‹ La physionomie et l'expression des sentimentsChapitre 94 sur 172 · Expressions d'orgueil abattu · texte numérisé non relu

Expressions d'orgueil abattu

3. Expressions d'orgueil tempéré ou corrigé par l'éducation ou par d'autres sentiments.

En faisant, suivant notre méthode, l'analyse élémentaire de la mimique orgueilleuse, nous pouvons en représenter les résultats dans le tableau suivant :

ANALYSE DES ELliMEMS MIMIQUES

lo7

Orgueil exalte ou satisfait.

TADLEAU SYiNOPIlQUE DE LA MIMIQUE DE L'ORGUEIL.

Elcvalion des sourcils.

— de la tôle.

— du cou.

— du tronc.

Regards dirigc's en haut ou vers l'iio-

rizou.

Avancement de la lèvre inférieure.

Occlusion énergique de la bouelie.

Mimique expansive du bras.

Rotation des doigts autour de l'axe du bras.

Elévation des maius au-dessus de la tète.

Ample dilatation du thorax.

Bras appuyés sur le bassin ou sur la poitrine de manière à accroître, de façon ou d'autre, les diamètres transverses du corps.

Démarche dégingandée, en écartant les jambes.

Respiration soufflante.

Sourire, rire ou pleurs.

Abaissement des sourcils.

— des paupières.

Pencher la tête, le cou, le tronc.

Regard dirige vers la terre ; œil éteint. Mimique générale concentrique.

Mimique de la saveur amére.

Tendance générale à se rapetisser et à se cacher ou à fuir.

Abaissement de la léte.

Œil très brillant.

Rapetissement de la personne.

Gestes d'excuse, de remerciomeul, do prière.

Larmes et rire, aliernativcment.

Contraction des lèvres comme si on voulait rapetisser la bouche.

Tremblement et suppression do la voix.

Quel(iue variés et quelque no'nbreux que soient ces éléments de la mimique orgueilleuse, ils concourent tous au même but : agrœidir et élcvo' notre personne si l'amourpropre est exalté ou satisfait, la rapetisser et l'abaisser si 1 orgueil est abattu. La géométrie et la psychologie, la mimique et le langage sont ici parfaitement d'accord. Ilaughly

Hypocrisie de ramour-propre satisfait

(ëtymologiquemeiit haut) veut dire orgueilleux en anglais, et il est trop évident que super est la racine de superbia.

Un profond philologue pourrait broder toutes sortes de belles variations sur ce thème dont je me contente de donner la formule générale. Il en est de la mimique comme du langage. Avec toute la force de nos muscles, nous cherchons à nous faire plus hauts et plus gros que nous ne sommes. De ces deux efforts simultanés et quelquefois contradictoires résulte très naturellement la forme bouffie de la mimique de l'orgueil et de la vanité. Et c'est avec une justesse parfaite que l'on a comparé l'orgueilleux au paon qui fait la roue.

Nous élevons les sourcils, les paupières, la lèvre supérieure, le cou, le tronc, la taille ; nous cherchons à porter en haut toutes les parties principales ou accessoires de notre moi, et quelquefois nous avons recours au chapelier et au cordonnier pour qu'ils nous aident dans cette œuvre d'exhaussement. Ahl si nous pouvions clouer une poutre au ciel et nous hisser jusqu'à Tempyrée !

Voilà pour l'élévation. Quant au grossissement, nous enflons les joues, nous dilatons le thorax, nous appuyons les mains sur les flancs sur ou les aisselles, nous écartons les jambes et nous nous dandinons de droite à gauche et vice versa ; nous nous passons la main dans les cheveux et nous gonflons ces gazons de poils ; en somme nous cherchons à occuper en largeur ce que nous avons d'abord gagné en longueur, ou en longitude ce que nous avons d'abord gagné en latitude, comme vous voudrez, suivant que vous emprunterez la métaphore à la grammaire ou à la géographie.

