‹ La physique des miraclesChapitre 15 sur 27 · LE MIRACLE DE SAINT JANVIER · texte numérisé non relu

LE MIRACLE DE SAINT JANVIER

La convocation du concile œcuménique ne pouvait nuire au miracle de saint Janvier, car lès pères, conformément aux usages de toutes leurs assembles délibérantes, étaient liés par les décisions antérieures , et ne pouvaient condamner ce que leurs prédécesseurs ont établi , ou môme simplement autorisé. Mais le progrès des lumières a donné un coup terrible à cette superstition. Nous doutons que le gouvernement italien , tout royal qu'il soit à cette heure , se croie obligé d'imiter le général républicain Championnet , dans le cas où le miracle ne se ferait point. Les chanoines et les prêtres n'auraient point sans doute à craindre la fusillade , ni même la prison de l'évéque de «Turin, si saint Janvier refusait de s'exécuter. En effet, cette année le municipe paraît avoir eu honte de tirer sa poudre aux miracles ; le canon n'a point annoncé que le sang s'était liquéfié, et la camorra ne s'est point insurgée.

C'est en France que le miracle de saint Janvier paraît regagner du terrain. Peut-être de pieux physiciens de Marseille méditent-ils de rapporter à la grotte de la Sainte-Baume ie sang de Marie Madeleine , qui , comme Voltaire nous l'a appris plus haut, bouillonnait tous les vendredis. En eflfet, le journal la Patrie vient d'inter-

rompre son apologie du plébiscite , et son exposé des brillantes destinées que l'empire rajeuni réserve à notre glorieuse nation , pour prendre avec ardeur le parti de saint Janvier ; il s'est chargé de confondre les incrédules qui ont accusé les marchands de miracles napolitains d'employer quelque truc infâme dans une aussi sainte cérémonie.

là Univers Catholique^ dans son numéro de mai 1870, nous apprend gravement que le miracle a mieux réussi que les années ordinaires. Le sang est devenu mousseux comme du Champagne, et toute la .fiole en a été remplie ! ! Le môme journal donne la nomenclature des événements heureux qui se sont produits les années ou le phénomène s'était présenté sous cette forme extraordinaire. Nous espérons que nos lecteurs nous dispenseront de reproduire un inventaire destiné à prouver que les amis du pape peuvent en 1871 espérer une excellent^ année.

La description et la théorie de ce truc auraient pu figurer dans le chapitre précédent , si nous n'avions cru devoir lui attribuer une place spéciale à cause de son antiquité. Çn effet on trouve dans Horace des vers qui prouvent qu'il nous vient en droite ligne des prêtres païens.

Ces charlatans exécutaient leurs tours d'escamotage^ dans une ville voisine de Brindes , connue actuellement sous le nom d'Agnazzo , et qui , du temps du poète , s'appelait Egnatie ou , par contraction, Gnatie. Cet épisode curieux, affreusement traduit par tous les interprètes du poète latin , est raconté à la fin du Voyage à

Brindes , qui fait partie des satires. C'est sans doute un miracle qui fait que les universitaires qui ont travaillé ce texte si clair ont entassé contre-sens sur contre-sens ! Comme nous allons donner les vers latins, nos lecteurs jugeront.

Dehinc Gnatia, lymphis

Iratis extructa, dédit risusqu& jocosque ; Dum, flammâ sine, thura liquescere liminc sacro Persuadere cupit : credat Judœus Apella , Non ego; namque Deos didici securum agere aevum ; - J^ec, si quid miri faciat natura, Deos id Tristes ex alto cœli demittere tecto.

