolés, soit groupés de diverses manières. Je me contenterai ici d'examiner rapidement les éléments les plus communs et les plus caractéristiques.

Le premier de tous est l'élévation des coins de la bouche auquel s'associent toujours quelques plis autour de l'œil et un gonflement de la partie des joues qui avoisine le nez. Ces trois mouvements réunis constituent le sourire qui peut être à peine \isible ou, par degrés insensibles, passer au rire. On peut étudier ce mécanisme caractéristique du plaisir en suivant le développement d'une sensation du toucher qui commence à devenir voluptueuse. A peine le plaisir se maniteste-t-il, que les muscles élévatoires de la lèvre supérieure se contractent irrésistiblement et que le sourii^e apparaît. Les artistes grossiers des peuples les plus sauvages ont tait cette observation. Je possède deux idoles maori qui expriment les deux images fondamentales du plaisir et de la douleur. Je les aurais reproduites dans ce livre, s'il n'eût fallu deux grandes feuilles de figuier pour cacher certains détails de ces grossières statues de bois. Chez celle qui figure le plaisir, les coins de la bouche sont relevés ; chez celle qui figure la douleur, ils sont, au contraire, ramenés vers le bas.

Dès que le sourire s'accentue et que les grands muscles zygomatiques se contractent fortement, il se forme des i)lis sur la paupière inférieure. Chez les adultes et les vieillards, il s'en forme aussi à l'angle externe de l'œil. En même temps les sourcils s'abaissent un peu ; ce qui prou .e que la partie supérieure des muscles orbiculaires se conti^acte aussi bien que

la partie inférieure. Quand le sourire est très marqué, et encore plus quand on rit, les joues et la lèvre supérieure se gonflent, le nez semble devenir plus petit ou plutôt se raccourcir, les incisives supérieures se montrent, et en même temps, il se forme un pli naso-labial qui descend des ailes du nez vêts le coin de la bouche. Chez les adultes et chez les vieillards, ce pli est double.

Dans le sourire très marqué et encore plus dans le rire, l'œil devient brillant parce que la sécrétion lacrymale est plus abondante, et il semble plus grand, soit parce qu'il est plus tendu par la contraction du muscle orbiculaire, soit (comme Vadmet Piderit), parce que le globe oculaire est plus rempli de sang et d'autres humeurs.

Outre ce phénomène, le rire présente celui d'une inspiration profonde, à laquelle succède une expiration interrompue par de fréquentes saccades, et accompagnée d'un bruit particulier et caractéristique. C'est toujours un fait de diffusion de la mimique qui passe d'un cercle musculaire intérieur à un cercle concentrique extérieur. Quand le plaisir s'accroît et que -l'émot-oiv' augmente, les muscles de la face ne suffisent plus à l'expression ; le diaphragme et l:es muscles respiratoires du thorax leur viennent en aide.

Dans le rire, la bouche s'ouvre toujours de plus en plus, beaucoup de dents se montrent à découvert, jusqu'à ce que, l'émotion croissant toujours, les muscles des membres et du tronc prennent part au tableau mimique, tant pour décharger le courant centrifuge qui se développe que pour protéger les viscères du ventre, trop fortement ballottés par les contractions rapides et énergiques du diaphragme. C'est alors que Ton renverse en arrière la tête, puis le tronc, que la face et le cou deviennent rouges, que les veines se gonflent, que les larmes inondent les yeux et coulent même sur les joues. En même temps les mains se portent sur les côté;^ de la poitrine, sur Tépigastre, autour de certaines parties du ventre; quelquefois on appuie tout l'abdomen contre un mur ou contre un corps résistant, ou bien Ton se roule par terre.

Le rire, qui est agréable à ses débuts, peut devenir si violent, si prolongé, qu'il constitue une véritable convulsion, impossible à dominer même par un effort de volonté. C'est alors que l'on peut sentir de fortes douleurs à la nuque et des sensations désagréables dans le ventre et au diaphragme, et qu'on peut aussi avoir des pertes d'urine, ce qui a lieu le plus souvent chez les enfants et chez lès femmes.

Darwin a pu vérifier que d^ rire allant jusqu'aux larmes

LES GENS QUI NE RIENT PAS 9î>

se rencontre chez les Hindous, chez les Malais, chez les Davaks de Bornéo, chez les Australiens, chez les Catres, chez les Abyssins et chez les indigènes de l'Amérique du Nord. Pour mon compte, je l'ai constaté chez beaucoup de nègres de tribus diverses et chez les Indiens de TAmérique méridionale.