Après nous être grossis, nous être allongés, avoir accru tous les éléments possibles de notre géométrie organique, nous étendons aussi nos mouvements ; les doigts s'écartent lo plus possible les uns des autres, et font la roue ; les jambes tendent aussi à s'éloigner du tronc ; souvent nous prenons dans les mains des objets volumineux, des mouchoirs, des papiers ou des livres pour augmenter encore la dimension de nos membres et étendre l'horizon de notre moi gonflé. Il y a une façon caractéristique d'agiter son mouchoir en l'air qui quatre-vingt-dix fois sur cent dénonce l'orgueilleux.

Cet allongement, cet élargissement, ce gonflement diMis tous les sens ont pour dernier terme la respiration bruyante qui vient de ce que le souffle a été longtemps retenu pour grossir les joues et rendre le thorax sonore; il faut enfln que l'air sorte et il sort avec bruit, ce qui nous sert en outre à appeler sur nous l'attention.

DIGMTÉ, HONMa'H, FJEHTÉ lô9

C'est aussi pour cela qu'eu géuéral les orgueilleux, parlent à haute voix, s'exclameut souvent, et emi»loient tous L^s moyens pour faire beaucoup de bruit.

Ou ne peut être gonflé d'orgueil sans mépriser quelque :liose ou quelqu'un, ou sans dédaigner tout le genre liuniain ; r.ussi, dans une mimique animée, ins|urée par ce senliment il y a toujours un certain sourire railleur, qui est ironique, sardoniqueou simplement oi'gueilleux. Le sourire oi'gueilleux se distingue des deux autres par un mouvement en avant de la lèvre inférieure. Cela est si vrai que le muscle qui sert à exécuter ce mouvement a reçu le nom de muscuLus sulicrbus.

Les larmes peuvent être ie signe des joies intérieures de la vanité ou de Torgusil satisfait ; mais cela est rare; le rire en est un signe plus habituel, et, à portes closes, ce rire peut encore être naïf, bienveillant et bruyant; quelquefois il est accompagné de symptômes de quasi-délire, de transports, de convulsions. Nous l'avons dit cent fois, toutes les expressions se ressemblent et se confondent quand elles sont poussées à l'extrême.

Les ballons de caoutchouc ne peuvent rester éternellement gonflés ; le paon, le dindon et l'homme ne peuvent toujours faire la roue. Un état de gonflement h^ger et permanent est l'expression la plus ordinaire de l'orgueil et donne au visage une expression caractéristique et durable.

La mimique est toujours la même, mais plus faible, moins accentuée, de façon à pouvoir être supportée par les muscles qui s'habituent à être toujours dans un état de demi-contrac* tion. Même en dormant, l'homme peut dire à celui qui le rc^ garde que l'amour-propre veille.

Dans un travail scientifique, nous em[)loyons le mot d'orgueil dans le sens le plus général, et ce n'est pas ici le lieu de faire une étude philologique sur les synonymes de celte puissante énergie aflective, de ce péché capital. 11 nous suffit que chaque mot représente une chose bien délinie et claire i)our tous.

Les synonymes et les parents de l'orgueil ont des noms distincts et chacun a une mimique diflerente.

Nous les passerons rapidement en revue.

La (Ugnilô, Vlionneur, la /7cv/(} sont les formes les plus belles et les [)lus élevées de l'orgueil. Loin d'être des vices, ce sont de véritables vertus. Le sentiment de l'honneur et d^ la dignité personnelle s'expriiue par une mimique plutôt négative que positive. Souvent une contenance sérieuse et une

attitude énergique suffisent pour exprimer tout un monde d'énergies psychiques ûc l'ordre le plus sublime. Dans la fierté, nous nous trouvons à cheval entre le vice et la vertu-, la mimique devient plus batailleuse, plus résolue. Dans Touyrage de Darwin la figure I de la planche Vil peut exprimer aussi bien un sentiment dédaigneux qu'un mouvement de fierté révoltée en face d'une proposition honteus<=.

