‹ La physique des miraclesChapitre 10 sur 27 · LES. SUPERSTITIONS DES GRANDES VILLES DE PROVINCE · texte numérisé non relu

LES. SUPERSTITIONS DES GRANDES VILLES DE PROVINCE

Paris n^est malheureusdment point une exception dan$ cette recrudescence du piétisme contemporain. Il n'j a pas pour ainsi dire de chef-lieu qui n'ait vu quelque cérémonie plus ou moins étrangd , plus ou moins bizarre éclater, si l'on peut se servir de ce terme, dans ces dernières années. De dévots antiquaires cherchent dans les .annales de nos provinces quelles sont les fêtes que l'on peut restaurer ! Sous l'ancienne monarchie, la procession dite du Grand-Pardon était célébrée à Chaumont , cheflieu actuel du département de la Haute-Marne, toutes les fois que la Saint-Jean-Baptiste tombait le dimanche, c'està-dire une fois à peu près tous les sept ans. Car l'intercalation des bissextiles et la suppression des bissextiles séculaires, introduit une certaine complication dans4'ordre de ces coïncidences. Un recueil que nous avons déjà cité souvent s'estime obligé de donner le récit d'une de ces solennités septennales, qui fut, paraît-il, célébrée avec une ferveur et un entrain apparents, que l'on aurait vainement cherchés avant la grande Révolution. Alors la foule, beaucoup plus sincère, ne faisait pas un si bruyant étalage de dévotion. En 1855, des milliers de pèlerins allaient chercher, non pas tant des indulgences que des guérisons miraculeuses, et l'accomplissement de leurs souhaits. Hélas,

les pèlerins contemporains , moins sincères que ceux du siècle dernier, cherchent à mettre le ciel sur la terre, et prient Dieu de leur faire goûter par avance les délices de son paradis.

On ne comptait pas moins de sept reposoirs érigés avec un grand luxe dans différentes parties de la cité, et comme de raison on avait consacré lé plus magnifique à Tlmmaculée-Conception.

« On se serait cru, » dit le journaliste qui raconte ces détails, sans y ajouter une réflexion critique, « à. quelque fête du moyen-âge, en contemplant le ravissant spectacle offert par ces chapelles improvisées, les croix, les bannières flottantes, les riches draperies , les ornements liturgiques, les jeunes ôlles en robes blanches, la statue d'une vierge miraculeuse et splendidement habillée, les vieux reliquaires dorés, les statuettes des corporations ouvrières, les thuriféraires en aubes à ceinture de soie, les petits enfants répandant les fleurs à pleines corbeilles, déguisés en anges aux ailes d'or, ou en saint Jean-Baptiste, avec la croix en banderoles et le corps demi-nu, ou bien costumés en chevaliers et agitant leurs étendards bleus. » Puis venaient les brillants uniformes militaires, et derrière le Saint-Sacrement, le préfet , le maire, les chefs de service, le tribunal civil en robe, ainsi que le lycée impérial !! le corps des avoués et celui des avocats ! ! On s'est insurgé avec infiniment de raison contre les grands savants du moyen-âge qui ont osé dire que la philosophie doit être V esclave de la théologie^ n'est-ce point dix fois plus honteux pour la

science d'être l'esclave de la superstition ! Figurer dans le cortège de marchands de miracles, est-ce une éducation digne des jeunes générations ?

La ville de Lille a son pèlerinage séculaire dd Notre-Dame-de-la-Treille , célébré avec une pompe inouïe. Quoique la cérémonie ait eu lieu depuis plus de dix ans, on rencontre encore le dessin qui la représente à l'étalage de quelques-unes des boutiques du quartier Saint-Sulpice, où il continue à exciter sans doute l'admiration des dévots.

D'autres cérémonies du même genre se reproduisent plus fréquemment. Une des plus bizarres s'accomplit tous les dix ans dans un petit village de Bavière, nommé Ober-Ammergau .

Il 7 a quelques siècles , les habitants ont été sauvés d'une peste^ à la suite d'un vœu qu'ils ont fait à la sainte Vierge , de célébrer tous les dix ans sur un grand théâtre érigé ad hoc la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le vœu a été accompli sans interruption jusqu'à nos jours. C'est en juin 1870 qu'a eu lieu la dernière représentation, qui a attiré un immense concours de curieux. Le succès a été si grand que les directeurs de la troupe de baladins sacrilèges ont décidé que la comédie recommencerait l'an prochain (1872).

