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LES SUPERSTITIONS AGRICOLES

Nous ne désignerons point, sous ce terme, les opinions répandues chez les agriculteurs, et dont les savants ont dédaigné de discuter les raisons scientifiques. Quoique l'action de la lune puisse être considérée comm^ problématique , nous serons loin de blâmer ceux qui cherchent à déterminer la nature de son influence sur le temps. Peutr-étre même, est-il possible de perfectionner les préceptes donnés à cet égard par les écrivains d'agriculture ou par les astronomes. Quoiqu'il ne par caisse pas que les périodes d'années soient aussi simples que le croient ceux qui , comme Raspail et l'abbé Cotte, conseillent de s'en rapporter au cycle lunaire de 19 ans , peut-être arrivera-t-on à trouver quelque période de récurrence des années froides et humides ou des étés torrides. Il n'est pas même certain que l'on ait raison de négliger de tenir compte de la présence de la lune pendant les nuits ou de la situation des planètes , en même temps que de leurs mouvements par rapport à la terre, car ceci n'est point du tout de l'astrologie et n'y ressemble en aucune façon. Rien n'empêche de croire que des corps aussi gros agissent et réagissent sur notre globe en vertu de leurs distances , de leur force, de leur diamètre et de leur organisation. Ce qui serait surprenant, c'est

que la loi de solidarité, si puissante entre les moindres atomes , s'arrêtât brusquement au-dessus de nous , et que, faisant exception aux régies universelles, les corps célestes roulent dans les espaces emportés par une aveugle impulsion primitive, contenus par une froide attrac^ tion. On a trouvé déjà dans les traditions populaires certaines remarques dont la météorologie rationnelle a fait son profit. Ainsi , les saints de glace du printemps coïncident avec un refroidissement brusque dû , peut-être , à l'interposition d'un anneau composé d'astéroïdes qui viennent en novembre donner des averses si magnifiques au moins pendant certaines années. Il en est de même des larmes brûlantes que verse saint Laurent, qui se retourne sur son gril pendant la nuit du lO août. Les belles étoiles filantes arrivant régulièrement à cette époque sont peutêtre l'origine de la légende qui fit donner à l'Escurial la forme de cet humble instrument de cuisine.

Mais évidemment la majeure partie des échéances superstitieuses n'ont aucun fondement physique assignable. C'est ainsi qu'Arago a peut-être eu tort de perdre son temps si précieux à étudier l'influence de la Saint- Médard , de la Saint-Gervais et de la Saint-Protais. La complication des prétendues remarques auxquelles ces jours auraient donné lieu, leur défaut de logique sont une preuve suffisante de la nécessité de se borner à hausser les épaules quand on en entend parler.

La Saint-Médard n'est point la seule fête qui ait donné lieu à de ridicules dictons météorologiques. Suivant le Traité des divinations de Peuler, l'année est

favorable quand le ciel est clair le jour anniversaire de la conversion de saint Paul. Au contraire , l'hiver revient au printemps quand le soleil se montre le jour de la Chandeleur , qui est le 2 février ! Mais s'il est dangereux de voir les rayons de l'astre pour l'anniversaire de la Purification de la Vierge, il n'en est pas ainsi le jour de la Saint- Vincent , où ils présagent de belles récoltes, suivant un dicton recueilli par Martin Arles, dans son Traité des superstitions.

Ces naïvetés sont accueillies par le Journal officiel de V Empire français , de la façon la plus burlesque. Le jour de la Noël ayant été assez froid en 1869 , le rédacteur de cette feuille publia un petit avis pour rappeler le proverbe également superstitieux en vertu duquel Noël gelé promet Pâques fleuries II II serait bien difficile sans doute de trouver un jour, même dans les années bissextiles, qui n'ait point été de la sorte choisi pour l'échéance de quelque superstition encore vivante dans un obscur sanctuaire de province.

Combien n'y a-t-il pas de pauvres dupes qui vont peut-être encore, le premier jour de l'ato, à la fontaine ou au puits pour lui ofirir un bouquet, afin qu'il consente à donner de l'eau de meilleure qualité pendant tout le reste de l'année ! On a porté dans les champs bien des brîindons , le premier dimanche de Carême , pour faire mourir les mulots qui coupent les racines , pour protéger les blés contre la nielle et aussi contre l'ivraie ! !

Vous avez peut-être connu quelque vieille ménagère

qui n'aurait jamais osé filer le mercredi des Cendres , de peur que les souris ne rongent son fil pendant le reste de Faûnéé? N'y a-t-il point encore dans le fond de la Bretagne quelque paysan timide qui s'en va mettre du sel aux quatre coins de ses herbages , pour préserver ses bestiaux de tous les sorts que l'on peut lancer contre eux jusqu'au l®*" dû mois d'avril prochain?

