SIGNES DE LA COLERE
Les planches inexactes et incomplètes de Lebrun sont corrigées par les explications qui les accompagnent.
La colère. — Les effets de la colère en font connoître la nature. Les yeux deviennent rouges et enflammez ; la prunelle égarée et élincelante; les sourcils tantôt abattus, tantôt élevez également; le front très ridé; des plis entre les yeux ; les narines ouvertes et élargies, les lèvres se pressant l'une contre l'autre, l'inférieure surmontant la supérieure; laissant les coins de la bouche un peu ouverts; formant un ris cruel et dédaigneux.
La haine ou jalousie. — Cette passion rend le front ridé, les sourcils abattus et froncez, l'œil étincelant, la prunelle à demi cachée sous les sourcils tournez du côté de l'objet; elle doit paraître pleine de feu aussi bien que le blanc de l'œil et les paupières ; les narines pûles, ouvertes, plus marquées qu'à l'ordinaire, retirées eu arriére, ce qui fait paraître des plis aux joues; la bouche fermée en sorte que l'on voit que les dents sont serrées; les coins de la bouche retirés et fort abaissés, les muscles des mûchoircs paroîlront enfoncez ; la couleur du visage partie enflammée, partie jaunûtre, les lèvres pûles ou livides.
Si VOUS comparez les grandes figures artistiques de Lebrun avec les petites phototypies qui illustrent le livre de Darwin, vous pourrez voir d'un coup d'œil quel pas immense a lait la science de la physionomie dans la période relativement court»» qui sépare le grand peinti^e du grand naturaliste. Là, tout est art et convention, tout est exag»^ration et confusion ; ici, la nature, qu'on interroge bien, répond encore mieux. Là, la théorie qui asservit la vérité, l'estropie ou la déforme; ici, la vérité toute nue qui se laisse contempler et admirer.
La part que l'œil prend à la mimique de la haine ne se borne pas à se fermer et à se cacher ; souvent aussi il se colore vivement ; c'est le signe d'une forte congestion sanguine qui se porte à la tête. Dans les cas les plus graves, l'œil sort de sou orbite; c'est le signe d'une hyperémie excessive, et dans le langage vulgaire, cela s'exi)rime ainsi : avoir les yeux liors de la iète^ avoir les yeux qui semblent vouloir s'élancer au dehorSy etc. D'après Gratiolet, les pupilles, dans ces cas-là, seraient toujours très contractées, comme cela arrive dans la méningite aiguë.
Le nez se dilate ; les ailes du nez se relèvent, et chez quelques individus qui les ont très mobiles, ce trait peut suflire pour donner au visage une expression féroce. Cela est dû aux inspirations profondes qui teiulent à arrêter spasmodiquement la resi)iration et sans doute aussi à un phénomène sympathique des muscles faciaux.
Un grand centre mimique de la haine, peut-être le plus important de tous, c'est la bouche qui quelquefois reste fermée spasmodiquement pour indiquer la tension générale des muscles qui s'apprêtent à la lutte, et plus souvent s'ouvre en montrant toutes les dents, ou du moins les dents antérieures, ou seulement une des canines.
Darwin a admirablement étudié cette partie de la mimique de la haine, et a montré quelle part y a Tatavisme.
Les dents sont des armes tombées en désuétude chez nous autres civilisés, mais encore employées par les sauvages et les enfants, qui reproduisent inconsciemment tant de traits de la vie de nos pères préhistoriques. Mais si nous ne mordons plus, nous montrons encore les dents dans nos accès, et nous grinçons des dents pour en faire sentir la force à notre adversaire.
Quelquefois, dans la colère, nous ne montrons qu'une seule dent canine ; notre visage prend alors l'expression connue sous le nom de rire sardonique. Tout le monde n'a pas la bouche et les muscles faciaux conformés de façon à prendre cette expression ; quelques personnes seulement peuvent contracter un des muscles élévatoires de la lèvre, de façon à ne découvrir que la dent canine ; et elles peuvent le faire tout au plus d'un seul côté. Dans cette expression sardonique, qui consiste à montrer une dent canine, Darwin voit une évidente révélation du lien héréditaire qui nous unit à nos premiers ancêtres. Ceux-ci devaient avoir des canines très puissantes et s'en servaient probablement comme d'une arme défensive.