L'habitude du commandement à laquelle s'associe toujours un cenain degré de fierté ou même d'orgueil donne à beaucoup de généraux, de princes et de souverains un regard particulier et une exj)ression aristocratique; qui sont fort difficiles à définir, mais qui sautent aux yeux de l'observateur le plus vulgaire.

Nous nous rappelons tous le regard plein de majesté et d'autorité qui brillait dans les yeux du roi Victor-Emmanuel; ce caractère singulier est frappant aussi chez le roi Humbert. Huit cents ans de royauté laissent naturellement, dans les traits d'une famille, une marque que le premier venu ne peut se donner à volonté. L'aristocratie est un des traits les plus naturels de l'humanité; les démocrates font rétrograder l'histoire, au lieu de la faire avancer, quand ils nient les lois les plus élémentaires de l'hérédité et de la nature humaine. On hérite de la tournure aristocratique, qui est toujours un fait mimique, et on ne l'acquiert pas.

La vanité est une des formes les plus caractéristiques de l'orgueil; elle consiste à se complaire dans sa propre beauté, dans son propre luxe, dans la richesse ou la coupe élégante des habits que l'on porle. C'est un petit orgueil adapté aux i:etites choses et aux petits hommes. Les hommes, toujours dédaigneux vis-à-vis des femmes, voudraient faire de l'orgueil et de l'ambition le privilège du sexe fort et laisser la vanité au sexe faible. En cela, comme dans cent autres cas, ils se font la part du lion, et ils ne se rendent pas compte que la différence ne tient pas au sexe, mais à la diversité des caractères et au degré d'élévation de la pensée. H y a beaucoup de niAles vaniteux et très vaniteux; et la femme aussi est ca- ])able d'orgueil et d'ambition. Je connais un excellent homme qui se montra vaillant soldat sur les champs de bataille, qui est aujourd'hui un vaillant écrivain, et qui pourtant n'a jamais réussi à devenir à la Chambre un orateur de valeur. Pendant qu'il parlait, il regardait toujours la tribune des dames, et se l)réoccupait avant tout de remuer le bras droit avec une certaine mollesse arrondie, qui faisait briller la beauté de son corps et couvrait et découvrait tour à tour le profil très pur

VAiNlTE 161

de son visage. Cette mimique vaniteuse enlevait toute force à la pensée, et la parole n'avait ni action, ni efficacité, ni nervosité de sentiment. Il est vrai que Balzac aurait décerné à ce mouvement arrondi du bras un prix Montyon, comme il en a donné à un mouvement des jupes.

La mimique de la vanité est mesquine, peu expansive, pleine de sourires réprimés, de complaisances secrètes et de malignité cachée. Les peintres et les poètes de tous les temps out toujours représenté la vanité avec un miroir; parce que c'est précisément en face d'an miroir qu'une personne belle et vaine de sa beauté (remarquez que je dis une personne et non une femme) s'abandonne le plus complètement à la mimique de l'admiration d'elle-même.

La vanité est presque toujours accompagnée de la coquetterie et constitue ainsi une mimique composée qui a pour but de séduire, de plaire et de fasciner. Tous les animaux, dans les espèces où les sexes sont distincts, sont capables de coquetterie dans une intention amoureuse, et Ton pourrait faire un volume étonnant si l'on réunissait tous les tableaux que présente à cet égard le monde animal.

