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LE PAGANISME CONTEMPORAIN

Il paraît que Ton a conservé , dans certains villages de basse Bretagne, l'habitude de mettre eu mille morceaux les vieux pots hors d'usage, le jour du dimanche de Quasimodo. L'opérateur se couvre les yeux comme s'il jouait à colin-maillard, et, armé d'une grande gaule, il cherche à attraper les pots, qui sont suspendus le long de ficelles horizontales assez analogues à celles dont les blanchisseuses se servent pour étendre leur linge. Max Radiguet, qui assistait à cette comédie moitié sacrée, moitié profane, dans le courant de l'année 1854, raconte qu'il eut la curiosité d'en rechercher l'origine. Il eut recours aux lumières d'un bel esprit de village, zélé entre^ tous les joueurs, qui lui répondit avec une naïveté pittoresque : « Dam, monsieur, il y a comme cela bien des choses que la religion ordonne sans en dire le pourquoi. Ce qu'il y a de bien sûr, c'est que Quasimodo veut dire qu'il faut aujourd'hui casser les pots, et, foi de Dieu, je les casse! »

Cette explication pourrait suffire, si on ne voyait dans le soin avec lequel On restaure des superstitions ridicules contraires à la foi intelligente, une sorte de plan profond, machiavélique même , pourrions-nous dire avec certain droit. N'est-ce point ainsi que l'on opère dans le pays où

Ton a soin de placer des madones dans les lieux de prostitution ?

NVt-on pas le droit de se demander pourquoi les autorités épiscopales n'ont jamais publié de mandement contre des cérémonies burlesques, dont le seul but apparent semble être de chatouiller des esprits grossiers, de les mettre en appétit de débauche et d'inconvenante hUarité?

La mascarade des bouchers n'a point perdu de sa splendeur. Depuis l'éclipsé rapide de la Révolution de Février, nous avons vu reparaître triomphalement le bœuf officiel dans nos rues élargies et macadamisées 1 La Sainte-Epissoire est restée cérémonie publique; nous avons sous les yeux une gravure de 1855 qui représente les marins de l'escadre allant à la messe , leurs officiers en tête , pour célébrer la fête d'une sainte qui n'existe^ que dans le calendrier des cabarets. Jamais la Sainte- Barbe n'a été fêtée avec plus d'éclat que -depuis cette époque. Il en est de même du baptême de la ligne , parodie à laquelle jamais ne manquent les marins de l'État, et les aumôniers de la flotte y assistent en riant avec une complaisance que rien ne saurait lasser I

L^Eglise a excommunié les francs-maçons , mais elle n'a point cessé de bénir les fêtes des compagnons des différents corps d'état. On ne les a jamais vus plus nombreux ni plus enrubanés. Ce qui m'étonne, c'est que l'on n'ait point encore trouvé de saint pour la photographie ou la galvanoplastie ! Patience, au soin avec lequel on déterre, on exhume dans toutes les parties du terri-

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toire les vieilles superstitions-, on ne tardera point à en créer de nouvelles. L'oljmpe chrétien ne doit-il pas rester au niveau des progrès de la science et de l'industrie. Quanta la fête des aéronautes, je suis également surpris qu'elle n'ait point été inventée, mais je m'attends à ce que mes confrères choisissent bientôt le jour de l'Ascension, o^^^ ^^.^^^kXo^^Voi^ 6^ >54-.^»^ [

Il n'est personne qui n'ait lu avec pitié, dans les voyages aux Indes, les récits ^es superstitions des brahmines, que nous trouvons dégoûtantes parce que nous n'y sommes point habitués. Ce qui nous choque surtout, après les cruelles tortures auxquelles se soumettent les dévots, c'est, sans contredit, ce mélange des farces licencieuses avec la religion, du sacré et du profane. Citerait-on une fête indienne plus ridicule que la mascarade du roi Renée rétablie en grande pompe sous la dernière république dans la vieille ville d'Aix ! Que faut-il dire des pontifes qui bénissent le roi d'Amour, le prince de la Jeunesse , et qui reçoivent dans leur église le chevalier du -Guet escorté de toutes les divinités mythologiques?

Dans , l'Amérique espagnole , par exemple , les prêtres ultramontains ne se bornent point à piller le paganisme d'Ovide et d'Homère : celui des brahmines est mis à contribution tout aussi bien que celui des Grecs et des Romains j tout fait ventre , s'il est permis de s'exprimer ainsi , en matière de superstition.