Je m'incline devant l'opinion du grand philosophe anglais ; mais, comme je l'ai déjà dit, je crois que le phénomène mimique du rire sardonique dans l'expression de la haine est beaucoup plus complexe. Le rire et le sourire sont des phéno» mènes très fréquents dans l'expression de la haine. Ils peuvent se rencontrer chez des personnes qui ne sauraient relever une partie de la lèvre supérieure de façon à découvrir une canine. On peut même sourire ou rire à étouffer en gardant la bouche close, et ce rire ou ce sourire comprimé est la forme la plus communément associée à la mimique de la haine.
Si l'on recherchait tous les cas où l'on rit en haïssant, l'on trouverait peut-être un fil conducteur pour arriver à une explication logique de l'apparition inattendue d'une expression qui accompagne en général des émotions plus douces, ou les contrastes plus gais du ridicule. On ne rit pas quand la colère est en pleine éruption, mais bien quand la haine est mêlée de mépris et de dégoût. On sourit ou l'on rit quand on a devant
Mantegazza. —Physionomie.
PI. IV (p. 144).
a. b. Plaisir et douleur. — c. d. Amour et Haine. e. f. Luxure et Pudeur.
LE IIIHL: DK la haine 145
soi un adversaire Imiiiilié et confus, ou encore quand se prépare l'explosion de la colère.
Ce qui nous lait rire alors, c'est le contraste de notre fureur avec riiumiliation de la personne haïe ; c'est la joie de pouvoir nous venger immédiatement, soit en lafrai)pant,soit en blessant son amour-propre. Aussi le rire est-il beaucoup i)lus fréquent dans les formes les plus cruelles de la haine, sans doute parce que la vengeance est d'autant plus douce que l'on hait davantage, ou qu'on espère pouvoir faire plus de mal à son ennemi.
Cela est si vrai que les personnes très bonnes rient rarement dans leurs colères, parce qu'elles en souffrent. Les méchants et les gens cruels rient toujours au contraire, parce qu'ils se réjouissent de voir souffrir. Et puis, il y a une autre forme plus rare et plus diabolique du rire de la haine, et au fond cette forme se résout en un cruel instrument de torture.
On rit de tout son cœur pour égayer sa victime et lui rendre ensuite plus poignant le passage de l'espérance au désespoir. On cherche à persuader à son ennemi qu'il n'a rien à craindre, que l'on est heureux et content, afin de lui faire sentir plus tard les pointes aiguës de la fureur et de la vengeance.
Ainsi font beaucoup de carnivores, surtout parmi les félins ; ainsi font beaucoup de sauvages, surtout parmi les anthropophages '.
Je ne crois pas que ce soient encore là toutes les raisons qui i)euvent nous faire rire dans la haine. Aux coups, aux injures, au débordement de toutes les violences de notre âme, nous voulons ajouter la moquerie et la dérision ; nous rions pour railler la victime, pour la faire passer des tortures de l'épouvante aux humiliations du mépris, et par dessus tout pour bien lui montrer qu'elle est pour nous un objet ridicule.
Le sourire accompagne si naturellement la haine, que nous sourions souvent quand nous méditons une vengeance, même quand la victime n'est pas présente, et alors nous étendons la main vers 1 horizon, la piume tournée vers le sol comme j)Our dire : attends. Et cette attente promise et jurée est inévitablement accom[)agnée d'un sourire féroce et satanique. Ici les th'^ories ataviques sur la dent canine n'ont plus de rôle à jouer; le rire naît du contraste entre la tranquillité dont, à notre idt'e, jouit la personne haïe, avec l'ouragan que nous nous ai)prétons à faire fondre sur elle.
