‹ La physionomie et l'expression des sentimentsChapitre 75 sur 172 · SYMPATHIE IMITATIVE · texte numérisé non relu

SYMPATHIE IMITATIVE

fondeur de ce mystère incompréhensible ; je ne prétends pas résoudre la difficulté du comment ; mais le fait est certain, il y a des visages qui attirent comme il y en a d'autres qui répugnent ; la conformité de traits entre deux individus qui sympathisent ensemble, qui se fréquentent souvent, va souvent de pair avec le développement de leurs qualités, et étalDlit entre eux une communication réciproque de leurs sensations particulières. Notre visage conserve, si l'on peut s'exprimer ainsi, le reflet de l'objet aimé.

Plus loin, cet ardent ami des hommes donne les portraits de deux époux pour illustrer sa théorie delà sympathie. Le mari, devenu hypocondriaque, changea de physionomie et présenta tous les caractères d'une profonde désolation et d'un dégoût persistant de toute nourriture. La femme, qui l'adorait, et qui suivait de minute en minute la triste transtbrmation de ce visage chéri, devint peu à peu hypocondriaque, elle aussi, et son visage prit une expression semblable à celle de son mari. Ils guérirent tous les deux et reprirent leur physionomie habituelle.

Aussi Lavater a-t-il eu raison de terminer pieusement son chapitre en citant, fort à propos, deux beaux passages de la Bible :

Nous tous qui contemplons la gloire du Seigneur à visage décou-

;rt, nous somn (2 Cor. III, 18.)

Nous serons semblables à lui parce que nous le verrons comme il est (Jean m, 2.)

Non seulement le visage d'un homme vivant éveille chez nous une grande sympathie imitative ; mais il en est de même de son portrait quand il est parlant et animé. Frédéric le Grand avait toujours sur son bureau un buste de Jules César. J'ai vu ce buste et il m'a fait une profonde impression, tant le génie brille encore, depuis tant de siècles, sur ce marbre muet. Le roi de Prusse disait que ce César lui inspirait de grandes choses. Pour subir de pareilles influences, il n'est pas nécessaire d'être un grand homme, il suffit d'être homme. Depuis ma jeunesse, j'ai toujours eu devant les yeux une belle gravure de Raphaël Mengs, faite d'après son propre portrait. Cette figure noble et inspirée m'élevai t toujours dans les régions de l'idéal et m'excitait au travail intellectuel.

La sympathie imitative, qui est un des phénomènes les plus simples de la vie réflexe des sens, brille d'un vif éclat dans la mimique affective ; mais elle se complique d'éléments d'ordre supérieur.

Le fait simple, élémentaire se produit lorsque en feignant de pleurer nous faisons pleurer un enfant qui nous aime, sans qu'il sache pourquoi et comment nous souffrons.

Un fait plus complexe est de se jeter aux genoux d'une personne aimée et de lui baiser les pieds, comme si l'on voulait réduire son moi au minimum ei en faire une dépendance, une molécule de ce qu'on aime. Ce désir de se fondre en un autre, de se rapetisser pour grandir ce qu'on aime, dépasse, à mon avis, l'étroit horizon de la mimique pour embrasser un champ plus vaste et les plus larges horizons de la pensée. Nous le voyons par l'usage des diminutifs que les amants et quelquefois les amis emploient entre eux et dont les mamans se servent avec leurs enfants ; on s'amoindrit ainsi soi-même d'une façon délicate et généreuse, afin d'être mieux embrassé et absorbé dans le cercle de la créature aimée. Un objet se possède mieux quand il est petit ; et en face de ce que nous aimons, nous voudrions nous changer en un poulet, en un canari, en quelque chose de minuscule pour pouvoir être tenus tout entiers dans ses mains, pour nous sentir pressés de tous côtés par des doigts chauds et amoureux. Il y a aussi une autre raison secrète pour l'usage des diminutifs. Les petites créatures sont aimées tendrement et la tendresse est le signe suprême de toute grande force qui se dissout et se consume elle-même. Après l'embrassement farouche, ardent, impétueux, il y a toujours la note tendre, et les diminutifs, qu'ils appartiennent à la mimique ou au langage, jouent alors un grand rôle.

Après avoir examiné les caractères généraux les plus sailsants de la mimique affective, il convient de les décomposer analytiquement.

Page 1