PAR CORNELIO GHIRARDELLI , BOLONAIS L'INGÉNIEUX ACADÉMICIEN VESPERTIN
On a ajouté autant de sonnets de divers excellents poètes
et académiciens, dans lesquels les physionomies précite'es sont
galamment décrites
'Et des additions à cliacun des discours dx l'infatigable académicien vespertin
LE DIX-SliPTlÈME SIÈCLE 9
A Bologne
Chez les héritiers d'Evangéliste
Dozzi et Compagnie
La mëthocîe em)jloyée par cet ingénieux et infatigable acadëmiciei. pour étudier la physionomie humaine est en effet très curieuse. Il nous montre cent faces humaines, dessinées d'après nature, fort mal, il est vrai, et bravement encadrées dans une bordure ornée de sculptures baroques. Chacune est accompagnée d'un distique latin, d'un sonnet et des commentaires de l'auteur. Je citerai, comme échantillon, les distiques et les sonnets qui se rapportent à un bon et à un mauvais visage; j'épargne au lecteur le prolixe commentaire de Ghirardelli.
Nous avons devant nous un beau visage rond, qui, d'après les vers, doit appartenir à un homme blond. Voici le distique :
Moribiis ingcnuis prseclaraquc indole credus, Qiiem navesceuti videris esse coma.
Et le seigneur Cesare Orzini a gracieusement offert à l'auteur le sonnet suivant, quon lit au-dessous du portrait :
La blonde chevelure, dont la Nature a pompeusement orné ton front glorieux, rend ses autres dons si clairs et si manifestes, que la pensée en découvre une vive image.
Et tu ne dois pas avoir de crainte s'il te faut t'armer et combattre, parce qu'une force puissante et toujours présente est là pour te protéger et s'oppposer à l'iniluence des étoiles funestes.
Les Rois portent des couronnes d'or brillant, et la foule idolûtre s'inciine devant les rayons périssables dont ils resplendissent.
Mais toi, sous ta chevelure d'or tu possèdes un bien plus réellement glorieux, un si grand trésor de vertu (jue tu t'élèves par delà le soleil et que tu atteins les cicux.
A la page 17 notre ingénieux académicien nous montre un affreux museau encadré dans une paume de main, comme s'il était entre les mains d'un barbier en train de le raser; et audessous cet audacieux distique, en guise d'un écriteau de pilori :
Ilispida cnesarics pigrum notât, atque timeutcm Quemque mala vidoas callidilate frui.
Puis vient le sonnet qui, cette fois, est l'œuvre d'un arcadioiy c'est-à-dire du marquis Errico Rossi, membre de l'Académie arcadienne de Bologne:
Va-t-en loin d'ici, va-t-en bien loin ; car rester avec toi est un malheur pour autrui ; ta bouche forme des paroles contraires à ta pensée: tu es toujours prêt à mêler le mensonge à la vérité.
Jamais tu n'as osé affronter un péril; jamais tu n'as pris souci d'autrui ; tu fuis comme le daim ou le chevreuil rapide ; tu évites de loin le passant.
Pour tout noble esprit, pour tout cœur honnête, tu ressembles à des ronces et à des épines, lâche, trompeur, paresseux et méchant.
Je ne puis le nier, si tes lèvres sont iienteuses, tes cheveux raides et hérissés sont véridiques et révélenf as vices.
En dépit de ces badinages académiques, Ghirardelli est un érudit et un observateur sagace; son livre peut être étudié avec intérêt par ceux qui veulent savoir ce que la science de la physionomie était en Italie vers la fin du xvii° siècle. Il a consacré au nez deux discours, qui sont réellement très curieux. Il dit entre autres choses que le nez sert à manifester la colère et le mépris.
... Les docteurs ont examiné quelques dictons sur les mouvements que fait le nez quand l'homme a à manifester quelque passion. Par exemple, quand on veut railler et bafouer quelqu'un, le nez fait un certain mouvement auquel se rapporte le proverbe : Ilum adunco naso suspendere. Et si l'on veut exprimer le mépris, on fait avec le nez un signe qui fait dire - Fwn naso rejicere. Et quand on voit faire à une autre personne une chose déplaisante, on tord le nez en arrière. Quand on se met en colère, les narines se gonflent et le bout du nez rougit.
Grattarola est un auteur qui écrivit en latin sur la physiognomonie et qui, dans l'ordre des temps, précède Ghirardelli. Je n'ai pas pu consulter son ouvrage, mais plusieurs passages de lui cités par les écrivains du xvii® siècle ne témoignent pas d'une grande originalité.
Giovanni Ingegneri, évêquede Capo d'Istria, au commencement du même siècle, nous a laissé un petit traité de Physionomie naturelle. Il y fait preuve de peu d'érudition et se contente presque toujours de nous débiter en aphorismes les solutions de la science cabalistique. Quelques exemples suffiront.
La barbe chez la femme est un signe de peu d'honnêteté. La grandeur excessive du front est signe de paresse.
La petitesse du front indique un homme colérique.
Les yeux très rouges sont signe d'une mauvaise nature, encline à la cruauté.
Les yeux luisants sont signe de luxure.
Ceux qui ont le nez camus sont très luxurieux.
Les hommes qui ont le nez rond sont magnanimes.