Ma grand'mére m'a raconté que dans sa jeunesse elle a vu garder un pain cuit la veille de la Noèl, et en mettre dans le breuvage des vaches après qu'elles ont mis bas leur veau , afin qu'elles se débarrassent plus facilement de la membrane que l'on nomme délivre. Elle se rappelait également avoir vu prendre douze grains de blé , le jour de la Noèl , puis baptiser ces douze grains , en dobnant à chacun d'eux le nom d'un des douze mois de l'année. On les mettait alors, l'un après l'autre, sur une pelle à feu un peu chaude , en commençant par. le grain auquel, dans ce tour de divination ridicule, on avait donné le nom de Janvier. On continuait ainsi jusqu'à rentier épuisement des grains de blé. Quand il y en avait un qui sautait sur la pelle^ on devait Gvoire que le blé serait cher pendant le mois correspondant !

On peut expliquer facilement, soit dit en passant, que les grains de blé sautent, en supposant qu'ils soient assez humides pour donner de la vapeur d'eau ; mais on peut très-facilement les faire sauter artificiellement, en y collant quelque parcelle de poudre ou de matière explosible quelconque qui produira l'eflet désiré. Ce moyen

est indiqué dans tous les livres de magie blanche, où il Sk été recueilli, après avoir fait Tadmiration de bien des paysans.

Que Ton nous permette de rappeler une histoire racontée par Emile Souvestre, dans son Voyage de Bretagne. Les prêtres de je ne sais plus quel village voisin de la côte ont imaginé, depuis un temps immémorial, de faire caracoler les chevaux devant une hideuse chapelle consacrée à saint Eloi. Cette cérémonie burlesque a pour but de les protéger contre les sorts et les maléfices que les paysans qui ont le mauvais œil peuvent employer contre eux. Un propriétaire du voisinage faisait travailler à ses digues pour renfermer un relai de mer, et répoque des grosses eaux approchait ; vainement il pria le curé de vouloir bien dispenser ses travailleurs d'aller célébrer la Saint-Eloi. Le sévère ecclésiastique refusa, et les eaux submergeant la digue incomplète, ce propriétaire se trouva ruiné ! 1

Ce qui est plus funeste encore que de ruiner un propriétaire, c'est de ruiner l'esprit public en le nourrissant de pareilles chimères, en propageant la foi aux miracles, ces cousins germains des œuvres de sorcellerie.

Loin de nous la pensée d'attaquer ici les pratiques qui peuvent être considérées comme couvertes par le concordat, et de nous élever en ce moment contre celles qui sont protégées par les lois fondamentales de l'Etat. Aussi , nous servons-nous, pour établir notre critique, uniquement du bréviaire romain et des formulaires qui peuvent être attai%ués sans nuire au respect

des lois de notre pays. Ce n'est point évidemment à nous qu'il faut s'en prendre si des prêtres sortent des limites qu'ils ne doivent point franchir, et s'ils perdent ainsi les immunités dont ils jouissent contre les poursuites de la raison.

Dans la bénédiction d'un navire, le prêtre romain rappelle la bénédiction que Dieu donna à l'arche. Lorsqu'il célèbre la messe pour des voyageurs , môme pour ceux qui se rendent dans les lieux saints , il ne manque jamais de prier le Dieu d'Israël et de Jacob , de les faire accompagner par l'ange Gabriel, comme s'il était toujours disponible pour ce service. Il est vrai que la confiance dans la milice céleste empêche moins que jamais le successeur de saint Pierre d'avoir recours à ses fameux dragons pontificaux. De nos jours les zouaves viennent rendre facile la tâche de Raphaël. L'archange serait inexcusable s'il ne veillait sur les pèlerins isolés.

Ce qu'il y a d'étrange , c'est la vivacité avec laquelle persistent de vieilles chroniques absurdes , auxquelles on ne croit que dans un canton, et dont l'on rit dans tous les cantons voisins. Si tous les rieurs se donnaient le mot, ' les marchands de miracles n'auraient qu'à détaler. Ainsi, on célèbre encore de nos jours, à Livry, une procession en l'honneur de divers marchands que des gendarmes de la milice céleste vinrent tirer de la forêt de Bondy 1! Allez demander dans une autre commune de Seine-et-Oise s'il est vrai que des anges soient venus sur la terre du temps

de saint Louis pour sauver ces innocents ; vous verrez comme l'on vous rira au nez.

