CHAPITRE XII
LES FRAUDES SAiCERDOTALES.
Tout le monde connaît Thistoire de la statue de Memnon , qui, frappée par les rayons du soleil, rendait des sons harmonieux. Les physiciens ont longuement disserté sur ce phénomène, dont la possibilité a été longtemps mise en doute. Mais les découvertes récentes d'un physicien anglais, nommé Trevelyan, montrent que les anciens auteurs ont bien pu dire la vérité. Rien certes n'empêche d'admettre que d'habiles architectes construisant la statue avec des matériaux de nature convenable, soient parvenus à obtenir des sons. Il ne serait pas difficile d'utiliser pour la gloire de saint Pancrace une action calorifique, aussi énergique que celle d'un soleil de Lybie.
En effet, M. Trevelyan démontre qu'on entend des sons très-aigus, mais assez purs , quand on place une tige de fer sur une masse de plomb échauffée. L'inégalité d'augmentation de diamètre produit des chocs synchrones que l'oreille peut percevoir. Mais n'est-il pas plus simple, malgré cette expérience, d'expliquer le phénomène sacré par des conduits menant la voix des prêtres jusqu'à la bouche du dieu? En effet, rien sans doute ne les empêchait de se tenir cachés dans une partie peut-être
fort éloignée du sanctuaire. Tout le monde sait avec
quelle facilité la voix se fait entendre à de grandes dis -
tances , quand on parle au bout de tubes convenablement disposés. Des appareils construits d'après ces principes sont assez commodes, assez faciles à employer pour rivaliser avec les avertisseurs électriques. Des tubes de métal conviendraient parfaitement et pourraient mener la voix dans des réduits lointains. Gay- Lussac ayant fait jouer un air de musique devant une conduite de gaz, les ondes sonores furent perçues presque sans diminution et sans altération sensible par des auditeurs qui se trouvaient à une très-grande distance. Les musiciens se tenaient à plusieurs kilomètres du lieu où opérait le célèbre académicien français.
Mais, généralement , les miracles opérés par les prêtres païens ne supposent même point la connaissance 4'une physique aussi perfectionnée, aussi subtile.
Parmi les prodiges racontés par Julius Obsequens, figurent souvent des bruits entendus dans les sanctuaires quand les portes étaient fermées. Ainsi, sous le consulat de C. Marins et de Q. Lutatius (an de Rome 650), les boucliers sacrés s'agitèrent pendant la nuit, et l'on s'empressa de crier au miracle, comme si Ton était sûr que personne ne les avait remués. En l'an 710, une statue de la Victoire, consacrée par Marins, et qui regardait vers le nord, se tourna d'elle-même vers le midi. Admettez que le prêtre ait eu une seconde clef du temple , qu'il y ait eu une entrée sécrète, et le miracle s'expliquant aisément, tombe au niveau d'une escroquerie. Les gens qui croient à la Salette et aux frères Davenport riront de la crédulité de ces païens. Mais si c'était
un père jésuite qui avait trouvé une statue de saint la tête en bas , il viendrait à moins de monde Tidée de dire que quelque complice aurait pu la renverser.
Quelque crédules que puissent être les populations ignorantes, elles ne pourraient constamment se contenter de guérisons merveilleuses ou de simples visions , dont les témoins sont souvent suspects. Il devient presque toujours nécessaire d^ajouter à la peau du renard un peu de la peau du loup. Même en plein mojen-âge, les imposteurs avaient certainement des machines et des mécanismes aidant à démontrer la nécessité d'acheter des indulgences. Quelque grossier que fût leur auditoire, ils ne pouvaient se fier à leur seule éloquence, quand il s'agissait de soutirer de l'argent. Leurs artifices valaient mieux que leurs raisonnements.
Henry Etienne parle d'un prédicateur qui faisait cacher derrière sa chaire un frère tenant à la main une perche, au bout de laquelle on avait attaché une tête de mort renfermant une chandelle. Au bon moment où le dévot personnage voulait porter au suprême d«gré l'épouvante de ses dupes, son compère tendait sa perche et montrait la tête de mort éclairée au peuple qui l'écoutait. Cette comédie grossière suffisait pour produire une impression profonde sur les paysans qui donnaient leurs liards. Mais, de nos jours, il faudrait sans doute des machines plus difficiles à inventer ; les trucs qui avaient pu être de quelque utilité à la milice romaine pour combattre les calvinistes et les luthériens, ne serviraient plus aux opérateurs ultramontains.