Chez les enfants, les sauvages et les i)arias de notre société
î. Jdi aussi parlé, dans ma Phjsiolojic de la douleur, p. 326, du rire sardo- Bique coiisidé.-é co:umc si^^uo de mépris.
Mantf.oazza. \0
c'est un signe de mépris et d'aversion que de tirer la langue et de la montrer dans toute sa longueur à un ennemi. Dans ce fait mimique, il entre plus de dédain que de haine ; et peutêtre l'expression s'y associe-t-elle à celle de cracher, soit par terre, soit sur la personne méprisée et détestée. Cette expression doit être très ancienne et très automatique, car nous la voyons figurée dans les idoles de la Polynésie, de l'Inde et du Mexique. Pour mon compte, j'ai vu des chimpanzés et des enfants cracher en signe de menace et de colère, bien que ni les uns ni les autres n'eussent jamais appris ce geste d'âme qui vive.
La mimique de la colère et de la haine, dès qu'elle arrive à un certain degré, est toujours menaçante, et se renforce par les mouvements des mains et des pieds. Ainsi Ton élève vers le ciel son poing fermé, ou Lien l'on fend l'air plusieurs fois avec le tranchant de la main, ou bien l'on frappe du pied contre le sol. Quand elle arrive à ce degré, la mimique de la haine est extrêmement expansive, et je ne saurais justifier de La Chambre, conseiller du roi en ses conseils et son médecin ordinaire, qui, dans son ouvrage sur les caractères des passions, a consacré tout un volume à la haine, *t qui, pourtant, a pu émettre l'hérésie suivante :
Bien que la haine soit la plus déréglée de toutes les passions, c'est une de celles qui apparaissent le moins sur le visage. Il semble que, se sentant coupable des désordres qu'elle cause en la raison, elle veuille se tenir cachée et qu'elle ait honte de se produire. En sorte que, à part quelques regards, et quelques mouvements qui la décèlent, tous les autres changements qui arrivent au corps pendant qu'elle agile l'âme viennent plutôt des autres passions qui l'accompagnent que d'elle-même.
• La haine peut certainement rester muette et concenti'ée ; mais alors il n'y a plus de mimique du tout ; de môme que l'on peut aimer, jouir et souffrir sans qu'aucun signe extérieur vienne manifester notre émotion au dehors. Mais dès que la haine se manifeste, elle se traduit d'une façon extrêmement expansive.
Nous sentons, surtout dans cette forme spéciale de haine qu'on appelle colère, le besoin de nous faire du mal à nousmêmes et de briser les objets qui nous entourent, quand nous ne pouvons pas, ou nous ne voulons pas frapper la personne haïe ou quelque autre à sa place.
En général, le degré du mal que nous nous faisons à nousmême mesure l'intensité de notre colère; la valeur ou la IVngi-
ilG-NES ET ÛKCni-S DE LA CULEIŒ li7
lité des objets bris'Js peuvent également nous servir de mesures très exactes. D'abord nous ne faisons que nous donner des coups de poinj^s ou nous mordre légèrement les lèvres ou les ongles ; ensuite, nous nous arrachons les cheveux et la barbe ; nous nous mordons jusqu'au sang ; nous pouvons aller jusqu'à nous faire des blessures ou enfin à nous tuer. C'est toujours une transformation de forces, comme cela arrive aussi pour la douleur.
De même pour les dégâts faits autour de nous dans un accès de colère. Nous pouvons C( mm^ncer par un innocent morceau de papier; puis nous passors aux verres, aux bouteilles, aux chaises et, dans les cas les plus graves, aux glaces, aux tableaux, aux statues ou autres objets de valeur. Plus l'objet est difficile à briser, plus nous faisons de bruit en le cassant, plus il est coûteux, et plus nous exhalons de haine dans cette transformation des forces psychi.iues dont nous avons ailleurs étudié les lois principales *.
r Dans la colère, la circulation se trouble presque toujours;
' les mouvements du cœur s'accélèrent ou deviennent irréguliers, de façon à présenter ce phénomène que le vulgaire connaît sous le nom de palpitations.