La peste n'a plus reparu dans ces montagnes , où l'industrie est très-active. On y fabrique des articles variés de verre peint, des figurines en bois et en» cire, des jouets d'enfants , et une multitude d'objets de nature à servir dans les grandes exhibitions religieùseS^. La re-

présentation décennale est une sorte de foire qui sert à la liquidation des industries du pays !

Cette transformation du pauvre village pestiféré est attribuée par les dévots à l'influence de la bonne Vierge. Mais n'est-il pas permis de se demander si le miracle ne tient point aux recettes décennales que les habitants d'Ammergau ont trouvé le moyen de se procurer ?

N'est-il pas évident qu'il en est ainsi dans beaucoup de villages qui sont attachés au culte de leurs saints, parce qu'ils sont sûrs que ces petites pratiques leur donneront au moins le moyen de faire leur salut dans ce monde ^

Les marchands de miracles savent très-bien allier le culte des intérêts temporels avec celui des intérêts éternels. Ce qui prouve combien ils le comprennent, c'est que l'établissement des loteries de bienfaisance est un moyen fort canonique de se procurer de l'argent. La roulette elle-même est loin d'être excommuniée. Car le Prince de Monaco, qui la protège dans ses domaines, n'a jamais eu, comme son voisin de Sardaigne^ maille à partir avec la cour du Vatican. N'est-ce point un cardinal qui préside au tirage de la loterie Romaine , supprimée dans les pays pervertis par l'influence de la révolution et de la philosophie!

Grâce à cette pieuse pratique, on a vu élever des statues colossales qui ne le cèdent point aux merveilles du monde ancien. Le colosse de Rhodes n'a-t-il point été surpassé de nos jours, où l'on a trouvé moyen de donner à des montagnes, une forme immaculée!

Le sanctuaire de Notre-Dame-de-Fourvières, célèbre par le passage de Pie VII, lorsqu'il s'est rendu en France pour sacrer l'empereur Napoléon , a été agrandi, embelli, reconstruit; on trouverait dans ce centre des superstitions lyonnaises, parmi ces eoo^voto accumulés avec une profusion inouïe , une multitude de preuves d'ignorance et de superstition ! Il nous suffira de citer un tableau votif 'pour célébrer la fin d'une épidémie cholérique, obtenue par l'intercession de cette Vierge puissante. Que diront nos petits-neveux quand ils apprendront que ce chef-d'œuvre a été consacré à l'époque où la commission sanitaire internationale de Constantinopie proclamait l'existence 'd'un principe de contagion dans cette épouvantable maladie ! Que dire des ministres qui encouragent des solennités pareilles? Et quelle étrange manière de se dispenser d'établir les quarantaines? Augmenter l'effroi public par des exhibitions d'un absurde piétisme, condamné par la science positive, après l'avoir été, depuis des siècles, par la raison !

Lés Lyonnais n'ont-ils pas perdu le droit de rire de l'histoire que nous allons rapporter, et que nous ayons tout lieu de croire authentique? Hajee ZamaAbadeen, opulent marchand mogol de Madras, vient d'adresser dM Bombay Gazette une lettre dans laquelle il raconte qu'un soldat turc ayant osé embrasser la pierre noire de la Mecque sans défaire son sabre, une main mystérieuse sortit de terre et appliqua au sacrilège un soufflet si violent qu'il rendit le dernier soupir quelques heures après, et qu'il ne put recouvrer la parole, même pour raconter ce qu'il avait

éprouvé. Quand la nouvelle en arriva aux autorités ottomanes, on fit tirer le canon et illuminer la ville. A Bombay, les Mogol8 allumèrent également des lampions. Que les Mogols rient, s'ils le désirent! Riez desMogols, si vous l'osez, moi, je ne l'ose; car je songe à ces cérémonies superstitieuses qui ont souillé le pavé de tant de cités, et dont le souvenir me fait monter le rouge au front!

Il n'est point jusqu'à Alger qui n'ait voulu avoir ses miracles et ses inventions merveilleuses. Les Français, ayant trouvé la vieille enceinte mauresque trop étroite, ont entouré la ville d'une chemise plus ample de fortifications réellement formidables. Il est donc devenu possible de supprimer, comme inutile, un des anciens forts, très-solidement construit et connu sous le nom un peu énigraatique des Vingt-quatre heures. En démolissant cette masse de maçonnerie, les ouvriers du génie militaire ont trouvé le squelette d'un condamné à mort que les janissaires avaient enchâssé tout vivant, suivant leur affreuse habitude, dans le pisé. Quel était le malheureux ayant subi cet affreux supplice ? Nul ne le savait, nul ne pouvait le savoir, nul ne le sait maintenant, nul ne le saura jamais.