Nous nous garderons bien d'imiter Voltaire dans son conte du Taureau Blanc. Nous ne mettrons point en scène Tâne de Balaam, et par respect pour le concordat nous ne chercherons point s'il a dû se borner à braire au lieu de prophétiser. Mais il j a mille superstitions non imposées par l'Eglise, comme l'histoire de Jonas ou de Tobie, en vertu desquelles les animaux domestiques partagent nos joies et nos douleurs. J'ai trouvé dans l'/Zlustrationy mine inépuisable, une gravure représentant le deuil des abeilles de Normandie, province où cependant les hommes ne sont guère sensibles. On croit dans le pays, peut-être avec l'approbation du curé, que les abeilles se laisseraient noourir si on ne mettait à la ruche un chi£fon noir, pour les aider à pleurer le maître qu'elles ont perdu. Il faut, pour calmer les tendres insectes, un morceau de crêpe sans doute bénit, ce qui ne se fait point sans quelque aumône.

Quand il bénit l'huile, le prêtre romain demande, au nom de Dieu, à cette substance, de servir à chasser les fantômes et les apparitions. Il est évident que cette bénédiction est tout à fait allégorique, comme le sont beaucoup de contes des Métamorphoses d'Ovide. Rien, en effet, n'est plus préjudiciable aux spectres et aux fantômes, non-seulement qu'une lampe, mais qu'une simple chandelle. Il n'y a même pas beaucoup de gnomes, peut-être, qui soient en état de résister à la lueur d'un ver luisant î

Le rituel romain rappelle aussi la multiplication des

pains, lorsqu'il s'agit d'appeler la bénédiction du ciel sur la couronne sortie du four des boulangers. Nous lisons môme dans le récit de la canonisation de sainte Germaine, dû à M. Louis Veuillot, qu'un prodige analogue opéré sur des farines, fut un des motifs du succès de la cause à laquelle Mgr Dupanloup s'était si fort intéressé. Malgré toute sa bienveillance pour les Français, qui venaient de l'arracher aux mains de Mazzini, ' Pie IX n'aurait pu ouvrir le ciel catholique à la vierge de Pibrac, si les experts de la congrégation des rites n'avaient trouvé authentique le récit de cette merveille ; on ne fait pB& de saints sans enquête ni cérémonie. Toutes Tes fois que le marchand de miracles bénit le jus de la vigne, il ne manque jamais d'invoquer l'exemple du Christ qui changea l'eau en vin. Mais il est rare aussi qu'on ne lui porte point, pour remplacer la dîme, quelques bouteilles de vin.

Nous ne connaissons pas le propre de l'office que l'on récite à la procession de saint Ernier, qui a lieu lors «de la floraison des blés, et que nous devons considérer comme authentique, quoique nous n'y ayons point assisté, c2t,vV Illustration en a publié un dessin malheureusement de trop grande dimension pour que nous le reproduisions. Mais on doit y parler de quelque miracle à nous inconjiu. Si ces paysans avaient dépensé en drainages la moitié de ce que leur ont coûté leurs oremus, ils n'auraient pas à craindre de voir leurs blés noyés , une bonne moitié des catastrophes agricoles sur lesquelles ils gémissent ne seraient point à déplorer.

Il y a des provinces où l*on croit encore aux sortilèges, et où l'on fait encore des incantations mystérieuses ; quand la lune est pleine, des conjureurs vont sacrifier la magique poule noire, et d'autres, traînant un balai mystique, courent les champs pour ramasser la rosée, si dangereuse pour les jeunes pousses. On n'a point encore oublié partout les prières recommandées par les prôtre^ du moyen-âge pour mettre en fuite les chenilles, empêcher les hannetons de s'installer dans un champ, ou débarrasser les blés des charançons.

Sont-ils, je vous le demande, plus raisonnables, les dévots qui allument les feux de la Saint-Jean, ou ces insensés qui parcourent les campagnes avec des torches la veille de la Noël, afin déporter bonheur aux champs? Ces pratiques, dont des Cafires et des Hottentots devraient rougir, s'exécutent de nos jours, sans que le pape songe à intervenir.

Mais il faut avouer que la science officielle n'est point innocente de cette ténacité des superstitions campagnardes. En Belgique, au moins, on cherche à les combattre, et le gouvernement institue fréquemment des enquêtes destinées à mettre en évidence leur peu de fondement. Il n'en est pas de môme en France, où le gouvernement a pourtant inventé le délit de fausses nouvelles que la joi Belge ne connaît point. La crainte du procureur impérial agirait , dans beaucoup de cas , comme un frein salutaire, et produirait un effet que les réclamations d'un écrivain indépendant ne sauront jamais opérer auprès de populations dont la plupart ne lisent qu'imparfaite-

ment. Dans beaucoup de provinces, les évoques euxmêmes ne demanderaient pas mieux que de réprimer Fardeur des marchands de miracles, qui compromettent ridée religieuse dans son essence la plus pure. Le clergé, comme les démocrates, a ses irréconciliables et ses enra< gés. L'exemple de la Belgique imité avec modération, tolérance et ménagement^ suffirait pour faire disparaître bien des pratiques superstitieuses ; si Napoléon III n'avait sauvé la France en 1851, on n'aurait plus entendu parler depuis longues années de toutes ces absurdités.

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