Tous les subterfuges dont parle l'auteur de V Apologie pour Hérodote ne sont point aussi grossiers. Quelquesuns ne seraient point indignes de notre temps.
Un franciscain, ayant à prêcher sous un noyer , sema de poudre à canon le nid d'une pie qui l'habitait , puis il attacha à ce nid une petite corde soufrée , à laquelle il fit mettre le feu avant de commencer son sermon , dont le sens pratique se devine aisément. La pie, sans doute attachée dans son nid, se mit à crier en voyant cette fumée' s'approcher d'elle. Le nioine, qui n'attendait que cela, et qui pensait bien qu'il ne s'en fallait guère que la catastrophe ne fût mûre , de s'écrier : a Méchante bête , qui empêche la sainte prédication, monsieur saint Antoine te veuille brûler de son feu. » Bientôt après, le feu , qui était parvenu jusqu'au nid par le moyen de cette cordelette enflammée , fit sauter le tas de poudre et le nid. « Ceci ne se fit pas sans bien crier miracle, ajoute fort judicieusement Henry Etienne, ce qui fit faire une quête fort pécunière. »
Tous les outils de ces charlatans sacrés n'ont point entièrement disparu. A notre connaissance on possède encore, dans les musées de Paris, quelques pièces assez habilement machinées. On serait bien vite édifié sur la valeur morale des personnages qui faisaient jouer ces mécaniques, si elles n'étaient soustraites à l'inspection du public , sous prétexte qu'elles sont dérangées. Une de ces pièces est un christ à pédale qui communiquait simplement par une corde et des poulies avec le pied du prédicateur , en face duquel il se trouvait accroché. Quand le prédicateur
prenait le christ à témoin , le christ inclinait la tête en signe d'assentiment. Je vous laisse à juger l'effet produit sur un troupeau de dupes par un mouvement aussi miraculeux.
L'autre instrument est un démon destiné à épouvanter les pénitents. Cette pièce sortait de la boîte où elle était renfermée , à l'aide d'une spirale qui la projetait avec rapidité. Elle était analogue, sauf la grandeur, la perfection du travail et les mécanismes accessoires, aux diables dont s^amusent les enfants. Elle faisait pendant quelques minutes de hideuses contorsions de toute nature, accompagnées d'un bruit de chaînes véritablement effrayant. Lancée à l'improviste dans le fond d'une chapelle sombre devant un pénitent affaibli par le jeûne, elle ne pouvait manquer de provoquer une émotion dangereuse pour sa raison. Je ne sais si en opérant de la sorte, on est arrivé à faire beaucoup de dévots, mais ce dont je suis sûr, c'est que l'on a dû fabriquer un certain nombre de fous 1 Ce curieux morceau, destiné à produire des apparitions diaboliques, a été exposé pendant plusieurs mois dans le salon de M. Fauvety, avant d'aller s'enfoncer dans les combles de l'hôtel Cluny , d'où on ne le tirera point de sitôt, si l'on attend l'assentiment des
auteurs qui ont écrit des panégyriques du bienheureux Labre et de sainte Elisabeth de Hongrie.
Si les physiciens profanes n'avaient gâté le métier , que d'argent on ferait dans les pèlerinages miraculeux l Roberston, Comte, Robert Houdin, Cleverman et Robin , doivent aller tout droit en enfer , si Dieu
juge 'comme les tartuffes dont les mines se trouvent éventées.
L'art de l'escamotage n'a point été poussé très-loin chez les jésuites par une raison bien simple, c'est qu'il faut se borner à des trucs peu compliqués, que les'plus grossiers opérateurs puissent exécuter sûrement , sans apprentissage, sans crainte de se tromper. On est encore plus limité dans leurs sacristies que dans les temples de francs-maçons, où les néophytes ont les yeux bandés. Il est vrai que la foi est un bandeau moral ; mais celuilà est moins épais et plus facile à soulever.
Pour conserver ce bandeau salutaire sur les yeux du peuple, les marchands de miracles emploient des moyens appropriés à l'intelligence de leur troupeau. Aussi les voit-on avoir recours, dans certaines villes de l'Amérique espagnole, à des mascarades sacrées, où ils déguisent en satans de paisibles bedeaux. Ne désespérons de rien, et si le besoin s'en fait sentir, cette pratique pieuse ne tardera point à franchir l'Atlantique , si déjà elle ne l'a fait.