Cependant, le directeur du musée avait précédemment trouvé une légende relative au martyre d'un saint plus ou moins problématique, plus corsaire certainement que dévot, et qui se nommait, paraît-il, saint Jeronimo. Vite on cria au miracle, c'était saint Jeronimo dont on avait retrouvé la dépouille. Quelle aubaine pour la cathédrale d'Alger ! Les trompettes religieuses du monde entier

répercutèrent la merveilleuse invention. On célébra des fêtes magnifiques pour honorer dignement le saint. On l'adore depuis bientôt vingt ans, de par la grâce d'une légende suspecte.

Bans presque toutes les grandes villes d'Europe , le développement de la dévotion publique a été au moins aussi rapide que celui du commerce et de la i>opulation. Ce n'est point en s'enrichissant que les peuples deviennent raisonnables et se dépouillent de leurs superstitions, mais en profitant de l'accroissement de la richesse publique pour perfectionner l'éducation. Sans cela le profit matériel devient une source de dégradation. Les populations des villes les plus riches, les plus intelligentes , abandonnées à elles-mêmes , sont susceptibles de donner inopinément les marques les plus horribles, non-seulement d'inintelligence , mais encore de férocité.

C'est à la fin du siècle dernier qu'eurent lieu les expériences nombreuses, à la suite desquelles l'astronome Jérôme de Lalande montra que la baguette divinatoire ne pouvait servir à indiquer la situation des sources cachées. Cependant, il faudrait encore recommencer ces épreuves, s'il fallait en croire certains écrivains scientifiques ou plutôt prétendus tels. Telle est du moins la conclusion d'un article que nous venons de lire en janvier 1870 dans le Student, recueil estimé qui se publie à Londres^ au centre de la civilisation britannique , et chez un des principaux libraires du pays. Mais nous avons trop à faire de ce côté de la Manche pour user notre critique

chez nos bons voisins. Il vaut mieux consacrer à Marseille l'espace dont nous pouvons encore disposer. Car parmi les cités françaises, la ville de l'évoque de Belzunce mérite une mention particulièrement soignée.

La chapelle de Notre-Dame-de-la-Garde, qui n^avait jusque dans ces derniers temps que des proportions insignifiantes, a été reconstruite avec un luxe dont le mojenâge aurait été jaloux. L'édifice est précédé d'un immense perron, partant de la base du fort Saint-Nicolas et se terminant au perche, dont la hauteur est de 45 mètres au-dessus du niveau des premières marches. Sa flèche est couronnée par la statue de la Vierge qui, par le mouvement de la main, semble bénir le port et la cité.

La statue de la bonne Mère a été portée à la chapelle par une procession formidable, composée des différentes confréries religieuses, d'évêques, de cardinaux, de marins et naturellement de jeunes filles vêtues de blanc. Elle était en argent ipassif, métal dont la Vierge Marie connaissait peu l'usage pendant sa vie. Aurait-elle cru qu'un jour viendrait où elle serait transformée en lingot miraculeux à l'aide d'une loterie !

Ce singulier mélange des plus déplorables instincts et de la religion était commun ; surtout en 1863, époque où eut lieu l'inauguration. Il se retrouve dans le cœur des personnes qui viennent implorer l'étoile de la mer, et parmi lesquelles on compte souvent, non-seulement les marins sur le point d'accomplir un long voyage, mais encore les négociants qui ont une cargaison à faire assurer.