Les voyageurs qui-ont été au Pérou , ont décrit avec d'horribles détails les tortufes que s'infligent les In-

diens pendant la semaine' sainte pour expier de leur mieux le crime commis sur le Calvaire lors de la passion ' de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Les idolâtres du Gange n'en feraient pas plus ! Il n'y a pas de danger que le Syllahus des erreurs contemporaines flétrisse et stigmatise de si odieuses superstitions. Les foudres du concile , non plus que celles du saint-siége , n'iront pas frapper les femmes qui continuent à adresser des prières aux pierres druidiques de la vieille Bretagne, et à y apporter, comme on le fait encore de nos jours , les petits enfants malades ! Cette superstition fait sourire le bon curé , qui brûlerait les livres de Voltaire et excommunierait les lecteurs de Diderot !

On dirait que certains prêtres, ambitieux de plaire peut-être au préfet plus qu'à l'évêque , se sont soumis le problème de mettre en pratique le célèbre apophtegme impérial : On ne détruit que ce que Von remplace! Pour détruire radicalement l'esprit de recherche et d'investigation qui les gêne , ils s'efforcent de le remplacer par la crédulité et la superstition. Ils ont pratiqué à la sourdine une multitude de petits coups d'état contre la raison ! Que de vieilles légendes ont été remises à neuf ! Et si Voltaire pouvait ressusciter ! ! Puisse Dieu, que l'on outrage, pardonner à ceux qui abusent de son saint nom ! Mais qui pourra réparer le dommage quejon fait à la nation en laissant dépraver systématiquement le bon sens populaire ! Malheur à ceux qui souillent la raison des masses par d'odieux mensonges, car ils sont les pires ennemis de la patrie.

On rencontre dans les environs d'Avallon, près d'un monastère de Tordre de la Trappe, sur le bord d'un chemin rocailleux, une énorme pierre informe^ charriée évidemment par quelque ancien glacier. Ce bloc erratique, remarquable par son voliime , est l'objet d'une croyance superstitieuse remontant au paganisme, et qui, du reste, repose peut-être sur quelque souvenir de ses anciennes pérégrinations. Car on prétend que ce bloc fait un mouvement chaque siècle. On chercha en 1853, année de retour aux idées religieuses, à tirer parti de cette circonstance insignifiante et l'on consacra le monolithe à la sainte Vierge. La cérémonie eut lieu en présence de M. le comte de Montalembert, qui, alors, était un des législateurs les mieux pensants. Le comte Chasteilus , ancien pair de France, plus qu'octogénaire, voulut ajouter par sa présence à l'éclat de la cérémonie. Comme il n'y a point de chemins praticables dans le voisinage, il se ôt porter par quatre domestiques en livrée. Lorsque la cérémonie fut terminée, la foule, poussée par un sentiment immonde de superstition ignoble , se rua sur le rocher afin de le baiser. L'auteur de Sainte Elisabeth de Hongrie et de Saint Pie V fit sans doute comme les autres ; c'est ce que le récit de M. Paulin, qui a décrit cette horrible scène, ne nous apprend pas. Ce qui est certain, c'est que la montre de M"»® la comtesse de Montalembert disparut dans la bagarre. Vainement un prêtre offrit une récompense et l'indulgence au pèlerin qui la rapporterait ! 1 La montre court encore, nul n'a pu la retouver. Est-il quelque chose de plus instructif que

ces épisodes. Qu'est-ce qui montre mieux les excès dont sont susceptibles les foules affolées 1 !

Supposez, par malheur, que les passions de ce peuple ignorant Soient surexcitées par de grandes calamités publiques, et au lieu de voler des montres , on dérobera la vie des citoyens! Le sang innocent coulera à flots !.

Mais seront-elles véritablement responsables de leurs crimes, ces pauvres créatures à figure humaine qui n'ont pour ainsi dire de l'homme que la forme extérieure, car dès l'enfance on s'est appliqué à tuer en elles l'intelligence et la raison !

N'ont-ils point, hélas, perdu le droit de se plaindre, ceux qui ont entretenu cette ignorance ? A qui la faute si les fureurs de ces aveugles se retournent contre ceux qui les ont aveuglés? Faut-il s'en prendre aux philosophes, qui ont dépuis longtemps perdu la parole, parce que depuis longtemps on les a bâillonnés?

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