EXPRESSION DE LA CRUAUTE
les plus liabituelles de la haine, les scènes les plus saillantes et les plus distinctes que nous rencontrions sont :
La colère, que nous avons déjà étudiée et qui d'ailleurs est connue de tout le monde comme une des expressions les plus fréquentes de la nature humaine. C'est l'explosion subite d'une liaine passagère, et souvent elle ne fait de mal qu'à la personne qui entre en fureur. Précisément parce que c'est une éruption violente, elle décharge les centres nerveux de toute leur tension et ne laisse après elle ni rancune ni haine. Aussi les proverbes, dans tous les temps et chez toutes les nations, n'ont que des louanges pour l'homme qui s'emporte et nous avertissent de nous défier des eaux maries. Quelques infortunés ont la fatale infirmité de ne pouvoir se mettre en colère; leurs haines, en se concentrant et en se condensant à lintérieur, altèrent profondément leur caractère et leur bonheur, en préparant des vendettas qui durent toute la vie, et des venins psychiques si formidables que l'acide prussique et l'arsenic ne sont rien en comparaison. C'est toujours une transformation de forces qui devient funeste à celui qui hait et :i celui qui est haï, et qui grossit terriblement les chiffres de la statistique criminelle. Bénis cent fois sont ceux qui tapent du pied, qui s'arrachent les cheveux, qui cassent les verres et les chaises. Maudits soient les autres qui taisent et concentrent leur haine et la laissent cuire au feu d'une rancune éternelle.
Ldi jalousie et Venvie qui sont des combinaisons de haine et de douleur entremêlées n'ont pas de mimique caractéristique; mais elles prennent tour à tour l'expression de la colère ou de la haine muette, de la rancune lente ou de la rage qui s'échappe par boufifées intermittentes comme la fumée d'une locomotive. Dans la jalousie, l'amour, la haine et la douleur peuvent alterner ou se confondre, tandis que dans l'envie prédomine d'ordinaire la mimique de l'amour-propre offensé, et précisément celle qui ressemble tant à l'expression de la sensation d'une saveur amère.
Le mépris, Veffroiy Vhorreur peuvent être empreints de haine, mais à la mimique de cette émotion s'associent les signes particuliers du dégoût, que nous avons étudiés dans notre travail analytique.
La cruauté est un aspect particulier de la haine ; mais elle joue, à elle seule, un assez grand rôle dans les émotions et dans la mimique pour nous présenter une expression caractéristique. On peut haïr et être poussé par la haine aux plus grandes extrémités sans pour cela être cruel ; et, d'autre part, on peut avoir en soi assez de cruauté pour aimer à
l'exercer sans avoir besoin de haïr. Même parmi nous, au milieu de toutes les lumières de la civilisation, avec tous les freins que nous imposent la morale et la religion, on rencontre des hommes qui sont nés cruels, et qui, empêchés par une raison quelconque, bonne ou mauvaise, de faire du mal aux hommes, font souffrir les animaux et se complaisent dans le sang et le massacre. Cet élément de cruauté a une part dans la vocation qui pousse certains hommes à choisir les professions de boucher, de chirurgien ou de bourreau. J'ai connu des chirurgiens et des bouchers très honnêtes, qui pourtant, en exerçant leur métier, laissaient voir assez de satisfaction et de sensualité féroce pour me faire comprendre clairement que, sans les freins de la morale et de la religion, ils seraient certainement devenus de barbares assassins. Assistez à une exécution capitale, à une course de taureaux, ou à un combat de coqs, et étudiez la mimique des spectateurs; vous y trouverez sûrement d'horribles révélations. En face de la potence ou des chiilos, vous apercevrez certains spasmes involontaires de volupté sanguinaire, qui vous remettront en mémoire nos ancêtres anthropophages, et la grande confrérie des dents et des ongles, qui fait de tous les vivants des dévorants ou des dévorés.
Les phrénologues, pour démontrer l'existence de l'organe de la destructivité, qu'ils plaçaient un peu au-dessus des oreilles, ont recueilli beaucoup d'exemples d'une tendance irrésistible à la cruauté. Je n'en citerai qu'un, pris parmi beaucoup d'autres ; c'est celui d'un prêtre qui s'était fait aumônier militaire, uniquement pour assister à des batailles et voir des morts et des blessés. Il était en correspondance avec tous les bourreaux, même ceux des villes lointaines, afin d'être averti lorsqu'il devait y avoir des exécutions capitales, et il faisait souvent de longs voyages à pied pour pouvoir y assister. Il aimait aussi à avoir chez lui des animaux domestiques femelles, afin de pouvoir couper la tête à leurs petits, aussitôt la naissance.