Voici des vers français, qui, quoique indignes certainement de figurer auprès du modèle, auront au moins le mérite d'une rigoureuse exactitude :

De là, nous allons rire en la folle Gnatie

Par des gens abreuvés d'ellébore bâtie ;

Dans un temple on nous montre un petit tas d'eucons

Liquéfié, dit-on, sans fea. Malgré mes sens,

Je lai^e ce miracle aii croyant sans prépuce ;

Je sais que de desseins Dieu ne peut changer, fût-ce

Pour le bien. S'il voulait, par un fait merveilleux,

Fafre éclater un joar sa puissance à mes yeux,

Le ciel entier serait son immense théâtre,

Sous un toit il n'irait fondro un baume noirâtre. ^

Nous demandons pardon au lecteur d'avoir été réduit a traduire nous-même. Nous n'avons pu arriver à rendre la force inimitable d'un passage qui devrait être sans cesse rappelé à tous marchands de miracles contemporains. Comment admettre en effet un seul instant

que Tordre divin établi par le créateur puisse être ali téré dans le but d'agir sur l'intelligence de quelques

atomes pensants? Sommes-nous dignes de l'intérêt d'un Être éternel et infini, si nous ne savons nous servir de la raison dont il nous a fait présent? Serait-il réduit à se donner à lui-même un démenti pour que nous cessions de nier sa puissance, ou de faire un usage indigne des biens dont il nous a comblés ?

Essayons cependant de donner avec quelque détail la théorie d'un tour de physique sacerdotale, qui a bravé pendant taiit de siècles toutes les critiques de la science indépendante et de la raison.

Parmi les explications qui ont été tentées jusqu'à ce jour , nous indiquerons deux systèmes fort ingénieux , et qui ont un point de départ commun. Tous deux supposent que le prétendu sang de saint Janvier est formé avec un peu de savon dissous dans l'éther sulfurique. Cette substance , qui peut être facilement colorée d'une teinte quelconque, ressemble à une cire, et peut, par conséquent, très-convenablement passer ^ou^ un vieux reste de sang caillé ; les dévots n'y regardent point de si près ! A la température de 10^ centigrades et au-dessous, elle est parfaitement solide. Mais il suffit d'une si faible température pour fondre cette pommade à peine congelée , qu'il faudrait être bien abandonné de la physique et de la chimie pour ne point venir à bout de la liquéfier proprement , sg^ns y porter du feu.

Il y a déjà longtemps que dans un livre publié par M. DeutU; un ingénieux physicien français s'est occupé

de l'étude de ce miracle. C'est M. Debay qui, le premier, a eu le courage d'appliquer la physique à l'étude do^ ce tour d'escamotage sacrilège plus encore que sacré. Cet auteur^ estime que la liquéfaction du ,^ng de saint Janvier est produite par la chaleur des bougies qui entourent le reliquaire sous prétexte d'honorer le saint. Ce qu'il y a de piquant dans cette manière d'expliquer le phénomène, c'est que les dévots qui admirent ce\ tour d'escamotage aident à l'exécuter, puisque la chaleur de leur haleine augmente la température du temple. Mais il me paraît douteux que la chaleur de l'air puisse se communiquer dans l'intérieur de la fiole où l'on a renfermé le sang.

La seconde explication se trouve dans VAthœneum de 1869. Le correspondant de ce journal, qui a examiné avec le plus grand soin l'opération, est persuadé que le phénomène est produit par une certaine quantité d'eau chaude qui se trouve dans la partie inférieure du reliquaire quand le prêtre sort "Se la sacristie. Sous prétexte de regarder si le sang se liquéfie grâce à ses oreraus, l'opérateur retourne fréquemment la pièce, l'eau chaude passe alors dans le haut par un petit tube qui est caché dans les parties latérales. L'eau chaude étant alors voisine du-sang, il commence par s'attendrir et il finit par se liquéfier, après un nombre suffisant de retournements. Cette explication, qui nous a mis sur la trace de la théorie que nous allons présenter, nous paraît iijcomplète, parce qu'elle ne dit pas pourquoi le sang augmente de volume en se liquéfiant.