Cependant on remarque que la foi dans la miraculeuse

puissance de la bonne Mère doit être singulièrement affaiblie ; car jamais le Marseillais le plus crédule ne se contente de faire brûler des cierges ou de faire dire des messes. En descendant de Notre-Dame-de-la-Garde, il ne néglige pas de s'adresser à quelque agence d'assurance maritime. Il ne demande qu'une chose à la bonne Mère, c'est de lui inspirer le nom d'une compagnie qui ne manque pas à ses engagements. Singulière transformation d'une dévotion commode, sachant se mettre au niveau des exigences d'un milieu civilisé ! C'est à Marseille qu'eut lieu, je crois, la première consécration du premier monument élevé en France à la gloire de l'immaculée Conception. Cette cérémonie s'accomplit en 1857, au bruit du canon : singulière musique pour la Mère du Sauveur de l'humanité. Serait-elle parente de Charles XII, de Scandinavie, qui, comme Voltaire le rappelle, trouvait que le sifflement des boulets devait être dorénavant sa musique! On exhiba, comme dans toutes les occasions solennelles, les reliques innombrables que contiennent les sanctuaires de la cité. On se donna garde d'oublier celle de cet apocryphe saint Lazare , qui serait venu prêcher à Marseille quelques années après la mort de Jésus-Christ. Saint Lazare , suivant une légende absurde, à laquelle certains Marseillais croient plus qu'à l'Evangile, aurait débarqué à Marseille, accompagné de la Madeleine et de sa sœur Marthe. Cette fable a donné lieu à un autre pèlerinage et à un autre conte dont nous ne pouvons, malgré notre désir d'être bref, nous dispenser de

— ioO —

dire deux mots. La Madeleine se serait retirée dans la grotte de la Sainte-Baume, où, pour se punir de ses péchés , elle se condamna à brouter Therbe pendant tout le reste de sa vie. Comme ses habits durèrent moins qu'elle-même, elle finit par prier toute nue. N'ayez pas peur, ami lecteur, pour cette sainte repentie, car la légende nous apprend que les lois de la décence furent respectées. Les cheveux de la Madeleine ayant poussé jusqu'à ses talons, elle était abritée contre les regards profanes. Les anges eux-mêmes avaient soin de sa toilette et venaient la peigner sept fois par jour, au bruit d'une musique céleste ! C5e n'est pas le seul miracle dont cette grotte fut témoin, car, pendant longtemps, on y conserva très-précieusement une fiole pleine du sang de la sainte, et ce sang, plus miraculeux encore que celui de saint Janvier, dont nous parlons plus bas, bouillonnait régulièrement tous les vendredis.

C'est dans cette grotte célèbre que l'on vint exorciser, il y a deux siècles, les Ursulines ensorcelées par le curé Oodfredy. Elle fut immortalisée par les vers que Voltaire lui consacra en 1768, dans le poème des Marseillais et du Lion, où il tourna en ridicule les superstitions dont elle était l'objet. Mais Voltaire y perdit son temps, car, en 1851 , la grotte de la Sainte-Baume était encore habitée par un ermite dont la dépouille tenta un voleur qui ras8&ssina. Depuis ce crime, la grotte resta déserte, mais les pèlerinages n'ont point discontinué , et ce n'est pas ce que nous dirons qui empêchera les dévots d'y retourner.

La grotte de la Sainte-Baume vient de figurer arec éclat dans un procès étrange ou une partie de l'Institut s'est trouvée impliquée. Vrain Lucas, le faussaire aux longues oreilles, qui a noirci la mémoire de Newton, a fabriqué des lettres de sainte Marie-Madeleine à son frère Lazare, qui ont excité l'hilarité du monde entier. Croiton qu'un illustre géomètre eût été si facilement victime de la fraude et de la supercherie', sans ces fourberies pieuses qui préparent à vivre dans l'absurde? Mais les grands savants officiels, habitués à respecter les miracles j ne peuvent être sévères pour les charlatans. On n'a pas toujours le temps de voir si le Pape a approuvé.

Que d'intelligences d'élite ont appris à tolérer le mensonge, la ruse pieuse î Elles se sont habituées à accepter trop souvent le ridicule , à avaler le conte absurde , comme Mithridate s'habituait au poison ! En quoi, je vous prie de me le dire, les plus stupides inventions de Vrain Lucas, le maladroit copiste, étaient-elles plus ridicules que certains passages de la Vie des Saints f Les inventions de Vrain Lucas, le faussaire aux longues oreilles, devaient paraître raisonnables auprès de certaines que l'on a pieusement adoptées.

■ Dites-moi donc si le calomniateur de Newton était plus fortement condamné par l'évidence que la petite Bernadette ou les frères Davenport, ou la jeune fille qui est morte de faim, pour prouver qu'elle vivait sans manger ? Dans ce monde, il faut choisir ; quand la raison est faible et débile, on a beau avoir sur le dos l'habit vert, on n'en

est pas moins la victime désignée des Vrain Lucas. Les marchands de miracles donnent la main aux faussaires aux longues oreilles, les faux prépuces dansent avec les faux Newton !

La reliquaire du saint Prépuce.

Page 1