‹ La physionomie et l'expression des sentimentsChapitre 8 sur 172 · LAVATER · texte numérisé non relu

LAVATER

lucinati'ons et des extases religieuses. Il s'imaginait être l'apôtre saint Jean et assister aux mystères de l'Apocalypse.

Dans Lavater, il n'y a plus trace d'astrologie judiciaire ; il n'y a pas non plus imitation servi le des anciens écrivains que, d'ailleurs, il connaissait peu. Mais les divinations d'un seul homme tiennent la place d'un examen scientifique conduit par des méthodes positives et rationnelles. Le sentiment s'y substitue toujours et partout à la science. De là viennent les imperfections de ce bel ouvrage, qui reste un grandiose monument du génie humain mais qui ne fournit pas une base solide pour appuyer d'autres colonnes et d'autres édifices. L'admiration et l'amour pour les hommes ne suffisent pas à remplacer l'observation scientifique, et le génie de Lavater ne suffit pas pour suppléer aux connaissances qui lui faisaient complètement défaut en anatomie et en histoire naturelle. Deux anecdotes serviront, mieux que toute autre chose, à montrer la fragilité de sa doctrine.

Un jour, un inconnu se présenta à lui.

— Monsieur Lavater, dit-il, j'arrive à l'instant. Regardezmoi bien, car j'ai fait le voyage de Paris à Zurich pour vous voir et pour soumettre mon visage à votre examen. Devinez qui je suis ?

— Je vous ai déjà regardé attentivement. Vous avez beaucoup de traits caractéristiques. Tout d'abord, vous écrivez. . . vous vous consacrez probablement par profession à des travaux littéraires... oui, bien certainement, vous êtes unliomme de lettres.

— C'est vrai, mais dans quel genre ?

— Je ne sais pas... toutefois, il me semble que vous êtes philosophe... que vous savez saisir le côté ridicule des choses.., que vous avez du courage.., de l'originalité.., beaucoup d'esprit. Vous pourriez bien être l'auteur du Tableau de Paris^ dont je viens d'achever la lecture.

C'était, en effet, Mercier.

Quand on envoya à Lavater le masque de Mirabeau, il devina le grand révolutionnaire. On reconnaît tout de suite, ditil, l'homme d'une énergie terrible, indomptable dans son au dace, inépuisable en ressources, résolu, hautain, etc.

Mais voici le revers de la médaille :

Un jour, son ami Zimmermann lui adressa un profil très accentué, avec une lettre écrite de façon à piquer vivement sa curiosité. Lavater, qui désirait et attendait un portrait de Ilerder, se figura que ce profil était celui du grand philosophe

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allemand, et s'extasia sur les qualités intellectuelles et pO(itiques de l'homme auquel il appartenait.

Cet homme était, au contraire, un assassin exécuté à Hanovre.

Ce qui arriva à Lavater arrivera toujours à ceux qui prendront la physlognomonie pour une science exacte et qui confondront la mimique avec l'anatomie des traits, comme il le fit toujours sans s'en apercevoir.

En tous cas, l'illustre pasteur de Zurich marque une époque nouvelle dans l'histoire de nos études, et son ouvrage sera toujours une mine inépuisable de renseignements pour l'artiste et pour le psychologue. On peut dire de lui ce qu'il a dit de Raphaël :

Quand je veux m'enivrer d'admiration pour la grandeur des œuvres de Dieu, je n'ai qu'à me représenter par Timagination le visage de Raphaël. Il sera toujours pour moi un homme apostolique; je veux dire qu'il est relativement aux peintres ce que les apôtres étaient relativement aux autres hommes.

Lavater fut l'apôtre de la phj^siognomonie scientifique, et bien que Lichtemberg ait écrit contre lui la célèbre Satire de la physionomie des queues, il restera toujours dans l'histoire des sciences physiologiques une des figures les plus sympathiques, les plus aimées et les plus resplendissantes.

