FREINS DE L'ORGUEIL
ramper sur le ventre en s'approchant de leur chef, et ne pas s'offenser si celui-ci crache sur eux. Il faut aller en Polynésie pour trouver une rue pavée d'hommes vivants, étendus à terre, et formant le chemin sur lequel doit passer l'époux pour se rendre dans la demeure de l'épousée *. Chez nous, les rois eux-mêmes, quand ils entrent dans un Parlement sous une salve d'applaudissements, inclinent la tête en signe de remerciement. Les acteurs dramatiques, mis au niveau d'une danseuse et rappelés trente ou quarante fois, doivent courber l'échiné et non se redresser ; ils doivent se montrer confus de tant d'honneur, au lieu de s'en enorgueillir. Si un acteur ou une danseuse dressait la tête, le cou ou le corps et restait en extase sous la tempête des applaudissements, on croirait qu'ils ont perdu l'esprit, et ils seraient certainement siffles. Au contraire, plus on cache la joie du triomphe, plus les applaudissements redoublent; rien ne nous charme plus que la modestie dans l'apothéose. C'est alors seulement que nous nous abandonnons sincèrement et avec expansion aux rapides entraînements de l'enthousiasme et de l'admiration. Le lendemain, nous nous dédommagerons du sacrifice que nous avons fait par des médisances venimeuses et des pointes malignes. Ainsi est fait l'homme civilisé ; on lui a rogné les ongles et émoussé les dents; mais de ces ongles rognés et de ces dents émoussées, il sait tirer des venins subtils qu'il inocule sous la peau du prochain, avec une onction pieuse, et sous un prétexte hypocrite de justice distributive.