‹ La physique des miraclesChapitre 11 sur 27 · LES SAINTS PRÉPUCES ET LES SAINTS CHEVEUX · texte numérisé non relu

LES SAINTS PRÉPUCES ET LES SAINTS CHEVEUX

(( Caton et Washington nous montrent, dit avec beaucoup de raison Paul-Loul», jasqu^oà peut s'élever l'héroïsme, la grandeur d^âme, mais le dernier degré de la bassesse et de rignominie est encore à inventer. )> Ces paroles pourraient s'appliquer à la stupidité humaine. Quelque hideuses que soient les reliques exploitées par certains marchands de miracles, on est sûr d'en trouver de plus hideuses, de plus sales, de plus ridicules encore. Il ne faut pas croire que les saints prépuces et les saintes larmes soient le dernier terme. On verra mieux encore, si Ton ne résiste à cet abrutissement comme Font fait . des hommes de cœur appartenant à FEglise, alors qu'on rouait encore les blasphémateurs au nom du roi.

Lorsque le docte abbé Thiers s'élevait contre la superstition du saint prépuce adoré dans l'abbaye de Charroux , ' il parlait d'une relique disparue, car elle avait été perdue dans les guerres de religion. Il croyait ne faire que de l'histoire» Il ne s'imaginait point que cent cinquante ans plus tard ce prépuce reparaîtrait, et qu^on l'adorerait de nouveau après des révolutions dans lesquelles sombrerait trois ou quatre fois le trône de ses rois. Qu'il était loin de prévoir que ce prépuce serait aussi miraculeuse-

ment récupéré que la robe sans couture d'Argenteuil, et servirait à entretenir Thébêtement des populations.

On ne s'attend pas sans doute à ce que nous allons discuter la légende idiote en vertu de laquelle ce saint prépuce aurait été donné à Charlemagne par Timpératrice Irène, en présent de fiançailles, quand il était question de mariage entre eux. Car, dans les seuls documents sérieux , il est question du prœsepium ou de la crèche dans laquelle le Christ était né ; quant au prépuce, nul n'y avait encore songé.

Lorsque le, pape rendit une bulle établissant sans doute quelque autel privilégié à Charroux, on changea prœsepium en prœputium^ le morceau de bois en morceau de chair. Que cette mutation fût faite par un copiste maladroit ou par fraude, l'abbaye ne voulut point en avoir le démenti. Ce fut dès-lors le prépuce^ qu'au mépris de la morale et de la logique, on continua à adorer.

Grâce à l'obligeance de M. Brouillet, sculpteur de talent, habitant Poitiers , nous pouvons donner le dessin du reliquaire où la relique se trouvait renfermée. Il a dessiné et gravé lui-même avec le plus grand soin ce précieux objet d'orfèvrerie. Quand on l'ouvrit, on y trouva trois coffrets renfermés l'un dans l'autre. Celui qui occupait le centre contenait deux morceaux d'allumettes en croix et enchâssés dans un peu de pâte. C'étaient évidemment les débris de la fausse crèche auxquels on avait affaire; mais on les déclara prépuce, prépuce ils sont et ils resteront jusqu'à ce qu'on les porte au fumier.

Pour qu'aucun genre de ridicule ne manque à cette obscène exhibition, c'est dans un couvent de nounains que Ton expose ce prétendu prépuce à la dévotion des idiots.

Ce sont donc les chastes épouses du Christ qui sont chargées de veiller sur la partie la plus scabreuse du corps du divin Jésus. L'exhibition de cet objet, que l'on tient à rendre obscène pour la plus grande gloire de Dieu, produit le même effet que l'affreuse ceinture de sainte Marguerite, que mettaient les femmes qui craignaient d'être stériles, afin de donner des enfants à leurs maris. Il a, en outre, la propriété de faciliter l'accouchement des femmes qui sont déjà grosses. Ce faux et chimérique prépuce est donc un talisman à deux fins. Heureuse l'église qui possède un morceau de la chair du divin Sauveur, jamais les aumônes ne lui feront défaut !

Les prépuces attirent les dévots au mépris de la' chimie et de la physiologie, car il est impossible qu'un morceau de peau, fût>-elle d'âne, ait bravé pendant si longtemps l'action de l'oxjgène de l'air. Vainement on citerait l'exemple des momies, car le corps des momies, entouré de bandelettes, a été nojé dans la résine. Mais les charlatans d'autrefois, marchands de miracles éhontés, n'ont pas pris toutes ces précautions.

Au moyen-âge, les moines étaient trop ignorants pour comprendre les conditions de conservation auxquelles les prépuces devaient être assujettis. De nos jours, les physiologistes n'osent dire ce qu'ils en pensent, et la farce sacrilège se perpétue d'âge en âge pour la honte de notre siècle et surtout de notre nation.