La formule générale de toute coquetterie consiste à cacher ou à diminuer les défauts naturels, à mettre en relief les qualités ou à les simuler quand elles n'existent pas. Dans une société où se trouvent des hommes et des femmes ayant l'âge de la fécondité (ou même ne l'ayant pas encore ou l'ayant dépassé), il n'y a peut-être pas un individu qui n'ait quelque geste ou quelque parole se référant à ce que les Anglais, d'un mot heureux, appellent coiiriship. L'un gesticule toujours avec la main ouverte et dégantée, parce quil Ta fort belle; un autre appelle toujours l'attention sur ses pieds chaussés de fines bottines, parce qu'il les a extrêmement petits. La comtesse A. . . rit toujours, même en parlant d'enterrement, parce qu'elle a des dents admirables ; et la marquise Y. . . , bien que remplie de piété et de pudeur, est extrêmement décolletée parce qu'elle a des épaules dignes de Junon. Le prince X. . . porte toujour des pantalons collants» même quand la mode est de les porter larges, parce qu'il a des jambes d'Apollon, et sa sœur n'ôte jamais ses gants, même à table, parce qu'elle a les mains couvertes de taches à la peau. Dispensez-moi de continuer cette litanie inutile et déjà trop longue, car vous avez tous les jours cent occasions d'étudier la mimique de la vanité armée de coquetterie.

VambUion est une forme psychique affective qui a de nombreuses affinités avec l'orgueil, mais qui ne possède pas de Manteoazza. \ \

mimique caractéristique ; elle emprunte tantôt celle de l'orgueil pur, tantôt celle de la résolution, ou de la lutte, ou de l'inspiration créatrice. Sans allégories et sans artifices d'école, le plus grand peintre du monde ne saurait représenter un ambitieux. Les allégories une fois trouvées et les artifices mis en œuvre, il faudrait encore écrire au-dessous : LAmMtion. Cela me rappelle un très médiocre monument dans lequel un statuaire (homme de mérite d'ailleurs) avait représenté la Politique, la Stratégie et d'autres sciences analogues, mais avait dû écrire au-dessous ces noms en caractères d'or. Est-il possible que ce grand homme ne se soit pas rappelé la vieille histoire de saint Antoine et de son cochon?

Varrogance est de l'orgueil, plus quelque chose et moins une autre chose. Ce qu'elle a en plus, c'est la grossièreté, et en moins, ce sont les bonnes manières. La pétulance, Vimpicdence, Veffronterie sont de dignes sœurs de l'arrogance ; la mimique de ces mouvements psychiques va toujours en se dégradant de plus en plus à mesure que diminuent la délicatesse et la pudeur, et que prédomine la vulgarité des sentiments.

Il y a des hiérarchies de formes qui correspondent aux hiérarchies de sentiments. Je me suis trouvé en face de rois et d'empereurs d'Europe, j'ai causé avec le roi d'Araucanie Golliqueo et avec le Cacique des Payaguas au Paraguay. Tous ces potentats m'ont bien fait sentir la distance, l'abîme qui les séparait de moi, mais de façon différente. Colliqueo et le Cacique étaient arrogants et insolents ; l'empereur et le roi étaient simplement majestueux et fiers. Il faut bien qu'une couronne serve à quelque chose ; qu'elle soit d'or ou de plumes de perroquets, que ce soit celle d'un tyran ou d'un roi constitutionnel, peu importe, c'est toujours une couronne l

De toutes les expressions, celle de l'orgueil est celle à laquelle la vie civilisée impose les freins les plus puissants, qu'elle déforme le plus, et qu'elle cherche le plus à étouffer. Toutes les fois que nous nous complaisons dans une satisfaction orgueilleuse, nous faisons une blessure à l'amour-propre d'autrui. Si nous laissons trop ingénuement voir notre joie à la personne qui nous loue ou nous applaudit, nous lui inspirerons Inévitablement le désir de changer l'éloge en blâme ou les applaudissements en sifflets. L'enthousiasme et la mode nous poussent à jeter l'encens au nez d'un héros ou d'une danseuse ; mais nous voulons que le héros ou la danseuse aient plus de reconnaissance que d'orgueil, et avouent devoir les bravos et les couronnes à notre bienveillance plus qu'à leur mérite. Il faut aller en Afrique pour voir des hommes consentir à

Page 1