LAVATEK 1 1
Scipion Chiaramonti de Cesena est un des meilleurs physiognomonistcs. Il a publié ses œuvres un an seulement avant Ingegneri K Blondo, Fmella et quelques autres appartiennent à la même dcole. Beaucoup d'auteurs, beaucoup de volumes, mais peu d'originalité et beaucoup de plagiats. Qui sait combien de temps on se serait traîné dans la même ornière, si vers le milieu du dernier siècle n'avait apparu Lavater qui inaugura pour cet ordre d'études une ère nouvelle. C'est le véritable précurseur de la science positive et il sert de trait-d'union entre les écrivains du xvii° siècle et la période moderne.
Le médecin Ciro Spontoni a aussi consacré un petit livre d'astrologie à l'étude du front. {La raéioposcopie d'après la mesure des lignes du front. Venise 1626).
Dans une esquisse de l'histoire de la physiognomonie, il faut aussi mentionner la Chiromancie qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours comme un dernier vestige de la magie du moyen âge. Quand on jette un coup d'œil sur les livres de chiromancie, on est stupéfait du sérieux avec lequel l'imagination s'est évertuée à lire notre caractère, notre intelligence et notre destinée dans les lignes capricieuses de notre main. Je citerai les ouvrages suivants comme les plus importants.
La science curieuse ou traité de la cJif/romance, etc., enrichie d'un grand nombre de figures pour la facilité du lecteur. Paris, 1665, un vol. de 212 pages.
Adrian Sicler. Chiromance royale nouvelle enrichie de figures, de moralitez et des observations de la cabale, etc
Gio-Battista Dalla Porta. Della chirofisonomia. Deux livres traduits sur un manuscrit latin de Pompée Sarnelli. Naples 1677, un vol. de 167 pages.
Lavater n'était ni médecin, ni naturaliste; c'était un bourgeois de Zurich et un ministre de l'Evangile. Poète et peintre, avec une nature féminine et un ardent amour des hommes, il portait en toutes choses l'enthousiasme chaleureux, les convictions subites, la mobilité d'idées qui font la joie et le tourment de tout les hommes doués d'une sensibilité excessive. Il suffit de regarder le beau portrait qu'il nous a donné de lui dans ses œuvres, pour apercevoir à la fois et d'un seul coup d'œil tous ses défauts et ses qualités rares. Expansif, ouvert à tous les enthousiasmes, mobile, mais restant toujours dans les limites du bien et de l'honnètot»'», il a commenté son portrait dans une courte auto-biographie qui est un bijou de sincérité et de grâce. Lavater est un de ces hommes peu nombreux qui
1. De conjectandis cujusque moribus et laleutibus animi airectibus.
portent en toutes choses leur tempérament et leurs nerfs, qui disent tout à tous. Aussi, dès qu'on a lu une seule page de son grand ouvrage, on le connaît et on l'aime. Il ressemblait beaucoup par la physionomie et le caractère à Fénelon. On raconte qu'un jour Mme de Staël, se promenant avec lui et quelques amis communs, s'arrêta tout à coup et s'écria : Comme notre cher Lavater ressemble à Fénelon ! Ce sont ses traits^ son air, sa 'physionomie. C'est véritablement Fénelon^ mais Fénelon un peu suisse. 11 fat aussi poète et laissa plusieurs poèmes épiques, entre autres un qui mérita d'être comparé à la Messiade de Klopstock, des drames religieux, des cantiques, des sermons, des écrits théologiques et quelques chansons suisses [Schioeizer lieder) qui furent très populaires.
Lavater devint physiognomoniste, non en lisant les auteurs qui l'avaient précédé, mais en dessinant, à la pointe rapide de son crayon, les figures qui lui plaisaient ou qui lui déplaisaient, et en conservant avec soin ses dessins. A force de dessiner et de collectionner, il se trouva en possession d'un amas considérable d'observations, qui réunies presque sans ordre et sans aucune règle scolastique, se cristallisèrent comme spontanément en une grande encyclopédie riche de cinq à six cents planches, et qu'il nomma un beau jour : Bible physiognomonique. La première édition parut in-folio en 111% ; devenue aujourd'hui très rare, elle est encore la meilleure, parce que les figures ont été exécutées sous les yeux de l'auteur lui-même. Après cette première édition allemande, il y en eut d'autres en français, en anglais et en d'autres langues. Je possède celle qui a été imprimée à La Haye de 1781 à 1803. Elle fut commencée par l'auteur, mais le quatrième volume ne parut qu'après sa mort et par les soins de son fils, docteur en médecine. On reconnaît toute la ferveur humanitaire et religieuse de l'auteur jusque dans le titre de cet immortel ouvrage : Essai sur la physiognomonie, destiné à faire connaity^e Vhomme et à le faire aimer.
L'auteur est en effet inspiré par l'amour et par la foi ; transporté par la vivacité de ses émotions, il éclate à chaque instant en hymnes d'admiration : tantôt pour la bouche qui est une partie si intéressante du visage, tantôt pour Dieu qui a fait l'homme si beau, tantôt pour la femme qui est l'enchantement de la vie, en un mot pour tout ce qui se présente à ses yeux amoureux. On raconte que, dans une longue maladie suite d'une blessure qu'il avait reçue lors de l'attaque de Zurich par les Français, la faiblesse le fit tomber dans des hal-