Ne nous étonnons pas que le jésuite Santarel, crédule auteur du Traité du Jubilé, ait énuméré pieusement un autre prépuce, comme faisant un des ornements de l'église de Saint-Jean-de-Latran. Un saint prépuce de Notre- Seigneur est trop précieux pour qu'il n'en ait été créé qu'un seul !

L'abbé Thiers, dans son Traité des Supei^siitions^ n'est pas de cet avis. Le brave abbé, qui fut pour ce fait accusé de jansénisme auprès de son évéque, ne comprend pas que l'on puisse adorer deux prépuces de Jésus-Christ à la fois. Quelle différence entre cette foi raisonneuse, qui prétend tracer des règles aux prodiges , circonscrire ainsi la puissance de Dieu, et l'onJ3tion du jésuite Santarel qui aurait adoré cent prépuces sans broncher 1

Voltaire nous apprend que le prépuce se montrait à Saint^acques-de-Gompostelle, en Espagne; dans *l'abbaje de Saint-Corneille , à Compiègne; à Notre - Dame-de-la-Colombe, dans le diocèse de Chartres; dans la cathédrale du Puy-en-Velay, à Anvers et dans différents autres lieux. Cette circonstance lui arrache à peine un sourire, tant il était dangereux de parler de pareilles matières. Il se borne à dire, à la fin de l'article du Dictionnaire philosophique , avec un flegme plus que philosophique . « Il y a peut-être un peu de superstition dans cette piété mal entendue 1 »

Mais il aurait été peu sage sans doute de s'exprimer aussi clairement que nous le pouvons faire aujourd'hui.

On n'a pas de reliques aussi dégoûtantes de la sainte

Vierge, quoique la chemise devant laquelle un illustre évéque se tord d'admiration, soit déjà un objet bien risqué. Mais ses cheveux méritent d'attirer notre attention, car ils ont été assez nombreux pour que Ton ait pu en faire plus d'une perruque. De plus, il n'y a pas de nuance que les dévots ne leur aient donnée. Peut-être la Vierge avait-elle .une chevelure bigarrée? Qui sait si, pour être du goût de tout le monde, elle n'avait point des mèches noires pour les gens de Chelles, de Cluny, de Saint-Sixte, de Saint-Dominique, de Boulogne, de Saint- Salvador ; des mèches blondes pour les dévots de Saint- Jean-de-Latran, de Saint-Marc de Venise, de Notre- Dame d'Oviédo ; enfin une mèche précieuse de cheveux*^ rouges pour le sanctuaire de Saint-Antoine-de-Padoue , de Saint-Denis dans le royaume de France? Nous ignorons de quelle couleur était le cheveu isolé qui accompagnait la chemise de l'illustre Pie. Nous ne serions qu'à moitié étonné si à Chartres la sainte Vierge avait laissé des cheveux châtains, à moins que les cheveux de Chartres ne fussent pareils à ceux que possédait là Sainte-Chapelle avant la Révolution. Comme ceux d'Assise, la patrie de ^illustrissime saint François, n'étaient-ils pas de ces cheveux qui ont toutes les couleurs qu'on veut, parce qu'on ne peut les voir qu'avec les yeux de la foi?

Qu'on nous permette de raconter à ce sujet une anecdote que nous tenons d'un des plus savants historiens qui aient écrit sur la Révolution, de M. Vuilliaumé.

Dans une église catholique des bords du Rhin , dont

nous ayons oublié le nom , on montrait avant la Révolution un de ces cheveux de la sainte Vierge , excellente marchandise qui avait le privilège d'attirer une foulé énorme de pèlerins.

Une bonne femme , quoique pèlerine et dévote , avait senti l'influence du courant d'incrédulité , alors si puissant. Elle demanda d'un air respectueux où était le cheveu de la sainte Vierge qu'on lui montrait ; elle ne pouvait rien voir, quoiqu'elle eût mis ses lunettes et regardât attentivement le reliquaire.* « Ma flUe , » lui répondit le marchand de miracles, a si vous voyiez ce cheveu , vous seriez plus avancée que moi. Car il y a Quarante ans que je le montre, et je n'ai pas encore pu l'apercevoir une seule fois. »

Lorsque l'on découvrit , par hasard , le reliquaire de Gharroux, en faisant des fouilles dans le couvent de nonnes ou il avait été enfoui , la mère abbesse voulut sa-» voir ce que cette relique signifiait. Elle le demanda à un acliitecte, qui eut honte d'expliquer la vérité, et qui dit « que c'était un morceau de chair , enlevé lors de la flagellation ! ! ))

Page 1