Lebrun, le célèbre peintre de Louis XIV, écrivit sur la physiognomonie*, mais d'une façon académique. Les types des principales émotions qu'il nous a laissées sont maniérés ; ce sont des caricatures et non des études d'après nature, comme nous aurons plusieurs fois l'occasion de le constater dans le cours de ce livre.

Parmi les artistes qui ont étudié la physionomie, on cite aussi l'Italien de Rubeis, gentilhomme d'Udine, qui publia à Paris, en 1809, un livre sur les portraits et sur la meilleure manière de saisir les physionomies 2. C'est un observateur pénétrant, et on devrait l'étudier plus qu'on ne le fait aujourd'hui.

La science véritable commence avec Camper. Ce grand ana-

1. Lebrun, Conférences sur l'expression, des divers caractères des passions. Paris, 1667, in-4o. Ces conférences ont été réimprimées dans l'édilion de Lavater donnée par Moreau en 1820.

Yoyez aussi du môme aUteur : Expressions des vassions de Vâ,ne, in-folio. Publié par A. Suntach.

2. G. Battista de Rubeip, Z)e' ritratti ossia trattato per cogliere le fisonomie, Paris, 1809. Imprimé en italien et en français.

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tomiste a donné son nom au fameux angle facial qui, jusqu*à nos jours, a servi de critérium et de mesure pour déterminer le rang dans les séries morphologiques du visage humain et du museau des animaux. Topinard * et moi nous avons publié des études critiques sur la valeur de ce critérium ; mais l'angle facial de Camper sera toujours considt-ré comme une des plus ingénieuses découvertes qui aient été faites dans cet ordre de recherches. Camper, dans son ouvrage*, a commencé à étu dier la physionomie humaine dans les diverses races, et a tracé les grandes lignes d'une évolution des formes, en critiquant, avec des raisonnements très serrés, le brillant superïiciel de Euffon. Dans le troisième chapitre du second des ouvrages cités en note, il nous donne des observât ions physiques sur la variété des traits du. visage, considérés de jrrop.l dans les têles de singes, d'orangs-outangs, de nègres et des autres peuples, en remontant jusqu'aux têtes antiques. » On sera stupéfait, dit-il, de trouver dans mes premières planches deux têtes de singe, puis une de nègre et une de chameau. Il combat l'opinion de quelques savants qui avaient admis que les nègres pouvaient être le produit de l'union de femmes blanches avec des singes. Il dit que ce n'est pas le lieu de démontrer l'absurdité de cette assertion ; mais cependant il compare des singes, des nègres et des statues antiques. Cette comparaison lui parait une grande hardiesse; il la fait pourtant, et le préjugé théologique ne l'empêche pas de tracer les premières lignes de révolution des formes humaines.

Charles Bell, physiologi5>te distingué, publia en 1806 la première édition de son livre sur Tanatomie et la pliilosophie de l'expression 3, travail qui fait époque dans l'histoire de la mimique. Lemoine * a eu raison de dire que « le livre de Ch. Bell devrait être médité par quiconque essaierait de faire parler le visage de l'homme, par les philosophes aussi bien que i»ar les artistes. »

L'allemand Engel a publié, vers la fin du dernier siècle, un bon livre {Lettres sur la mimique)^ qui a été traduit en ita-

1. Topinard, Etude sur Pie re Camper et sur l'angle facial dit de Camper. Revue danthropologie, t. II, Paris, ISTl. — DcS diverses espèces de pi-ognaiftisme. ibidem, t. I et t. IV. — Mantkgazza, D-i (aracteri geiOrchici del cranio umano. Archives d'anlhropolojjie cl d'elhnolojrie. Florence, 1876, t. V, p. 32.

2. Camper. Discours sur le moyen de représenter les diteri.es passions^ eir. — Dissfrtatio't physique sur les dtffirty^.ces réelles que présentent les traits du tisage. Ulrecht, 1191. Œuvres posthumes.

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