La respiration se trouble aussi en même temps que îa circidation ; elle devient irrégulière, accélérée, angoissée ;
1 tout cela est une conséquence directe des courants centri-
', fuges qui partent du cerveau, ainsi que des contractions musculaires.
Beaucoup de ces troubles sont devenus des signes mimiques de la colère; par exemple, la rougeur subite du visage^ ou, comme on dit vulgairement, la face allumée, la respiration essoufflée et prolongée. Ce dernier signe pourtant est si habituel dans une certaine forme de colère froide, qu'on appelle imi)atience ou dédain contenu, qu'il en est devenu en quelque sorte la caractéristique. Les artistes dramatiques doivent étudier avec le i)lus grand soin la mimique de l'impatience ou de la colère contenue parce qu'il y a là des tableaux d'une grande beauté et des expressions saisissantes ; quand on sait bien marquer tous les degrés decrescendo et de decresceudo, on peut éveiller chez les spectateurs les émotions les plus puissantes. Je voudrais pouvoir traitfM' ici, à l'iiitention des artistes (lramati(iues, du doniaim^ l)i(^pre et des limites des diverses sortes d'expressions, en les rtq)résentant
1. M.\NrKG.vzz.\. S'ijjio suîli tras/'ormazlone dcUe forze psîchi /tc. Arch. pci'- Vantrop. c l'ctiinolofjia, vol. VII, p 2So. l'irc.izc, 187S.
i^iS LA MIMIQUE DE LA HAINE
comme sur une carte topograpliiqiie où serait figuré le passage d'une expression à une autre par le moyen de la mimique. Dans notre cas, par exemple, de la simple attente l'on passe à l'ennui, puis à l'impatience, puis à la colère concentrée et haletante. En sens inverse, de l'explosion volcanique et effraj ante de la colère, l'on redescend par degrés à l'impatience, au déplaisir et à l'ennui.
Le hurlement, le grognement, le cri sont des formes diverses de troubles respiratoires en même temps que des manifestations psychiques de la haine ; mais l'élément cérébral y prédomine. Ce sont des issues pour les courants centrifuges de l'émotion et ce sont en même temps des menaces qui s'associent à d'autres actes, tels que ceux de serrer les poings, d'élever les bras et de grincer des dents.
En général la colère allume le visage ; mais dans quelques rares occasions, où la haine est portée à son paroxysme, la face devient pâle, puis blafarde et enfin livide. C'est là certainement une conséquence de l'irritation des centres nerveux, car cela se produit subitement et involontairement, avant que l'on ait eu le temps de songer à mettre un frein à la colère qui nous envahit de toutes parts. Chez quelques personnes peu expansives et pourtant très sensibles, la colère ne se montre que sous cette forme. A la pâleur s'associent, de façon à former un tableau effrayant, des narines dilatées, des yeux fixes qui semblent vouloir sortir de leurs orbites, et une tension statique de tous les muscles, qui donne l'idée d'une force immense que l'on empêche de se répandre au-dehors et qui menace de ruine la machine où elle s'est développée. Et de fait, l'organisme, qui est précisément cette machine, éclate souvent. Rappelez-vous la mort de Sylla, de Valentinien, de Nerva, de Venceslas, d'Isabeau de Bavière qui ont succombé à des accès de colère.
Souvent au lieu de hurlements ou de cris, la colère rend la voix tremblante et rauque, ou encore produit un mutisme involontaire, c'est-à-dire une impossibilité de parler. Ces phénomènes peuvent être dus à la peur aussi bien qu'à la colère et je les ai étudiés dans ma Physiologie de la douleur.
Si à tous ces éléments de la mimique de la haine vous ajoutez les convulsions musculaires et le tremblement général, vous aurez complété l'analyse de cette terrible énergie centrifuge, qui empoisonne et consume tant do belles heures de ia vie.
Si nous passons de l'analyse à la synthèse, et si nous voulons résumer en quelques tableaux les expressions sommaires