BAISERS
homme et une femme qui ont échangé un baiser ; mais ils se sont possédés et ils s'appartiennent.
Le baiser donné peut être assez peu sensuel pour être rapporté à une mimique qui n'est pas du tout celle de l'amour. On baise les pieds des idoles et les saintes reliques, les vêtements des héros et les marbres glacés des temples. Dans tous ces baisers il n'y a que deux lèvres, celles qui le donnent.
Même entre les vivants, ce baiser peut être une marque de respect, de vénération et non d'amour. Ainsi, on baise la main par politesse, par reconnaissance, par humilité. Ainsi encore, l'on baise au Iront son fils, sa fille ou le grand homme qu'on admire.
Plus singuliers encore sont ces froids baisers de conve» nance, dans lesquels il y a bien quatre lèvres en jeu, mais quatre lèvres qui ne se rencontrent pas. Chaque nez vient baiser une joue ; puis, avec un heau cliassez-croisez, les nez changent de place et viennent s'appliquer sur l'autre joue. Ce sont toujours des baisers : ils appartiennent scientifiquement à la mimique de la bienveillance ; mais quel abime entre eux et le baiser donné par Paolo à Francesca !
Quand les bouches s'abandonnent l'une à l'autre, quand les lèvres qui se touchent ne sont plus ni deux, ni quatre, mais une seule ; quand toute frontière a disparu entre le tien et le mien ; quand peau et viscères, àme et corps se touchent, s'entrelacent et se fondent, alors c'est un vrai baiser, un baiser parfait, la plus belle expression peut-être de l'amour, qui rapproche l'homme et la femme pour rallumer le flambeau de la vie.
Derrière les lèvres, il y a un autre organe très sensible, la langue, qui souvent prend part a la mimique amoureuse. Cela arrive aussi chez les animaux, qui, i)ar exemple lèchent leurs enfants.
Je connais même un bambin très affectueux, qui, sans l'avoir appris de personne, lèche les gens auxquels il veut témoigner de l'amitié.
Les divers éléments mimiques que nous avons étudiés se combinent de diverses façons pour former des tableaux complexes, dont voici les plus saillants :
Expression de l'amour sexuel.
Expression de Vamonr maternel. On y trouve toutes les teintes chaudes du monde érotiqut\ sauf la volupté. Comme il s'agit d'une des affections les plus animales et les plus automatiques, elle est toujours caractérisée par l'impétuosité, une énergie extrême, une forme presque convulsive. Beaucoup de
grands artistes ont su se rendre immortels en représentant la mimique de l'amour maternel, qui est à la fois si sensuel et si élevé, si impétueux et si constant.
Expression de la compassion. C'est une combinaison binaire de la mimique de la douleur et de celle de l'amour. Le tableau en est si fréquent, si connu que les peintres les plus médiocres ont toujours su représenter celui qui, en voyant un autre souffrir, souffre avec lui [citni eo paiitur).
Expression générique de la hienveillance. C'est une expression affectueuse, sereine et tranquille, sans les teintes chaudes du désir et de la volupté, et sans le coloris triste de la compassion.
Elle peut par degrés s'élever jusqu'à la mimique de l'amitié, qui est une forme élevée et bien définie de la bienveillance entre les hommes. Dans l'une et l'autre de ces expressions, vous trouverez le sourire, l'expansion des traits et une certaine énergie de mouvement, qui démontrent notre disposition à aider nos semblables, à les relever, et quelquefois à rire et à pleurer tout à la fois.
Cette expression de bienveillance pour les hommes peut devenir permanente sur un visage et lui donner ainsi un caractère générique, qu'on appelle vulgairement visage de galant homme, d'excellent homme. Nous en reparlerons à propos des critériums qui nous servent de guide pour apprécier la valeur morale de la physionomie ; mais, en attendant, qu'il me soit permis de montrer combien il règne d'incertitude à ce sujet dans les anciens ouvrages de physiognonomie, et même dans les plus récents.
Voyez par exemple ce qu'en dit le célèbre Dalla Porta *
De la figure de Vhonime de bien. — Puisque les bonnes mœurs accompagnent toujours la justice et la haine des vices, nous recueillerons les traits épars de l'homme de bien et de l'hommo de bonnes mœurs, et nous en composerons une figure dont les signes caractéristiques seront, pour la plupart, ceux de la moyenne.
Vhomme de bien. — (Se reconnaît au caractère moyen de tous les traits.) Le nez grand, bien en rapport avec le visage, soit long, descendant vers la bouche, soit court, large et ouvert. Le visage beau, la respiration régulière, la poitrine large et les épaules amples ; les mamelles médiocres; les yeux enfoncés, grands, mobiles comme l'eau d'un verre, regardant avec fermeté ; toujours ouverts, foncés et humides. L'aspect aimable ou mélancolique ; les cils réunis, le front austère ou abattu.
Les gens de bonnes mœurs. — Le front tient le milieu entre le calme
SIGNES DE L^HONNETETE 12i>
et l'agitation. Les oreilles convenablement grandes et carrées, la figure médiocre, la voix intermédiaire entre la voix animée et la voix faible ou délicate, le rire rare, les ongles larges, blancs ou rosés ; les yeux bleus et concaves, grands, immobiles et resplendissants, humides comme l'eau ; des pieds bien formés, nerveux et des attaches fines*.
Je plains celui qui voudrait se servir de ces portraits pour reconnaître le galant homme et l'iiumme de bonnes mœurs.
Celui qui a le nez petit ne pourrait pas être homme de bien, et celui qui a les yeux bruns devrait renoncer à avoir de bonnes mœurs! Que de cabale, que de confusion, que de conjectures et quelle pauvre science ! En soumettant à une sévère analyse toutes les affirmations du physiognomoniste napolitain, on n'y trouve que deux vérités. La première, c'est que le visage du galant homme ne présente pas les signes positifs de la perversité , et la seconde c'est que ses yeux « regardent avec fermeté » c'est-à-dire expriment la sincérité et la franchise.
Sautons pardessus deux siècles au moins, et voyons comment Le Pelletier nous dépeint Vhomme consciencieux, indiligent, inconniptîNe, d'une abnégation parfaite :
Tête régulière purement dessinée dans ses contours, prédominance marquée du crâne sur la face dont les traits sont ordinairement fins, délicats, bien harmonisés ; front élevé, noble, digne, sur lequel on voit resplendir avec une indicible expression la candeur la beauté de l'ilme, où semblent s'épanouir sans etiort les rayonnements les plus purs et les plus délicieux du sentiment et de la pensée.
Col peu volumineux, arrondi, lent, simple, gracieux dans ses mouvements, bien dégagé des épaules, en général, efifacées ; peu saillantes et peu mobiles; torse mince, élégant, naturel dans ses poses; flexible sans ondulations, sans prétention et sans artifice dans ses déplacements ; les membres participent de ses heureuses dispositions physiologiques , n'exécutent que des mouvements ulik s, précis et réservés. . . .
Que de belles paroles, et combien peu d'observations! Quelle incertitude et que de cercles vicieux ! Le Pelletier, après deux siècles, n'a pas su corriger un seul trait dans le tableau grotesque qu'avait tracé Dalla Porta.
Lavater, à qui manque pourtant la tendance scientifique, devine souvent, avec la finesse du sentiment, ce que l'expérience n'a pu lui suggérer. Ecoutez-le :