EMBRASSE.MENTS
sauvages, qui ne le pratiquent pas, l'interprètent toujours comme une marque de bienveillance. Chez les peuples civilisés, c'est l'expression la plus naturelle de l'amitié; et le caractère national y met souvent une empreinte caractéristique. Tout le monde connaît le shahe-hand violent et énergique des Anglais. Les Italiens serrent la main avec une effusion passionnée qui est absolument inconnue des peuples du nord. Beaucoup de gens, très froids et peu expansifs, ne répondent jamais à votre serrement de main ; ils vous laissent entre les doigts un membre cadavérique qui fait peur et horreur.
Le serrement de main, bien que ce soit un acte mimique des plus simples, exprime tant de choses qu'il faudrait un volume pour les indiquer toutes. En serrant la main à uu ami ou à un amant, l'on peut vouloir dire : Je me défie de vous, je ne vous aime plus, je vous désire, je vous adore, je vous attends...
Un serrement de main, donné par un homme à une femme, peut être impertinent, plus im.pertinent qu'un soufflet.
Dans la série des contacts affectueux, après la caresse et le serrement de mains, vient l'embrassement, qui est un entrelacement des membres supérieurs ; c'est presque l'abandon réciproque de deux existences qui se jettent l'une sur l'autre, comme si elles voulaient se fondre en une seule. La forme en est variable, même chez les races civilisées ; tantôt les deux bras étreignent tout le corps de l'autre personne et réciproquement ; tantôt un bras seul passe au-dessus de l'épaule et vient toucher le dos de diverses façons. Quelquefois l'embrasf;ement a lieu en deux temps: on étreint d'abord une moitié, puis l'autre moitié du corps de son ami ou de son amie. J'ai décrit, dans mon voyage en Laponie *, la façon de s'embrasser des Lapons, et dans mon Dio ignoio * l'étrange mode en usage chez les indigènes de la Pampa.
Au delà de l'embrassement, ou pour mieux dire dans une autre sphère de sensibilité amoureuse, on trouve le baiser, inconnu à beaucoup de peuples, usité chez toutes les nations civilisées, mais dans une mesure différente et avec une valeur très diverse. Par exemple les Français s'embrassent à chaque instant, même entre personnes de sexes différents ; chez les Italiens, au contraire, et surtout chez les Orientaux, on ne
i. Mantegazza, Viarjgio in Lapponia colV amico Sommier. Firenze; ISS'^ 2. Mantegazza, Il Dio Ignoto. 3« édit. Milan, 1880.
122 LA MIiMIQUE DE L'AMOUR
peut donner de baiser qu'à la femme qu'on possède, ou à une fille ou une sœur.
Le baiser a bien des pages dans l'histoire de la famille humaine ; il a souvent été lavé avec du sang et il a suscité des guerres entre des tribus ou des peuples. C'est naturel : source d'immense volupté il a pu exciter une immense envie; il a pu révéler une trahison ou promettre la félicité.
Les lèvres sont encore de la peau et sont déjà des viscères; sur cette frontière rosée où l'on ne voit ni douanes, ni écussons nationaux, la nature externe et la nature interne de l'homme se rencontrent et échangent leurs émanations, pendant que des milliers de nerfs très sensibles donnent et reçoivent les impressions venues des sens, du cœur et de la pensée. Les poètes ont eu bien raison de dire que là se rencontrent deux âmes; les amoureux aussi ont eu raison, en tout temps, de s'écrier, dans l'angoisse d'un ardent désir : Un baisei^ ou la mort. Il n'est même pas très rare que le baiser soit accompagné d'évanouissement.
Le baiser caresse à la fois la peau et les viscères ; mais il y a une extrême différence entre un baiser donné et reçu et un baiser seulement donné ou seulement reçu. Bien des dames le savent, et plus casuistes qu'un théologien ou un avocat, confessent sans rougir qu'elles ont reçu beaucoup de baisers, en ajoutant qu'elles n'en ont jamais rendu.
Ce serait peut-être une profanation que d'analyser ce phénomène mimique; mais, en face de la science, il est pourtant vrai qu'un baiser non rendu est une lettre de change non acceptée. Elle peut monter à mille francs, à cent mille, à un million ; tant qu'elle n'est pas revêtue de la signature de l'accepteur, elle ne vaut pas un sou. Le baiser donné est un soliloque, un désir ou une aspiration ; le baiser rendu est une lettre de change acceptée, écrite souvent avec des larmes ou avec du sang, mais qui a la brutale puissance d'un fait accompli. Le baiser donné est une des mille semences que la féconde nature disperse aux quatre vents, et qui se dessèchent ou pourrissent sans qu'une terre amie les ait recueillies.
Le baiser rendu, au contraire, est toujours fécond; môme quand il laisse sauves les conventions internationales, quand il laisse les traités inviolés et la bannière immaculée, c'est toujours un pacte solennel qui laisse en nous quelques lambeaux de la chair, du cœur et de la pensée d'un autre. Le baiser donné et reçu est un mariage ; il est accompagné d'une rougeur pour le passé, d'un compromis pour l'avenir. La peur, la religion, l'intérêt, l'espace, le temps peuvent séparer un