L'expression de la cruauté se concentre presque exclusivement autour de la bouche ; peut-être parce que dans la vie planétaire tuer et manger sont deux moments successifs d'un même fait qui se répète tous les jours des millions de fois. La bouche se ferme, les coins s'éloignent autant que possible en s'élevant légèrement comme pour esquisser un sourire, et souvent un frémissement accompagne la respiration. L'œil est clair, largement ouvert et se fixe sur la victime. Etudiez les carnivores domestiques ou sauvages, quand ils exercent
FKROCITE loi
leur mission de maintenir l'équilibre de la population, et vous verrez beaucoup de tableaux mimiques qui se retrouvent chez les hommes.
Aucune physionomie ne rappelle autant la mimique de la cruauté que celle de la luxure. C'est affreux, mais c'est ainsi. L'amour et le sang, la mort et la création alternent en ce monde à courts intervalles, et souvent sans que le rideau se baisse entre les deux scènes successives. La main qui vient de tuer, caresse une minute après ; la lèvre que crispait le rire de la cruauté s'attendrit dans un baiser créateur.
La haine, comme toutes les émotions de ce monde, peut imprimer sur notre visage quelques caractères indélébiles. Le vulgaire même dit souvent qu'un homme a une figure cV envieux, de jaloux, de méchaiit, de cy^uel, etc. ; dans ces expressions que l'on croit lire sur le visage, il entre toujours quelque élément pris à la mimique de la liaine.
Cette question sera mieux à sa place quand nous traiterons des critériums que l'on peut employer pour assigner à une physionomie sa valeur morale. Ici, nous ne nous arrêterons qu'à l'expression de férocité. Elle peut être permanente chez un paria de notre société ; elle peut aussi constituer un caractère de race chez un peuple entier, qui n'entend rien à notre morale et qui, pour vivre, tue et mange son semblable.
Allez visiter nos bagnes : vous y trouverez beaucoup d'exemplaires de faces féroces, de visages qui expriment la cruauté, même quand il n'y a ni motif ni possibilité de tuer ni de massacrer. Vous verrez ces malheureux montrer leur iérocité en jouant, en plaisantant, en mangeant et jusqu'en dormant. Je suis sur que si on pouvait les regarder témoigner leur amour, on leur trouverait encore cette même expression de férocité.
J'ai vu des physionomies pareilles dans les pliotograi)hies des Maoris, des Papous, des Nègres, des Américains du Nord et du Sud. J'ai étudié de mes yeux cette expression permanente chez les ïobas, et chez les diverses tribus qui, sous le nom gfMiérique de Pampas (Tehuelches, Pehuelches, Ranqueles, Araucaniens, etc.) habitcMit la vaste plaine située au sud de la république Argentine et du Chili. Ces hommes peu sympathiques ont constamment les sourcils froncés et les lèvres contractées ; jamais on ne voit sur leur bouche un sourire aimable ou serein ; et si vous les rencontrez seul à seul dans le désert, vous porterez tout de suite la main à votre l)ist()let ou aux rênes de votre cheval, suivant votre courage ou votre humeur plus ou moins batailleuse.
i'62 LA MIMIQUK DE LA HAINE
Si trompeurs que puissent être les jugements sur le caractère, tirés de la physionomie, si rare que soit en tout temps l'esprit d'observation, cependant la personne la plus ignorante du monde se sentira en sûreté au milieu d'une tribu de pacifiques Lapons; elle se sentira, au contraire, pleine de défiance et de terreur sous le ioldo d'une famille de Pampas; il lui suffira pour cela de regarder la figure de ses hôtes.
Quiconque dans l'Amérique méridionale a vu une seule fois un Toha à côté d'un Chiriguano, a pu distinguer au premier coup d'œil lequel des deux appartenait à une tribu féroce et cruelle, et lequel avait l'honneur d'appartenir à une des branches principales de cette douce et pacifique race des Guaranis, faite pour aimer et obéir.