Le tour d'escamotage s'accomplit dans unepièce ayant la forme d'une lanterne M où se trouvent deux fioles que l'on aperçoit à travers les deux verres qui ferment la lanterne. Ces deux fioles sont cimentées l'une et l'autre par le haut et par le bas, de sorte qu'elles peuvent servir à niettre en communication les deux parties de la lanterne. Le sang caillé de saint Janvier est renfermé dans la grande • fiole, qui est globulaire et de la capacité d'un grand' verre à boire. Elle est pleine d'une matière noirâtre faisant plutôt songer à l'encens des prêtres d'Egnatie qu'à du sang véritable. La plus petite fiole, en verre vert, ne contient ^ue quelques parcelles de sang caillé , qui ne se liquéfient point. Elle est en apparence sans usage ni emploi quelconque ; on ignore pourquoi elle se trouve dans le reliquaire; mais nous soupçonnons qu'elle joue un rôle très-actif dans l'escamotage.

Nous croyons que c'est à dessein que cette petite fiole a été fabriquée avec du verre vert. Dans une pièce en usage depuis une vingtaine de siècles et peut-être plus, aucun truc n'a dû être négligé. Les opérateurs ont évidemment le plus grand intérêt à empêcher que l'on puisse voir ce qui se passe dans cette petite fiole. C'est donc par là que doit arriver le liquide nécessaire à la dissolution du sang.

Nous pensons que ce liquide doit remplir le réservoir du bas, et au moins une partie du réservoir du haut, car le haut et le bas de la lanterne doivent être en communication par un ou plusieurs tubes cachés dans Isk

partie latérale, comme le rédacteur d^ VAthœneum Ta admirablement deviné.

Le réservoir du bas est incontestablement en communication avec la petite fiple par un trou capillaire, de manière que le liquide qu'il renferme ne fasse point une brusque invasion avant le moment choisi pour l'opération; quand il faut qu'il arrive, il ne le fait que d'une façon graduelle, ce qui est une condition nécessaire au succès de l'illusion.

Le liquide peut être simplement de l'eau chaude, je crois que c'est de Téther ou du sulfure de carbone, mais ce point est peu intéressant à déterminer. Expliquons comment il passe par ce trou capillaire à un moment convenu. Tant que la surface supérieure du liquide serait soustraite à l'action de l'air, il n'y aurait pas écoulement dans le tube ou la matière résineuse , l'encens , doit se dissoudre. Il suffirait, pour produire le miracle, que le prêtre, à l'aide d'un mouvement presque imperceptible que les dupes ne pourraient saisir^ donnât passage à la pression atmosphérique. Si le liquide est, de plus, mélangé d'un peu d'acide et s'il y a quelques grains de carbonate de soude dans le tube miraculeux, on aura la fameuse ébuUition. Comme on le voit aisément par ce qui précède, le miracle peut s'accomplir aux yeux des badauds napolitains par l'intervention, non du Saint-Esprit, mais de la pression atmosphérique. Nous avons exécuté cette opération devant cent cinquante personnes, réunies dans la salle des Capucines le soir de Noèl 1869, avec un seul tube fermé par un bou-

chon en cire subtilement éraillé au moment convenable. •

L'appareil, qui valait au plus cinquante centimes, a été construit par M. Tournier, auteur de la Chimie sans laboratoire.

. D'autres procédés pourraient réussir peut-être mieux encore, quoique le nôtre ne nous paraisse laisser à désirer qu'une chose. Le sang ne- se coagule pas de nouveau devant les spectateurs. Mais les observateurs de Naples ne sont pas plus habiles que nous , et ce n'est point là le cas de nous, montrer pljis royalistes que le roi. Dispensons-nous comme eux de remettre devant le public les choses dans leur premier état. N'oublions point qu'ils complètent leur opération en secret dans leur sacristie. J'ai dit leur laboratoire , et, ma foi, je ne sens pas le besoin de revenir sur le mot qui m'a échappé.

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