Le grand philosophe anglais s'est demandé si le rire était une exagération du sourire, ou si celui-ci était le dernier vestige d'une ancienne habitude héréditaire, celle de rire grossièrement. Je crois plus probable que le rire et le sourire sont tous deux aussi anciens que l'homme et que l'un ou l'autre se produit suivant le degré de l'émotion. On en a la preuve dans ce fait constant que les enfants sourient avant de rire. Chez mes cinq enfants, le premier sourire est apparu 40 ou 60 jours après la naissance, tandis que le rire s'est montré au plus tôt dans le troisième mois. Un des fils de Darwin souriait à 45 jours, et riait à 113. Un autre de ses fils souriait au même âge et un troisième quelques jours plus tôt.

Le rire est l'expression la plus caractéristique du plaisir du ridicule ; mais il accompagne aussi le chatouillement et les joies affectives à Tétat aigu. La volupté ne provoque le rire que très rarement et seulement dans ses paroxysmes; encore n'est-ce qu'un rire spasmodique ou cynique, accompagné d'une sorte de râle ou de grincements de dents.

Les enfants et les femmes rient plus que les hommes et que les adultes, parce qu'ils sont plus excitables et que la force modératrice des hémisphères cérébraux est moindre. Quand on (?st en parfaite santé, on rit pour un rien ; quand ou est malade ou de mauvaise humeur, rien ne réussit à faire naître le rire. Le rire est fréquent chez les idiots et dans certaines formes spéciales d'aliénation mentale. Si l'on ajoute à cela que beaucoup de gens, consacrant leur vie à des études profondes ou à la recherche d'un idéal élevé, sont nécessairement sérieux, on trouvera la raison ou plutôt le prétexte du proverbe d'après lequel Risus ahundat in ore stultorion.

Nous avons déjà vu que plusieurs grands hommes rient volontiers et bruyamment ; mais il convient d'ajouter que le rire est en relation plus étroite avec le caractère moral et avec l'état de santé qu'avec le degré d'intelligence. Les orgueilleux, les vaniteux, les sots rient peu afin de ne pas compromettre leur dignité personnelle. Je crois que le sérieux caractéristique de la nation espagnole tient à cela. De même les envieux, les méchants, les malveillants rient rarement

parce qu'ils sont imprégnés de fiel et toujours chngrins. Penser le mal, le faire, s'en souvenir, voilà l'occupation quotidienne de ces infortunés qui ont toujours besoin de naïr et de mordre. Et tout cela est contraire au rire.

Un rire facile, abondant, franc, indique une âme bonne et sans vanité ; c'est là un des axiomes les moins trompeurs de la physiognomonie. L'éducation hypocrite de notre siècle nous enseigne à réfréner l'expansion de la douleur comme celle de la joie, et l'on se déshabitue de rire à cœur ouvert. Joignez à cela que certaines dames rient peu pour n'avoir pas de rides précoces, tandis que d'autres rient trop et à tout propos pour montrer leurs belles dents.

Le rire cynique, strident peut quelquefois être l'expression de la haine ou d'une douleur intolérable ; mais on ne saurait jamais le confondre avec le rire joyeux. Le son peut être le même ; le diaphragme et les muscles thoraciques présentent les mêmes contractions ; mais le visage a une tout autre expression, et nous restons épouvantés devant un tableau qui réunit les couleurs les moins harmonieuses et les grimaces les plus horribles. Aussi le fameux rire des damnés est-il un des chevaux de batailles des théologiens et des prédicateurs ; c'est une expression mimique prise sur nature.

Le rire et le sourire sont des formes mimiques très expansives. Ce caractère d'expansion est vraiment un des caractères les plus généraux de toutes les manifestations agréables. Cela est si vrai que les plus anciens observateurs, même les plus superficiels, ont été forcés de le remarquer.

GhirardeUi dit que le plaisir dilate jusqu'aux huîtres et aux éponges... « jusqu'aux zoophytes et animaux-plantes, comme les huîtres et les éponges qui se contractent par l'effet de la douleur, et que la joie dilate au point de les faire s'ouvrir )K Et Niquetius, dans sa première description du rire écrit : «■ Voluptatis primus et maxime proprius efféctus est » dilatatio cordis sanguine et spiritu ad exteriores partes » copiose effuso, unde et nonnuUos gaudio, propter nimiam » spirituum jacturam, mortuos esse legimus. . . »

Le premier mouvement de plaisir est expansif, centrifuge; le premier mouvement de douleur est centripète, comme si l'on rentrait en soi-même. La joie nous fait courir hors de la maison, la douleur nous y fait rentrer; la joie nous fait ouvrir la fenêtre, la douleur nous la fait fermer. Joyeux, nous cherchons la lumière, le mouvement, le bruit, les hommes : malheureux, nous voulons les ténèbres, le repos, le silence, la solitude. C'est une loi générale qui admet des exccptioiu

Mantegazza. — Physionomie.

PI. II, p. 96,

Page 1